31 mars 2021

Couronnes...

 


Le virus en forme de couronne a fait maintenant près de 2.800.000 victimes de par le monde.

Peut-être, une fois la pandémie tarie, érigerons-nous des monuments aux morts où seront gravés les noms de ceux et celles qui auront succombé. C’est une guerre, paraît-il, et toute guerre a ses monuments, ses cimetières. Il y aura même des anciens combattants.

Ici en France, comme ailleurs, nous vivons au jour le jour dans une atmosphère ouatée de vrai-faux confinement. Les jours rallongent et ne sont pas encore tombés quand sonne déjà l’heure du couvre-feu. Avais-je seulement utilisé une seule fois le mot « confinement » avant le printemps dernier ? 

Mes filles vont toujours au collège, pour l’une, au lycée pour l’autre. Vingt-huit lycéens ont été testés positifs depuis le 15 mars. Des secondes, parait-il. Deux classes ont été fermées. 

Je suis arrivé en Grèce la semaine dernière. Le confinement ici est plus strict mais moins respecté, semble-t-il. Les écoles sont fermées, les magasins aussi (mais pas les essentiels supermarchés), nous en sommes restés à la version initiale, historique, du confinement, sauf que dans les faits, les gens n’y font plus trop attention et s’il y a distance, c’est entre eux et le gouvernement. Car pour le reste, tout parait presque normal. La police elle-même ne semble plus trop y croire et fait semblant de ne pas voir. Il y a une dizaine de jours, il y a eu quelques échauffourées. Un policier a fini à l’hôpital, pas pour le COVID, pour coups et blessures. Les hôpitaux justement, déjà mis à mal par des années d’austérité, sont débordés, sous-équipés. On le dit en tout cas, je l’entends dire, mais je n’en sais rien, je ne fais que rapporter. 

Les maître mots devraient être ceux-là : je ne sais pas. Mais la tendance est inverse. Les je-sais-tout paradent. Les seuls apparemment qui ne sachent pas sont les dirigeants. Des imbéciles ou des vilains, telle est l’alternative. À moins qu’imbécilité et vilenie offrent de délicates combinaisons. En tout cas, il y a des preuves de ce que vous voulez pourvu que vous le pensiez, pourvu que vous le sachiez. C’est un complot. Tout le monde sait ça. Sur les réseaux, les je-sais-tout chassent en meutes. Depuis que je suis ici, chez ma mère, je ne peux leur échapper. Elle capte les chaînes françaises, ma mère. Et sur ces chaînes, se joue un théâtre d’ombres. À raison, ma mère n’y voit qu’un spectacle dont elle ne capte que des bribes qui lui suffisent à se faire une idée. Et moi, avec cette idée, je me débats comme un beau diable. C’est une idée qui m’occupera toute la journée. Et celle du lendemain aussi. C’est une idée qui enfle comme une rumeur.

Au cours d’une de ces journées, nous avons changé d’heure et celle-là ajoutée à celle-ci, celle du décalage horaire entre la France et la Grèce, m’auront fait gagner sur mon âge deux heures. Et puisque c’était mon anniversaire aujourd’hui (mais il est maintenant minuit passé), sur les quatre cent quatre-vingt-une mille huit cents heures de mon existence, j’aurais fait l’économie de deux heures. Cela me fait penser à ces heures de retenue, comme on disait au lycée, au collège. Je n’ai jamais été collé, j’étais bien trop sage mais là, deux heures de retenue m’auront été infligés sans crier gare. Et puisque j’ai tant voyagé, ce ne doit pas être la première fois que mon âge chavire ainsi, en avant, en arrière. Je suis un peu comme le chat de Schrödinger, ici et là en même temps. Mais voilà, on se limitera à quelques bougies sur un hypothétique gâteau. En fait, deux bougies, des bougies-chiffre, une pour les décennies, une autre pour les unités. Mais n’insistons pas.

Revenons au temps présent. Entre l’école et la maison s’étire un pont suspendu qui permet d’aller et venir sans croiser le loup qui avance masqué sous des dehors asymptomatiques. Marie aime marcher, elle rentre souvent à pied et puis les bus changent souvent d’horaire, se plaint-elle, quand ce n’est pas la neige qui interrompt ou ralentit le trafic. C’est une amie qui emmène et ramène Lisa du collège. Quelquefois, son amie et elle rentrent en bus.

« La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement ». Ces mots de Glenn Gould (cités par Emmanuel Carrère dans « Yoga ») m’obsèdent. Je connais la décharge, je l’ai ressentie, décharge d’émerveillement face à une infime parcelle d’émotion vraie, mais la vie entière, elle, m’échappe encore. Le sentiment océanique face à la petite larme de pluie sur un chemin de boue. Je n’en ai pas le souffle, recroquevillé que je suis sur des secousses, décharges, remue-ménages dans le creux de l’âme. 

Quand il faut donner le motif d’une absence, précisez que ce n’est pas le COVID.

Quand on est patraque, quand on ne se sent pas trop bien, précisez que ce n’est pas le COVID. Juste un rhum, une grippe, tout ce que vous voulez mais pas le COVID.

Enfin plutôt la COVID. Féminin comme la majorité des ouragans – mais pas toutes.

Le jour de la naissance de Marie, le temps était à l’orage. Je suis resté aussi tard que possible mais ils ont fini par m’évincer de la maternité. C’était à Varsovie. Sur le chemin de la maison, les essuie-glaces ne suffisaient pas à dégager la vue. J’étais engourdi comme si c’était moi qui venais de naître une deuxième fois, après la première, à plus de mille cinq cents kilomètres et quelques années de là, dans une maternité de Boulogne Sur Mer en France. Quatre kilogrammes de chair fraîche arrachée au forceps du ventre maternel. Puis multiplié par vingt cinq décennies plus tard.  

L’idée que la chair engendre la chair n’a pas plus les couleurs du réalisme que la croyance en la résurrection personnelle et charnelle version chrétienne. Pendant la grossesse de Lydia, elle a tout de même commencé de germer en moi, cette idée, alors que pour Lydia, dans son ventre, l’idée était déjà toute de chair vêtue et vécue.

L’infirmière me demanda de couper le cordon ombilical, j’en eus le souffle coupé, j’étais comme un maire auquel on demande d’inaugurer une statue ou une réalisation des ponts et chaussées. Puis le nouveau-né fut placé sur ma poitrine. Il était si ridiculement léger et minuscule que j’eus peur de le casser d’un geste maladroit ou par une pression trop forte sur ses membres.

En 2021, Marie aura dix-huit ans. Elle sera majeure. Comme nous avons changé de machine à café, elle me demande de garder l’ancienne de côté pour quand elle vivra seule dans une autre ville.

J’ai cessé de nager en nage indienne, au fil de l’eau et de l’âge de mes enfants. Je me tiens sur la berge. C’est une image qui m’est venue dans un rêve.

Un jour de grand froid, à Varsovie, je la dépose devant l’école. Je lui tiens la main, elle ouvre la sienne, lâche ou perd la mienne. Elle a six ans à peine. À la maison, nous sommes juste tous les deux ; sa mère et sa sœur âgée de deux ans sont déjà installées dans la ville où nous les rejoindrons plus tard. Je sais bien qu’elle n’aime pas l’école. Nous sommes dans l’allée qui mène à la cour de récréation où elle ira rejoindre ses camarades, entrés en sixième quelques mois plus tôt tout comme elle. Elle ne va pas se plaindre, gémir ou faire une scène. Non, elle va faire comme fait sa mère quand c’est difficile. Elle va serrer les dents, déposer un rapide baiser sur ma joue et s’engouffrer dans l’allée venteuse, sans se retourner, mais chancelante tout de même sous le poids du cartable, trop lourd pour elle, trop large pour ses épaules (il lui fait des épaulettes surdimensionnées). Je ne la quitte pas des yeux, craignant de lui faire faux bond si jamais elle venait à se retourner, à me chercher des yeux.

Une partie des épreuves du baccalauréat ont été supprimées, celles qui devaient avoir lieu en mars. 

Lisa, la cadette, elle aussi est née à Varsovie - dont elle ne garde aucun souvenir - mais dans une autre maternité, de l’autre côté de la ville (je pourrais me rendre dans l’une et l’autre, les yeux fermés). À la naissance, elle avait la jaunisse. Les infirmières la couchèrent sur le ventre, les yeux bandés, sur une plaque diffusant une lumière bleutée, censée faire baisser le taux de bilirubine. Lydia passa près de trois semaines dans la maternité et le jour de sa sortie, nous avons directement été au restaurant. Nous étions euphoriques, nous étions soulagés. Des amis nous ont rejoints. Lisa nous regardait comme pour nous dire quelque chose. Elle riait déjà, c’est ce qui m’a semblé; ce n’était évidemment pas ça. Juste l’idée d’un rire pantagruelique. 

Lisa aujourd’hui est en quatrième. Sa chambre est tous les jours sens dessus dessous, elle ne la range que sous la menace, vit sous perfusion numérique, adore le skate, le volley et les nouilles chinoises ; depuis peu, elle applique sur ses yeux du mascara, se laisse pousser les ongles, se parfume. Je grandis encore avec elle, à ses côtés, sous le même toit, mais combien de temps encore avant que je ne décroche ? Pour le moment, elle me traite de « ok boomer » mais avec bienveillance.

Nous récitons un vocabulaire d’apocalypse : « confinement » « déconfinement », « couvre-feu », « geste-barrière », « distanciation sociale », « présentiel v. visio », « test PCR », « test rapide », « test salivaire », « vaccins ». Je zappe. Je ne veux plus être un citoyen responsable et renseigné. Je laisse aux dictionnaires le soin de s’enrichir de nouveaux mots, responsables et renseignés.

Il n’y a plus d’amoureux sur les bancs publics. Ou alors, ils se connaissaient d’avant, d’avant le premier confinement. L’eau fraîche des amours est défraîchie. L’amour a douze mois d’âge, pas moins. Car si c’est une cuvée plus récente, il faut le test avec résultats dans les 72 heures comme pour voyager.

Il n’y a plus de vaudeville avec amant dans le placard et rires gras de l’auditoire. L’amant est confiné lui aussi. Maris et femmes sont condamnés à la fidélité. Des heures et des heures de repassage et de fidélité. Devant les nouvelles du monde. 

Plus aucun inconnu dans mes listes de contact. Je connais tous mes contacts. Je connais tous mes cas-contacts. 

Pour le stade voisin de l’immeuble où vit ma mère en Grèce, la jauge a été fixée à soixante personnes. Au-delà de soixante sportifs, la gardienne verrouille le portail. Il y a en a qui attendent patiemment le long des grilles, guettant les tours de piste des soixante privilégiés, s’agaçant d’en voir certains bavarder au lieu de courir ou de s’exercer ou prendre de trop longues pauses, assis dans les gradins, à siroter leurs boissons énergétiques.

Je n’ai pas vu grandir mes filles, j’ai m’impression d’avoir été tout ce temps dans la pièce d’à côté, occupé à je ne sais quoi, me répétant : « allez, dépêche-toi, elles t’attendent ». Et quand enfin, je vais les retrouver, ce sont des adultes.

« Prends le jour qui s’offre, ne fais pas crédit à demain » disait le vieil Horace (le fameux « Carpe diem »). J’ai fait crédit. Qui ne fait pas crédit ? Le jour se lève, il pleut.


Hier, dernier jour de janvier, la mère de Lydia a rendu son dernier souffle dans un hôpital de Vancouver. Ses deux filles étaient à son chevet. Elle avait soixante-treize ans.

Elle n’est pas morte du COVID. Elle est morte du cancer.

Les enfants et moi avons allumé une bougie dans le salon avec une photo d’elle prise peu de temps après la naissance de Lydia. Quand Lydia est rentrée, elle avait avec elle une autre photo. Elle a remplacé la photo en noir et blanc avec celle-ci, plus récente.

Nous n’avions pas de langue commune, ma belle-mère et moi ; tous nos échanges se sont faits par le truchement des filles ou de Lydia. Sa vie n’a pas été facile, pour autant que je puisse en juger. Née au Kirghizistan, elle a passé la plus grande partie de sa vie à Tachkent où son mari et elle avaient rejoint ses parents installés là depuis déjà quelques années et auxquelles Lydia avait été confiée. En janvier dernier, elle a pris l’avion pour Vancouver où elle devait s’occuper d’Yvan, son petit-fils (né en avril 2019), afin qu’Olga, sa fille cadette, puisse reprendre le travail. La pandémie a tout chamboulé. Olga n’est pas retournée travailler et sa mère n’a pu rentrer chez elle. En décembre, elle a commencé à avoir des vertiges et des examens ont révélé un mélanome. Le cancer était déjà très avancé. Les remèdes prescrits se sont avérés pires que le mal. Les médicaments qui lui avaient été prescrits puis la radiothérapie entamée début janvier ont causé des dommages qui l’ont affaiblie de plus en plus. Elle ne pouvait plus se lever, plus marcher, et cela s’est terminé aux urgences où très rapidement les médecins ont constaté qu’elle ne survivrait pas. Lydia et Olga ont été autorisées à être présentes à son chevet jusqu’aux derniers instants.

Pragmatique, baboula, comme l’appelait les enfants (« mamie » en Russe), quand elle apprit qu’elle était atteint d’une cancer, avait demandé à être incinérée si jamais elle venait à mourir à Vancouver. Une partie de ses cendres repose dans un cimetière de Vancouver ; dès que la situation le permettra, Olga amènera l’autre partie à Tachkent où reposent déjà son père et ses grands-parents. 

Pour Lydia, l’Ouzbékistan s’éloigne définitivement. Père, mère, grands-parents, tous ont disparu. Y vivent encore sa tante et sa cousine, mariée, deux enfants, dont elle n’est pas très proche. Ses parents possédaient une datcha, une petite maison de campagne, bien modeste, avec un bassin, un sauna et un potager où les filles ont passé de bons moments ; la dernière fois c’était il y a deux ans. Baboula avait des chiens mais le dernier a rendu l’âme peu de temps avant qu’elle prenne l’avion pour Vancouver.

Lydia avait décidé de rendre visite à sa sœur dès qu’elle a su pour sa mère. Nous étions inquiets mais pas au point d’imaginer la suite et la fin, en quelques semaines seulement. Quand Lydia est arrivée, sa mère allait encore assez bien, elle n’avait pas encore subi de plein fouet les effets du traitement. Puis son état s’est détérioré. Lydia devait rentrer le 2 février mais la veille de son départ, sa mère a dû être emmenée aux urgences. Toutes les trois, mère et filles, vivent à des milliers de kilomètres l’une de l’autre. Baboula aurait très bien pu mourir seule à Tachkent, loin de ses filles qui n’auraient, de toute façon, pas pu la rejoindre à cause de la pandémie. C’est finalement un petit miracle qu’elles aient été ensemble ce jour-là, ce dernier jour du mois de janvier 2021.

Nous sommes en mars et ma mère est allée se coucher. Je suis seul dans la petite chambre où dorment en été les filles et que ma mère a transformée en cabinet de curiosités, avec des photos de famille accrochées aux murs, posées sur les étagères, à tous les étages, dans toutes les postures, certaines ciselées, d’autres carrelées, tout ça dans un désordre attendrissant. Il faut entrer dans sa tête pour entrevoir le désordre de ses souvenirs qu’elle me demande de raccommoder, de remettre en ordre, dans l’ordre des années. Je zigzague entre elle et les nuées de photos, dans le dédale de cet appartement qui maintenant lui colle à la peau. Car pour le reste, le sensé, le réel, elle ne veut rien entendre. Elle est devenue très vieille, ma mère, et ça me fait de la peine. Je sais ce qu’elle sait au fond d’elle-même et ne dit pas, ne dira pas. C’est pas qu’elle ait des secrets, ma mère, mais elle a des trous de mémoire où viennent se nicher toutes sortes d’idées farfelues qu’elle déplie comme on déplie des guirlandes, comme on libère des oiseaux, comme on prépare un spectacle, le dernier.

Mais je n’en dirais pas plus. Je vais plutôt aller me coucher.