30 juin 2008

Labyrinthes

J’ai attrapé une labyrintite. Une labyrintite est une inflammation de l’oreille interne qui occasionne des vertiges. Ces vertiges peuvent être violents au point de ne plus pouvoir se déplacer et s’alimenter. C’est donc cloué dans le canapé que j’ai assisté aux premiers pas de Lisa.

A l’oreille, Marie me chuchote: ne dis pas à maman que…que…le chat a fait une grosse bêtise. Le chat est dans le panier. C’est sa maison. Comme les escargots, il la transporte de pièce en pièce.

Le jeu des sept familles. Je demande la famille minet. C’est une histoire que je lui raconte chaque soir, avant de s’endormir. Elle sait faire semblant de ne pas se reconnaître dans les intrigues que je développe. C'est elle et ce n’est pas elle. Toujours ce même double mouvement d’approche et d’éloignement.

Olga est repartie pour Paris avant de rejoindre Tachkent demain. Halina est revenue hier. Sa fille a accouché il y a deux semaine d’un petit garcon prénommé Marc.

Dans l’oreille, j’entends des voix. Marie me dit qu’elle a rêvé que nous étions tous sur la plage en Grèce. Lisa était trop petite l'année derniere Une voix ajoute que tout n’est pas perdu.

Lisa entre dans le labyrinthe, deux pas en avant, arrêt, deux autres pas, arrêt de nouveau, retombée sur les fesses. Pleurer ou pas pleurer, on ne sait pas encore.

A Paris, désormais, de Maison Alfort à la Gare d’Austerlitz, on peut prendre par la Seine, un vaporetto égaré en île-de-France. Sur notre île en Pologne, les bateaux flottent dans le ciel, je m'y cramponne pour ne pas tomber. Pour ne pas tomber plus bas.

Natalya et Fabio se marient en août. Nous sommes invités. Ce sera en Sardaigne.

Le ciel se couvre et se découvre, c’est selon. Aux pires moments de ma labythintite, je m’allongeais au milieu du jardin, les yeux rivés au ciel et cela seul me soulageait. J’observais les nuages qui formaient des continents disloqués puis, s’assombrissant, tombaient en gouttes de pluie.

Une tortue sert de bac à sable. Chaque soir, il faut songer à remettre la carapace en place. Au cas où il pleuvrait pendant la nuit.

L’Espagne a remporté la coupe d'Europe des Nations. Marie veut une glace au café. Lisa piètine ses dessins. Elle pleurniche. Lisa la regarde pleurer, perplexe. Elle tend un bras puis l'autre comme pour toucher des doigts ces larmes empruntées. Marie s’empare de ses feutres et s’en va dessiner plus loin où Lisa la rejoint aussitôt. Ainsi de suite: rires, larmes et jeux de mains.

Marie me glisse à l’oreille un secret de plus. J’ai la tête qui tourne. Il faut que je m’allonge à nouveau. A nouveau, les nuages, deux pas, arrêt, deux pas encore, nouvel arrêt, état d'appesanteur. Lisa me dépasse, je m’allonge, la tête dans les nuages: ils forment des golfes, des péninsules, des presqu’îles, des îles, des pointillés, des postiches puis ils se serrent les uns contre les autres, se gonflent comme des cornemuses, débordent et dévalent enfin le ciel en trombes d’eaux. La tortue a revêtu sa carapace. Dans un coin, Marie dessine des nuages et toute une famille de chats suspendus aux gouttières. Des fleurs et des sirènes, des soleils aux fils d’araignée, des rivières en lacets et en bandeaux. Un secret me tombe à nouveau dans le creux de l’oreille: Marie veut maintenant une glace à la fraise et maman ne doit pas le savoir.

Comme au bureau, j’ai d’elle une photo, elle m’en demande une qu’elle aurait de moi à l’école, dans son casier. Puis elle oublie et l’ecole est finie. Une dernière danse sur une estrade, sous une nuée de paparazzis, dans une robe blanche avec des roses pas plus grandes que des têtes d’épingle, cousues dans les plis. Une dernière calvacade dans la cour de récréation en compagnie de Marisha, de Laura et d’Elsa et puis c’en est fini, les grandes vacances ont commencé.

Il faudrait chaque jour penser quelque chose auquel on n'aurait jamais pensé jusque là, quelque chose qui nous surprendrait nous-même, qui nous prendrait en défaut comme par surprise. Parce que sinon, on a l’impression de ne faire qu’un avec soi-même ce qui est tout de même usant à la longue, meme si cela ne dure pas toujours. Le pire est quand on atteint le stade où l’on ne pense plus ce que l’on s’interdisait de penser. Cela s’appelle aussi l’expérience. Dans le cadre professionnel, l'expérience rend des services embarrassants à la longue. On se coule dans des états de service, des évaluations de performance. C’est assez spectaculaire mais le mal est plus profond et il ne suffit pas de rentrer chez soi pour s’en défaire. Oui, il faudrait une pensée neuve par jour. Alors, quand on me demande comment je fais pour vivre ainsi, sans avoir aucune minute à moi, la seule réponse devrait être celle-ci: ce sont les enfants qui me rendent à moi-même, mais un moi débarbouillé de ces parodies d'antichambre d'une illusoire et inaccessible cour des grands. Ils ont la grâce et nous la font partager, hors de toute enveloppe matérielle, dans un corps de nuage et de sable.

Il n’en sera pas toujours ainsi. L’ennui se rapproche dangereusement. L’âme de Marie s’en ressent par moments. Elle prononce déjà ce mot. Il est là, il rôde, il tombe du ciel, il efface tous les labyrinthes et les remplace par de mornes plaines où les uns et les autres se regardent en chiens de faience. Les enfants ne devraient jamais être en vacances. C”est une punition qu’on leur inflige. Heureusement qu’il y aura bientôt la mer. L'ennui fond dans la mer.

Sur cette pensée saugrenue, Olga nous fait asseoir les uns contre les autres et prend une photo.

07 juin 2008