29 mai 2012

Clichés de Tunis

Lydia, Lisa, Marie, Noah, Léa, Nicolas à Sidi Bousaïd


Marie et Lydia en descendant vers la mer

Noah, Léa, Marie et Lisa en état d'ivresse marine


Chez Gabi & Nicolas

Marie et les chats fouilleurs de poubelles (qu'elle aurait aimé adopter)

28 mai 2012

Le lion et le loup






Se retournant vers nous, Sofia s’écrie : « c’est de nous dont on parle ! ». Je me demande de quel  « nous » elle parle mais je comprends vite que dans ce « nous », elle s’inclut, elle qui travaille au Ministère Hongrois des Affaires étrangères et nous qui sommes des experts dits internationaux venus à Budapest rencontrer partis politiques, hauts fonctionnaires, représentants de la société civile pour discuter de la loi électorale passée l’année dernière. Le pays a basculé, il y a deux ans de cela, dans la droite autoritaire, pour ne pas dire extrême. Cette loi est controversée ; l’opposition, réduite à bien peu de choses, enrage de voir peu à peu se mettre en place le décor de leur marginalisation définitive. Ce n’est pas la dictature mais ça en a le goût, les couleurs. Il est question de grande Hongrie, de la nostalgie d’une grandeur passée, de la célébration d’une Hongritude à connotation ethnique.

Le minibus nous ramène à l’hôtel, Sofia est assise à côté du chauffeur; la radio passe les infos et nous faisons la une.

Ce n’est pas Sofia mais Szofia. En Hongrois, il faut un z pour adoucir le s.

Les dernières réunions ont eu lieu dans la salle des affaires étrangères du Parlement aux murs de laquelle sont suspendues les photos de personnalités politiques engagées dans le soulèvement de 1956 et dont beaucoup ont été emprisonnées. Nous recevons les partis politiques les uns après les autres ; nous leur posons des questions, l’interprète traduit nos questions ; seul le représentant de Jobbik, parti d’extrême droite, parle l’Anglais et se passe donc des services de l’interprète. On se serait attendu, pour un parti d’extrême droite, à autre chose que ce jeune homme tout sourire, tiré à quatre épingles, cravate mauve, à l’allure estudiantine, comme tout droit sorti de Cambridge ou d’Oxford, déclarant, d'une voix onctueuse, que son parti propose que le droit de vote soit retiré aux illettrés.

A l’extérieur du bâtiment, sur la place Kossuth, deux minibus nous attendent et nous nous divisons en deux groupes: ceux d’entre nous qui doivent déjà regagner l’aéroport et ceux, comme moi, qui ont l’après-midi libre pour déambuler dans les rues de Budapest. Après les réunions, j’ai à peine eu le temps d’entrevoir les intérieurs somptueux du Parlement, ses murs vert d’eau, ses plafonds hauts décorés de fresques, ses voûtes aux arcs brisés soulignés d’or, ses colonnes aux chapiteaux dorés eux aussi, cercles emprisonnés, jusqu’à mi-hauteur, dans un carré de colonnettes torsadées, verdâtres, enfin ses fenêtres aux croisillons en fer forgé, bordées de vitraux. L’édifice est inspiré du Palais de Westminster, c’est le plus grand parlement d’Europe.

J’ai des souvenirs ici, souvenirs d’un séjour avec Lydia sans les enfants, avant les enfants. C’était en novembre, j’ai retrouvé le café Gerbeaud où nous avions mangé des pâtisseries. A peine en a-t-on passé le seuil qu’on se dirait projeté dans un autre temps où les hommes portaient favoris et moustaches et les femmes chapeaux à voilettes et robes à crinoline. Le passé ici pèse de tout son poids. Les cicatrices les plus vives, celles du communisme, sont en banlieue et dans certains bâtiments du centre où les plans d’architecte semblent se réduire à l’épure du charpentier : le strict nécessaire, du hlm soviétique tout en angles droits, blocs compacts, ouvertures – en guise de fenêtres -, le tout noirci au bioxyde de carbone. Quelques rues seulement séparent le bloc communiste du style Empire avec ses fioritures baroques servies dans des proportions monumentales dans les espaces qui se déploient à l’entrée et à la sortie des nombreux ponts qui chevauchent le Danube, retenues, discrètes dans les arrière-cours des rues piétonnes, autour des places, là où se condense tout le charme suranné de la ville ancienne. Il faut se perdre dans un tourbillon de façades couleur crème ou vert menthe et de coupoles en oignons pour saisir l’atmosphère compassée de l’ensemble où dénotent mais qu’altèrent à peine le chahut et l’allure déjantée des plus jeunes. On se dirait dans un musée où les époques se croisent et se superposent: le temps béni des Habsbourg, d’avant le Traité du Trianon (qui amputa le pays des deux tiers de son territoire) et celui honni du communisme que l’on aimerait bien faire disparaître sous le verre bleuté des tours futuristes. Dans l’antichambre de ce musée à double tiroir s'est répandue comme une traînée de poudre une myriade de boutiques de souvenirs, cafés, gargotes, restos à quatre sous où l’on décline le goulasch en soupes ou ragouts. Dans les églises, tous les jours, sur le coup de sept heures du soir, on joue sans conviction Mozart, Albinoni, Schubert, Beethoven. Contigue à l’église à la façade blanche, aux toits vermoulus, une de ces boutiques Mozart, comme on en voit tant à Vienne, où l’on vend des chocolats à l’effigie de Mozart.

Je déjeune avec Tamara, collègue Géorgienne, qui n’est pas loquace, parle de faire du shopping. Je commande un schnitzel, elle, une salade de thon et puis, on se sépare : je file vers le pont aux chaînes suspendu entre Buda et Pest. Le sculpteur des lions qui en gardent l’entrée se serait suicidé en se jetant dans le fleuve parce qu'il aurait oublié de les doter de langues. En fait, les lions possèdent bien des langues mais on ne les voit pas sauf à se hisser à hauteur de leurs gueules, le plus près possible.

Je suis rentré. Les enfants dorment. Marie cligne des yeux de manière de plus en plus prononcée. La peau de ses paupières se dessèche. Demain, j’appelle un docteur.

Le lendemain, Lisa me demande où j’étais. Elle hausse les épaules quand je lui dis « Hongrie ». Marie, avant de s’endormir, me demande de lui montrer sur sa planisphère.

Olga, la sœur de Lydia, va passer juin et une partie de juillet chez nous. Les enfants sont ravis. Elle leur est comme une seconde mère. Nous lui avons installé un lit dans la chambre de Marie.

 

Lisa me demande une histoire mais elle veut que je fasse semblant que c’est le loup – la marionnette du loup que je dois enfiler pour l’occasion – qui raconte l’histoire et la ponctue de « prouts » retentissants qui lui vaudront en réprimande un coup sur le museau. Sur ce, il fond en larmes, se réfugie dans les bras de Lisa qui le caresse ou parfois le réprimande elle aussi. C’est l’âge scatologique, le stade anal : on entend ici ou là voler des « fesses » suivies de volées de fous rires. Je m’agace, elle cesse, me regarde pour savoir à quel point je suis fâché et jugeant la situation sans grand risque, reprend son manège dès que j’ai le dos tourné.

16 mai 2012

Des hamacs, d'une poupée qui nage, des coquelicots de la place Albertas et de Cézanne


Il y avait un carrousel à l'entrée du Cours Mirabeau et puis, plus haut, la statue du bon Roi René baignant dans le soleil autant que dans l'eau d'une fontaine. L'hôtel où nous étions descendus était situé un peu à l'écart de la ville. Dans la pinède en surplomb de l'hôtel, il y avait des hamacs où les enfants ont fait des moulinets et moi quelques photos. Des arbres avaient été coupés et des tranches de tronc servaient de tabourets. Mais aussi de podiums.

Une petite anglaise a voulu joué avec Lisa. Elle avait une poupée aux bras reproduisant mécaniquement les gestes de la nage. Dans l'eau de la piscine, encore un peu froide pour y nager, elle s'acharnait à tenter d'hasardeuses traversées et invariablement terminait sa course au milieu, là où personne, à moins de descendre dans l'eau, ne pouvait aller la chercher. Mais la mère de l'enfant ne semblait pas ressentir le froid, elle est descendue dans l'eau, elle a ramené la poupée à bon port. Lisa l'a confisquée aussitôt, la fillette qui parlait un peu de Français s'en est plaint mais en vain, je suis intervenu, la mère m'en a aussitôt dissuadé, "ce n'est pas grave", a-t-elle dit.

Finalement, Lisa lui a restitué la poupée pour s'élancer à l'assaut de la colline aux hamacs. La fillette l'y a suivie mais une épine dans le pied l'a bientôt ramenée en pleurs sur le bord de la piscine où père et mère se sont succédé pour tenter d'extirper la cause des pleurs qui n'avaient pas cessé quand Lisa, Marie et moi sommes rentrés dans la chambre d'hôtel.

Nous avons déjeuné sur la place des Cardeurs, nous avons déambulé dans les rues noires de monde, il y avait le marché aux fleurs sur la place de l'hôtel de ville, un autre marché sur la place Richelme où nous avons acheté de petits sachets de lavande et enfin un marché aux fruits et légumes sur la place des prêcheurs, entre l'église de la Madeleine et la Palais de Justice. Il y avait aussi un bouquet de coquelicots surgi aux pieds d'un hôtel particulier sur la fameuse place Albertas.

Le bon Roi Réné
La veille au soir, seul encore puisque Lydia et les enfants m'ont rejoint seulement le lendemain en milieu de matinée, dans l'encoignure d'une placette, je suis tombé sur une librairie achalandée en livres anciens ou d'occasion. La libraire avait vécu autrefois au Canada, elle s'était installée à Aix en 1977, elle aimait son métier mais c'est un métier en voie de disparition, me confia-t-elle. Après elle, il n'y aura plus de librairie comme la sienne. Les vieux livres seront chez des collectionneurs, on n'en verra plus dans le commerce, tous les héritages les auront fait disparaître de chez les gens du commun, les livres seront comme des tableaux posés dans des cadres dorés, à l'abri de la lumière pour mieux les conserver. Tout cela ne sera plus vivant; les musées, ce sont des cimetières et les livres ne seront plus ouverts que par des experts venus en estimer le prix. Je lui ai acheté deux livres anciens, pas bien chers, et une fois seul dans la chambre, je les ai ouverts comme on ouvre des yeux.

Il faisait chaud, des gerbes d'eau fraîche jaillissaient du pavement à la manière d'une source et Lisa qui n'en finit pas de s'émerveiller de l'eau, a longuement marché dans cet élément qui lui va si bien. 
devant la maison de Cézanne

Césanne est né à Aix-en-Provence, y a été élève puis étudiant en droit. Son père aurait voulu qu'il soit banquier. Il est devenu peintre. Son atelier était à l'étage de la maison que nous avons visité, qu'il hérita de son père. C'est une grande pièce à plafond haut, sans autre mobilier qu'une petite table, une commode, un escabeau, un haut chevalet, un poêle au long tuyau, un divan et quelques chaises. Dans un coin, des objets modèles de ses natures mortes. Tout est là comme s'il était mort la veille. On pouvait essayer de l'imaginer là, livré, dans la solitude d'une journée maussade d'hiver, à ses mains, à ses pinceaux, à ses couleurs, loin de se douter de l'espèce de culte dont il serait plus tard l'objet et de ses visiteurs du dimanche déambulant sans gêne dans son intérieur avec l'air de dire " ne vous dérangez pas pour moi". Nous n'avons pas eu beaucoup de temps, l'atelier comme le jardin où serpentaient de nombreux sentiers à travers un dédale de feuillages et de buissons, étaient sur le point de fermer. La caissière parlait couramment semble-t-il l'Espagnol et l'Anglais. Elle s'en rengorgeait ostensiblement, forçant son accent et sa voix pour être bien entendue de tous.

Dans le jardin, devant un cabanon où étaient exposés des dessins d'Aragon croquant sur le vif différents personnages ayant traversé sa longue existence, une femme lisait un magazine people, assise sur une chaise pliable en toile kakie. A tous ceux qui passaient devant elle en direction du jardin, elle lançait une avertissement sonore comme quoi le jardin allait fermer. Nous sommes retournés au parking puis avons pris la route, nous fiant aveuglément au GPS pour nous ramener chez nous à quatre heures et demi de là.


10 mai 2012

Les yeux de Marie, les concombres de Lisa et la voiture abandonnée

Lisa au lac de Divonne
Impossible de faire du vélo dans la cour du club d'équitation. Des box y ont été disposés pour accueillir les chevaux du concours de dressage. Marie monte Looping, un shetland haut de selle, tout noir; le temps de la leçon, j'emmène Lisa au lac de Divonne où elle pourra pédaler à en perdre haleine. Là nous tombons sur Charlotte, la meilleure amie de Lisa. Lisa a beaucoup de meilleures amies mais Charlotte, elle en parle plus que de toutes les autres. Elle n'est pourtant pas dans sa classe. Elle joue ensemble à la récré. Je me retrouve en conversation avec la mère tandis que les deux fillettes font la course devant nous accompagnées de la grande soeur de Charlotte qui, montée sur des rollers, tantôt les suit tantôt les précède. J'ai lu quelque part que passé quarante ans, on ne se faisait plus de nouveaux amis. De fait, je ne fraie plus qu'avec les parents des amis des enfants. Si nouveaux amis il doit y avoir, ce sera là, à la sortie des écoles. Lydia a bien son travail, un bureau où elle cotoie des collègues, certains pouvant devenir des amis. Et elle n'a pas quarante ans.

Il pleuvait encore le matin, le temps a changé du tout au tout: il fait maintenant chaud sous un soleil généreux. Tandis que Lisa se pavane sur son deux roues, Charlotte peine à la suivre sur son quatre roues. La maman de celle-ci s'étonne de la précocité de Lisa. Lisa en rajoute, elle se lève sur les pédales mais Charlotte ne semble pas impressionnée. outre mesure Nous avons fait le tour du lac, la voiture est là, il faut retourner au club d'équitation où Marie doit en avoir terminé avec son cours.

Marie a appris à Lisa à dessiner des chats. Lisa en dessine partout, même sur les dessins à peine entamés de Marie, à la joie à peine contenue de celle-ci. Je l'encourage à faire un beau dessin pour maman et nous le punaiserons sur la porte d'entrée, du côté de l'extérieur comme ça, maman ne pourra le manquer quand elle rentrera. Pendant ce temps, Marie fait ses devoirs. Expression écrite aujourd'hui; un conte dans le désordre qu'il faut remettre en ordre. Elle recopie le texte sur une page volante. Puis nous préparons son prochain contrôle de mathématiques, lundi prochain. LIsa est venue m'aider dans la cuisine. Nous préparons un tzaziki. Elle adore le tzaziki qu'elle prononce à la Française, sans "t" au début, l'intonation sur le "ki" final. Le concombre râpé puis compressé dans un torchon qu'il faut tordre pour extraire l'eau des concombres. Lisa se contorsionne presque autant que le torchon.


Nous sommes passés au centre de l'oeil faire examiner les yeux de Marie. Depuis une dizaine de jours, ses paupières l'irritent, elle cligne de l'oeil exagérément, la gêne semble s'accroître au fil des jours. L'ophtalmo ne lui trouve rien. La vue est impeccable. La cornée n'est pas irritée, les glandes lacrymales fonctionnent normalement.  Il penche plutôt pour une irritation de l'épiderme et m'encourage à aller voir un dermatologue. En attendant, il prescrit une pommade à passer deux fois par jour sur les paupières. Marie qui ne voulait pas aller chez le docteur au point de me faire une scène jusqu'au seuil du centre, est soulagée.

Le lac de Divonne-les-Bains

Demain, je pars prendre livraison de notre nouvelle voiture. Nous passerons le week-end à Aix-en-Provence où se trouve le concessionnaire. Lydia et les enfants prendront le TGV tôt samedi matin, j'irai les chercher à la gare Saint-Charles de Marseille avec la nouvelle voiture. Marie n'est pas tant excitée par la perspective d'une nouvelle voiture que désolée pour l'ancienne qui ne sait pas ce qui va lui arriver. Elle veut savoir ce qui va lui arriver une fois que je l'aurais laissée chez le concessionnaire. Je n'en sais rien à vrai dire mais j'ai inventé une histoire pour la rassurer: une nouvelle vie dans un autre monde. Elle n'est pas tout à fait rassurée cependant. Ou pas tout à fait dupe. "La pauvre !" s'exclame-t-elle à tout venant.


Alors, voilà, d'habitude, c'est la nouvelle qu'on prend en photo; ici, c'est l'ancienne. Une photo prise quelques heures avant que je prenne la route pour l'emmener vers sa destination finale.  

La voiture abandonnée


08 mai 2012

Le coeur des enfants




Comme chien et chat...(dessin de Lisa)

J'ai craqué. Elle pleurait, alors je l'ai emmenée dans un magasin de jouets et de derrière ses larmes, elle a bien compris tout le profit à tirer d'une situation qu'elle n'avait pas prévue, qu'elle n'avait pas vu venir (il faut être honnête: je ne cède pas tout le temps, à chaque fois). Elle a choisi la plus grosse boîte. Marie était chez son amie; Lisa, exclue, avait fondu en larmes. En sortant du magasin de jouets, comme elle s'attardait devant les toboggans multicolores disposés tout le long de la vitrine, je me suis impatienté, j'ai menacé de m'en aller (sans doute un peu agacé d'avoir été si faible, voyant bien à présent que ce n'était qu'une petite contrariété passagère qui se serait résorbée d'elle-même si je lui en avais laissé le temps); alors elle s'est retourné vers moi et elle a dit: "mais papa, tu ne peux pas m'abandonner, je suis ta petite fille !".


J'avais été bien eu, c'est clair, je le concédais: me le faisaient sentir les moqueries de Lydia (mêlées toutefois d'une note d'attendrissement) et les protestations de Marie qui voulait à tout prix savoir combien m'avait couté ce caprice. Et qui enrageait sous les yeux de Lisa au triomphe aussi modeste qu'ostensible, sans que la contradiction ne saute tout de suite aux yeux de ceux qui ne la connaitraient pas.


Nous avons enfourché nos bicyclettes pour aller voter. Enfin, moi seul, accompagné de mes assesseuses. Le bureau de vote était à dix minutes d'ici en vélo. Je les ai obligées à enfiler un casque, l'une comme l'autre s'y refusaient, j'ai insisté, Marie m'a fait une scène jusque devant le bureau de vote et encore après, dans le parc où Lisa fit de la balançoire. Il n'y avait personne dans le bureau de vote, c'était midi, l'heure sacrée du déjeuner familial. Dans ma commune, j'ai constaté par la suite, en consultant internet, que le nombre de votants n'atteignaient pas même les 3000. Ici Hollande l'a emporté alors qu'au premier tour, c'était Sarkozy qui était venu en tête. Symptomatique du mouvement de balancier à gauche qui a emporté tout le pays. Le sortant est donc sorti, il n'avait pas l'air affecté outre mesure, il m'a semblé qu'il n'y tenait pas plus que ça, d'en prendre pour cinq ans de plus. Marie est contente, sans trop savoir pourquoi, elle se plaignait d'entendre trop parler de lui et puis elle a dû capter des bribes de mes diatribes adressées pourtant qu'à moi-même - Lydia ne suivant cela qu'à distance, étonnée seulement qu'il y ait tant de gens dans les rues pour célébrer une victoire électorale. Elle vient d'un pays, d'un monde où personne ne croit en la politique, où la politique est dangereuse pour qui en fait ou prétend en faire. Les Français n'y croient peut-être pas davantage, au fond, mais ils raffolent de ce que la politique a de théâtral ce qui, d'une certaine manière, les soude mais évidemment aussi les divise. Les "clive", comme aiment à dire les journalistes ces derniers temps.


Encore un jour sans école. Les petites dorment encore, il fait beau, ce sera une belle journée mais je le sais déjà, j'aurai peu de temps pour elles aujourd'hui. Elles vont vouloir sortir, aller jouer dans le quartier. Il y a Dejan, le meilleur élève de la classe de Marie, qui sillonne le lotissement sur un vélo trop grand pour lui. Marie parfois le rejoint, ils ont tout deux la passion des "gendarmes", ces insectes à la carapace rouge tâchetée de noir qui pullulent dans le coin. Ils les collectionnent, les enferment dans des boîtes de chaussures puis font semblant d'en prendre soin, les nourrissant d'herbes, les abreuvant à force de tsunanis minatures. Dans l'une de ces boîtes, Marie a percé un trou pour y faire passer un pot de yaourt en verre qui offre aux passagers de cette arche de Noë comme une véranda avec vue sur le monde. Rares sont cependant les gendarmes à s'y être engouffrés. Et puis la passion des insectes est retombée; la boîte gît quelque part dans le jardin, je l'ai trouvée hier alors qu'avec Lisa, très appliquée, je faisais une petite place dans le potager à de jeunes plants de ciboulette et de menthe. J'ai jeté un oeil dans la boîte, ce n'était plus qu'un cimetière, les gendarmes n'avaient pas survécu à ce soudain désintérêt. Un seul bougeait encore, je l'ai déposé dans l'herbe grasse pour qu'il alertent les siens de la présence dans les environs de deux collectionneurs-prédateurs, l'un monté sur un vélo de cirque, l'autre, aux cheveux d'or et baskets rouges, qui parle beaucoup.


Nous avons eu avec nous pendant quelques jours une amie de Lydia, venue à Genève pour y suivre une formation. La semaine précédente, nous étions avec elle et les siens, Fabio son mari et leurs deux petites filles, en Thaïlande. Lisa était déçue que Laura n'ait pas voyagé avec sa mère jusqu'ici. Laura, nous l'avons entraperçue sur skype mais la liaison était mauvaise et nous n'avons pu échanger que quelques paroles. "Previet !" ont-elles dit chacune, en se faisant signe. Et ce fut tout.


Pour l'anniversaire de mamie, un bouquet de fleurs commandé sur internet, délivré le matin même où la commande a été passée.


Hier, Marie a vu à l'école un film retraçant, à partir de son journal, les deux dernières années de la courte existence d'Anne Franck. Elle dit ne pas avoir pleuré. Elle dit qu'un garçon de sa classe a pleuré. J'ai dit que c'était normal de pleurer, garçon ou fille. C'est une histoire triste. A table, je lui ai demandé de nous raconter l'histoire d'Anne Franck. J'ai promis de lui trouver le livre mais je ne l'ai pas encore trouvé. Il faut que je cherche encore. Je suis sûr de l'avoir. Mais où ? La petite pièce qui me sert de bureau est saturé de livres. La place manque, et j'ai dû en mettre certains en double file.


Les nazis, les juifs, les camps de concentration, tout cela s'agite dans sa tête, elle ne comprend qu'à moitié ou moins encore, on ne sait pas trop ce qu'il faut lui en dire. Ce ne sont pas les faits qui l'intéressent mais le degré de souffrance ressentie, le malheur, l'injustice. Elle sent bien qu'elle n'y est pas, que c'est trop loin d'elle mais elle essaie un peu puis oublie dès qu'une diversion se présente. Elle ne sait pas quoi faire de la souffrance des autres, elle ne sait pas quoi faire du passé, elle ne le mesure pas: un an ou un siècle, il n'y a pas de différence. Les Romains qui ont tué un certain Jésus Christ et les Allemands qui ont tué une certaine Anne Franck, elle met ces deux choses l'une à côté de l'autre et les examine sans comprendre. Le petit garçon de sa classe qui a pleuré, elle l'examine aussi avec la curiosité des enfants pour le malheur et le drame. Ils s'y font le coeur bout à bout, gendarme après gendarme.



  

01 mai 2012

Premier mai



Que nous reste-t-il de la Pologne ? Un sachet de sel ici, une boîte de thon là, un produit de nettoyage, c’est tout, le tout arrivé ici avec le déménagement. Hier, je reçois un coup de fil de celui qui a pris ma succession à Varsovie et qui me raconte ce qui s’y passe aujourd’hui. Il m’épargne les intrigues, les conflits, disait-on avec des pincettes, les rengaines d’autrefois, ce qui faisait l’ordinaire des conversations d’alors. Mais il m’en dit assez pour, un instant seulement, m’en faire ressentir le goût et par dessus le marché, l’haleine du temps qui file: Varsovie, c’est désormais le passé avec toute l’épaisseur des souvenirs parmi lesquels le temps commence à faire le tri. Les enfants, eux, ne s’en souviennent plus. Ils regardent encore des films achetés là-bas, qui sont en Polonais ; Marie dit comprendre encore, Lisa n’en dit plus rien. La proximité du Russe et du Polonais fait illusion. Il y encore là-bas des amis auxquels je tiens. Eux partis, Varsovie sera définitivement englouti dans l’océan de l’Autrefois, du Jadis. Mon collègue – nous ne l’avons été que deux semaines, les deux dernières d’août 2010, le temps d'assurer le passage de témoins – m’avait promis de me tenir au courant. Après y avoir vécu près de deux ans maintenant, il dit ne pas aimer Varsovie. Il trouve les Polonais obnubilés par le passé. Il faut les comprendre, lui-dis-je. Ils en ont été longtemps privés. Il comprend, oui il comprend mais du point de vue de l’étranger, tout cela paraît bien lointain. Ce côté "victime de l'Histoire" l'exaspère. Le passé à fortes doses prend un tour exotique pour qui n’en fait pas partie. Je continue toutefois, par une forme de fidélité mêlée de la vague culpabilité de ne pas avoir, en ce temps-là, pris toujours la peine de comprendre le pays où je vivais, je continue donc d’avoir l’œil et l’esprit attirés par tout ce qui concerne la Pologne. Je me suis entiché de Gombrowicz (déjà sur place), de son journal, de son arrogance loufoque, de son iconoclasme maîtrisé. Au salon du livre de Genève qui vient de s’achever, je tombe sur un autre journal, celui de Janusz Korczak, médecin, pédagogue, enfermé dans le ghetto de Varsovie avec les enfants de l’orphelinat qu’il avait créé avant guerre, déporté avec eux à Treblinka où tous mourront dans les chambres à gaz. Son journal relate les quelques mois de survie dans le ghetto de Varsovie avant leur déportation.

Une nouvelle fois, nous nous sommes échappés avec Lisa sur les routes de campagne, entre Mategnin et Meyrin, à califourchon entre la Suisse et la France. Les champs de Colza, si beaux à voir de loin sous le collier de barbe blanche des Alpes et l’azur d’un ciel de printemps, empuantissent l’air. Lisa pédale à fendre l’air, je la suis, je la précède, elle veut faire la course, elle veut gagner; les gens que nous croisons disent bonjour; nous traversons Mategnin entre de vieilles fermes de bois sombre, leurs potagers, les panneaux où sont affichées les périodes d’entraînement aux tirs (nous sommes en Suisse donc).

A la croisée des chemins, nous faisons halte, je prends quelques photos, Lisa s’impatiente, elle prend la pose, la tête penchée comme elle a vu faire je ne sais où, avec sur les traits un petit air mutin et sérieux à la fois; nous reprenons nos vélos, elle jubile. Puis soudain elle veut rentrer, nous devons passer par des chemins compliqués pour éviter les grands axes, les ronds-points périlleux à traverser. Elle retrouve maman, elle est en manque de maman ces dernières semaines, elle se blottit dans ses bras avec la gourmandise d'un abandon total.

Aujourd’hui, c’est le 1er mai. Lisa bondit dès qu’elle voit « Nicolas Sarkozy » à la télé. A l’école, on leur a dit qu’il était le président. Mais je crois que Lisa le sait de Marie. Je serais étonné qu’à la maternelle, on en soit déjà là. Des parents ont apporté du muguet aux maîtresses de la maternelle. Celle de Lisa en avait de petits bouquets sur les genoux et en me voyant paraître sur le perron de la salle de classe, elle m’a souri d’un air embarrassé, l’air de dire : je n’ai rien fait pour mériter cela ! Je n’y ai pas pensé. A lui offrir du muguet. Mais on lui avait offert du lapin en chocolat pour Pâques.

Les enfants ne vont pas à l’école. Je les ai deux jours consécutifs à la maison. Qu’allons-nous faire ? Il fait beau, sans doute allons-nous reprendre nos vélos, aller plus loin, toujours plus loin, pique-niquer quelque part...