27 juillet 2014

Apprendre à tricoter



Je ne vais pas chercher à mettre de l’ordre dans ce que j’écrivais il y trois semaines, un mois ou davantage. Je me contente de le reproduire tel quel.

Ce jour-là, j’ai pensé que l’après-midi d’un mercredi sans judo (dernier cours donné la semaine dernière devant les parents), je pourrais peut-être poursuivre mes travaux d’écriture. Mais, non, quand les filles sont à la maison, impossible d’écrire. Alors, à la place, je reprends le blog où je l’avais laissé deux mois et demi plus tôt.

Mais finalement je l’ai encore laissé jusqu’à aujourd’hui.

Fin avril, Christophe et Isabelle ont officialisé leur union, si l’on peut ou doit dire ainsi. Deux enfants plus loin, comme Lydia et moi l’avions fait à Varsovie il y a cinq ans, ils se sont mariés. Ils se sont mariés au Consulat de France à Athènes. C’était le premier jour de nos vacances de printemps (à défaut d’être celles de Pâques, déjà derrière nous), le lendemain de notre arrivée. La cérémonie civile a eu lieu au dernier étage de l’immeuble de l’ambassade, à deux pas du Parlement et de la place de la Constitution, entre des baies vitrées donnant sur des vagues de polikatikia (« immeubles ») à perte de vue. Evidemment tous tirés à quatre épingles, Isabelle en robe blanche et couronnée d’un chapeau fait main. Ensuite, déjeuner dans un resto avec vue sur l’acropole. Yves, le cousin qui vit désormais seul dans un mobile home en Catalogne, était là aussi, invité par Christophe. Depuis la mort de son père, je ne l’avais vu que chez Christophe, en France puis donc en Grèce.

Quelques jours plus tard, Mamie a eu quatre-vingt ans, rejoignant, neuf mois plus tard, mon père dans le clan des octogénaires. En attendant que l’année prochaine, leur aîné devienne quinquagénaire (il en frémit de malaise). Le temps ne passe pas, il tombe. Coup de vieux ou sorte de coup de foudre au ralenti (et encore).

Une bougie en forme de zéro, ce n’est pas possible, a-t-elle dit. Je ne suis pas sûr qu’elle ait saisi le sens quasi-métaphysique de sa remarque.

Sur la table de cérémonie, près du Code civil dont certaines pages étaient écornées (celles des articles énonçant les droits et devoirs des époux – version antérieure aux récents amendements, ceux qui ont fait descendre tant de monde dans les rues), il y avait une écharpe tricolore (oubliée là ?). Nous nous sommes pris en photo avec l’écharpe en bandoulière. Il doit même y avoir une photo avec la photo officielle de Hollande en arrière-plan.

Marie a terminé dixième sur les vingt-quatre élèves de sa classe. Elle a reçu un brevet dont j’ignorais l’existence, décerné aux seuls dix premiers. Elle en était toute fière. Nous aussi bien entendu. Elle est maintenant inscrite au collège. Fin mai, j’ai été à la réunion d’information pour les parents. Plutôt bonne impression (l’établissement est récent, spacieux, lumineux). L’inscription elle-même a eu lieu la semaine suivante. Comme toujours, les procédures d’inscription étaient inutilement lourdes. J’ai bien failli me fâcher avec la secrétaire. Elle contestait la validité de l’attestation de domicile jointe au dossier (une facture, exigeait-elle, pas une attestation). Elle n’a pas insisté. L’administration française m’exaspère.

« Ca fait cent fois que je te le répète ! » Dis-je à Lisa, excédé. Ce à quoi elle me rétorque, le plus calmement du monde: non, papa, ça fait quatre fois seulement. Puis d’ajouter: « j’ai compté ». J’en ai eu le souffle coupé.

A une fête locale, dans un parc, Lydia tombe sur une de ses compatriotes qui donne des cours de Russe à l’école dans le cadre des activités périscolaires. Voyant Lisa à ses côtés, elle reconnaît l’une de ses élèves et parmi eux, ajoute-t-elle d’un air pincé, l’un des plus turbulents (avec une autre, précise-t-elle comme pour se rattraper, l’une des meilleures amies de Lisa soit dit en passant). Mais elle aussi termine son année avec de bonnes appréciations.

Arthur et Lisa sont toujours les meilleurs amis du monde, complices à la ville comme à la maison, encore qu’à l’école, ils se voient sans doute moins souvent, moins longuement qu’ailleurs (ils ne sont pas dans la même classe). Lisa est souvent chez Arthur où elle semble aussi à l’aise que chez nous. Charlotte, la sœur d’Arthur qui, de plus en plus, se mêle à leurs jeux aura 2 ans le jour où Lisa fêtera ses 7 ans. Le père d’Arthur a passé un coup de fil le jour de l’anniversaire de Lisa mais comme toujours, Lisa n’est pas loquace au téléphone. Toute conversation téléphonique - ou via skype - lui semble relever d’un cérémonial qu’elle ne saisit pas, dont l’intérêt lui échappe. Puisqu’il ne peut en découler que des mots et que pour elle, des paroles sans action, sans points de chute dans le monde physique, ne peuvent qu’être vains, factices.

Et j’ai oublié de souhaiter joyeux anniversaire à Charlotte.

Un vendredi que je récupérais Arthur et Lisa (le plus souvent, c’est la mère d’Arthur qui les récupère puis les emmène à leur cours d’escrime), Arthur vient vers moi et me demande s’il peut aller faire pipi derrière un bosquet. Sur ce, Lisa exprime la même envie pressante et aimerait bien, elle aussi, aller derrière le même bosquet. Je l’en empêche. Une fois Arthur revenu vers nous, Lisa insiste pour aller là d’où il vient mais elle en revient aussitôt pour demander à Arthur où exactement derrière le bosquet il a fait pipi.

Nous voici donc en Grèce. Comme chaque été depuis trois ans. Le premier jour, à notre arrivée, il pleut. Quelques gouttes mais tout de même. L’irruption d’un nuage, d’un seul nuage dans le ciel grec a des allures d’éclipse solaire : tout le monde lève la tête vers le ciel, à la recherche d’un responsable, se demandant où il a bien pu passer. Comme si les nuages n’existaient pas, comme si le soleil avait forcément dû tomber quelque part, de l’autre côté de l’horizon, et qu’il faudrait aller l’y rechercher. Il se fait un peu, un tant soit peu, désirer en ce début de mois de juillet. L’autre jour, à la plage, un orage a éclaté, autre aberration ; ciel gris, trombes d’eau, baigneurs attroupés devant les toilettes publiques, partagés entre amusement et sidération.


Marie a eu 11 ans hier. Le Tour de France s’achève. L’Allemagne a gagné la coupe du monde de football. Un avion s’est écrasé, un autre a été atteint par un missile et de l’autre côté de la Méditerranée, des enfants qui jouaient au ballon sur une plage sont morts sous des obus. On regarde les nouvelles comme on regarde un paysage. Ces chaînes d’information en continu m’horripilent. On se demande à quoi ça rime d’apprendre tout cela, sinon pour en parler. Lisa a raison : les mots pour ne rien faire sont comme des mots pour ne rien dire. Mieux vaut éteindre le téléphone, s’extraire des univers facebookiens et fermer les téléviseurs.

On ne sait plus méditer de nos jours.

Mélina et Lisa regardant Christophe jouer au padel.
Tout compte fait, selon l’heure qu’il est, je prends la voiture pour aller à la plage ou je couche les enfants et me couche aussitôt après, en me racontant des histoires qui me donnent l’illusion de méditer sous air conditionné.

Aujourd’hui, première petite séance de travail pour Marie et Lisa. Du calcul, de la grammaire, de l’orthographe. De l’histoire même. J’avais promis à Marie que rien de tel ne lui arriverait jusqu’au jour de son anniversaire. J’ai tenu parole. Elle n’a pas protesté même si la seule évocation d’un chiffre, d’un nombre, d’un triangle isocèle ou d’une opération, lui cause des envies de pleurnicher.

Mélina, Marie et Lisa
Pour leurs anniversaires, nous n’avons pas échappé ou pas eu le courage d’échapper aux consoles vidéo. Et désormais, je les pourchasse toutes les deux jusque dans leurs chambres, jusqu’au fond de l’ennui d’une après-midi caniculaire. C’est évidemment une « solution » de facilité de les laisser jouer pendant que je vaque à mes occupations. Je dois me discipliner ce qui veut dire aussi m’occuper d’elles, les occuper, jouer avec elles. Ou alors leur apprendre à s’ennuyer. Ou plutôt leur apprendre à tuer l'ennui de leurs mains, par leurs propres moyens, sans aide extérieure. Mais justement cela ne s’apprend pas. Il y a comme un élan vital qui nous pousse ou pas à ouvrir une brèche dans le mur de l’ennui. Quitte à chuter dans le divertissement pascalien.

Lydia nous rejoindra dans quelques jours.

Marie, Léandre, Mélina et Lisa
Pour s’endormir, Lisa demande une histoire. Il y est question de Martine, la petite fille modèle, sage comme une image, qui aime l’école, les animaux et le monde entier. Dans son école, les filles sont séparées des garçons. Elles apprennent à tricoter et à la récréation, jouent à la corde. Lisa m’assure que dans son école aussi, les filles sautent à la corde. Tricoter, elle n’en voit pas l’intérêt. Il n’y a que les grand-mères pour tricoter. Même si elle n’a jamais vu Mamie tricoter (je lui dis que la mienne de grand-mère, je l’ai souvent vue tricoter mais aujourd’hui, ça se fait rare, les gens préfèrent pianoter sur des claviers). Lisa ne sait pas non plus ce que c’est qu’un disque de vinyle, un pick-up et un téléphone à cadran. Evidemment Martine est une petite fille d’un milieu privilégié mais ça, Lisa – qui l’est aussi – ne le saisit pas ou ne s’y intéresse pas. Ce qui l’intéresse, c’est que cette petite fille, aussi nunuche soit-elle à nos yeux d’adulte, enchaîne des pensées et des actes suffisamment simples pour que son imagination s'en empare, dans un monde purgé de toute forme de malheur, de mal et d’ennui.


Marie reste un peu dans le salon, le temps que sa sœur s’endorme. Ce n’est pas un film pour elle ce qui attise sa curiosité. Par les fenêtres grandes ouvertes, on entend toujours les cigales que la chaleur plonge dans une humeur extatique.

Dimanche, il n’y aura pas de mer : trop de monde. La mer est bleue de monde. Peut-être irons-nous déjeuner de calamars frais au bord de la mer.


Je m’endors à mon tour sur cette pensée qui me tient lieu de méditation.


Le père de Lydia est décédé le 7 juillet