Que penser des parents qui ne jouent qu’avec les
enfants des autres ?
29 élèves dans la classe de Marie, 24 dans celle
de Lisa.
Se pourrait-il que la prof préférée de Marie
soit la prof de latin ?
C’est quoi ton animal préféré ? C’est quoi
ton chanteur préféré ? C’est quoi ta couleur préférée ? Courir après
les préférences et les apparitions.
Quand Marie est née, je me suis dit, j’ai pensé,
que, dans le rôle du père, j’étais forcément un imposteur, que tout père était
un imposteur par nature. Puisqu’il ne
l’avait pas eu dans sa chair, cet enfant, l’enfant.
Sur la route qui longe la résidence, au-dessus
de chez nous, la circulation qui est de plus en plus dense. Un dos d’âne serait
le bienvenu. Et quelques ânes aussi, ajoute-t-elle.
« Souriez, c’est la rentrée ! »
s’écrient des voix d’enfants sur les ondes.
Dans le club de gym, l’homme chauve qui parle à
l’homme en mocassins blancs, qui essaie de le convaincre que les migrants ne
s’intègrent pas, qu’ils finiront dans nos banlieues, chômeurs, délinquants,
terroristes en puissance. « Ce sont
des musulmans tout de même ! », assène-t-il, sur un ton
définitif. « Et », ajoute-t-il,
« la
photo de l’enfant mort, ça ne fera plus pleurer personne, l’opinion publique va
basculer quand explosera la première bombe, quand l’un d’entre eux videra son
chargeur sur la foule, quand le premier de nos enfants tombera. Aylan, Charlie,
Gavroche…et comment s’appelait-il celui du Thalys ? ». « Il
n’y avait pas d’enfants dans le train ! », rétorque l’homme en
mocassins blancs, jetant un coup d’œil rapide autour de lui. « Non, ce n’est pas ce que je voulais
dire… » reprend l’homme chauve mais à ce moment-là, il semble se
rendre compte qu’ils ne sont pas seuls, qu’on pourrait les entendre, alors, il
baisse la voix et je n’entends pas la suite. Je me demande pourquoi il a parlé
de « Gavroche ».
En Suisse, on dit « sachet » pour
« sac en plastique ». En Suisse mais aussi du côté français, dans
l’Ain, peut-être aussi en Savoie.
Le directeur du centre qui referme derrière lui
le portail de l’école, va s’éloigner mais me voyant m’approcher, hésite, s’arrête
un instant, se penche au-dessus du portail, tend l’oreille alors que je n’ai
encore rien dit. « Je suis le père
de Lisa », dis-je finalement « et je m’étonne de ne pas la voir sortir… ». Elle n’est pas au
centre. Une dame m’assure qu’elle n’était pas en TAP (de 15h45 à 16h30). Le
directeur du centre – François, qu’il s’appelle, me dira Lisa plus tard –
inspecte les environs de l’école. Pas de Lisa. C’est alors que je l’aperçois
derrière la grille de la résidence. Elle m’explique que T. l’a poussée, qu’elle
s’est retrouvée dans la mauvaise file, celle des enfants qui ne vont pas en
TAP, qui quittent l’école dès 15h45. Alors, elle est restée là, sous l’abribus,
à attendre seule devant l’école puis elle a marché jusqu’à la maison, elle a
laissé son cartable sur la terrasse, n’a pas frappé à la porte-fenêtre (alors
que j’étais à l’intérieur), est retournée jusqu’à la limite de la résidence, du
côté qui donne sur l’école, là où je l’ai vue.
Son cartable sur la terrasse, j’étais tombé
dessus juste avant de partir pour l’école, en ouvrant la porte-fenêtre. Je me
suis dit : comment a-t-elle pu l’oublier là ? Comment a-t-il pu se
retrouver là, sur la terrasse ?
Elle a dû être punie, ai-je pensé.
Mais tout s’explique maintenant (pour le
cartable).
Elle a versé quelques larmes, le directeur du
centre et moi lui ont doucement expliqué qu’elle aurait dû retourner dans
l’école, qu’elle ne devait pas rester seule en dehors de l’école, que la
prochaine fois...
Les habitants de la Savoie sont les Savoyards
mais que sont les habitants de l’Ain ? Il n’y a pas de nom, de gentilé. Ce
serait l'un des deux seuls départements français, avec la Loire-Atlantique,
sans gentilé. Certains prétendent qu’il faudrait dire les Iniste, d’autres
les Aineu, d’autres encore les
Aindien. Les Indiens Haineux, en somme.
La mère, seule, me semblait vraie, réelle, pas
le père. Puisque cela avait travaillé en elle, puisque l’enfant était dans sa
chair, de sa chair.
Pour devenir père, il faut des preuves, elles
viennent plus tard, à petites doses.
La voici aujourd’hui rêveuse, végétarienne, qui s’habille
en leggins, qui fait du latin, qui pleurniche sur ses cahiers de math, qui se
gave d’oréos et de sushis, et que je dépose chaque matin devant un collège.
La voici qui, chaque soir – mais aussi en
journée, sur le chemin de l’école par exemple- me demande de faire parler
Renardeau, le petit renard en peluche, qui comme elle fait de l’équitation, qui
n’a pas faim quand elle n’a pas faim, se raconte des histoires qu’elle entend
dans ses rêves.
Les Suisses qui viennent faire leurs courses en
France. Les hypermarchés qui s’alignent le long de la frontière. La viande en
Suisse empaquetée comme un produit de luxe. Tout y est luxe, tout y est calme,
seule manque la volupté. Clichés. Au classement mondial du bonheur, établi par
les Nations Unies, la Suisse vient en tête.
« Comment peut-on être Suisse ? »
disent les envieux. Et les Suisses eux-mêmes.
Qui, aux toilettes, y trouvant le temps long, y feuillette
des magazines, placés dans un petit panier. Lisa, je viens de le remarquer, y a
glissé des livres, les siens, des « Lili et Max ».
Rares sont les photos sans les enfants.
Cela fait sourire Lydia, tous ces couples
français qui déclarent à qui veulent les entendre qu’ils vont passer un
week-end en amoureux, sans les enfants. Alors j’ai cherché des photos de nous
deux, en amoureux, sans les enfants.
Lisa qui déclare qu’elle ne croit plus en dieu.
Alors, elle dit « quand je croyais en dieu… ». Puis, à la suite d’un
documentaire sur Jeanne d’Arc, elle n’est plus très sûre de ne pas entendre des
voix.
Le passé commence à se faire un peu de
place : « tu te souviens de Varsovie, de ta nounou
ukrainienne ? » Non.
La principale adjointe qui m’appelle de bonne
heure pour savoir s’il y aura un pot de bienvenue en ouverture de l’assemblée
générale des parents d’élèves qui aura lieu demain soir.
L’herbe du jardin qui n’est plus que de la
mauvaise herbe, l’été ayant calciné tout ce qu’il y avait encore de bon, de
sain. Les deux arbres du jardin, un bouleau et une charmille, qui devront être
émondés cet hiver.
Le soleil qui a perdu de sa superbe, les
intérieurs qui se refroidissent, « la bohème » de Rimbaud expliqué à
Marie. Un autre de Raymond Queneau, puis deux exercices de math. Des cahiers à signer,
Lydia qui, dans des fait-tout, fait cuire des confitures de prunes et de mûres
puis les met en pots, alignés sur le buffet de la cuisine. Marie qui prépare
des brownies, Lisa qui quémande une tablette puis, le soir, nous laisse à la
maison pour aller au grand cirque de Genève avec Arthur, ses parents, sa petite
sœur.
Lydia qui offre un pot de confiture de mûres à
la mère d’Arthur, rentrée déposer Lisa vers minuit.
Le premier devoir maison en math.
La soirée du mardi passée chez le nouveau président
de l’association des parents d’élèves. Double nationalité, Belge et Suisse.
« Sirop », « ruisseau »,
« autant », « aussitôt », sortie », « beau »
et quelques autres : ce sont les mots du jour (pour Lisa). Dimanche soir,
elle recopie le poème qu’elle doit apprendre par cœur. Elle commence un dessin,
ne le termine pas. Le termine le dimanche suivant. Apprend le poème, le récité
à Lydia (dans sa chambre) puis à moi (dans le salon).
Mercredi, première leçon de tennis. Lisa qui
n’est pas sur la liste des inscrits, qui y est rajoutée par un homme chauve (pas
celui du club de gym) qui coordonne les quatre moniteurs. Son moniteur qui
s’appelle Paolo et leur apprend à jouer avec de grosses balles en mousse. Il
fait chaud à grosses gouttes. L’été s’en va, s’en vient, l’automne
pareillement. Le mercredi suivant, il pleut. Le mercredi d’après, il faut déjà
froid. Lydia est venue. Jour de congé pour cause d’Eid.
Des feuilles qui sont tombées, en Suisse comme
en France, de chaque côté de la frontière, comme par inadvertance. Bientôt, tout
cela sera prémédité. Et les gardiens de pelouse viendront avec leurs
râteaux gratter la terre et l’herbe par dessus pour faire des tas et
brûler les feuilles et répandre dans l’air la brûlure de l’automne, saison des
fins dernières.
G. qui a passé la nuit chez nous. Elles ont
regardé des films sur l’écran d’un ordinateur. Lisa s’est incrustée dans la
chambre de Marie. Des paquets de chips au vinaigre et des nachos sur un pouf en osier. Le lendemain, dimanche, Marie a voulu
accompagner son amie à l’église, pensions-nous, avant de comprendre qu’il
s’agissait plutôt d’assister à une séance de groupe pour jeunes ados organisée
par un groupe évangélique de la mouvance protestante. La mère de G. nous l’a
expliquée dans le vestibule. Marie est revenue avec un exemplaire illustré du
Nouveau Testament, heureusement pas trop impressionnée.
Je lui reproche assez de ne pas lire, elle ne va
tout de même pas commencer par la Bible.
Un rouge-gorge sur le muret, une apparition.







