28 mars 2012

d'un microphone à l'autre


Samedi, spectacle de Guignol à Prévessins. Les enfants criaient. Certains se levaient et avec leurs ballons, frappaient les marionnettes. Le marionnettiste avait beau les rappeler à l'ordre, rien n'y faisait. Les parents les morigénaient mollement, tout occupés à prendre des photos.

Dimanche, Lisa a enforuché sa bicylette rouge et s'est échappée sur les chapeaux de roue, sans les petites roues. C'est la première fois. Elle en était si fière qu'elle a fait six fois le tour du lotissement, avec moi derrière elle, la suivant à la course, essouflé. Puis, nous avons joué au croquet dans le jardin. Marie boudait. Lydia, clouée au lit depuis samedi par la fièvre, est réapparu trop tard pour que Lisa lui montre comment elle faisait du vélo. Déçue, elle a dessiné des vélos puis des chevaux.

19,5 en math pour Marie. Lisa compte jusqu'à trente. Marie est invitée ce week-end chez son ami Alice qui a un petit frère de l'âge de Lisa. Leur maman que j'ai croisée l'autre jour, à l'autodafé du bonhomme hiver, est Italienne. Agronome, elle travaille à Lausanne. Ils viennent d'emménager dans une maison tout près d'ici.

Après la Tunisie, c'est le tour de la Hongrie. J'y travaille en ce moment, l'échéance est demain mais aujourd'hui, mercredi, est la journée des enfants. Devoirs et piscine ce matin, équitation cette après-midi.

Une photo de Lydia prise par un de ses collègues le jour de la célébration des traditions nationales: Lydia avait revêtu une robe Ouzbèque. Ci-dessous une photo prise à Tunis le premier jour de la conférence.

24 mars 2012

N'est-ce pas Lisa ?


Quand elles regardent ensemble la télévision, Lisa regarde pendant que Marie commente, ponctuant ses commentaires de "n'est-ce pas Lisa ?" auxquels l'intéressée ne répond pas.

Ce matin, Lisa me demande si aujourd'hui elles iront au centre de loisirs. Elle est déçue d'apprendre que non.

"Marie a les mêmes défauts que moi." Les parents parlent ainsi de leurs enfants. Ils leur mettent des étiquettes avec lesquelles les enfants se débrouilleront toute leur vie. Les enfants ressemblent, les parents se cherchent. L'irréfléchi de la nature humaine a bon dos. L'instinct de survie a l'éternité devant lui.

Une voisine, Camille, a dans son jardin un trampoline. Elle parade dans le quartier en quête d'envieux. Marie, Lisa en sont.

Marie lit, Lisa rit, papa travaille, maman rentre tard. Ce sont nos journées, un peu mornes parfois, rieuses par moments.

C'est le printemps. On a brûlé le bonhomme hiver dans la cour de récréation. Le directeur était déguisé en Jules César et la maîtresse du vendredi (le vendredi, le maître de Marie est directeur à plein temps d'où la maîtresse du vendredi qui le remplace ce jour-là) en petit chaperon rouge. Lisa, elle, était déguisée en grenouille, deux énormes yeux glauques arrimés à son couvre-chef confectionné en classe. Les enfants ont défilé en colonnes autour de l'école, accompagnés par les maîtres et maîtresses, sous le regard des parents et l'objectif de leurs appareils photos.

La meilleure amie du moment de Marie s'appelle Linda qui pose ici avec elle et Lisa. Linda est Chinoise. Mercredi, elle a passé la matinée chez elle, à deux pas d'ici. La mère de Linda est passée la prendre avec Linda. Lisa s'est tout de suite jetée à terre dans l'entrée pour enfiler ses chaussures; quand elle a compris qu'elle n'était pas de la partie, sa mine déconfite a apitoyé la mère de Linda. "Qu'elle vienne aussi !", a-t-elle alors dit. Elle y est allée: son visage s'est éclairée, elle n'a laissé à personne le temps de changer d'avis, elle a pris ses jambes à son cou.

Lisa est dans l'action, l'immédiat, le tout de suite. Elle dit "hier" pour "demain" et "demain" pour "hier" et quand elle comprend qu'hier, c'est avant, cet "avant" est indéterminé: cela peut être hier ou bien avant cela: "à l'époque" comme disait Marie, plus petite, croyant qu'à l'époque, c'était le temps où dieda était jeune et papa un enfant comme elle mais aussi, bien au delà, le temps où les dinosaures paissaient paisiblement dans les plaines dégagées du no-man's land originel. Entre les deux, le clin d'oeil de l'éternité. Marie, encore aujourd'hui, se débat entre 10000 et 100000, entre 100000 et 1000000. Sur l'échelle du temps, ses seuls repères sont ceux du temps subjectif, de la calvacade journalière entre hier et demain, demain et un autre jour plus avant. Marie est dans la représentation, elle pose sur les photos, elle commence à se pomponner, à se faire attendre au petit-déjeuner pour cause de toilette prolongée, elle se fait belle pour aller chez sa copine, elle commente les images, elle parle sur les images, elle se superpose à tout ce qui est, à tout ce qui se fait.


16 mars 2012

Photo de famille


Lisa, Isabelle, Mélina, Marie, Christophe et Léandre
le 19 février à Kifissia 

15 mars 2012

Blanche-neige au supermarché

La photo a été prise avant que nous emmenions Lisa à l'anniversaire d'Ilyam. Elle avait décidé de s'habiller en blanche-neige comme au carnaval.

Il y a d'autres décisions que Lisa a prises ces jours-ci. Jeudi dernier, pendant mon absence, elle a décidé qu'il était temps pour elle d'abandonner les couches. Depuis lors, elle dort sans couches. Et sans dommages. Elle a également décidé que désormais, elle boirait son lait matinal dans un bol comme sa soeur. Le biberon est encore au-dessus de l'évier. Il va bientôt rejoindre le rayon des souvenirs.

Marie a obtenu 17,5 en mathématiques. Elle me l'a répété plusieurs fois depuis que je suis rentré de Tunisie (hier). Je l'avais appris de sa mère quand j'étais à Tunis. Je l'avais déjà félicitée. Elle m'a répondu que je ne l'avais pas félicitée de vive voix et que c'était plus important de vive voix.

Hier, la lecture du soir de Lisa a été le nouvel album des aventures de mini-loup: "Mini-loup est tout fou". Marie, elle, a eu droit de laisser la lumière allumée pour lire sa nouvelle bande dessinée. Les deux albums, je les avais achetés avant de partir, prévoyant de les donner à mon retour.

Elles ont tellement aimé le centre de loisirs qu'elles sont presque déçues de ne plus y retourner aujourd'hui.

Il a fait meilleur ici à Ferney qu'à Tunis où le week-end dernier, une tempête s'est subitement levée. Le fracas de la houle sous un ciel de plomb, les cordes de pluie fouettant l'air, on se serait dit en pleine mer. Aurais-je ouvert les porte-fenêtres que j'aurais dû me cramponner aux rideaux de la chambre pour ne pas être emporté. J'exagère à peine. Cela a duré deux jours. Lundi, conférence; mardi également. Quand ils prenaient la parole, les intervenants du parti de dieu commençaient par des louanges à dieu: "à dieu clément et miséricordieux...", disaient-ils. J'étais, face à eux, sur le podium, aveuglé par le spot de la télévision, soleil de substitution tandis que dehors, après deux jours d'éclipse, rayonnait le vrai, l'authentique. Il y avait de quoi remercier dieu.

Les supermarchés alignent à côté des caddies grandeur nature, si j'ose dire, des caddies taille fillette. Autrefois, il y avait l'entrée dans le monde, le premier bal, la première invitation à danser. Aujourd'hui, il y a le premier caddie, les rayonnages achalandés à hauteur des yeux d'enfants. Lisa a d'abord sagement choisi un pot de nutella. Mais après cela, les caddies ont eu un autre usage, celui de bolides de course, de chars à cheval (le cheval ici tirant la charette au lieu de la pousser). J'ai eu toutes les peines du monde à freiner leurs courses dans les travées. L'épilogue fut une chute de Lisa à proximité immédiate - et dangereuse - des pots de cornichon.

Je dois tout doucement me remettre au travail. C'est une belle, trop belle journée.

Ci-dessous Marie à sa dernière leçon d'équitation. Elles apprennent à galoper...




07 mars 2012

Photomaton






Mercredi, jour des poney shetlands de la Belle Ferme. Je commence à connaître le nom de tous les poneys. Au fil des semaines, Marie a monté chacun d'entre eux, du plus petit au plus grand (Hercule, je crois). Mercredi, jour des devoirs aussi: contrôle de math ce vendredi. Je prends l'avion pour Tunis demain après-midi, donc après l'école, toutes les deux prendront le bus pour le centre de loisirs où Lydia les récupérera deux heures plus tard. Jeudi, il n'y aura donc pas le temps de réviser une dernière fois.

Hier, après l'école, j'ai emmené Lisa dans un photomaton où elle a dû se dresser à genoux sur le tabouret pour caler sa tête dans le cadre en forme ovale. Hors de ce cadre, la photo n'est pas homologuée et ne peut donc être utilisée pour un passeport ou une carte d'identité. On s'y est pris à trois reprises mais en vain: la machine n'a pas homologué les photos. Lisa a fait pourtant de son mieux: ne pas sourire, garder la boucher fermée, maintenir la ligne des yeux au niveau de la ligne des pointillés, tendre la face lisse d'un visage inexpressif, sans aspérités. Mais rien n'y a fait. Nous avons été refoulés de l'ordre biométrique. Je n'ai pas compris pourquoi. Peut-être le foulard. Peut-être se tient-elle légèrement de biais. J'étais juste sur le côté, à la maintenir, lui éviter de tomber tout en veillant à ne pas apparaître sur la photo: une ombre nous aurait invalidés. Mais Lisa ne s'est pas formalisée. Elle était tout excitée par ce que l'expérience avait d'insolite. Les cinq photos, elle les a montrées fièrement à maman. Comme si elles étaient son oeuvre. Aujourd'hui, nous irons à la mairie y déposer le formulaire, y faire de nouvelles photos, des photos homologuées cette fois.

Marie a ramené de l'école de la moutarde dans un petit récipient, fruit de leurs travaux de classe. Elle a insisté pour qu'on y goûte. Au dîner donc, foie de veau assaissonné de moutarde maison ou plutôt école.

Le photomaton a été inventé en 1924 par un Américain d'origine Russe, Anatol Marco Josepho. Brevetée l'année suivante, la première photo cabine apparaît à New York dès 1926. Photomaton, c'est le nom de l'entreprise qui exploita le procédé. En 1941, l'entreprise proposa ses services en France pour photographier les déportés. Elle ne remporta pas le marché. Le dossier qui fut déposé vantait ainsi les mérites du photomaton: « Nous pensons que le rassemblement de certaines catégories d'individus de race juive dans des camps de concentration aura pour conséquence administrative la constitution d'un dossier, d'une fiche ou carte, etc. Spécialiste des questions ayant trait à l'identité, nous nous permettons d'attirer particulièrement votre attention sur l'intérêt que présentent nos machines automatiques Photomaton susceptibles de photographier un millier de personnes en six poses et ce en une journée ordinaire de travail. La qualité très spéciale du papier ne permet ni retouche, ni truquage. »


   

06 mars 2012

Une boîte à chaussures













Je revois des photos d'il y a un an et je me rends compte à quel point elles ont grandi. Comme si le temps n'était pas loyal avec nous. Qu'il filait sans laisser de place pour quelque éternel-retour-sur-soi que ce soit.  Le rattraper par la queue en se le racontant comme si lisant, relisant, on vivait, revivait. Il n'y a pas de sommations, juste des paroles en l'air qui retombent sur des pattes de chat.

Il n'est pas très loin de chez nous le lac du Bourget où un certain Lamartine, oublié de nos jours, clama des vers sur le temps qui file, le temps suspendu:

Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !


Mais le vers que je préfère est celui-ci qui vient au tout début:

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?


Les casques de ski, achetés l'hiver dernier, ne leur vont déjà plus, Lisa n'a plus de chaussures à sa taille, les gants rapetissent dans leurs mains comme des peaux de chagrin. Je me dis les voyant, que l'enfant tient du minéral, du végétal, il a la nature pour lui, le temps en poupe. Il n'en sait rien et cela même en dit long. Il ne pense pas son corps. Il ne lui pèse rien, il ne lui est d'aucun effort, c'est un papier lisse sur lequel on dessine des costumes, par lequel on se déguise, de dérobe.

Sur le canapé, Lisa hisse sur ses jambes jusqu'à ses épaules, elle parvient même à plaquer un pied sur chaque oreille.

Ce n'était pas une fille mais un garçon. L'anniversaire auquel Lisa était invitée, c'était celui d'un garçon. La mère d'Ilyas était ravie d'apprendre que Lisa serait de la partie. Quand je l'ai appelée, je crois qu'elle a cru, au ton de ma voix, que j'allais décliner l'invitation et sa voix s'est ranimée quand je lui ai annoncé que Lisa serait là. Le jour même, à l'heure dite du ramassage des invités, Cynthia, la mère d'Ilyas, nous a fait entrer, elle nous a proposé un verre, Lisa était là, les pommettes rouges d'excitation. La salon était sens dessus dessous, comme après un ouragan. Cynthia nous a assurés qu'Ilyas leur parlait souvent de Lisa, nous étions un peu embarrassés parce que l'inverse n'était pas vrai. Lisa, à l'école, joue avec les garçons mais le garçon dont elle nous parle, c'est Arthur.

Il y a les amis qu'on ne fait à l'école, au lycée puis dans son travail. Arrive le temps des amis qu'on se fait par les amis de ses enfants. Encore que. Dans notre cas, ce n'est pas encore arrivé.

Une drôle de chose que j'ai remarqué chez Lisa, c'est sa manie d'enfiler ses chaussures à l'envers. A l'école maintenant, les enfants doivent se chausser tout seuls et invariablement, Lisa se présente à moi la chaussure de gauche à droite et la chaussure de droite à gauche. Elle, ça l'amuse. Et moi aussi. Ce doit être un lapsus. J'y pense, il y a longtemps - elle n'était pas née - j'avais écrit un poème à propos de chaussures. Il disait ceci:

Si j’osais
je n’existerais pas
je ne m’inventerais plus
j’attendrais le métro dans une ville sans métro
je m’ennuierais patiemment:
dimanche les arbres
lundi les feuilles
et la semaine
à faire la manche dans un sous-marin

tous les jours j’achèterais puis j’essaierais
une nouvelle paire de chaussures
et chaque matin à ma porte sonnerait

un homme qui viendrait les essayer pour moi
les trouverait à sa taille et les emporterait à ses pieds
dans les rues que je ne verrais plus
alors je n'aurais plus sur moi
qu'une vieille photo de classe
avec des visages inconnus
des noms oubliés

au fond d'une vieille boîte à chaussures

04 mars 2012

02 mars 2012

La boîte aux lettres est vide



J'ai abonné Marie via internet au magazine "les petites sorcières". Nous attendons, elle attend le premier numéro. Il y a quelques jours, elle m'entraîne à la boîte aux lettres qui est à deux cent mètres de la maison, dans la partie arrière du lotissement. J'ouvre la boîte, le magazine ne s'y trouve pas, rien. Marie éclate en sanglots, je la console, je lui explique que sans doute son abonnement ne prendra effet qu'en mars. Hier, nous y retournons. Je lui fais promettre de ne pas pleurer cette fois. Elle promet. Je lui dis: sûr ? Elle répond: sûr ! J'ouvre la boîte aux lettres. Toujours rien, pas de magazine. Marie éclate en sanglots.

Nous avons passé les deux semaines des vacances de février en Grèce. Après la plongée dans les bas fonds des températures négatives, nous sommes remontés dans les eaux douces et salées des températures méditerranéennes. Même si là-bas, tout le monde se plaint d'un hiver particulièrement rigoureux. Il a failli faire vraiment froid. Christophe se ruine en mazout pour chauffer sa grand maison de Kifissia. Mes parents n'ont jamais déboursé autant pour se chauffer. Mais pour nous qui venions de l'ère/aire glaciaire, c'était comme le printemps. Nous avons fait de longues promenades sur le bord de mer, où les enfanrts ont dessiné dans le sable des petites filles à nattes, leurs prénoms d'artistes et toute sorte de formes encore qui les faisaient rtire aux éclats. Marie et Lisa rient de plus en plus souvent aux éclats. Elle se chamaillent avec de plus en plus de tendresse. C'est un méli-mélo de châtons en rires, larmes et cris. Nous avons passé quelques jours chez Christophe où Lisa a retrouvé Mélina dans la joie tandis que Marie rouspétait de se voir exclue de leurs jeux qu'on lui disait, sans insister, en soupirant, n'être plus de son âge. Marie voudrait régenter ce petit monde et ce petit monde ne se laisse pas faire. C'est à qui sera le plus "copine". Quand je tranche enfin - vous n'êtes pas copines, vous êtes des cousines - elles me regardent, perplexes, comme si j'étais fou. Je n'insiste pas: va pour copines ! Et puis, il y a eu le carnaval, les enfants se sont déguisés, Mélina en princesse, Lisa en blanche-neige (Marie haussant les épaules: c'est niania tout ça !), Marie en diablesse. Isabelle leur a passé du rouge sur les joues, elles ont ajusté tant bien que mal des masques, histoire qu'on ne les reconnaisse pas. Elles sont montées, descendues, à plusieurs reprises, échangeant leurs déguisements, quitte à se les arracher dans les moments de stress. Christophe a enfilé une robe noire de pope, un crucifix autour du cou. 

Je serai en Tunisie la semaine prochaine. Il a fallu trouver une solution pour les enfants. Finalement, elles iront au centre de loisirs, elles y passeront deux heures après l'école et le mercredi. Marie est contente, elle y retrouvera des copines pour lesquelles le centre de loisirs est le lot quotidien. Il paraît qu'on peut y emmener des jeux vidéo. J'ai passé des heures à constituer le dossier d'inscription. Assurance, attestation d'employeurs, atetstation de domicile, photos, livret de famille, déclaration d'impôts, etc. Un vrai parcours du combattant.


Lisa a un anniversaire demain chez une certaine Ilyas que je ne connais pas. J'ai abordé l'une de ces mères de famille que je vois tous les jours et que j'ai cru être la mère de cette Ilyas, l'ayant entendue appeler ainsi l'un de ses enfants. Mais ce n'était pas elle, non; il y avait bien un anniversaire mais dimanche et donnée par Racha. Les week-ends sont scandés par les anniversaires. Même en classe, les enfants apportent des gâteaux. Dans l'attroupement qui se fait à la sortie des classes, j'ai repéré depuis longtemps un groupe de femmes originaires du Maghreb dont l'existence au quotidien, la vie sociale tournent autour de l'école. Certaines sont des nounous, je ne pourrais dire lesquelles mais quand j'en vois repartir certaines, entourées de quatre, cinq enfants, sans compter des tout petits qu'elles promènent en landau, je n'ai plus de doute.

Marie commence à tenir des carnets secrets, à sceller des enveloppes. On a cru un moment qu'elle avait un amoureux, qu'il l'avait déçue, qu'elle était fâchée, mais elle qui parle tant, à parfois nous rendre fous, ne dit mot de tout cela. Les garçons ne semblent pas l'intéresser, elles les trouve brutaux, vauriens, salissants. Mais entre filles, les intrigues battent déjà leur plein; un jour, l'une est écartée, l'autre acceptée ou réincorporée. Marie tient un carnet des copines où elle les classe par colonnes. Récemment, l'une d'elles que je croyais sa meilleure amie a été reléguée dans la colonne de l'enfer sans que je parvienne à savoir pourquoi. L'autre jour, elle m'annonce qu'il y a une nouvelle à l'école, qu'elle est chargée de l'accueillir. Ca la flatte mais le lendemain, quand je lui demande ce qu'elle sait de la nouvelle, c'est à peine si elle se souvient de son prénom que j'ai d'ailleurs oublié. Elle m'a dit: elle n'a pas eu de chance, la nouvelle, elle a beaucoup manqué l'école, elle n'y est allée que vingt jours. Pourquoi ? Elle n'en sait rien, la nouvelle est timide, elle ne dit presque rien. Marie a trop à dire pour se préoccupper de faire parler les autres. Je l'ai exhortée tout de même à se montrer gentille, elle a promis. C'est si c'est le même genre de promesse que celle faite en arrivant devant la boîte aux lettres, je ne me fais pas d'illusion. Elle a un caractère de cochon, Marie, et peut se montrer d'une mauvaise foi abyssale mais ce qui est désarmant, c'est ce côté impétueux, avide, ces débordements de curiosité, cette impatience, cette rage de vivre.

Je demande à la maîtresse de Lisa si tout va bien. D'après son bulletin, reçu juste avant les congés, tout va pour le mieux. La maîtresse qui est timide, ose à peine s'adresser aux parents, me répond qu'elle est maligne, qu'elle comprend vite. Lisa l'interrompt, elle veut me montrer ses dessins de chats, de chevaux. Ces dernières semaines, stimulée par les dessins de Marie qui sait parfois prendre le temps de lui montrer, de lui apprendre, elle s'est mise sérieusement au dessin. Elle dessine des chevaux, sans arrêt des chevaux, des chevaux de toutes les couleurs dont elle sculpte la silhouette à partir de deux cercles tracés l'un à côté de l'autre qu'elle entoure ensuite, prolonge vers le haut, dans l'encolure. Elle aime qu'ils aient des ailes, ses chevaux, et surtout qu'il y ait des mamans et des bébés. Comme est toujours aussi friande de devoirs, je lui ai trouvé un cahier d'exercices auquel nous travaillons ensemble tous les deux ou trois jours. Elle y prend tant de plaisir qu'on ne peut plus l'arrêter de sorte qu'elle continue parfois toute seule. Elle aime aussi des jeux éducatifs qu'on trouve sur un site internet auxquels je l'ai abonnée. Manipuler la souris d'ordinateur, entrer, quitter, cliquer les différentes pages de ces jeux, ne lui posent aucun problème. Elle fait tout cela toute seule depuis déjà plus d'un an.

Et puis voilà, le soleil est revenu, nous avons repris les bicyclettes, un peu rouillés, elles comme nous, je me suis remis hier à aller courir par monts et vaux, j'ai enfin terminé mon rapport après des semaines de labeur (en Grèce, j'ai ai passé des journées entières), je me prépare à la semaine prochaine où je serai en bonne compagnie, il y a des envies de printemps dans l'air, faire du ski parait soudain incongru alors que les stations sont encore enneigées.

Lisa, en voiture, me demande ce que c'est tout cet orange en haut de la montagne. Elle parle de ce liséré de lumière qui, au soleil couchant, surplombe les cimes. Je lui répond que c'est le soleil qui va se coucher derrière la montagne. Elle ne dit rien puis, énigmatique: il est fort le soleil, papa, plus fort que toi. Je ne démens pas. Marie qui a son casque d'équitation sur la tête, sa bombe, me demande si j'ai parlé à maman du cochon d'Inde. Un jour, elle s'est mise à être très triste, elle disait penser beaucoup à Filou qui avait disparu. Cela a duré un jour ou deux puis sa tristesse a changé de nature, elle a commencé à parler d'avoir un nouvel animal à la maison, elle disait aimer tellement les animaux, elle m'a écrit une longue lettre me suppliant de lui offrir un animal, elle a mise la lettre sur mon oreiller, je l'ai trouvée en allant me coucher. Il y avait plein de fautes, ça l'énerve si on lui parle des fautes qu'il y a dans ses lettres, alors on ne lui en parle pas. On répond qu'on va y réfléchir. Mais réfléchir pour elle, c'est déjà accepter, ça ne devient plus qu'une question de temps. Dès qu'on essaie de tempérer sa propension à sauter à la conclusion, elle se rebiffe, se cabre, boude. Elle dit que jamais plus, après cela, elle ne nous demandera quelque chose. Elle nous laissera tranquilles. N'est-ce qu'une enfant capricieuse, trop gâtée ? Je me le dis parfois. Nous ne nous le disons. Les grands-parents nous le reprochent. C'est notre faute bien sûr. Mais est-ce seulement cela ?

Marie, depuis peu, devient théâtrale, elle monte de petites pièces, elle nous les joue. Chez la voisine en Grèce, elle a improvisé une pièce qui a stupéfait la voisine et ses enfants, plus âgés que Marie. C'est une petite énigme, Marie, il y a chez elle tant d'inquiétude et tant d'énergie, elle n'aime pas la nuit qui vient, elle dit détester dormir, perte de temps, dit elle, mais elle a tellement besoin des autres, d'être regardée, admirée, d'attirer leur attention. Avoir besoin des autres, c'est tellement dangereux pour la santé, pour le moral.

Et cette après-midi, en rentrant de l'école, elle ira pleurer devant la boîte aux lettres vide.