31 décembre 2010
Bêtisier
Un autre jour, le dernier de l'année. Au menu, nous avons un chapon, du foie gras d'oie, de la fleur de courgette scellée sous pâte. Le chaperon rouge en personne qui boude ici sur la photo a promis d'aider en cuisine. Filou aura du poulet en tranches.
2010 fut une année de changements. Cette année, ce n'est pas qu'une façon de parler: un nouveau pays (même si c'est le mien), une nouvelle ville, une nouvelle maison, une nouvelle école pour les enfants, un nouvel emploi pour l'une et pour l'autre, un emploi quitté après onze années de loyaux services. Le monde, lui, me paraît de plus en plus impénétrable, de plus en plus confus. On se demande où commence la fin d'un monde et le début d'un autre. L'histoire demande du temps et l'on voudrait voir venir, savoir avant même que le temps ait eu lieu. On croit que tout s'accélère, qu'une direction est prise, qu'un destin est livré, clés en main. Jamais une époque, jamais une civilisation n'a été aussi soucieuse de s'analyser, de s'observer, de s'expliquer, de se repentir et de s'absoudre, de prévenir et de compenser. Il y a tant de bonne volonté et tant de gâchis. Tant de bonne et de mauvaise foi. Tant de sincérité et d'hypocrisie. Rien ne change en fait sauf, comme toujours, dans les formes et les discours - le bois des langues de bois est d'un autre bois. Mais à la fin, la nature humaine - comme on disait autrefois - s'y retrouve toujours. En attendant, 2010 rumine ses derniers "bêtisiers", genre très en vogue en cette fin d'année sur les chaînes de la télévision Française. Toutes les boulettes de l'année mises en boucle: chutes, lapsus, fous rires, etc. On pourrait toutefois retourner le compliment: l'authentique bêtisier n'est-il pas pendant plutôt qu'entre les prises, entre les fous rires et les chutes, quand tout se passe "normalement" ? Je vois deux sortes de bêtise: la bêtise au pluriel, celle notamment des enfants qui testent nos nerfs et le monde environnant; la bêtise au singulier, celle des Bouvard et Pécuchet, quasi-métaphysique, une catégorie de l'esprit, un poncif de la nature humaine justement. Montrant celle qui se décline au pluriel, la télévision ne fait qu'illustrer celle qui ne sort jamais du singulier.
J'ai envoyé les enfants dans leurs chambres respectives mais j'entends d'ici qu'elles se sont rejointes probablement dans la chambre de la cadette car Marie est soucieuse de s'épargner le charivari de sa soeur dans son pré carré. Nous allons sortir faire des courses. Il nous manque du champagne. Je relis ce que j'écris au dessus et je me demande quel tour donc m'a joué la bêtise pour que je lui cède si facilement en ce dernier jour de l'année. Il est temps de mettre par écrit la liste de ses résolutions pour l'année à venir. Le comble du paradoxe et de la bêtise serait d'y faire figurer une invitation à bouter hors de soi la bêtise justement. Mieux vaut parler en termes mystiques d'examen de conscience. Oui, il faut se limiter à cela. Le plus modestement possible. Et laisser à la bêtise un os à ronger à défaut de son âme.
2010 fut une année de changements. Cette année, ce n'est pas qu'une façon de parler: un nouveau pays (même si c'est le mien), une nouvelle ville, une nouvelle maison, une nouvelle école pour les enfants, un nouvel emploi pour l'une et pour l'autre, un emploi quitté après onze années de loyaux services. Le monde, lui, me paraît de plus en plus impénétrable, de plus en plus confus. On se demande où commence la fin d'un monde et le début d'un autre. L'histoire demande du temps et l'on voudrait voir venir, savoir avant même que le temps ait eu lieu. On croit que tout s'accélère, qu'une direction est prise, qu'un destin est livré, clés en main. Jamais une époque, jamais une civilisation n'a été aussi soucieuse de s'analyser, de s'observer, de s'expliquer, de se repentir et de s'absoudre, de prévenir et de compenser. Il y a tant de bonne volonté et tant de gâchis. Tant de bonne et de mauvaise foi. Tant de sincérité et d'hypocrisie. Rien ne change en fait sauf, comme toujours, dans les formes et les discours - le bois des langues de bois est d'un autre bois. Mais à la fin, la nature humaine - comme on disait autrefois - s'y retrouve toujours. En attendant, 2010 rumine ses derniers "bêtisiers", genre très en vogue en cette fin d'année sur les chaînes de la télévision Française. Toutes les boulettes de l'année mises en boucle: chutes, lapsus, fous rires, etc. On pourrait toutefois retourner le compliment: l'authentique bêtisier n'est-il pas pendant plutôt qu'entre les prises, entre les fous rires et les chutes, quand tout se passe "normalement" ? Je vois deux sortes de bêtise: la bêtise au pluriel, celle notamment des enfants qui testent nos nerfs et le monde environnant; la bêtise au singulier, celle des Bouvard et Pécuchet, quasi-métaphysique, une catégorie de l'esprit, un poncif de la nature humaine justement. Montrant celle qui se décline au pluriel, la télévision ne fait qu'illustrer celle qui ne sort jamais du singulier.
J'ai envoyé les enfants dans leurs chambres respectives mais j'entends d'ici qu'elles se sont rejointes probablement dans la chambre de la cadette car Marie est soucieuse de s'épargner le charivari de sa soeur dans son pré carré. Nous allons sortir faire des courses. Il nous manque du champagne. Je relis ce que j'écris au dessus et je me demande quel tour donc m'a joué la bêtise pour que je lui cède si facilement en ce dernier jour de l'année. Il est temps de mettre par écrit la liste de ses résolutions pour l'année à venir. Le comble du paradoxe et de la bêtise serait d'y faire figurer une invitation à bouter hors de soi la bêtise justement. Mieux vaut parler en termes mystiques d'examen de conscience. Oui, il faut se limiter à cela. Le plus modestement possible. Et laisser à la bêtise un os à ronger à défaut de son âme.
30 décembre 2010
29 décembre 2010
Une minute de soleil en plus
Les enfants s'étonnent de tout sauf de ce que leurs parents les aiment. Etrange cet étonnement sélectif. Les questions les plus saugrenues leur traversent la tête mais pas cette question-là, ce pourquoi-là. En deça du "je pense donc je suis", le doute cartésien redouble son point aveugle d'un "mes parents m'aiment donc je suis."
Je pensais cela - oui - en déambulant dans les allées de disneyland dégoulinantes d'une foule hébétée, électrisée par la guimauve sonore ambiante. Marie m'avait pris la main en entrant dans le labyrinthe pendant que Lisa volait en rond avec sa mère à bord d'un jumbo jet. Je me disais que pourtant les enfants ne cessent au fond de se la poser cette question. Elle les taraude mais voilà, les "pourquoi" de l'existence ne peuvent être tous dicibles et audibles. Il leur faut pour respirer la part d'ombre dont nous avons besoin pour faire et défaire nos valises où que nous soyons, ne comptant au fond que sur soi. Et sur ses parents, qu'ils soient là, vivants ou bien disparus, toujours là, en soi, dans la poche revolver de nos âmes, que nous pensions à eux ou pas.
C'est la saison des enfants. Les parents s'affairent: guirlandes et boules de Noël, dindes et foie gras, farces et attrapes, champagne à flot et cadeaux enrubannés. Et puis la neige et le verglas qui clouent au sol les avions, dérèglent la belle mécanique des routines au long cours; les trains déroutés et les autos qui déraillent sur les nappes glacées des autoroutes, ceintures et bretelles. Il reste la télévision pour raconter cela et faire parler les bavards restés chez eux. Nous nous donnons en spectacle et quand il arrive à l'un d'entre nous de monter sur la scène, à l'indignation - d'avoir été piégé comme tout le monde - se mêle de la jubilation, celle d'avoir fait partie du monde "vu à la télé".
Les enfants se sont vautrés dans les cartons et boîtes d'emballage, déchirant le papier doré avec un tel empressement, une telle rage qu'on dirait que leur vie en dépend. A cela s'ajoutent les bulles de champagne, les pépites de fois gras, les morceaux de dinde, les tranches de bûche. Le père Noël existe, je l'ai vu dévaler le sentier incurvé qui descend jusqu'au portail de la maison du frère et de la belle-soeur. Il s'abritait sous une couverture rouge comme sa cape, on aurait dit une chauve-souris géante. Et puis pfuitt, plus rien, les enfants attirés au premier étage resdescendent et commence alors le grand déballage au pied du sapin. Ce n'est pas facile d'aimer les fêtes, les réunions familiales, ces vraies fausses retrouvailles. Il ne s'y dit rien ou si peu et mieux vaut que cela soit ainsi, ce n'est pas le moment. Ces moments-là sont des moments où l'amour maternel et paternel frôle la débauche. Et tout bavardage intempestif, hors des foyers battus, en gâcherait le goût comme l'effet. Il faut être modestement attaché aux us et coutumes quitte à ce que celles-ci n'aient plus grand chose à voir avec leurs origines ce qui constitue ma foi un fort convenable sujet de conversation pour ces soirées de réveillon où l'on ne parle de soi qu'au passé décomposé de l'enfance.
Méfiez-vous de l'eau qui dort, disent-ils. C'est l'hiver à son apogée, bien qu'à peine commencé. Un morceau d'hiver qui tient bien dans la main et fait dans le coeur boule de neige. Une minute de soleil en plus, disent-ils. Le brouillard s'épaissit, on ne voit plus le bâtiment d'en face. Lisa tousse, tousse à me rendre fou. J'ai moi-même des mouchoirs pleins le nez et vice-versa. A l'autre bout du monde où il neige comme ici, Olga vient d'avoir ving-huit ans. A notre retour, après cinq heures de route, nous avons dû faire venir un serrurier, débourser deux cents euros parce que j'avais oublié les clés au fond d'un sac chez mon frère. J'ai déposé la voiture de location à l'aéroport, suis rentré en taxi. Et Lydia a repris le travail et moi retrouvé la mémoire: où sont les clés de la maison, les clés de la voiture, mon passeport, le livret de famille, l'ordonnance du docteur, le chargeur du portable, la télécommande?
Voici sur la photo les trois cousines. Elles se sont bien amusées. Elle s'étaient déjà vues mais cette fois marque sans doute une première fois, celle du premier souvenir commun. Ces souvenirs qui appartiennent aux photos et qu'on se réapproprient en les regardant ensemble.
Tu te souviens, dit l'une. Oui, bien sûr, dit l'autre. Ton père avait acheté une maison à flanc de coteau dans la banlieue de Paris. Oh, regarde Léandre. Il avait à peine un an je crois cette année-là. C'est bien simple, dit l'autre, il est né en 2009 et cette photo a été prise l'année suivante, il venait juste d'avoir son premier anniversaire. Mon dieu, comme il a changé. C'est vrai, dit l'autre, on change beaucoup avec le temps. Nous avons tous bien changé. Tu sais, dit l'autre, au fond, on ne change pas tant que ça, moi certains jours, j'ai l'impression de ne jamais avoir grandie, d'être restée celle que tu vois sur cette photo. Oh, tu sais, reprend l'une, c'est aussi qu'on retrouve chez nos propres enfants et petits enfants des réminiscences de celles que nous étions et parfois bien plus que cela. Oui, soupire l'autre, et quand je pense que je suis arrière-grand-mère aujourd'hui, qui l'aurait prédit en voyant cette photo? Il n'y rien à dire ou prédire, renchérit l'autre, il n'y a qu'à vivre. Vivre jusqu'au bout, en faisant de son mieux pour laisser de bons souvenirs. C'est pas très ambitieux mais avec le temps, comme dirait l'autre, on s'aperçoit que la modestie seule nous sauve. Plus que cela même, une rédemption, conclut l'autre en reposant sa tasse sur la table de la cuisine d'où la retira aussitôt un robot ménager dernier cri pour la caser dans le lave-vaisselle entre le bol de chocolat du petit dernier et le verre de jus d'orange du grand-père qui avait perdu la tête comme l'avait perdu son beau-père il y a bien longtemps de cela.
Je pensais cela - oui - en déambulant dans les allées de disneyland dégoulinantes d'une foule hébétée, électrisée par la guimauve sonore ambiante. Marie m'avait pris la main en entrant dans le labyrinthe pendant que Lisa volait en rond avec sa mère à bord d'un jumbo jet. Je me disais que pourtant les enfants ne cessent au fond de se la poser cette question. Elle les taraude mais voilà, les "pourquoi" de l'existence ne peuvent être tous dicibles et audibles. Il leur faut pour respirer la part d'ombre dont nous avons besoin pour faire et défaire nos valises où que nous soyons, ne comptant au fond que sur soi. Et sur ses parents, qu'ils soient là, vivants ou bien disparus, toujours là, en soi, dans la poche revolver de nos âmes, que nous pensions à eux ou pas.
C'est la saison des enfants. Les parents s'affairent: guirlandes et boules de Noël, dindes et foie gras, farces et attrapes, champagne à flot et cadeaux enrubannés. Et puis la neige et le verglas qui clouent au sol les avions, dérèglent la belle mécanique des routines au long cours; les trains déroutés et les autos qui déraillent sur les nappes glacées des autoroutes, ceintures et bretelles. Il reste la télévision pour raconter cela et faire parler les bavards restés chez eux. Nous nous donnons en spectacle et quand il arrive à l'un d'entre nous de monter sur la scène, à l'indignation - d'avoir été piégé comme tout le monde - se mêle de la jubilation, celle d'avoir fait partie du monde "vu à la télé".
Les enfants se sont vautrés dans les cartons et boîtes d'emballage, déchirant le papier doré avec un tel empressement, une telle rage qu'on dirait que leur vie en dépend. A cela s'ajoutent les bulles de champagne, les pépites de fois gras, les morceaux de dinde, les tranches de bûche. Le père Noël existe, je l'ai vu dévaler le sentier incurvé qui descend jusqu'au portail de la maison du frère et de la belle-soeur. Il s'abritait sous une couverture rouge comme sa cape, on aurait dit une chauve-souris géante. Et puis pfuitt, plus rien, les enfants attirés au premier étage resdescendent et commence alors le grand déballage au pied du sapin. Ce n'est pas facile d'aimer les fêtes, les réunions familiales, ces vraies fausses retrouvailles. Il ne s'y dit rien ou si peu et mieux vaut que cela soit ainsi, ce n'est pas le moment. Ces moments-là sont des moments où l'amour maternel et paternel frôle la débauche. Et tout bavardage intempestif, hors des foyers battus, en gâcherait le goût comme l'effet. Il faut être modestement attaché aux us et coutumes quitte à ce que celles-ci n'aient plus grand chose à voir avec leurs origines ce qui constitue ma foi un fort convenable sujet de conversation pour ces soirées de réveillon où l'on ne parle de soi qu'au passé décomposé de l'enfance.
Méfiez-vous de l'eau qui dort, disent-ils. C'est l'hiver à son apogée, bien qu'à peine commencé. Un morceau d'hiver qui tient bien dans la main et fait dans le coeur boule de neige. Une minute de soleil en plus, disent-ils. Le brouillard s'épaissit, on ne voit plus le bâtiment d'en face. Lisa tousse, tousse à me rendre fou. J'ai moi-même des mouchoirs pleins le nez et vice-versa. A l'autre bout du monde où il neige comme ici, Olga vient d'avoir ving-huit ans. A notre retour, après cinq heures de route, nous avons dû faire venir un serrurier, débourser deux cents euros parce que j'avais oublié les clés au fond d'un sac chez mon frère. J'ai déposé la voiture de location à l'aéroport, suis rentré en taxi. Et Lydia a repris le travail et moi retrouvé la mémoire: où sont les clés de la maison, les clés de la voiture, mon passeport, le livret de famille, l'ordonnance du docteur, le chargeur du portable, la télécommande?
Voici sur la photo les trois cousines. Elles se sont bien amusées. Elle s'étaient déjà vues mais cette fois marque sans doute une première fois, celle du premier souvenir commun. Ces souvenirs qui appartiennent aux photos et qu'on se réapproprient en les regardant ensemble.
Tu te souviens, dit l'une. Oui, bien sûr, dit l'autre. Ton père avait acheté une maison à flanc de coteau dans la banlieue de Paris. Oh, regarde Léandre. Il avait à peine un an je crois cette année-là. C'est bien simple, dit l'autre, il est né en 2009 et cette photo a été prise l'année suivante, il venait juste d'avoir son premier anniversaire. Mon dieu, comme il a changé. C'est vrai, dit l'autre, on change beaucoup avec le temps. Nous avons tous bien changé. Tu sais, dit l'autre, au fond, on ne change pas tant que ça, moi certains jours, j'ai l'impression de ne jamais avoir grandie, d'être restée celle que tu vois sur cette photo. Oh, tu sais, reprend l'une, c'est aussi qu'on retrouve chez nos propres enfants et petits enfants des réminiscences de celles que nous étions et parfois bien plus que cela. Oui, soupire l'autre, et quand je pense que je suis arrière-grand-mère aujourd'hui, qui l'aurait prédit en voyant cette photo? Il n'y rien à dire ou prédire, renchérit l'autre, il n'y a qu'à vivre. Vivre jusqu'au bout, en faisant de son mieux pour laisser de bons souvenirs. C'est pas très ambitieux mais avec le temps, comme dirait l'autre, on s'aperçoit que la modestie seule nous sauve. Plus que cela même, une rédemption, conclut l'autre en reposant sa tasse sur la table de la cuisine d'où la retira aussitôt un robot ménager dernier cri pour la caser dans le lave-vaisselle entre le bol de chocolat du petit dernier et le verre de jus d'orange du grand-père qui avait perdu la tête comme l'avait perdu son beau-père il y a bien longtemps de cela.
15 décembre 2010
14 décembre 2010
13 décembre 2010
10 décembre 2010
Rhino-Charyngite
A l'école maternelle, une fois par mois, les parents de chaque enfant sont censés apporter des assortiments de fruits ou de légumes (selon le jour de la semaine) pour tous les enfants de la classe. Une affiche où est imprimé un semainier est punaisée sur la porte d'entrée et les parents inscrivent le prénom de leur enfant dans la case du jour qui leur convient. Ce jeudi, c'était notre tour et j'ai oublié.
Quand je l'ai déposée à l'école, Lisa semblait plutôt en forme. Plus tôt le matin, on hésitait à l'y envoyer, elle paraissait souffrante, un rien patraque. Elle avait fait un peu de fièvre pendant la nuit. A la sortie des classes, de nouveau je la trouvais palichonne, exsangue. Elle n'a pas beaucoup participé aujourd'hui, m'a dit la maîtresse, elle est restée dans son coin. La maîtresse en semblait désolée comme je l'étais d'avoir oublié les fruits.
Je me suis octroyé un peu plus d'une heure de remise en forme au club fitness dans lequel je me suis enrôlé la semaine dernière. Il y avait des travaux et le responsable du club nous a prévenus que l'électricité serait coupée pendant une demi-heure. Soudain donc le silence. Etrange. Etranges ces respirations saccadées, ces crissements de pas, ces corps qui comptent, scandent et ébruitent leurs efforts. Le silence laisse passer la lumière et je me rends compte à quel point cette pièce au dernier étage d'un immeuble du centre-ville, celle consacrée au "renforcement musculaire" est lumineuse avec sa vue panoramique sur les Alpes et le soleil en goguette entre les cimes, rougeoyant à l'approche du crépuscule. Les clients se dévisagent à la dérobée, on a tous l'air un peu déplacés, un rien imposteurs comme les clowns quand ils se démaquillent après le spectacle. L'auge sonore dans laquelle nous pataugions quelques instants plus tôt s'étant dérobée sous nos tympans, nous voilà comme des pantins désarticulés, étonnés de s'entendre et d'entendre les autres respirer si fort, d'entendre les plaques de métal claquer comme des cymbales. Comme je déroule mes foulées sur le tapis roulant, je me surprends à me demander que penser. A rien, me dis-je ou plutôt pensé-je - et ce n'était donc pas rien. Tant que le tapis reste dans mes cordes, je peux me permettre de penser à quelque chose encore que ce quelque chose se dérobe sans cesse et qu'à la fin, je ne sais que penser, je ne sais ce que j'ai pensé. Mais sitôt que j'accélère la cadence, je ne peux plus penser, même à rien; je suis tout entier dans l'hors d'haleine - l'apné-adrénaline - cherchant mon souffle à défaut d'une pensée. Ou plutôt il n'en reste qu'une (de pensée): quand est-ce que cet enfer va cesser ? Mon regard ne peut s'empêcher de fixer le compte à rebours de la distance parcourue, des calories perdues, du temps passé. Et c'est exactement ce qu'il ne faut pas faire car alors le temps s'étire et cette élongation sème aussitôt l'ennui et avec lui, la tentation d'abandonner, de descendre de ce piédestal caoutchouté, s'aiguise, s'exacerbe. Mon regard se perd au dehors, par la baie vitrée. Un léger vertige le ramène aussitôt sur la jauge: vitesse, calories, distance. Distance, colories, vitesse. C'est à ce moment précis que le fond sonore rejaillit sur nous tous comme une fontaine de jouvence. Chansons insipides, battements trépidants, de la "musak" comme disait Lennon. Les écrans de télévision rediffusent clips et sitcoms. Les montagnes reculent, il n'y a plus de paysage, de recul, de distance, tout redevient immédiat, présent, sans fond. Tout le monde semble soulagé, chacun retrouvant sa place, sa contenance, sa longueur d'ondes, casques à l'appui. Sous le bruit, la plastique du silence désinhibe biceps et triceps. Les physionomies retournent à leur bonhomie fitnessienne.
J'ai tout juste le temps de quelques courses puis d'un passage express à la parapharmacie de garde. Lisa passe une mauvaise nuit. Je préviens l'école qu'elle n'y sera pas et je l'emmène chez le docteur. Rhyno-pharyngite. Passage à la pharmacie. Retour à la maison où Filou nous accueille mollement, désinvolture féline oblige. Lisa n'a pas faim, ses yeux brûlent, elle refuse la sieste, enchaîne les dessins animés pendant que je me remets au travail. Un homme frappe à la porte. Il me baratine au sujet d'un prêt de la banque pour monter un commerce d'objets en liège, des sets de table essentiellement. Il les vend - dix euros pièce - pour tenter de réunir la somme qui lui permettra d'obtenir ce prêt. J'hésite puis je décline, les sets sont rudimentaires, très kitsch avec leurs incrustations de dessins d'animaux, bouquetins, loups, aigles, etc. Ca fait boutique de souvenirs comme il y en avait dans les stations de ski dans les années soixante-dix, bibeloterie de pacotille en bois ou liège qui finissait généralement sur un poste de télévision ou un meuble en formica. Et puis c'est un peu cher tout de même.
Lisa a repris du poil de la bête et la bête noire qui zigzague entre fauteuils - désormais recouverts de dessus de lit pour les protéger des griffures - et pieds de chaise n'a pas fait long feu. Capturée, ligottée et trimballée dans un panier d'osier blanc.
Quand je l'ai déposée à l'école, Lisa semblait plutôt en forme. Plus tôt le matin, on hésitait à l'y envoyer, elle paraissait souffrante, un rien patraque. Elle avait fait un peu de fièvre pendant la nuit. A la sortie des classes, de nouveau je la trouvais palichonne, exsangue. Elle n'a pas beaucoup participé aujourd'hui, m'a dit la maîtresse, elle est restée dans son coin. La maîtresse en semblait désolée comme je l'étais d'avoir oublié les fruits.
Je me suis octroyé un peu plus d'une heure de remise en forme au club fitness dans lequel je me suis enrôlé la semaine dernière. Il y avait des travaux et le responsable du club nous a prévenus que l'électricité serait coupée pendant une demi-heure. Soudain donc le silence. Etrange. Etranges ces respirations saccadées, ces crissements de pas, ces corps qui comptent, scandent et ébruitent leurs efforts. Le silence laisse passer la lumière et je me rends compte à quel point cette pièce au dernier étage d'un immeuble du centre-ville, celle consacrée au "renforcement musculaire" est lumineuse avec sa vue panoramique sur les Alpes et le soleil en goguette entre les cimes, rougeoyant à l'approche du crépuscule. Les clients se dévisagent à la dérobée, on a tous l'air un peu déplacés, un rien imposteurs comme les clowns quand ils se démaquillent après le spectacle. L'auge sonore dans laquelle nous pataugions quelques instants plus tôt s'étant dérobée sous nos tympans, nous voilà comme des pantins désarticulés, étonnés de s'entendre et d'entendre les autres respirer si fort, d'entendre les plaques de métal claquer comme des cymbales. Comme je déroule mes foulées sur le tapis roulant, je me surprends à me demander que penser. A rien, me dis-je ou plutôt pensé-je - et ce n'était donc pas rien. Tant que le tapis reste dans mes cordes, je peux me permettre de penser à quelque chose encore que ce quelque chose se dérobe sans cesse et qu'à la fin, je ne sais que penser, je ne sais ce que j'ai pensé. Mais sitôt que j'accélère la cadence, je ne peux plus penser, même à rien; je suis tout entier dans l'hors d'haleine - l'apné-adrénaline - cherchant mon souffle à défaut d'une pensée. Ou plutôt il n'en reste qu'une (de pensée): quand est-ce que cet enfer va cesser ? Mon regard ne peut s'empêcher de fixer le compte à rebours de la distance parcourue, des calories perdues, du temps passé. Et c'est exactement ce qu'il ne faut pas faire car alors le temps s'étire et cette élongation sème aussitôt l'ennui et avec lui, la tentation d'abandonner, de descendre de ce piédestal caoutchouté, s'aiguise, s'exacerbe. Mon regard se perd au dehors, par la baie vitrée. Un léger vertige le ramène aussitôt sur la jauge: vitesse, calories, distance. Distance, colories, vitesse. C'est à ce moment précis que le fond sonore rejaillit sur nous tous comme une fontaine de jouvence. Chansons insipides, battements trépidants, de la "musak" comme disait Lennon. Les écrans de télévision rediffusent clips et sitcoms. Les montagnes reculent, il n'y a plus de paysage, de recul, de distance, tout redevient immédiat, présent, sans fond. Tout le monde semble soulagé, chacun retrouvant sa place, sa contenance, sa longueur d'ondes, casques à l'appui. Sous le bruit, la plastique du silence désinhibe biceps et triceps. Les physionomies retournent à leur bonhomie fitnessienne.
J'ai tout juste le temps de quelques courses puis d'un passage express à la parapharmacie de garde. Lisa passe une mauvaise nuit. Je préviens l'école qu'elle n'y sera pas et je l'emmène chez le docteur. Rhyno-pharyngite. Passage à la pharmacie. Retour à la maison où Filou nous accueille mollement, désinvolture féline oblige. Lisa n'a pas faim, ses yeux brûlent, elle refuse la sieste, enchaîne les dessins animés pendant que je me remets au travail. Un homme frappe à la porte. Il me baratine au sujet d'un prêt de la banque pour monter un commerce d'objets en liège, des sets de table essentiellement. Il les vend - dix euros pièce - pour tenter de réunir la somme qui lui permettra d'obtenir ce prêt. J'hésite puis je décline, les sets sont rudimentaires, très kitsch avec leurs incrustations de dessins d'animaux, bouquetins, loups, aigles, etc. Ca fait boutique de souvenirs comme il y en avait dans les stations de ski dans les années soixante-dix, bibeloterie de pacotille en bois ou liège qui finissait généralement sur un poste de télévision ou un meuble en formica. Et puis c'est un peu cher tout de même.
Lisa a repris du poil de la bête et la bête noire qui zigzague entre fauteuils - désormais recouverts de dessus de lit pour les protéger des griffures - et pieds de chaise n'a pas fait long feu. Capturée, ligottée et trimballée dans un panier d'osier blanc.
08 décembre 2010
07 décembre 2010
De la neige à voix haute
Nous avons pris le télécabine qui dépose les skieurs au pied des pistes. C'était une belle journée et la neige crissait de fraîcheur sous nos pas. La cabine glissait dans les airs au dessus des rangées de sapins. En contrebas, des skieurs s'aventuraient en hors piste, de pylône en pylône. Certains, à vrai dire, y usaient plus leurs fonds de culotte que leurs skis.
De là-haut qui n'est pas encore le sommet, on a une vue dégagée, périscopique de la chaîne des Alpes de l'autre côté du lac léman avec le Mont Blanc d'une épaule au dessus des autres cimes crénelées et chenues. Nous avons fait de la luge et quelques photos puis la faim nous a délogés des pistes. Nous somme redescendus. Lisa tombait de sommeil d'où geignements entrecoupés de larmes. Marie parlait, parlait et la neige de ses paroles tombait à gros flocons sous un ciel bleu immaculé.
Et puis il a plu, les températures ont grimpé et des champs de neige montaient des nuages de vapeur qui formaient une barre au pied des montagnes. Le blanc broyait du blanc, montait en neige et les arbres se délestaient de leurs doublures neigeuses. Les routes ruisselaient de neige fondue mais des bancs de glace veillaient sous la surface. Nous avons exploré un vaste magasin de jouets en quête d'idées de cadeau. Nous avons eu quelques idées mais pas en nombre suffisant pour couvrir les besoins.
Il était une fois l'histoire d'un nuage fait de neige et de crème d'étoile. Il allait à la queue leu leu par monts et vallées, égayé à la vue des oiseaux qui tantôt l'épaulaient tantôt se suspendaient à lui au risque de le faire verser. Une nuit qu'il s'égarait, un aigle se posa sur lui et le renversa. De l'eau s'échappa et une étoile tomba. Sur la terre, elle fit un grand trou et un grand vacarme. Les habitants d'un village voisin furent réveillés et se précipitèrent hors de leurs maisons. Le nuage au-dessus d'eux s'ébroua, faisant fuir l'aigle dans un grand battement d'ailes comme du papier froissé. Les habitants levèrent les yeux vers le ciel et virent aussitôt qu'une étoile grande comme ils n'en avaient jamais vu auparavant brillait entre les nuages. Ils virent aussi un aigle descendre sur terre et se poser sur la clôture qui délimitait les champs de maïs. L'aigle leur déclara que désormais tous les sept du mois de décembre, le jour de saint ambroise, ils devraient lire le soir à leurs enfants ou pour ceux qui n'en avaient pas, les uns aux autres ou pour ceux qui vivaient seuls pour eux-mêmes mais à haute voix, il devraient lire, dit-il en les toisant du bec, le récit du nuage et de l'étoile. Car après la chute de l'étoile, le nuage ainsi délesté fut projeté au delà des sphères, là où l'air n'est plus, où le bleu se dilate et s'évapore, là où règne la nuit infinie et le nuage, pour compenser la perte de l'étoile, devînt étoile lui-même et s'immobilisa en un point du ciel où jadis une autre étoile, morte aujourd'hui depuis des millénaires lumière, avait brillé. Le nuage ne reverrait plus jamais la terre et cela le chagrinait tant que bien qu'étoile désormais, il se permettait une fois l'an, le sept de chaque mois de décembre, de verser des larmes sur cet astre, foyer de sa nostalgie, et ces larmes, une fois qu'elles avaient traversé l'atmosphère, devenaient neige, flocons de neige gros comme des poings et ce jour-là, tous les hommes, les femmes et les enfants devaient rester chez eux, à l'abri et lire cette histoire, oui, insista l'aigle, cette histoire que je vous raconte, et pendant que vous la lirez, par la fenêtre, vous verrez passer les étoiles et le chagrin se répandre sur terre comme une trainée de neige. L'agle, sir ces mots, s'envola et on ne le revit plus. Ses ailes brillaient comme si elles avaient été gainées de givre ou de diamant. Alors, le père leva les yeux, alors la mère baissa les siens vers l'enfant qui s'était endormi et sans bruit ferma le livre et le déposa sur la table de chevet. Avant de quitter la chambre, elle resta, il resta un long moment devant la fenêtre dont les volets pour l'occasion n'avaient pas été rabattus et continua de lire dans sa tête l'histoire qu'elle venait, qu'il venait de lire.
C'est Saint Augustin, à la fin du IVe siècle qui s'étonne que son maître Saint Ambroise pratique la lecture à voix basse. Autrefois, on ne lisait jamais qu'à voix haute. Il n'y avait de lecture que publique et les histoires se racontaient à tous, pas seulement aux enfants ou au théâtre. Et même les animaux et les nuages et les étoiles nous parlaient à travers les mots. Je vois Marie déjà s'enfermer dans la cage des mots et lire sans dire, elle pourtant si bavarde. Elle va bientôt fermer sa porte, avoir des secrets, laisser s'écouler en elle l'écho de ses lectures. Elle ne voudra plus de mes lectures à voix haute. Et je cesserai d'être l'homère de ses nuits.
De là-haut qui n'est pas encore le sommet, on a une vue dégagée, périscopique de la chaîne des Alpes de l'autre côté du lac léman avec le Mont Blanc d'une épaule au dessus des autres cimes crénelées et chenues. Nous avons fait de la luge et quelques photos puis la faim nous a délogés des pistes. Nous somme redescendus. Lisa tombait de sommeil d'où geignements entrecoupés de larmes. Marie parlait, parlait et la neige de ses paroles tombait à gros flocons sous un ciel bleu immaculé.
Et puis il a plu, les températures ont grimpé et des champs de neige montaient des nuages de vapeur qui formaient une barre au pied des montagnes. Le blanc broyait du blanc, montait en neige et les arbres se délestaient de leurs doublures neigeuses. Les routes ruisselaient de neige fondue mais des bancs de glace veillaient sous la surface. Nous avons exploré un vaste magasin de jouets en quête d'idées de cadeau. Nous avons eu quelques idées mais pas en nombre suffisant pour couvrir les besoins.
Il était une fois l'histoire d'un nuage fait de neige et de crème d'étoile. Il allait à la queue leu leu par monts et vallées, égayé à la vue des oiseaux qui tantôt l'épaulaient tantôt se suspendaient à lui au risque de le faire verser. Une nuit qu'il s'égarait, un aigle se posa sur lui et le renversa. De l'eau s'échappa et une étoile tomba. Sur la terre, elle fit un grand trou et un grand vacarme. Les habitants d'un village voisin furent réveillés et se précipitèrent hors de leurs maisons. Le nuage au-dessus d'eux s'ébroua, faisant fuir l'aigle dans un grand battement d'ailes comme du papier froissé. Les habitants levèrent les yeux vers le ciel et virent aussitôt qu'une étoile grande comme ils n'en avaient jamais vu auparavant brillait entre les nuages. Ils virent aussi un aigle descendre sur terre et se poser sur la clôture qui délimitait les champs de maïs. L'aigle leur déclara que désormais tous les sept du mois de décembre, le jour de saint ambroise, ils devraient lire le soir à leurs enfants ou pour ceux qui n'en avaient pas, les uns aux autres ou pour ceux qui vivaient seuls pour eux-mêmes mais à haute voix, il devraient lire, dit-il en les toisant du bec, le récit du nuage et de l'étoile. Car après la chute de l'étoile, le nuage ainsi délesté fut projeté au delà des sphères, là où l'air n'est plus, où le bleu se dilate et s'évapore, là où règne la nuit infinie et le nuage, pour compenser la perte de l'étoile, devînt étoile lui-même et s'immobilisa en un point du ciel où jadis une autre étoile, morte aujourd'hui depuis des millénaires lumière, avait brillé. Le nuage ne reverrait plus jamais la terre et cela le chagrinait tant que bien qu'étoile désormais, il se permettait une fois l'an, le sept de chaque mois de décembre, de verser des larmes sur cet astre, foyer de sa nostalgie, et ces larmes, une fois qu'elles avaient traversé l'atmosphère, devenaient neige, flocons de neige gros comme des poings et ce jour-là, tous les hommes, les femmes et les enfants devaient rester chez eux, à l'abri et lire cette histoire, oui, insista l'aigle, cette histoire que je vous raconte, et pendant que vous la lirez, par la fenêtre, vous verrez passer les étoiles et le chagrin se répandre sur terre comme une trainée de neige. L'agle, sir ces mots, s'envola et on ne le revit plus. Ses ailes brillaient comme si elles avaient été gainées de givre ou de diamant. Alors, le père leva les yeux, alors la mère baissa les siens vers l'enfant qui s'était endormi et sans bruit ferma le livre et le déposa sur la table de chevet. Avant de quitter la chambre, elle resta, il resta un long moment devant la fenêtre dont les volets pour l'occasion n'avaient pas été rabattus et continua de lire dans sa tête l'histoire qu'elle venait, qu'il venait de lire.
C'est Saint Augustin, à la fin du IVe siècle qui s'étonne que son maître Saint Ambroise pratique la lecture à voix basse. Autrefois, on ne lisait jamais qu'à voix haute. Il n'y avait de lecture que publique et les histoires se racontaient à tous, pas seulement aux enfants ou au théâtre. Et même les animaux et les nuages et les étoiles nous parlaient à travers les mots. Je vois Marie déjà s'enfermer dans la cage des mots et lire sans dire, elle pourtant si bavarde. Elle va bientôt fermer sa porte, avoir des secrets, laisser s'écouler en elle l'écho de ses lectures. Elle ne voudra plus de mes lectures à voix haute. Et je cesserai d'être l'homère de ses nuits.
04 décembre 2010
03 décembre 2010
Glissades et escalades
A dos de luge, le long du trottoir, les deux soeurs déposées devant l'école sous un soleil pâlot - on dirait plutôt la lune. A leurs mains, des paires de moufles toutes neuves avec fermeture éclair pour Lisa pour enfiler plus facilement le pouce. C'est jour de piscine pour Marie, jour de bibliothèque pour Lisa. Le chat à la maison miaule après sa tranche de jambon puis va piquer un somme dans le sopha. Les pelleteuses ratissent les couches de glace, les journaux télévisées sont au trois quart consacrés à la météo. Toujours rien dans la boîte aux lettres: j'attends de recevoir le dernier document manquant pour l'immatriculation de la voiture. Les haies sont coiffées de neige, les toits couronnés de neige, les arbres habillés de neige, les pneus de neige et les champs criblés d'empreintes de pas et de luges. Les voitures roulent lentement, le jour se lève tard et les enfants ont des envies de chocolat. Il y a pourtant des oiseaux qui virevoltent, gazouillent entre les arbres nus. Et les premières guirlandes électriques suspendues entre les façades du centre-ville. Des "joyeuses fêtes" qui égaient les enfants comme les oiseaux qui n'osent pourtant s'y poser.
Aucune aspérité, le monde est lisse, ce sont des jours de glisse. Il y a de cela quatre siècles, ce furent aussi des jours d'escalade. Dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602, les troupes savoyardes de Charles-Emmanuel Ier tentèrent d'escalader les murailles de la ville de Genève. Bien qu'une avant-garde fût parvenue à entrer dans la place au milieu de la nuit, elle ne put ouvrir les portes de la ville au gros de la troupe et fut massacrée ou refoulée. Quelques-uns furent capturés et exécutés par la suite. Depuis, tous les 12 décembre, Genève fête cet événement qui marqua la fin des rêves de conquête des ducs de Savoie. L'un des symboles les plus connus de cette fête est la mère Royaume qui, selon la légende, verse par sa fenêtre, durant la bataille nocturne, une marmite de soupe chaude sur les soldats savoyards passant dans sa rue. De là vient la fameuse marmite en chocolat (remplie de bonbons, emballés aux couleurs genevoises et accompagnés de petits pétards, et de légumes en massepain) et la soupe de légumes dégustés à cette occasion. La marmite est traditionnellement brisée après la récitation de la phrase rituelle (« Qu'ainsi périssent les ennemis de la République ! ») par les mains jointes du benjamin et du doyen de l'assistance.
Mais Lisa n'aura pas su attendre et hier pendant que je rangeais sa chambre, elle en a profité pour s'emparer de la marmite en chocolat et en manger les trois pieds.
Aucune aspérité, le monde est lisse, ce sont des jours de glisse. Il y a de cela quatre siècles, ce furent aussi des jours d'escalade. Dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602, les troupes savoyardes de Charles-Emmanuel Ier tentèrent d'escalader les murailles de la ville de Genève. Bien qu'une avant-garde fût parvenue à entrer dans la place au milieu de la nuit, elle ne put ouvrir les portes de la ville au gros de la troupe et fut massacrée ou refoulée. Quelques-uns furent capturés et exécutés par la suite. Depuis, tous les 12 décembre, Genève fête cet événement qui marqua la fin des rêves de conquête des ducs de Savoie. L'un des symboles les plus connus de cette fête est la mère Royaume qui, selon la légende, verse par sa fenêtre, durant la bataille nocturne, une marmite de soupe chaude sur les soldats savoyards passant dans sa rue. De là vient la fameuse marmite en chocolat (remplie de bonbons, emballés aux couleurs genevoises et accompagnés de petits pétards, et de légumes en massepain) et la soupe de légumes dégustés à cette occasion. La marmite est traditionnellement brisée après la récitation de la phrase rituelle (« Qu'ainsi périssent les ennemis de la République ! ») par les mains jointes du benjamin et du doyen de l'assistance.
Mais Lisa n'aura pas su attendre et hier pendant que je rangeais sa chambre, elle en a profité pour s'emparer de la marmite en chocolat et en manger les trois pieds.
02 décembre 2010
Gaudium
Il se passe toujours quelque chose dans la vie d'un enfant. "La joie", disait Deleuze, c'est "l'effectuation d'une puissance". Mais tous ceux, de Nietzsche à Spinoza, qui ont parlé de la joie en ont fait un acte d'approbation alors que l'enfant est dans la joie, installé en elle, dans son immédiateté. Il rit, pleure, rit encore, pleure à nouveau, passe sans cesse à autre chose. Pas d'amor fati ici, pas d'approbation ni de résignation, pas de volonté de puissance assumée, juste la vie comme source inextinguible de joies. Plus tard vient le temps de la réflexion quand dans le miroir apparaît le double de soi, le double de sa vie, Narcisse pris sur le fait et qui aussitôt s'assombrit. Alors l'aspiration au bonheur prend le dessus sur la joie. Qui de nous, adultes consentants, saurait admettre que la joie seule existe, point le bonheur ?
Cela dit, Marie a déjà pénétré le premier cercle, là où aux eaux douces de la joie se mêlent le courant amer de sa revendication. A l'instar de Cicéron, Leibniz distingue la "joie" au sens de "gaudium", la jouissance paisible qui n'est soumise à aucune condition extérieure au sujet, de la "joie" au sens de "laetitia", le plaisir de l'âme lié à la possession d'un bien. Marie a entamé sa course vers cet autre versant, ne sachant pas encore - c'est là ce qu'il faudrait ne jamais savoir - que parvenu là, il ne reste plus qu'un zeste de conscience de soi pour tendre vers l'insatisfaction permanente. Il n'y a plus de joie, rien que des plaisirs.
Ce matin, les filles ont enfourché leur luge et je les ai tractées ainsi jusqu'à l'école. C'était cela la joie. La leur, évidente, mais aussi la mienne, luttant contre toute extrapolation vers le bonheur.
Cela dit, Marie a déjà pénétré le premier cercle, là où aux eaux douces de la joie se mêlent le courant amer de sa revendication. A l'instar de Cicéron, Leibniz distingue la "joie" au sens de "gaudium", la jouissance paisible qui n'est soumise à aucune condition extérieure au sujet, de la "joie" au sens de "laetitia", le plaisir de l'âme lié à la possession d'un bien. Marie a entamé sa course vers cet autre versant, ne sachant pas encore - c'est là ce qu'il faudrait ne jamais savoir - que parvenu là, il ne reste plus qu'un zeste de conscience de soi pour tendre vers l'insatisfaction permanente. Il n'y a plus de joie, rien que des plaisirs.
Ce matin, les filles ont enfourché leur luge et je les ai tractées ainsi jusqu'à l'école. C'était cela la joie. La leur, évidente, mais aussi la mienne, luttant contre toute extrapolation vers le bonheur.
01 décembre 2010
Frontières
C'est en face de cette église que se trouve la boulangerie que je fréquente depuis que je suis tombé dessus à mi-parcours d'une course à pied dans les rues sinueuses et pentues d'un lotissement de Moëns. Les arbres ont des moignons comme des poings serrés. L'église semble n'être qu'une maison incidemment affublée d'un clocher en bois.
Aujourd'hui, rebelotte: neige en chute libre. Les voitures font le dos rond sous leurs couvertures blanches. Je dois emmener Marie à la fête de Noël qu'organise l'employeur de Lydia pour tous les enfants de ses employés. La neige efface la frontière entre France et Suisse et les douaniers doivent avoir rejoint les vaches égarées dans les champs qui bordent l'autoroute, grattant le sol en quête d'un résidu de frontière, d'une trace écrite, d'une preuve que les deux pays n'ont pas encore fusionné. Les Suisses viennent de voter par référendum en faveur de l'expulsion automatique de tout étranger condamné pour infraction pénale. Les frontières se creusent, neige ou pas.
Nous entrons dans le mois de décembre, mois de fêtes et ripailles. Les calendriers de l'avent se vendent à l'avenant, à l'étalage des bureaux de presse et débit de tabac, superéttes et supermarchés. Nous en avons déjà deux. L'un, acheté à Vienne l'année dernière, en forme de jeune fille dégingandée, à la croisée du chaperon rouge et de la fille du père Noël, dont la robe est décorée d'autant de poches que de jours jusqu'à Noël et dans chacune d'entre elles, un chocolat par jour et par enfant. Au vingt-cinquième jour, l'apothéose, le père Noël en personne, les cadeaux par milliers, les chocolats auront fondu dans la bouche, ils auront su nous faire attendre.
J'imagine que le père Noël aura beaucoup à déclarer à la frontière, que les vaches se transformeront en rennes et les douaniers en lutins. Et avec cette neige, il vaudra mieux passer par les airs, charters et traineaux compris.
Aujourd'hui, rebelotte: neige en chute libre. Les voitures font le dos rond sous leurs couvertures blanches. Je dois emmener Marie à la fête de Noël qu'organise l'employeur de Lydia pour tous les enfants de ses employés. La neige efface la frontière entre France et Suisse et les douaniers doivent avoir rejoint les vaches égarées dans les champs qui bordent l'autoroute, grattant le sol en quête d'un résidu de frontière, d'une trace écrite, d'une preuve que les deux pays n'ont pas encore fusionné. Les Suisses viennent de voter par référendum en faveur de l'expulsion automatique de tout étranger condamné pour infraction pénale. Les frontières se creusent, neige ou pas.
Nous entrons dans le mois de décembre, mois de fêtes et ripailles. Les calendriers de l'avent se vendent à l'avenant, à l'étalage des bureaux de presse et débit de tabac, superéttes et supermarchés. Nous en avons déjà deux. L'un, acheté à Vienne l'année dernière, en forme de jeune fille dégingandée, à la croisée du chaperon rouge et de la fille du père Noël, dont la robe est décorée d'autant de poches que de jours jusqu'à Noël et dans chacune d'entre elles, un chocolat par jour et par enfant. Au vingt-cinquième jour, l'apothéose, le père Noël en personne, les cadeaux par milliers, les chocolats auront fondu dans la bouche, ils auront su nous faire attendre.
J'imagine que le père Noël aura beaucoup à déclarer à la frontière, que les vaches se transformeront en rennes et les douaniers en lutins. Et avec cette neige, il vaudra mieux passer par les airs, charters et traineaux compris.
30 novembre 2010
Trois roses dans un oeuf
Je prends la route sous la neige. Après une journée ensoleillée, la neige danse à nouveau sous les essuis-glaces. A Bellegarde, je retire le document fiscal qui me manquait pour immatriculer la voiture. Mais je n'ai pas encore reçu le certificat du constructeur.
Lisa et Marie sont retournées à l'école hier après une semaine d'absence. Comme Lisa s'élance vers moi à la sortie de la classe, la maîtresse s'approche et m'annonce qu'aujourd'hui "c'était mieux". "Pourquoi mieux ?" lui demandé-je. "Parce qu'elle a été moins tête de mule que d'habitude. A la récréation, c'est toujours elle que je dois aller chercher au fond de la cour. Elle ne m'obéit pas." Je ne trouve rien à dire sauf un 'ah! bon" qui clôture l'échange illico.
Marie, elle, a perdu un gant et ne veut rien me dire de ce qui se passe en classe. Je m'énerve (j'essaie de ne plus prononcer ce mot devant elle parce que depuis qu'elle m'entend le dire, elle le répéte tout le temps mais, elle, c'est Lisa qui l'énerve). Lisa veut que je la porte, Marie veut que je l'écoute, je veux, quant à moi, atteindre la voiture le plus vite possible car il neige maintenant à gros flocons et il fait un froid de canard. On ne le dirait pas mais ce ne sont pas des anges. Et les parents se retrouvent aboyeurs à tout rompre, pressés le soir de les mettre au lit, à la niche pour savourer une heure ou deux de tranquillité. Et puis aussi, on se sent toujours un peu coupable de ne pas avoir la patience d'être...patients. Là, par exemple, sur la photo ci-dessous, maman essaie de se contenir.
Restent les trois roses dans un oeuf. Elles sont maintenant fanées. Je ne les ai pas encore jetées. La fleuriste m'a refilé un cachet pour nettoyer le vase, me dit-elle. L'oeuf en fait. Il faut verser de l'eau par dessus comme pour un aspirine. Maman qui parfois redevient Lydia m'a embrassé pour les fleurs.
Le matin, j'ai pris un aspirine puis du magnésium en comprimé. Il y a en travers de mon front comme une barre. Je sais dès les premières dix minutes si ce sera une journée zen ou pas.
Vient le soir, ce soir. Je vais nous préparer quelque chose. Les enfants sont sages, ils sont devant la télé. Je me souviens comme on nous exhortait à leur interdire la télé. Je me souviens comme on se souvient d'une chose qui est arrivée à d'autres.
Filou est entre les pattes de Lisa comme à son habitude, enchaîné à son bourreau. Il y a des madeleines sur la table basse. J'ai vidé le lave-vaisselle et j'attends de pouvoir passer à la sous-préfecture pour immatriculer la voiture. Et puis le vase, finalement, je le mettrais dans le lave-vaisselle. Avec l'oeuf qui va resservir. Sans aspirine cette fois. L'aspirine, c'est pour maman, je veux dire pour Lydia.
Marie !!!!!!!!!!!!!!! Lisa !!!!!!!!!!!!!!!!!!! ça fait combien de fois que je vous appelle pour passer à table !!!
C'était une journée zen, oui.
Lisa et Marie sont retournées à l'école hier après une semaine d'absence. Comme Lisa s'élance vers moi à la sortie de la classe, la maîtresse s'approche et m'annonce qu'aujourd'hui "c'était mieux". "Pourquoi mieux ?" lui demandé-je. "Parce qu'elle a été moins tête de mule que d'habitude. A la récréation, c'est toujours elle que je dois aller chercher au fond de la cour. Elle ne m'obéit pas." Je ne trouve rien à dire sauf un 'ah! bon" qui clôture l'échange illico.
Marie, elle, a perdu un gant et ne veut rien me dire de ce qui se passe en classe. Je m'énerve (j'essaie de ne plus prononcer ce mot devant elle parce que depuis qu'elle m'entend le dire, elle le répéte tout le temps mais, elle, c'est Lisa qui l'énerve). Lisa veut que je la porte, Marie veut que je l'écoute, je veux, quant à moi, atteindre la voiture le plus vite possible car il neige maintenant à gros flocons et il fait un froid de canard. On ne le dirait pas mais ce ne sont pas des anges. Et les parents se retrouvent aboyeurs à tout rompre, pressés le soir de les mettre au lit, à la niche pour savourer une heure ou deux de tranquillité. Et puis aussi, on se sent toujours un peu coupable de ne pas avoir la patience d'être...patients. Là, par exemple, sur la photo ci-dessous, maman essaie de se contenir.
Le matin, j'ai pris un aspirine puis du magnésium en comprimé. Il y a en travers de mon front comme une barre. Je sais dès les premières dix minutes si ce sera une journée zen ou pas.
Vient le soir, ce soir. Je vais nous préparer quelque chose. Les enfants sont sages, ils sont devant la télé. Je me souviens comme on nous exhortait à leur interdire la télé. Je me souviens comme on se souvient d'une chose qui est arrivée à d'autres.
Filou est entre les pattes de Lisa comme à son habitude, enchaîné à son bourreau. Il y a des madeleines sur la table basse. J'ai vidé le lave-vaisselle et j'attends de pouvoir passer à la sous-préfecture pour immatriculer la voiture. Et puis le vase, finalement, je le mettrais dans le lave-vaisselle. Avec l'oeuf qui va resservir. Sans aspirine cette fois. L'aspirine, c'est pour maman, je veux dire pour Lydia.
Marie !!!!!!!!!!!!!!! Lisa !!!!!!!!!!!!!!!!!!! ça fait combien de fois que je vous appelle pour passer à table !!!
C'était une journée zen, oui.
27 novembre 2010
Bête noire sur fond blanc
Et la neige vînt. Comme un navire chargé de grelots. Les enfants font des bonhommes de neige. Les bonhommes de neige font des enfants. Au loin, les vaches gambadent en chaussons de neige. Les voitures soudain semblent incongrus sous ce manteau blanc. Un état de grâce où la nature n'a plus cet air désossé, métallique, grillagé, emmurée vivante. La neige est une coiffe, un coussin, un mouchoir, un manteau, un manchon où l'on fourre les mains gourdes des enfants, une voilure derrière laquelle glissent les montagnes comme les bosses de chameaux gargantuesques. La neige est le ciel aussi car rien, pas une ligne, pas un cil ne les départage. L'horizon n'est qu'une plume qui se balance, invisible.
Sur ce tableau, seul jure le chat. Noir de geai où les yeux scintillent, deux émeraudes. Lisa lui tirebouchonne la queue, lui donne le biberon, le transbahute, le fanfreluche, le déplie, le dépose, le bichonne, le chiffonne. Nous autres, au premier chef Marie qui se rengorge, s'indigne, s'égosille vainement, nous le plaignons. Oui, nous le plaignons. Alors, on lui découpe des morceaux de jambon et on le laisse dormir où bon lui semble, refermant soigneusement la porte de Lisa derrière nous. Derrière lui qui virevolte, les pattes en feux follets. Lisa, sa bête noire. Et pourtant, de temps à autre, c'est lui qui vient à elle. Elle s'en émerveille et s'en empare aussitôt, impitoyable et lui, au balcon des bras de sa protégée, nous fait des yeux affligés que nous ne savons s'il faut les croire sur parole. Finalement, indécis ou bien résignés, nous donnons notre langue au chat.
La varicelle a fait long feu. Lundi, c'est la rentrée. Et pour moi, les vacances. Avec toute cette neige, il va falloir se mettre des skis aux pieds. On guette les foires au ski pour s'équiper. En attendant, la voiture a retrouvé des enjoliveurs et là maintenant, dehors, ronronne sous son pelage blanc comme un matou aux griffes d'acier dans des gants de chrome.
Sur ce tableau, seul jure le chat. Noir de geai où les yeux scintillent, deux émeraudes. Lisa lui tirebouchonne la queue, lui donne le biberon, le transbahute, le fanfreluche, le déplie, le dépose, le bichonne, le chiffonne. Nous autres, au premier chef Marie qui se rengorge, s'indigne, s'égosille vainement, nous le plaignons. Oui, nous le plaignons. Alors, on lui découpe des morceaux de jambon et on le laisse dormir où bon lui semble, refermant soigneusement la porte de Lisa derrière nous. Derrière lui qui virevolte, les pattes en feux follets. Lisa, sa bête noire. Et pourtant, de temps à autre, c'est lui qui vient à elle. Elle s'en émerveille et s'en empare aussitôt, impitoyable et lui, au balcon des bras de sa protégée, nous fait des yeux affligés que nous ne savons s'il faut les croire sur parole. Finalement, indécis ou bien résignés, nous donnons notre langue au chat.
La varicelle a fait long feu. Lundi, c'est la rentrée. Et pour moi, les vacances. Avec toute cette neige, il va falloir se mettre des skis aux pieds. On guette les foires au ski pour s'équiper. En attendant, la voiture a retrouvé des enjoliveurs et là maintenant, dehors, ronronne sous son pelage blanc comme un matou aux griffes d'acier dans des gants de chrome.
18 novembre 2010
Volets qui claquent et autres désagréments
Notre voisin Japonais est absent. Les volets de sa maison, réplique de la nôtre à quelques détails de charpente près, sont fermés. A force de pratique, je sais quel volet réclame une plus forte et quel autre une moindre poussée. Au début, je poussais trop fort ceux du bureau et de la chambre de Marie et ils claquaient violemment contre la façade. Les voisins d'en face lorgnaient vers chez nous, avec des regards torves, des mines agacées - du moins, je me l'imaginais. Au contraire, je ne poussais pas assez fort ceux du salon côté rue et de la cuisine et ils seraient restés à la perpendiculaire du mur de la façade si je ne faisais un pas dehors pour les rabattre tout à fait. C'est le genre de chose qu'on remarque en passant mais qu'on ne penserait jamais raconter à qui que ce soit. De même lors d'un deuil qui exige que tout son esprit soit tout entier dans la peine et la compassion et voilà pourtant qu'on remarque quelque chose, quelque chose qui bien sûr ne mérite pas d'être remarquée en de pareilles circonstances mais qu'on remarque et qui nous donne une contenance que d'autres, se méprenant, trouvent de circonstance.
Lisa a la varicelle. D'abord, on a cru que le chat avait des puces. A la pharmacie, je me suis procure un shampoing anti-puces et je me suis renseigné sur pipette, spray, poudre, bombe et autres remèdes. La pharmacienne m'a expliqué que s'il avait des puces, je devais pouvoir les voir à l'oeil nu sous son poil. Je n'y avais rien vu donc, ce n'était pas les puces mais bon, à toutes fins utiles, je m'équipais. A l'école, la maîtresse m'a tout de suite informé que Lisa se grattait, qu'elle avait des boutons sur la nuque et ailleurs peut-être. On avait signalé deux cas de varicelle dans la salle de classe voisine. Cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Et puis Marie aussi a commencé à se gratter et le soir, quand elles se sont déshabillées pour le bain, il n'y eut plus de toute possible. Filou était exampté de quarantaine ainsi que de remèdes de cheval et commentaires acides. Il n'en continua pas moins à se faire tout petit, gambattant sur ses pattes de mousse de pièce en pièce pendant que les petites que la varicelle n'indisposait pas plus que mesure, s'éclaboussaient à tire larigo dans la baignoire.
Il n'y a pas de remède contre la varicelle, il faut la laisser passer sur son corps, rester au chaud, rester chez soi pour ne contaminer personne. La doctoresse a juste prescrit de quoi atténuer les irritations et du doliprane en cas de fièvre. Lydia a dû se faire vacciner en urgence, le jour même, parce qu'elle n'a pas eu la varicelle et la doctoresse m'avait mis en garde contre les désagréments d'une varicelle pour un adulte, bien plus grands selon elle que chez un enfant.
Les chats, eux, n'attrapent pas la varicelle. Quant à la photo, elle n'a rien à voir: c'est le spectacle de marionnettes que nous sommes allés voir ce samedi, l'histoire du voleur de nuages.
Lisa a la varicelle. D'abord, on a cru que le chat avait des puces. A la pharmacie, je me suis procure un shampoing anti-puces et je me suis renseigné sur pipette, spray, poudre, bombe et autres remèdes. La pharmacienne m'a expliqué que s'il avait des puces, je devais pouvoir les voir à l'oeil nu sous son poil. Je n'y avais rien vu donc, ce n'était pas les puces mais bon, à toutes fins utiles, je m'équipais. A l'école, la maîtresse m'a tout de suite informé que Lisa se grattait, qu'elle avait des boutons sur la nuque et ailleurs peut-être. On avait signalé deux cas de varicelle dans la salle de classe voisine. Cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Et puis Marie aussi a commencé à se gratter et le soir, quand elles se sont déshabillées pour le bain, il n'y eut plus de toute possible. Filou était exampté de quarantaine ainsi que de remèdes de cheval et commentaires acides. Il n'en continua pas moins à se faire tout petit, gambattant sur ses pattes de mousse de pièce en pièce pendant que les petites que la varicelle n'indisposait pas plus que mesure, s'éclaboussaient à tire larigo dans la baignoire.
Il n'y a pas de remède contre la varicelle, il faut la laisser passer sur son corps, rester au chaud, rester chez soi pour ne contaminer personne. La doctoresse a juste prescrit de quoi atténuer les irritations et du doliprane en cas de fièvre. Lydia a dû se faire vacciner en urgence, le jour même, parce qu'elle n'a pas eu la varicelle et la doctoresse m'avait mis en garde contre les désagréments d'une varicelle pour un adulte, bien plus grands selon elle que chez un enfant.
Les chats, eux, n'attrapent pas la varicelle. Quant à la photo, elle n'a rien à voir: c'est le spectacle de marionnettes que nous sommes allés voir ce samedi, l'histoire du voleur de nuages.
16 novembre 2010
Je est un autre qui doute et devient ce que je suis
Chaque enfant est un mystère. Le mystère, à la différence des secrets, ne s'éclaircit pas avec des réponses: nous sommes des points d'exclamation qui restent suspendus en l'air, le temps d'une vie.
Regardant les enfants grandir, je discerne en eux l'ombre qui grandit avec eux et que je reconnais comme se reconnait un visage familier que l'on n'avait plus revu depuis de longues années. Je suis assis sur un banc à l'école. Lisa et ses nattes entrent dans la classe dans une robe verte à capuche. La maîtresse la dirige vers le panneau divisé en quatre colonnes, une couleur pour chacune, un groupe d'enfants pour chaque couleur. Lisa est dans le groupe rouge. Sa carte est rouge, suspendue à l'entrée: elle la décroche et on attend d'elle qu'elle la place dans la colonne rouge. Son prénom est écrit sur la carte. C'est sa première carte d'identité. Elle sait qu'elle est Lisa mais elle ne sait pas parler d'elle à la première personne du singulier. "Je est une autre", disait l'un, "deviens ce que tu es", disait l'autre. Qui répondait à qui ? Difficile de le dire.
Ma propre existence soudain m'apparaît pas bien différente de ce qu'un enfant en perçoit quand il n'a pas encore de "je" au centre de lui. Cet autre en moi qui me juge, par où le sujet et le verbe sont une même et seule chose, un seul et même état, cet autre n'a pas le choix. La durée épouse ses actes, les étouffe et à l'autre bout de sa vie, se retournant sur cet "il" au centre du "je", il trouve un être désincarné qu'il ne reconnaît plus, une ombre qui accomplit ce qu'elle avait à faire. Adolescent, je m'imaginais des mondes, je croyais Rimbaud qui croyait que le monde - et donc moi y compris - pouvait être sauvé par la beauté. J'observe Lisa de là où je suis, sur ce banc de classe. Je l'observe devenir Lisa. La beauté est dans l'innocence, quand il n'y a que le monde et la vie, à peine de quoi constituer un être à part qui serait un "moi", un "ego" sur une carte d'identité.
Nous quittons le bâtiment. De l'extérieur, par les baies vitrées, nous voyons les enfants dans leur classe qui se mettent en rond autour des tables et eux aussi nous voient. Nous échangeons des signes de la main, marchant à reculons jusqu'en haut de la pente puis nous disparaissons à l'angle de la cantine. Le couvert est déjà mis. Je dépose Lydia à la station de bus, je passe prendre le courrier, essentiellement des publicités et je rentre chez nous où ronronne un chat dit de compagnie sous le meuble de la télévision. Dans la bibliothèque de l'ordinateur, je fais le tri des photos récemment prises dont celle-ci. Puis, je me replonge dans Descartes.
Dans la première des Méditations Métaphysiques, Descartes se propose de douter de tout dans l’espoir de refonder tout l’édifice du savoir à partir de rien ou presque rien puisque ne reste qu'une certitude, la seule sans doute, celle que j’existe: ce que je pense peut être faux mais il est absolument certain que je ne peux penser sans être. Descartes parle d'un malin génie dont il faut se garder: « qu’il me trompe autant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose ». S'il y a moi, c'est par la pensée de soi, la conscience de soi. Dans la Troisième Méditation, Descartes se rend compte qu’il n’a pu douter du monde et de soi que parce qu'il était déjà là, constitué, car pourquoi douter s'il n'y a pas entre soi et le monde, comme intercalé et reliant l'un à l'autre, la conscience de soi-au-monde ? On ne saurait douter sans conscience, il faut commencer par la conscience pour arriver au doute. L'enfant, lui, ne doute pas: la vie le happe, il est happé par la vie, il est dans la vie, il est la vie même. Pour douter, il faut déjà avoir douté, le doute est antérieur à la conscience. Il n'y a pas de cheminement du doute à la conscience mais le doute criblant la conscience de ses interrogations. On ne doute pas une fois dans sa vie, une fois pour toutes, on ne cesse pas de douter. Descartes voyait dans le doute la conscience d'une imperfection un peu comme si être conscient, c'était avant tout percevoir ses limites, déceler ses imperfections, traquer ses failles, ses défauts, ses impuissances: la perfection ne se pense qu'à partir de sa négation, de ses négations. Tandis que l'enfant, immergé dans la vie, est nécessairement dans un état de béatitude. Il pleure, il rit, ses chagrins et ses fous rires sont transparents. Il est parfait au sens où être ainsi, sans conscience, est un état de gràce, de perfection. Descartes supposait que la conscience de nos imperfections supposait qu'il existât en chacun de nous l'idée d'une perfection infinie qu'il appelait Dieu et de là, que Dieu est donc présent au cœur du « je ». La perfection, il me semble, n'est pas tant infinie (n'est-ce pas une tautologie ?) que multiple: un enfant en est une manifestations. Si je croyais, je dirais qu'il est Dieu ou que Dieu est en chaque enfant. Et plus, nous autres, parents, simples humains, nous prenons à douter, plus le spectacle d'un enfant nous étonne, nous ravit et nous remplit d'une joie profonde. Une joie qui ressemble à ce que d'autres appellent la foi.
Regardant les enfants grandir, je discerne en eux l'ombre qui grandit avec eux et que je reconnais comme se reconnait un visage familier que l'on n'avait plus revu depuis de longues années. Je suis assis sur un banc à l'école. Lisa et ses nattes entrent dans la classe dans une robe verte à capuche. La maîtresse la dirige vers le panneau divisé en quatre colonnes, une couleur pour chacune, un groupe d'enfants pour chaque couleur. Lisa est dans le groupe rouge. Sa carte est rouge, suspendue à l'entrée: elle la décroche et on attend d'elle qu'elle la place dans la colonne rouge. Son prénom est écrit sur la carte. C'est sa première carte d'identité. Elle sait qu'elle est Lisa mais elle ne sait pas parler d'elle à la première personne du singulier. "Je est une autre", disait l'un, "deviens ce que tu es", disait l'autre. Qui répondait à qui ? Difficile de le dire.
Ma propre existence soudain m'apparaît pas bien différente de ce qu'un enfant en perçoit quand il n'a pas encore de "je" au centre de lui. Cet autre en moi qui me juge, par où le sujet et le verbe sont une même et seule chose, un seul et même état, cet autre n'a pas le choix. La durée épouse ses actes, les étouffe et à l'autre bout de sa vie, se retournant sur cet "il" au centre du "je", il trouve un être désincarné qu'il ne reconnaît plus, une ombre qui accomplit ce qu'elle avait à faire. Adolescent, je m'imaginais des mondes, je croyais Rimbaud qui croyait que le monde - et donc moi y compris - pouvait être sauvé par la beauté. J'observe Lisa de là où je suis, sur ce banc de classe. Je l'observe devenir Lisa. La beauté est dans l'innocence, quand il n'y a que le monde et la vie, à peine de quoi constituer un être à part qui serait un "moi", un "ego" sur une carte d'identité.
Nous quittons le bâtiment. De l'extérieur, par les baies vitrées, nous voyons les enfants dans leur classe qui se mettent en rond autour des tables et eux aussi nous voient. Nous échangeons des signes de la main, marchant à reculons jusqu'en haut de la pente puis nous disparaissons à l'angle de la cantine. Le couvert est déjà mis. Je dépose Lydia à la station de bus, je passe prendre le courrier, essentiellement des publicités et je rentre chez nous où ronronne un chat dit de compagnie sous le meuble de la télévision. Dans la bibliothèque de l'ordinateur, je fais le tri des photos récemment prises dont celle-ci. Puis, je me replonge dans Descartes.
Dans la première des Méditations Métaphysiques, Descartes se propose de douter de tout dans l’espoir de refonder tout l’édifice du savoir à partir de rien ou presque rien puisque ne reste qu'une certitude, la seule sans doute, celle que j’existe: ce que je pense peut être faux mais il est absolument certain que je ne peux penser sans être. Descartes parle d'un malin génie dont il faut se garder: « qu’il me trompe autant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose ». S'il y a moi, c'est par la pensée de soi, la conscience de soi. Dans la Troisième Méditation, Descartes se rend compte qu’il n’a pu douter du monde et de soi que parce qu'il était déjà là, constitué, car pourquoi douter s'il n'y a pas entre soi et le monde, comme intercalé et reliant l'un à l'autre, la conscience de soi-au-monde ? On ne saurait douter sans conscience, il faut commencer par la conscience pour arriver au doute. L'enfant, lui, ne doute pas: la vie le happe, il est happé par la vie, il est dans la vie, il est la vie même. Pour douter, il faut déjà avoir douté, le doute est antérieur à la conscience. Il n'y a pas de cheminement du doute à la conscience mais le doute criblant la conscience de ses interrogations. On ne doute pas une fois dans sa vie, une fois pour toutes, on ne cesse pas de douter. Descartes voyait dans le doute la conscience d'une imperfection un peu comme si être conscient, c'était avant tout percevoir ses limites, déceler ses imperfections, traquer ses failles, ses défauts, ses impuissances: la perfection ne se pense qu'à partir de sa négation, de ses négations. Tandis que l'enfant, immergé dans la vie, est nécessairement dans un état de béatitude. Il pleure, il rit, ses chagrins et ses fous rires sont transparents. Il est parfait au sens où être ainsi, sans conscience, est un état de gràce, de perfection. Descartes supposait que la conscience de nos imperfections supposait qu'il existât en chacun de nous l'idée d'une perfection infinie qu'il appelait Dieu et de là, que Dieu est donc présent au cœur du « je ». La perfection, il me semble, n'est pas tant infinie (n'est-ce pas une tautologie ?) que multiple: un enfant en est une manifestations. Si je croyais, je dirais qu'il est Dieu ou que Dieu est en chaque enfant. Et plus, nous autres, parents, simples humains, nous prenons à douter, plus le spectacle d'un enfant nous étonne, nous ravit et nous remplit d'une joie profonde. Une joie qui ressemble à ce que d'autres appellent la foi.
15 novembre 2010
Derniers jours de solde d'été indien
Aujourd'hui, il pleut. Quand il pleut ainsi dans l'encadrure de la fenêtre, on éprouve une impression de parfaite régularité comme si devant soi, un sablier de pluie au lieu de sable, écoulait le temps qui passe et qu'il fait.
Avant-hier, nous avons pris la route pour Yvoire mais la traversée de Genève où nous avons été pris dans un embouteillage nous a fait changer de plans. Nous nous sommes engouffrés dans un parking souterrain qui descendait en colimaçon comme un coquillage enfoncé sous terre. Comme des milliers d'autres passants nous avons marché sur les quais le long du lac. Il faisait extraordinairement bon pour la saison et les enfants ont réclamé des glaces. Et les ont eues, comme en atteste la photo.
En rentrant, nous avons retrouvé Filou tout pimpant, content de ne plus être seul. Il s'étire comme après une longue sieste puis tombe entre les mains agiles de Lisa qui l'entoure d'une sollicitude dont il se passerait bien. Elle décide qu'il a faim, va donc le planter au-dessus de ses gamelles où il reste coi, perplexe sans doute, ne sachant quelle contenance adopter. Elle décide alors qu'il est temps qu'il aille satisfaire ses besoins et va donc le pousser contre la porte à battant de la niche de forme traingulaire qui lui sert de litière. Il se débat, Lisa insiste, j'interviens, il s'échappe et va illico se cacher sous le meuble de la télévision. Mais il resurgit bientôt, Lisa ne l'a pas vu, absorbée par un dessin animé, il parade au travers du salon, Lisa maintenant l'a vu, elle s'en saisit et l'entraîne avec elle sur le canapé. Elle le presse contre elle et voyant que je la surveille, elle dit: "papa, c'est bien comme ça...". Oui, c'est bien. Filou ne me quitte pas des yeux; navré d'avoir été trahi par son sauveur en qui il avait pourtant placé toute sa confiance.
Dimanche encore, soleil, promenade en plein air, vaches surprises sur le près, vue sur les cimes, Marie qui pleurniche pour un rien, Lisa qui ne veut plus marcher, parents excédés, déjeuner en cafétaria, retour au bercail où Filou vient de découvrir les plaisirs du bêchage dans les plantes d'appartement.
Avant-hier, nous avons pris la route pour Yvoire mais la traversée de Genève où nous avons été pris dans un embouteillage nous a fait changer de plans. Nous nous sommes engouffrés dans un parking souterrain qui descendait en colimaçon comme un coquillage enfoncé sous terre. Comme des milliers d'autres passants nous avons marché sur les quais le long du lac. Il faisait extraordinairement bon pour la saison et les enfants ont réclamé des glaces. Et les ont eues, comme en atteste la photo.
En rentrant, nous avons retrouvé Filou tout pimpant, content de ne plus être seul. Il s'étire comme après une longue sieste puis tombe entre les mains agiles de Lisa qui l'entoure d'une sollicitude dont il se passerait bien. Elle décide qu'il a faim, va donc le planter au-dessus de ses gamelles où il reste coi, perplexe sans doute, ne sachant quelle contenance adopter. Elle décide alors qu'il est temps qu'il aille satisfaire ses besoins et va donc le pousser contre la porte à battant de la niche de forme traingulaire qui lui sert de litière. Il se débat, Lisa insiste, j'interviens, il s'échappe et va illico se cacher sous le meuble de la télévision. Mais il resurgit bientôt, Lisa ne l'a pas vu, absorbée par un dessin animé, il parade au travers du salon, Lisa maintenant l'a vu, elle s'en saisit et l'entraîne avec elle sur le canapé. Elle le presse contre elle et voyant que je la surveille, elle dit: "papa, c'est bien comme ça...". Oui, c'est bien. Filou ne me quitte pas des yeux; navré d'avoir été trahi par son sauveur en qui il avait pourtant placé toute sa confiance.
Dimanche encore, soleil, promenade en plein air, vaches surprises sur le près, vue sur les cimes, Marie qui pleurniche pour un rien, Lisa qui ne veut plus marcher, parents excédés, déjeuner en cafétaria, retour au bercail où Filou vient de découvrir les plaisirs du bêchage dans les plantes d'appartement.
12 novembre 2010
Le chat nouveau
Le chat nouveau est arrivé quelques jours seulement avant le beaujolais. Il s'appelle Filou et il est né le 1er septembre. Le contrat de vente stipule qu'il s'agit d'un tigré noir, chat de compagnie et de maison. J'ai rangé son carnet de santé avec notre livret de famille. Ne devrait pas tarder le temps où les animaux domestiques auront droit à leur page dans les livrets de famille.
La pauvre bête ne sait où donner de la queue. La nuit, elle dort on ne sait où mais de toute évidence pas là où on voudrait qu'elle dorme. Quand on se saisit d'elle, elle est toute griffes dehors, les yeux écarquillés comme si elle s'attendait au pire.
Et puis, deux jours ont passé et elle s'est habituée. Quand on rentre après l'avoir laissée seule pendant quelques heures, elle nous fait la fête. Encore que les chats ne font pas la fête à leurs maîtres. Ils bombent le dos, dardent leur queue à leur verticale, s'étire et puis laisse échapper un miaulement histoire de marquer le coup. Et puis ils s'en vont vaquer ailleurs; Partir et revenir, disparaître et réapparaître, allées et venues mais à a chaque fois, s'échapper, se faufiler, s'extirper d'une cachette, d'une crevasse en trompe l'oeil et revenir crânement en dodelinant des oreilles, ondulant du dos, miaulant entre les dents comme d'autres sifflent pour ne pas entendre. Filou a déjà de la classe. Il n'y a que le soir qu'il perd quelque peu de sa superbe quand il se rend bien compte que cette fois, nous disparaîtrons et le planterons là pour la nuit. Marie aurait voulu l'avoir pour elle toute la nuit mais il ne l'a pas entendu de cette oreille et s'est faufilé hors de sa chambre dès qu'il l'a pu.
La pauvre bête ne sait où donner de la queue. La nuit, elle dort on ne sait où mais de toute évidence pas là où on voudrait qu'elle dorme. Quand on se saisit d'elle, elle est toute griffes dehors, les yeux écarquillés comme si elle s'attendait au pire.
Et puis, deux jours ont passé et elle s'est habituée. Quand on rentre après l'avoir laissée seule pendant quelques heures, elle nous fait la fête. Encore que les chats ne font pas la fête à leurs maîtres. Ils bombent le dos, dardent leur queue à leur verticale, s'étire et puis laisse échapper un miaulement histoire de marquer le coup. Et puis ils s'en vont vaquer ailleurs; Partir et revenir, disparaître et réapparaître, allées et venues mais à a chaque fois, s'échapper, se faufiler, s'extirper d'une cachette, d'une crevasse en trompe l'oeil et revenir crânement en dodelinant des oreilles, ondulant du dos, miaulant entre les dents comme d'autres sifflent pour ne pas entendre. Filou a déjà de la classe. Il n'y a que le soir qu'il perd quelque peu de sa superbe quand il se rend bien compte que cette fois, nous disparaîtrons et le planterons là pour la nuit. Marie aurait voulu l'avoir pour elle toute la nuit mais il ne l'a pas entendu de cette oreille et s'est faufilé hors de sa chambre dès qu'il l'a pu.
11 novembre 2010
Yaya
En Grec, grand-mère se dit "yaya". Voici donc l'arrière-grand-mère paternelle de Marie et Lisa. Elle n'est plus depuis douze ans. Elles ne l'ont donc pas connue.Dans notre salon trône un portrait de mon oncle, le fils de Yaya qui ne lui survécut que deux années. Le portrait est si grand que nous n'avons pas la place pour l'accrocher. Il est pour le moment contre le mur. On me dit souvent que je ressemble à mon oncle, pas seulement par la physionomie que par la gestuelle ou du moins, certaines mimiques dont je ne suis évidemment pas conscient encore qu'il m'arrive, depuis que ma mère me l'a fait remarquer, de m'en apercevoir ce qui exige la conjugaison quasi-instantanée de deux facultés: celle du souvenir et celle du regard ou retour sur soi.
Cette photographie a été prise dans l'appartement où je vivais alors que j'étudiais le droit. Du bon élève que j'étais au lycée, j'y suis devenu un mauvais étudiant. Ce ne sont pas de bons souvenirs. Seule l'expérience directe du travail m'a remis en selle. C'est aussi dans cet appartement que j'ai écrit mon premier recueil de poésie et que j'ai pris goût à un talent que je ne suis pas sûr d'avoir mais dont je sais, depuis lors, avoir le goût.
Mes parents habitaient alors le Brésil et ne venaient en France que pour les réveillons de Noël et de Nouvel An. Cette photographie a dû être prise le jour de Noël ou le premier jour de l'An. Yaya avait pour prénom Maria. Nous avons donc respecté la tradition, avec de saut d'une génération, en donnant son prénom à son arrière-petite-fille.
Comme Marie a les yeux de son père qui a ceux de sa mère et de son oncle, le frère de Mamie, voici Marie investie d'un héritage. Mamie, quant à elle, n'a pas voulu être à son tour Yaya comme elle aurait pu légitimement le revendiquer. Yaya n'était pas une grand-mère parmi des milliers de Yaya; Yaya était son prénom, elle était la seule Yaya. A la fin de sa vie, qui l'avait encore connue sous son prénom de fillette, de jeune femme, d'épouse et de mère ? Il ne restait plus que Yaya et il n'y avait qu'une seule Yaya et s'il nous arrivait d'entendre dans la rue d'autres petits-enfants appeler leur Yaya, ce n'était pas plus grave que de s'apercevoir qu'on est pas le seul à porter son prénom.
Yaya était aussi le dernier rôle de sa vie, celui que lui ont assigné les petit-enfants qui ont nécessairement le dernier mot. Qui se souvient de ce qu'elle fut avant d'être Yaya ? Elle-même devait à peine s'en souvenir. Elle aimait ce rôle. Comme beaucoup de femme méditerranéenne, elle s'y accomplissait, elle y donnait toute sa mesure, encore que je ne puisse pas en juger, ne l'ayant connu que sous ce jour, dans ce rôle.
Donc la voilà ici sur la photo, sur le point de lever son verre de champagne ou l'ayant à peine reposé pour la photo. Et souriante pour l'éternité.
09 novembre 2010
N'oublie pas le chat !
Chaque matin, la course pour habiller, nourrir les enfants, les emmener à l'école. Marie a scotché des feuilles A4 sur la porte du bureau et sur celle de la chambre à coucher où il est écrit: « n’oublie pas le chat ! » ce qui a été l’occasion d’une petite leçon d’orthographe. « Ou bli », c’est un verbe en un seul mot : « oublie » avec le « e » à la fin et sans espace entre « ou » et « bli ». Tout cela pour confesser que oui, nous avons fini par céder : Marie nous a extorqué la promesse qu’elle deviendra d’ici mercredi la maîtresse d’un chaton. Elle est persuadée que j'oublierai cette promesse, alors il ne se passe pas cinq minutes sans qu'elle ne me la rappelle. Au début, c'était drôle; maintenant beaucoup moins et je la rabroue dès qu'elle ouvre la bouche. D'où, à la place de la parole, les mots griffonnés sur des feuilles volantes qui finiront par former un tas, un nid et si les chats ne naissent pas dans des nids, celui-là qui existe déjà quelque part fera exception. L'automne en emportant ces feuilles, ce nid, l'aménera au perron de notre porte où, à l'unisson des paroles de Marie, il milaulera ces mots: papa, ne m'oublie pas !
05 novembre 2010
Au-dessus des normales saisonnières
C’était hier en revenant de l’école. Les bicyclettes de Marie et Lisa que j’avais déchargées de la voiture, attendaient dans le parc à vélo à l’entrée de l’école. Lisa n’avait pu se retenir pendant la sieste et la maîtresse, la nouvelle qui a repris la classe au retour des vacances scolaires, m’a tendu un sac en plastique avec les vêtements mouillés à l’intérieur. Une fois dehors, Lisa a voulu que je la prenne dans mes bras, j’ai tenté de la raisonner si tant est que l’on raisonne un enfant. Elle s’est entêtée et n’a cessé de sangloter qu’à la vue de son petit vélo rouge à roulettes. Marie, elle, avait déjà enfourché sa bicyclette et s’impatientait dix mètres plus loin. Nous avons longé la route qui descend en pente douce jusqu’au chemin de traverse qui coupe entre les habitations pour déboucher dans la résidence où les enfants peuvent pédaler à cœur joie. La résidence est desservie par une rue en boucle qui forme comme un circuit de course bordée de part et d’autres par des maisons individuelles charpentées et agencées de manière quasi-identique, seule la couleur des façades les distinguant les unes des autres. Une autre rue coupe en son diamètre la boucle de la rue principale, offrant aux enfants un raccourci et des possibilités de surprise, de fuite et de disparition inopinée au détour d’une ronde de jour. Lisa peine à suivre Marie qui ne l’attend pas. Elle l’interpelle en vain. Elle la supplie presque.
Je presse le pas derrière elles. Le chemin de traverse se rétrécit à l’approche de la résidence qu'entoure une palanque à la manière d'un camp retranché. Sa pente s’accentue, débouche sur un pont de bois, un clavier de planches qui enjambe un ruisseau. Marie a disparu au coin de la rue mais la voilà qui resurgit derrière nous. Elle guette les copines, copains, eux aussi en goguette. Lisa pédale comme une forcenée à sa rencontre mais Marie s’échappe à nouveau. Anastasia ou Alexandre ne doivent pas être bien loin. Il y aussi Clara et son cochon-dinde. Elle m’a montré la veille une invitation à un anniversaire. C’est pour dimanche. Il faut que j’appelle la maman, me dit-elle, il faut que je confirme.
Le jour maintenant expire dans un ciel badigeonné d'orange, l’air se refroidit imperceptiblement, nous sommes en novembre mais cette après-midi encore, j’ai pris le café dans le jardin. Les bulletins météo égrénent une formule consacrée pour épingler ce résidu d’été indien : des températures au-dessus des normales saisonnières, disent-ils. Ces deux photos ont été prises au retour de l’école, juste au-dessus des normales saisonnières.
Et pourtant, Lisa se remet à tousser. Ce matin, à six heures, elle a été prise d’une quinte de toux. Elle s’est levée, est venue jusqu’à moi, se plaignant d’avoir perdu sa tétine. C’est surtout qu’elle ne pouvait pas dormir à cause de la toux. Elle a fini par se rendormir mais il a fallu que je la réveille pour aller à l’école. J’ai finalement pris rendez-vous avec un docteur. C’est la première fois que nous irons chez un docteur depuis que nous sommes ici. Juste après l’école. Aujourd’hui pas de vélo. J’ai prévenu Marie qui a râlé.
Marie râle, geint, s’énerve, c’est son quotidien. Lisa, tu m’énerves ! dit-elle a tout propos. Elle tient cela de moi, il faut que je cesse de m’énerver et de le dire. Marie est facilement contrariée, Marie n’obéit pas, Marie ceci, Marie cela. Fais pas ci, fais pas ça. Papa élève la voix, il s’énerve contre Marie et Marie pleure. Dans ce climat, les devoirs n’ont pas été de tout repos. Elle devait apprendre à conjuguer au présent les verbes « laver » et « dire » mais c’est à peine si elle savait ce que « conjuguer » voulait dire. Papa évidemment s’est encore énervé. Il nous a fallu une bonne heure pour venir à bout de la conjugaison. Il fallait aussi apprendre par cœur un poème. « Le ciel du cœur », c’est son titre et là aussi, nous avons dû batailler. Mais ça a fini par rentrer comme on dit. Je crois que j’étais même satisfait de l’avoir vue s’acharner. Avec Marie, arrive parfois ce moment où, après avoir résisté, après s’être rebiffé, après s’être hérissé contre toute tentative d’effraction, elle trouve en elle une force insoupçonnée comme de l’eau douce au milieu de la mer et dès lors, elle s’acharne, elle veut se prouver, semble-t-il, qu’elle en est capable, qu’elle le peut si elle le veut. Et elle le veut et quand elle veut, impérieuse comme elle est, tout le papillonnage habituel se volatilise ; elle perd la pose, le jeu, le goût des querelles, chamailleries et jalousies ; au lieu de cela, elle se resserre, elle se concentre, elle piaffe d’impatience et de volonté, elle devient matador et le taureau doit plier. J’exagère un peu sans doute mais il y avait un peu de cela dans son attitude hier soir, quand à bout d’exaspération contre elle-même – c’est cela qui était nouveau -, elle s’est rebiffée et n’a pas voulu abandonner alors même que je le lui proposais, moi-même lassé.
Je presse le pas derrière elles. Le chemin de traverse se rétrécit à l’approche de la résidence qu'entoure une palanque à la manière d'un camp retranché. Sa pente s’accentue, débouche sur un pont de bois, un clavier de planches qui enjambe un ruisseau. Marie a disparu au coin de la rue mais la voilà qui resurgit derrière nous. Elle guette les copines, copains, eux aussi en goguette. Lisa pédale comme une forcenée à sa rencontre mais Marie s’échappe à nouveau. Anastasia ou Alexandre ne doivent pas être bien loin. Il y aussi Clara et son cochon-dinde. Elle m’a montré la veille une invitation à un anniversaire. C’est pour dimanche. Il faut que j’appelle la maman, me dit-elle, il faut que je confirme.
Le jour maintenant expire dans un ciel badigeonné d'orange, l’air se refroidit imperceptiblement, nous sommes en novembre mais cette après-midi encore, j’ai pris le café dans le jardin. Les bulletins météo égrénent une formule consacrée pour épingler ce résidu d’été indien : des températures au-dessus des normales saisonnières, disent-ils. Ces deux photos ont été prises au retour de l’école, juste au-dessus des normales saisonnières.
Et pourtant, Lisa se remet à tousser. Ce matin, à six heures, elle a été prise d’une quinte de toux. Elle s’est levée, est venue jusqu’à moi, se plaignant d’avoir perdu sa tétine. C’est surtout qu’elle ne pouvait pas dormir à cause de la toux. Elle a fini par se rendormir mais il a fallu que je la réveille pour aller à l’école. J’ai finalement pris rendez-vous avec un docteur. C’est la première fois que nous irons chez un docteur depuis que nous sommes ici. Juste après l’école. Aujourd’hui pas de vélo. J’ai prévenu Marie qui a râlé.
Marie râle, geint, s’énerve, c’est son quotidien. Lisa, tu m’énerves ! dit-elle a tout propos. Elle tient cela de moi, il faut que je cesse de m’énerver et de le dire. Marie est facilement contrariée, Marie n’obéit pas, Marie ceci, Marie cela. Fais pas ci, fais pas ça. Papa élève la voix, il s’énerve contre Marie et Marie pleure. Dans ce climat, les devoirs n’ont pas été de tout repos. Elle devait apprendre à conjuguer au présent les verbes « laver » et « dire » mais c’est à peine si elle savait ce que « conjuguer » voulait dire. Papa évidemment s’est encore énervé. Il nous a fallu une bonne heure pour venir à bout de la conjugaison. Il fallait aussi apprendre par cœur un poème. « Le ciel du cœur », c’est son titre et là aussi, nous avons dû batailler. Mais ça a fini par rentrer comme on dit. Je crois que j’étais même satisfait de l’avoir vue s’acharner. Avec Marie, arrive parfois ce moment où, après avoir résisté, après s’être rebiffé, après s’être hérissé contre toute tentative d’effraction, elle trouve en elle une force insoupçonnée comme de l’eau douce au milieu de la mer et dès lors, elle s’acharne, elle veut se prouver, semble-t-il, qu’elle en est capable, qu’elle le peut si elle le veut. Et elle le veut et quand elle veut, impérieuse comme elle est, tout le papillonnage habituel se volatilise ; elle perd la pose, le jeu, le goût des querelles, chamailleries et jalousies ; au lieu de cela, elle se resserre, elle se concentre, elle piaffe d’impatience et de volonté, elle devient matador et le taureau doit plier. J’exagère un peu sans doute mais il y avait un peu de cela dans son attitude hier soir, quand à bout d’exaspération contre elle-même – c’est cela qui était nouveau -, elle s’est rebiffée et n’a pas voulu abandonner alors même que je le lui proposais, moi-même lassé.
04 novembre 2010
29 octobre 2010
28 octobre 2010
Obéliskos
"Le terme de pyramide n'est pas un mot égyptien, c'est un mot grec qui signifiait en Grèce petit pain. Et le terme obélisque est lui ausi un mot grec - obéliskos - signifiant tout simplement une brochette à rôtir les viandes, autrement dit ce qu'on appelle en grec moderne un souvlakis ! Voilà ce que les Grecs virent finalement de l'Egypte. Devant l'aspect colossal des monuments, ils réagirent par dérision , c'est-à-dire par l'incompréhension, en baptisant petits pains et brochettes l'architecture sacrée du pays ! "Notes de Jacques Lacarrière - extraits de "En cheminant avec Hérodote"
27 octobre 2010
Chat beauté chats d'alcôve
Marie raconte à Lisa une histoire pour dormir. Les chats dorment aussi, se disent-elles, ou plutôt, non, les chats ne dorment pas. Les chats sont des noctambules. La nuit, ils racontent eux aussi des histoires mais ce sont des histoires vraies qu’ils ont vécues vraiment. Il n’est pas une vie que les chats n’aient vécue. Et ils en font une histoire, la grande histoire, l’histoire de toutes les vies. Les chats ne dorment pas. A l’oreille des enfants, ils chuchotent cette histoire-là et les enfants s’endorment. Le matin, ils ont tout oublié et tout recommence comme si rien n’avait jamais été, comme s’il fallait tout revivre sans cesse, sans fin. Et la sagesse n’est pas d’avoir vécu mais de vivre encore. Aucune leçon ne sera jamais apprise. Lisa demande sa tétine, Marie s’éclipse et quand Lisa sera endormie, quand elle sera avec les chats, les prenant sur ses genoux, dormant avec eux, Marie reviendra prendre place à côté d’elle pour s’y endormir à son tour.
...le premier chat était noir, et l'autre roux et il y en avait un autre noir et blanc et le blanc sur lui, c'était comme si on avait versé sur lui de la crème léchée. Ca faisait des tâches comme sur les vaches...Le premier s'appelait Sirop comme le Sirop et le second Méli et le troisième Mélo...Tous les trois étaient inséparables et quand ils s'endormaient, ils se mélangeaient tant et si bien qu'on ne pouvait plus les distinguer, l'un avait une patte noire et l'autre rousse, l'autre une patte rousse et l'autre blanche et noire, et le dernier, le plus petit, l'une blanche et noire et l'autre noire...et quand ils se réveillaient, il leur fallait un bon moment avant de se retrouver tels qu'ils étaient la veille...
26 octobre 2010
23 octobre 2010
Petit pois
La maîtresse semblait désappointée. Lisa avait été enrôlée dans un cours particulier, en petits groupes, nous a-t-on dit, pour apprendre à ar-ti-cu-ler. Car Lisa n’a pas encore le Français dans le gosier, sous la langue. Elle le roule, l’enroule, le chuinte, l’esquinte. Petits hindou, asiatique, arabe, africain et autres ont également été inscrits au cours de rattrapage. Les maîtresses s’érigent en redresseuses de langues. Mais voilà qu’à la veille des vacances scolaires, l’horaire change : les cours auront toujours lieu deux fois par semaine, le mardi et le jeudi mais à sept heures cinquante le matin au lieu de treize heures. Sept heures cinquante ? La maîtresse avait épinglé sur la porte la liste des élèves qu’elle se proposait d’inscrire à ce cours. J’ai dit non, elle est restée interdite.
Pour les vacances de la Toussaint, les enfants repartent avec tous leurs cahiers dont une partie habituellement restait dans les casiers. Même Lisa s’en est retournée, chargée de livres et de tous ses dessins. Dans un grand sac blanc en tissu, trop grand pour elle puisque pendu à son cou, il lui tombe sur les pieds, elle trimballe un livre grand format emprunté à la bibliothèque, Chaque vendredi, il faut ramener le livre avec le sac, le remplacer par un autre. Comme c’est les vacances, la maîtresse a fourré dans le sac outre le livre de la bibliothèque, une aventure de Plume l’ourson blanc, tous les dessins réalisés pendant ce premier mois et demi de l’année. Il y a aussi un petit cahier où sont collés des photos imprimées de fruits et légumes avec leurs noms en légendes. C’est le cahier du cours de langue, du cours de rattrapage. Lisa s’en empare à peine rentrée à la maison et se met en peine de prononcer les noms de fruit, les noms de légume. Et la voilà qui se roule dans la langue Française comme on se roulerait par terre, sautant à langues jointes, Russe et Français entortillés l’un à l’autre, Malherbe et Pouchkine en tandem, par coups de glotte ici, coups de glotte là. Les deux mots qu’elle préfère sont « petit pois ». Elle a du mal avec « orange » d’où le « o » s’évade et où le « r » se roule, se racle. Même raclement pour « Concombre » avec l’intonation sur la dernière syllabe. « Tomate » ne pose pas trop de difficulté tandis que « fraise » et « raisin » souffrent tout deux du même « r » rugueux. Et puis, quand elle a fini, elle boutonne sa tétine sur sa bouche et s’en va sous les draps, rêver en Russe, parler en Russe, se taire en Français.
25 août 2010
13 août 2010
12 août 2010
08 août 2010
Sossa
Les trottineuses
Maintenant, Marie, que tu sais lire, je vais pouvoir t'écrire avec cette fois la sensation que tu es déjà là, derrière moi, à lire par dessus mon épaule pendant que j'écris.Ici, une photographie prise à Genève en mai. Lisa a le regard sérieux des enfants espiègles. Toi, tu a l'air d'une rappeuse, le pantalon bouffant sur les baskets et le regard joueur d'un après-midi de printemps.
Oui, je vais pouvoir t'écrire et te montrer, te conter comment nous sommes en famille, comment nous formons et déployons une famille au jour le jour. Et les nuits aussi. Maintenant que nous allons quitter Varsovie, maintenant que nous allons vivre en France, nous allons de nouveau être tous ensemble.
J'ai quitté la France en février 1991, la Belgique en mai 1999 et Varsovie en aout 2010. Quitter, c'est se quitter un peu, ne pas voir la suite, se mettre ailleurs comme on se met hors cadre.
C'est étrange de quitter Varsovie. C'est étrange non que j'éprouve quelque attachement que ce soit pour Varsovie, pour la Pologne - j'y ai vécu en autiste et en attentiste - mais c'est étrange de laisser derrière soi le lieu de ta naissance, celui de ta soeur, celui de la rencontre avec votre mère, celui où je l'ai épousée. Lieu donc de multiples naissances ce qui nous vaut un petit deuil aujourd'hui, le deuil des départs. Toutes les deux, ta soeur et toi, vous êtes tout compte fait des polonaises. Quelque chose de ce pays si énigmatique survivra-t-il en vous ? Peut-être tout dépendra-t-il de son futur, de ce qu'il sera devenu ?
Nous avons à la maison une plaque indiquant la rue Koszykowa, une plaque que nous avons repêchée dans la rue le jour de notre déménagement - quittant un appartment pour une maison avec jardin -, abandonnée là par je ne sais qui, remplacée par une plaque flambant neuf. C'est dans cette rue que nous vivions quand maman et moi t'attendions, quand tu es venue au monde. Tu es venue au monde par la porte de la Pologne, tu y est entree par la porte de l'appartement du dix rue Koszykowa. Cette plaque, c'est comme l 'une de ces cartes que l'on envoie aux amis et connaissances pour annoncer une naissance. Ce jour-là, disions-nous, il faisait chaud puis il y eut un orage. Neuf mois tard, nouvelle naissance, premier déménagement: il faisait froid et la première nuit dans notre nouvelle maison, tu as eu de la fièvre, beaucoup de fièvre.
Tu as eu sept ans il y a quelques jours. Cela fait bien longtemps que cette porte-là est ouverte, et bien des fenetres aussi. Bien longtemps que la fièvre est tombée et un nouveau déménagement se prépare (la semaine prochaine). Une nouvelle maison nous attend. Dans les formulaires à remplir, nous avons déjà une nouvelle adresse.
24 février 2010
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