28 décembre 2011

Brouillards

Décidément, la religion envahit tout et il faut s'en expliquer avec les enfants qui posent des questions, qui demandent des réponses. Nous passons devant une église, il fait presque nuit mais Marie remarque une statue. C'est qui ? demande-t-elle. La mère de Jésus Christ. Elle proteste. S'il est le fils de dieu, comment peut-il avoir une mère ? Il est le fils de dieu et il est aussi le fils de l'homme et de la femme: trop subtil, je capitule. Autant que possible, j'essaie d'éviter les manoeuvres dilatoires ("tu comprendras plus tard") mais ce n'est pas toujours possible. Et puis il se pourrait bien que plus tard, on ne comprendra toujours pas. Je sais que je ne sais pas tandis que l'enfant ne sait même pas ce qu'il y a à savoir. A quoi Ménon rétorque: mais comment trouver ce que je ne sais pas devoir chercher ? Quelqu'un de ma connaissance qui me soutenait avoir trouvé dieu me disait l'avoir trouvé précisément parce qu'il ne l'avait jamais cherché. Socrate, lui, soutient que toute connaissance est réminiscence et de ce fait, remémoration. Sur ce, Marie finit par me concéder qu'elle ne croit pas en dieu et pas davantage en son fils. Ou du moins, elle ne s'en souvient pas. Elle croit plutôt au père Noël que du reste ces derniers jours, on trouvait à tous les coins de rue alors même qu'on ne l'a pas cherché.

Du balcon d'où nous surplombions le jardin, nous l'avons vu en personne, sa hotte pleine de jouets, se faufiler dans l'obscurité jusqu'à la porte d'entrée. Il a salué les enfants de sa bonne grosse voix enrouée, il a eu le temps de déposer tous les cadeaux avant que Mélina, Lisa et Marie n'aient dévalé les escaliers. Il n'était déjà plus là quand elles ont atteint le sapin de Noël. Il y avait tant de cadeaux que les filles demeurèrent un instant pétrifiées. Mais cela ne dura pas. Elles se resaisirent et se ruèrent sur les cadeaux. Heureusement que le père Noël avait pris la peine de noter leurs prénoms sur le papier cadeau. Comme ça tout le monde pouvait s'y retrouver. Sur le balcon, Marie avait glissé à l'oreille de Mamie: est-ce que c'est encore Christophe le père Noël cette année comme l'année dernière ?

Elle croit au père Noël mais le vrai, elle le sait, ne se montre jamais. Personne ne l'a jamais vu. Toutes les mises en scène qu'elle voit autour d'elle ne l'impressionnent pas. Le père Noël par-ci, le père Noël par-là, c'est bon pour les tout petits, pour Lisa et Mélina. A ce compte-là, comme il serait facile de lui faire croire en dieu. Comme en tout autre chose. Dieu, le père Noël, Bouddha, Sérapis ou Zeus. Je lui ai simplement dit que moi, je ne croyais pas que dieu existât. Mais Jésus Christ, lui, a bien existé. Ce qu'il a dit, ce qu'il a fait, qui il était, on n'en sait pas grand chose. Il était sans doute exceptionnel. Ca veut dire quoi "exceptionnel" ? Ca veut dire qu'il était probablement...un sage. Elle se souvient avoir discuté de cela avec moi, alors elle bondit: sage comme les grands, pas sage comme les enfants, c'est ça ? Oui, c'est ça.

Nous sommes rentrés de Grèce hier après-midi. Le Nouvel An, nous le passerons ici avec des amis. Il a fait beau toute la semaine, me dit le chauffeur de taxi, mais aujourd'hui, le brouillard est tombé. J'explique à Lisa qui vient de se lever et qui regarde par la fenêtre, les yeux aussi vagues que le paysage devant elle, je lui explique que c'est un nuage qui nous est tombé dessus. Elle ne bronche pas mais en fin d'après-midi, après les courses, comme le brouillard ne s'est toujours pas levé, elle s'écrie: pars, nuage ! On veut voir le soleil nous ! La nuit est déjà tombée et le brouillard est maintenant dans le noir, ce n'est plus le voile gris d'une journée lugubre mais le voile noir d'une nuit d'hiver.

Il y a tant de choses que les enfants font et disent dans une seule journée qu'il faudrait une journée de plus par journée vécue pour tout noter. A quoi bon, ceci dit ? Les théologiens d'autrefois invitaient à l'examen de conscience. C'était une belle formule qui, au-delà de l'aspect moral (faire le bilan de ses fautes), renvoyait à l'entretien de notre faculté d'étonnement devant le monde. Pas besoin de dieu pour prier, disait je ne sais plus qui. C'est peut-être vrai. Juste une pensée bien pesée, soupesée, repesée, déposée. La pesée d'une âme en somme. Et si nous sommes bien sages, les enfants se souviendront. Dans la balance, ils placeront leurs souvenirs et les nôtres, le passé et l'avenir, le soleil et la lune, un nuage d'un côté, un nuage de l'autre. Le seul miracle étant de vivre. Dans le brouillard.

Pourquoi tu dis toujours "bon dieu !" quand tu t'énerves, me demande Marie ? Elle se cramponne à son jeu vidéo tandis que Lisa a déjà commencé à dresser la liste des jouets pour l'année prochaine. 

13 décembre 2011

Le père Noël est un dieu


Rien de moins surprenant que d'être constamment surpris, c'était la devise, ai-je lu hier, de Paulhan. Et pourtant, l'étonnement ne peut être prévisible, pire encore, prévu. Le second dégré donne à l'étonnement un air de déjà-vu. Pour être tout à fait candide comme l'est un enfant, il faudrait ne pas être étonné d'être surpris. Un adulte s'indigne mais ne s'étonne pas, se révolte mais ne s'étonne pas, s'étonne mais ne s'étonne pas vraiment. L'enfant, lui, s'étonne sans arrêt: il ne se donne pas le temps de l'habitude, du déjà-vu, fait, dit. Il ne laisse entre lui et le monde aucune pensée, pas même l'épaisseur d'une arrière-pensée. Quand il s'étonne, c'est pour de bon, pour de vrai, comme dirait Lisa. Il s'étonne mais il s'attend à tout. Qu'un monstre vu dans ses dessins ou sur un écran vienne à paraître devant lui, pour de vrai, il l'accueillerait sans sourciller. Non, l'enfant ne s'étonne pas, il s'émerveille.


Dernière leçon d'équitation de l'année. La reprise est fixée au premier mercredi de la rentrée. Il pleut, j'ai du travail, les fêtes approchent, il faut penser aux cadeaux. Et puis voilà qu'il neige. J'en ai terminé avec mon rapport. Enfin, presque. Je l'imprime. Recto pour mon texte, verso pour les dessins des enfants. Au spectacle de Noël donné ce jeudi par l'école, l'écologie était à l'honneur. Lisa avait appris par coeur une chanson où il n'était question que de poubelles multicolores, bleu pour le plastique, vert pour le verre, jaune pour le papier. Dans un coin du salon a poussé un sapin. Dans les supermarchés, on vend des sacs à sapin. Les Nordmann, dit-on, ne perdent pas leurs épines. Pour les épicéas, on vent séparément des sacs à épines. 


Marie a eu vingt en vocabulaire. Cela fait deux vingt en une semaine. Elle termine le trimestre, exténuée. Dans la nuit du jeudi au vendredi, elle a eu de la fièvre et encore ce week-end. Elle n'a pas faim, elle se tasse dans le canapé, sous une couverture, ravie tout de même d'être dorlotée par sa mère, mais aboyant au passage de sa soeur qui, elle, se porte comme un charme et le fait savoir. Sauf qu'elle tousse. Toutes les deux toussent. Mercredi, nous prenons l'avion pour la Grèce.


Elles se sont réveillées samedi matin, toute excitées à la vue de la neige qui tombait mais n'avait encore rien recouvert, trop fondante encore pour se coucher. Dimanche, elle s'est épaissie, le ciel s'est comme avachie, il y avait assez de neige pour un premier bonhomme de neige dans le jardin. A condition de rouler patiemment une boule de neige de la taille d'un poing jusqu'à ce qu'elle atteigne la taille d'un boulet de canon. Une carotte, un bonnet, un foulard, mais à peine ainsi accoutré, le voilà qui s'effondre. C'est Lisa, s'égosille Marie, qui l'a enlacé et ce faisant, l'a fait tomber. Il reste un tas, des éclats de neige, comme s'il s'était fait écraser.


Lisa demande: quand est-ce qu'il va revenir Filou ? Cela fait quatre mois qu'il a disparu. Il ne reviendra jamais. Marie est catégorique. Lisa refuse qu'il en soit ainsi. Elle épluche un artichaud, elle adore les artichauds. Avec un artichaud, on peut jouer en mangeant, on peut manger en jouant. Et l'assiette est plus pleine à la fin qu'au début. On aurait pu mettre un artichaud sur la tête du père Noël, dit-elle en riant.


Le père Noël est un dieu. La preuve, c'est qu'il n'existe pas. Les enfants n'ont pas besoin que les choses et les dieux existent. Ils s'étonnent de rien, d'un rien pourvu que ce rien soit sorti tout droit de leur imagination. Leur imagination pourvoie au monde. Ils n'ont aucune espèce de jugement. Ils s'étonnent seulement de notre gravité, de notre sérieux.


Lisa, le père Noël, quand elle le voit, un peu partout, et toujours le seul, le vrai, elle l'appelle, elle l'interpelle, elle le houspille. Une fausse barbe, une perruque, un accoutrement et le tour est joué: nous sommes tous le père Noël d'un enfant.


Marie est de méchante humeur, le nez dans ses dessins, boudeuse, mal dans sa peau. Je la surprends de temps à autre, l'index lissant un sourcil à peine renaissant. J'ai fait les magasins de jouets, suis revenu chargé de paquets. Je les ai cachés dans un placard. Le rapport sur la Tunisie est bouclé, envoyé. J'ai échangé les pneus d'été contre des pneus d'hiver. La neige a redoublé, il fait nuit et dans tout ce noir, le blanc s'écoule. Il règne un silence de cathédrale même sous des plafonds bas. 


Lisa veut que je la chatouille avant de dormir. Marie ne veut pas de couverture. Ce soir, il faut chercher de l'émerveillement sous l'oreiller, dans un rêve. Comme chaque soir, elle me souhaite de ne pas faire de cauchemar. Mais l'école est finie. Encore quelques chansons, chorale un peu bâclée, du vin chaud servi à la louche, un père Noël gonflable ici, un autre là qu'on a pendu à la corniche. Et puis, les maîtres lâchent les enfants qui viennent aux parents comme des papillons de nuit.


  

12 décembre 2011

Fermez Voltaire !


Sultan est l’homme le plus grand du monde. Il est Turc, chausse du cinquante six (il ne possède que deux paires de chaussures, ne pouvant évidemment en trouver à sa taille dans les magasins), mesure plus de deux mètres quarante. Être aussi grand, c’est une maladie. On appelle ça le gigantisme. On peut en mourir. Il marche avec des béquilles. Il a une tumeur à l’hypophyse dont aucun traitement n’est venu à bout jusqu’à présent. A cause de cela, à vingt-sept ans, il continue de grandir. Pourquoi je parle de ça ? Parce que Marie et moi avons regardé ensemble ce reportage. Le pauvre ! s’exclamait-elle. Elle n’était plus sûre de vouloir grandir. L’a-t-elle jamais été ? A son âge, on ne sait pas ce que c’est que d’être de son âge. Les parents vous tarabustent : ce n’est plus de ton âge ! assènent-ils, sûrs de leur fait : à chaque âge, sa conduite, sa tenue, son langage. Comme s’il savaient, eux. Comme s’ils savaient ce que c’est que d’être de leur âge à eux. On n’est jamais de son âge, il n’y pas d’âge pour être de son âge. On peut être jeune vieux et vieux jeune. Picasso aurait dit qu’il avait mis longtemps avant de devenir jeune. Et Goethe qu’il lui avait fallu quatre-vingt ans pour apprendre à lire. A partir de quel âge, est-on exempt de tout apprentissage ? A partir de quel âge, est-on achevé, accompli ?

Un enfant dit « quand je serai grand » et il s’imagine presque que c’est une affaire de géants. Ce n’est pas tant les évidences contre lesquelles se rebiffent Marie mais le ton d’évidence avec lequel elles lui sont assénées : « mais enfin, Marie, c’est comme ça et puis c’est tout. » Je me rends compte que c’est moi qui dois comprendre, pas toujours elle. Et pourtant, l’arrogance implicite de tout adulte fait qu’il attend toujours que ce soit l’enfant qui vienne à lui, qui fasse l’effort de comprendre. Il croit qu’il suffit de les aimer et de leur faire comprendre. Marie me soutenait que ce n’était pas vrai, qu’à plus de 2000 habitants, un village reste un village (sa leçon de géographie), qu’il n’y a pas de ville. Elle ne me dit pas que cela est vrai, elle me dit qu’elle n’est pas d’accord avec moi pour une toute autre raison qu’elle ne peut, qu’elle ne sait pas dire. Je dois la chercher: c’est à moi de comprendre.

A sa façon, celle de son âge, elle voit l’enfance comme une injustice. Mais là, sur l’écran, il y a ce grand enfant de deux mètres quarante, Sultan, qui surplombe l’humanité. Elle le voit comme un grand mais confusément à la mine ébaudie qu’il a quand il se penche sur le micro, à ses gestes d’albatros, encombré qu’il est de ses ailes proéminentes, elle conçoit un instant qu’il ne puisse être qu’un enfant comme elle. Un grand enfant malade. Sur la feuille de papier devant elle, un monstre grandit. Pourquoi les enfants aiment-ils tant les monstres ? Parce que les formes ne sont pas encore formées. Leurs moules, leurs crayons les accueillent toutes.

Vendredi après-midi, Lydia ne s’attendait pas à nous voir à l’aéroport.  Marie brandissait un dessin de Lisa - que j’avais trouvé dans la poche de mon anorak - comme d’autres, derrière nous, affichaient les noms des personnes qu’ils étaient venus réceptionner. De l’aéroport, nous sommes allés directement au magasin des sapins de Noël. Nous en avons choisi un que nous n’avons libéré que le lendemain des mailles du filin qui l’emmaillotait. Une bûche en guise de sabot pour le faire tenir debout, pas tout à fait droit ceci dit. Et les enfants l’ont barbouillé de guirlandes de pluie argentée, rouge, jaune et bleue. Façon Russe, c’est-à-dire guirlandes à la verticale, en pluie scintillante. Auxquelles se sont ajoutées des boules conservées comme des bijoux de famille dans des écrins de carton. Elles étaient avec le reste, toutes ces choses qu’on n’a pas pu faire entrer dans la maison, dans le fourre-tout du garage. Pour sceller le tout, on a enroulé en spirale autour des branches une guirlande électrique dont les ampoules vertes s’allument mais ne clignotent pas.

A Vilnius, il y avait de la neige. Ici, elle se laisse désirer. Hier, la température a grimpé bien au-dessus des dix degrés.

« Même pas peur ! », s’exclame Lisa à tout venant. « Même pas vrai ! ». Elle m’attend dans l’enclos du bateau à bandes bleues et jaunes du jardin d’enfants.  « Papa, mets-toi ici ! Attention, derrière toi, un crocodile ! ». En effet, un crocodile nonchalamment passe son chemin. Je m’écarte, évite de justesse son coup de dents. On attend le claquement des mâchoires. Lisa est déjà plus loin. Non, ce ne sont pas des requins que l’on voit là, de la proue, mais des dauphins. Les dauphins sont gentils.

« Fermez Voltaire » !  s’écrie-t-elle tout à coup. Je sursaute. Elle répète les mêmes mots, insiste, goguenarde, sur le « fermez ». A-t-elle conscience d’avoir fait un jeu de mots ? Fine mouche, elle éclate de rire et s’élance aussitôt vers d’autres horizons. Semelles de vent, rires en morceaux, le temps dans ses mains ne passe pas, il file droit, il ne fait pas le malin. Pas d’horloge et de montre, pas de temps perdu, de temps à tuer. C’est un petit animal qui frétille, une peluche qu’on berce un moment, qu’on démembre l’instant d’après.

Les volets claquent ce matin. Du vent, de la pluie, une envie de se calfeutrer, d’hiberner, de boire du thé. J’ai du travail. Après la Tunisie, la liberté de religion. Un long texte à disséquer. Dernière semaine avant les vacances. Marie m’a récité hier soir « le corbeau et le renard ». Elle a fini par admettre que Ferney-Voltaire est une ville, une petite ville certes mais pas un village. Fermez donc Voltaire, que sa statue fonde sous les premiers flocons de neige, qu'il reste un village et que l’on cesse surtout de construire à tout va lotissements de pacotille et maisons de sucre. Il y a des pancartes au beau milieu des champs qui annoncent pour bientôt de nouvelles constructions ; il y a ce qu’on appelle des « espaces de vente » où l’on peut déjà acheter des appartements dans des lotissements à venir. Alors les prix grimpent, approchent ceux de Genève. Les jeunes instituteurs, institutrices des écoles maternelle et primaire n’ont pas les moyens d’une location, nous disait l’autre soir, au conseil des écoles, la directrice de l’école maternelle, il leur faut recourir à la colocation, partager un studio entre collègues.


09 décembre 2011

Combien de temps avant Noël ?


Douze, murmure-t-elle craintivement. Tu vas me gronder ? Mais non, je ne vais pas te gronder. Mais non ! Il fait nuit, nous sortons de l’école, marchons vers la voiture. Il est cinq heures et demie : tous les mardis et jeudis, Marie a "soutien" qui la retient une heure de plus à l’école. Elle aime ces heures-là ; les enfants, pas plus de 7 ou 8, ont accès aux ordinateurs, le maître est relâché, on butine de petites choses, on révise mais dans la bonne humeur d’un petit groupe (ils sont 29 élèves dans la classe de Marie).
J’avais espéré mieux (les douze en mathématiques) ; au dernier contrôle, elle avait eu dix-huit et demi, elle en était tellement fière et puis alors que nous faisons les devoirs, un autre jour, elle s’effondre en larmes parce que, dit-elle, elle n’a jamais eu de vingt: pourquoi je n'ai jamais de vingt ?

Mais bon non, les mathématiques, ce n’est pas son truc. Personne dans la famille, dans les familles, n’a eu l’esprit à cela. On comptait sur les mains.  Comme des pieds.
Mais là, en CE2, les mathématiques sont sur le trône, dans toute leur majesté de matière principale qui irrigue toutes les autres, même l’histoire où il a fallu d’abord apprendre à compter le temps, à le mesurer. Cent ans pour un siècle, a-t-elle appris, mais quand on est en 1789, occupé à quelque révolution, on est au…18ème siècle, pas au 17ème (alors que les Italiens si: la preuve en est que le quattrocento, c’est bien entre 1400 et 1499). Et puis il y a Jésus-Christ qui fait qu’avant, il y a des moins : on compte à l’envers ; les Romains, les Grecs vivaient donc sur la tête, dans une recherche éperdue du temps perdu. Et puis il y a après, on est dans les « plus » et ça fait 2011 ans que c’est après, que c’est « plus » quelque chose. Pourquoi le même mot (« plus ») pour dire à la fois « plus rien » et « toujours davantage » selon que l’on prononce, entend le « s » à la fin ? Pourquoi aussi Jésus-Christ, toujours Jésus-Christ, s’indigne Marie que la religion indispose – provisoirement – plus que les mathématiques. Il faut apprendre aussi à écrire les siècles en chiffres romains pour savoir quel Roi vient avant, après quel Roi. Pourquoi il n’y a pas de Reines en France ? Parce que...Parce que…Je ne sais pas moi, c’est comme ça !

Lisa se lève de mauvaise grâce. Moi-même, le réveil m’a surpris au milieu d’un rêve et le rêve lui-même surpris au milieu de la nuit (à Varsovie, il faisait peut-être nuit à trois heures de l’après-midi mais le matin, dès sept heures, il faisait jour !). Lisa s’amuse à ne pas ouvrir les yeux pendant que je l’habille. Elle rêve toute habillée, elle fait semblant de marcher lentement car, dit-elle, sur la lune, c’est comme ça qu’on marche. Je lui ai fait écouter la chanson de Trenet sur les rendez-vous manqués de la lune avec le soleil. Elle la fredonne. A Marie, cela évoque une autre chanson. Car tant qu’on y est, il a fallu apprendre combien il y a avait de jours dans une année, combien de secondes dans une minute, combien de minutes dans une heure, combien d’heures dans un jour, combien de jours dans une semaine, combien de semaines dans un mois, combien de mois dans une année, combien d’années avant la prochaine année bissextile, combien de jours dans un mois, combien…combien…


Lydia rentre cette après-midi. Il fait toujours aussi mauvais. Pas vraiment froid. Marie compte les jours avant Noël et Lisa les chocolats. Autrefois, c’étaient des images pieuses qu’on épinglait aux calendriers de l’Avent. On s’imaginait que cela allait faire patienter les enfants. Un vœu pieux. Mais les chocolats non plus ne font pas patienter. A chaque jour la petite seconde d’éternité où le chocolat fond dans la bouche. Et s’il fallait compter, compter absolument, compter jours, heures, secondes, années, minutes (dans le désordre), s’il fallait faire de chaque jour un anniversaire, s’étonner que Jésus-Christ ait le sien le jour de Noël et que le père Noël soit son père adoptif, alors il faudrait plutôt dire que dans une seconde, il y a toute une vie mais une seconde qui dure un peu, qui patiente, le temps que le chocolat fonde dans les yeux.

08 décembre 2011

Attention chevaux et verglas

Hier, à la dite Belle-ferme, Idriss, le maître des chevaux qui apprend à Marie des rudiments d'équitation emmène enfants et poneys au près. On les voit sur la photo, longeant l'une des serres qui sert d'entrepôt pour l'avoine.


C'est une journée de pluie. Marie n'a pas sa capuche; Idriss, s'en apercevant, la refoule ainsi que toutes celles venues, comme elle, têtes nues sous la pluie battante.

Lisa s'est endormie dans la voiture. Quand elle se réveille sur le parking du Carrefour où je suis allé dégotter une ampoule de lampe halogène, elle demande un pain au chocolat. J'en ai justement pleins le coffre, des pains au chocolat. Sur la boîte en plastique, il est précisé que l'huile utilisée est une huile de tournesol.

Le poney shetland qu'a monté Marie s'appelle Kazimir. Il est bas sur pattes et les a si courtes que lorsqu'il va au trot, Marie est secouée comme un prunier (pourquoi "comme un prunier", demande-t-elle). La prochaine fois, dit-elle, je monterai Hercule. Tu peux choisir ? Lui demandé-je. Oui ! Répond-elle avec assurance. Alors va pour Hercule !

Je n'y connais rien aux chevaux. Jamais jusqu'à septembre, je n'avais mis les pieds dans une écurie. Ou je n'en ai pas le souvenir. Tous ces adorateurs du dieu Cheval me laissent perplexe. J'ai lu que Léonard de Vinci en faisait partie mais à l'époque, c'était commun, le cheval étant omniprésent dans la vie de tous les jours. A Milan, Léonard reçut du duc de Sforza la commande d'une statue équestre. Il en fit une maquette en argile dont les proportions surpassaient tout ce qui s'était fait jusqu'alors. Sans son piédestal, elle faisait sept mètres de haut et nécessitait plus de cent vingt tonnes de bronze à couler, prévoyait-il, en une seule fois ce qui ne s'était jamais fait auparavant. Il n'en vînt jamais à bout; la guerre détourna son commanditaire de ce projet; le bronze servit à faire des canons et une maquette de plâtre de le statue servit de cible d'entraînement à la soldatesque Française qui occupait la ville. Il reste aujourd'hui deux copies grandeur nature de la maquette: une aux Etats-Unis, l'autre devant l'hippodrome de Milan.

J'ai dans un bocal des cornichons de Pologne. Lisa ne se souvient déjà plus de la Pologne, Marie oui. Lydia rapportera de Lithuanie du caviar rouge et Marie qui en raffole, s'en lèche déjà les babines. Nous sommes des snobs certes mais en Russie, le caviar est un luxe ordinaire. Lydia et Marie en tartinent du pain, scrupuleusement, sur une couche de beurre qui épouse tout aussi scrupuleusement toute l'étendue de la tartine jusqu'à ses bords les plus extrèmes et lui font une semelle de beurre (mais à l'envers, précise Marie).

Aujourd'hui, changement radical: ciel bleu, dégagé et l'on peut voir d'un côté la ligne des cimes alpines d'un blanc qui tire sur le mauve, soleil du matin oblige, et de l'autre, plus proche de nous, le Jura lui aussi blanchi, avec son armée de conifères avalanchies. On respire l'air de décembre, la neige est là, dans l'air, invisible encore, et je n'ai pas encore changé de pneus de neige à ma picasso dont le tableau de bord hoquète un avertissement de saison qu'on avait pas vu depuis bien longtemps: "attention risque de verglas !".

Les petites sont à l'école. Lisa y est à son aise. Quand je viens la chercher, vers quatre heures vingt, la salle de classe est depuis quelques jours plongée dans la pénombre, seulement illuminée par des guirlandes d'ampoules multicolores. A peine s'est-elle approchée de moi, après m'avoir tendu ses dessins, Lisa réclame sa pomme. C'est un rituel. J'en ai toujours une dans la poche de mon anorak. Marie, l'assistante, s'en amuse et Lisa qui l'a bien vu, s'arrange toujours pour passer tout près d'elle, croquant ostensiblement sa pomme.

Nous roulons sur le route blanche, c'est son nom, laissant Gex derrière nous, traversant Ornex. J'avais pensé acheter aujourd'hui le sapin de Noël mais je vais plutôt attendre le retour de Lydia vendredi. Marie a ses bottes toutes crottées, Lisa aurait bien aimé avoir les mêmes, je l'ai stoppée net quand elle s'apprêtait à courir deriière Marie sur le chemin des près. Elle en est encore dépitée. A peine rentrée, je leur prépare un bain qu'elles savourent, de la baignoire au plafond, puis elles enfilent leurs pyjamas et terminent leur mercredi par une séance télé tandis que je m'escrime à mettre un point final à mon rapport sur la Tunisie.






07 décembre 2011

Ils ont de la chance les monstres

Marie, tu m'aimais quand j'étais petite ? J'étais mignon quand j'étais petite mais maintenant je suis grande et tu ne m'aimes plus, hein Marie ? Marie ne répond pas, occupée à son dessin. Marie ! s'écrie Lisa. Oui ! repond Marie. Tu écoutes ce que je te dis. Quand j'étais petite, tu m'aimais et maintenant je suis grande, tu ne m'aimes plus, tu sais ça, hein Marie ? Marie qui décidément ne veut pas écouter répond évasivement: oui, je sais ! Et Lisa de se pencher à nouveau sur son dessin puis d'éternuer dessus et Marie de rire et elle de faire: "héééééééééééé !". Parce que à tout ce qui arrive, Marie prend nécessairement sa part. Même si elle n'y est pour rien. Quand Lydia ou moi découvrons, horrifiés, que par exemple, une boîte de bonbons a été chipée et dissimulée sous le lit de Lisa, Lisa aussitôt fait les yeux ronds et assène le plus tranquillement du monde cette vérité hélas irréfutable: "c'est Marie qui a fait ça !". Et Marie, si elle est présente - car cela n'y change rien: qu'elle soit là ou pas là, c'est toujours elle et c'est toujours bon à dire -, de faire: "héééééééééééééééééé !. Marie n'y voit aucun humour, Lisa non plus. Mais si je ris, si Lydia rit, elle rit aussi. Pas Marie qui a pourtant un bout de rire dans son prénom (on lui a dit).


Et puis si jamais Marie n'avait pas encore fait ses devoirs, elle ne manquerait pas de le lui rappeler mais, plus grave, de me le rappeler. Lisa est méchante ! décréte Marie illico. Elle ne m'aime pas !


Mais qui est aime qui à la fin ?


Il y a les oiseaux qui chipent des miettes de croissant derrière la porte-fenêtre de la cuisine.


Il y a la mouche dans la chambre de Lisa qui donne à celle-ci un bon prétexte pour me rejoindre tôt ce matin dans le lit conjugal (que Lydia a déserté, envoyée par son employeur pour quelques jours à Vilnius).
Je ne suis plus ta copine, insiste Marie. Et Lisa se penche sur son dessin, pas le sien, celui de Marie, et s'exclame aussitôt: c'est joli: comment tu as fait ça ?. Marie ne dit rien. Elle est ravie.


Il y a dans sa classe un certain Noé, assis juste derrière elle, qui n'aime rien tant que les dessins de créatures et de monstres sanguinolents. Ce matin, Marie a dessiné pour lui des créatures et des monstres sanguinolents avec des bulles comme dans les bandes dessinées. Elle sait comment s'écrit "sang", avec un "g" à la fin. Parce que je lui dis que ce dessin est effrayant, beau mais effrayant, qu'il fera peur à Lisa mais aussi à maman, elle accompagne Lisa jusqu'au canapé et le lui montrant, lui explique: tu vois ça ici, c'est du jus de fraise ! Lisa: moi, j'aime le jus de fraise ! Ils ont de la chance les monstres d'avoir du jus de fraise. Et là, c'est quoi ? Une tête coupée...mais il peut l'enlever, la remettre, ça lui fait pas mal...Ah, dit simplement Lisa. Ils ont de la chance les monstres. 


Regarde ! Regarde ! Là, sur le tronc de l'arbre, c'est la main d'un monstre. Non, dit Lisa, c'est le Père-Noël ! (photos prises la semaine dernière au lac des Dronières, près de Cruseilles, en Haute-Savoie).



   

04 décembre 2011

Le secret des tartines


Ce n’était qu’une pelade. Rien de grave mais il faudra bien six mois avant que les cils et sourcils aient retrouvé leur taille normale.
Il a fallu faire une prise de sang. L’infirmière essayait de détendre Marie qui ne disait rien, qui serrait les dents, qui serrait les veines. Un garrot, un pansement qu’elle a montré à Lisa, aussitôt rentrée, titre de gloire à rendre malade de jalousie la cadette à laquelle les visites chez le docteur ne déplaisent pas, loin s’en faut : le lit sans drap, sans couverture, qu’on peut faire monter et descendre, plier et déplier, auquel on accède par un tabouret et puis le stéthoscope comme une boucle de cerises plates, écrasées, en métal froid que l’on ballade à même la peau nue – ça chatouille… - en écoutant religieusement le bruit que font les cerises quand on les applique contre l’oreille ; la doctoresse qui lui demande de faire « ha » ; la doctoresse qui lui demande de tousser, de respirer – « c’est quoi respirer, papa ? » - et puis la balance et puis la règle contre le mur pour mesurer les enfants, et puis se déshabiller, se rhabiller, feuilleter les bandes dessinées qui traînent dans un coin de la pièce.

Marie, elle, n’aime pas les docteurs. Elle n’aime pas qu’on la touche, qu’on l’ausculte, qu’on la palpe, qu’on lui demande de s’approcher pour nous montrer ses yeux, ses paupières. Elle ne fait pas « ha », elle fait « ah ».  Elle tousse de mauvaise grâce, elle ne dit pas son prénom quand on le lui demande. Mais tout de même, elle montre à sa sœur comment elle a été courageuse. Et sa sœur, pas rancunière pour un sou,  de s’émerveiller, de l’envier.
La doctoresse avait prescrit une prise de sang et comme on ne sait jamais ce qui rôde dans nos veines, on était inquiet. N’a-t-elle d’ailleurs pas dit, à la seconde visite, avoir craint une « maladie évolutive » ? Oh, elle l’a dit très vite, en passant, sans faire attention mais je l’ai noté, ce bout de phrase. C’est quoi une maladie évolutive ? Mais non, il n’y avait rien d’anormal dans le sang de Marie. En sortant du laboratoire, Marie demandait comment ça se fait que son sang était si sombre, on dirait du vin, disait-elle. C’est normal que ça ressemble à du vin.

Aucune carence, a dit la doctoresse, même pas en fer.
Au petit déjeuner, du Nutella. Il y a du fer dans le Nutella. Une tartine qu’on passe au grille-pain puis qu’on tartine de Nutella, qu’on nutellise. Lisa, voyant cela, en demande elle aussi. Une tartine qu’elle ira elle-même sortir du grille-pain et qu’elle tartinera elle-même de Nutella, le plaisir étant dans la cuiller qui ne désemplit pas, qu’il faut lécher consciencieusement pour la rendre comme on la trouvait, l’œil pétillant. Marie râle : « elle n’arrête pas de m’imiter ! ». Si là, au lieu d’une sœur, lui dis-je, tu en avais deux, trois ou quatre et puis aussi des petits frères, hé bien, tous, tous sans exception, n’auraient qu’une idée en tête : t’imiter, faire comme toi, faire comme la grande sœur. Tu veux une tartine de Nutella ? Eux aussi en veulent une. Tu veux dessiner ? Eux aussi veulent dessiner ; ils prendront place autour de la table basse, ils se serreront contre toi pour voir ce que tu dessines et ils essaieront de dessiner comme toi : si tu dessines un éléphant, ils dessineront un éléphant. Et puis, ils te piqueront tes feutres, ils s’arracheront tes feuilles de papier, ils viendront le matin sauter dans ton lit, ils te réveilleront si eux sont réveillés, ils voudront les mêmes histoires que toi, regarder les mêmes dessins animés. Dans la rue, ils courront si tu cours ; ils feront les funambules sur un muret si tu fais la funambule sur un muret, ils jetteront du pain aux canards si tu jettes du pain aux canards ; ils lécheront leurs cuillers si tu lèches la tienne.

Marie rit. Elle a maintenant devant ses yeux qui brillent cette ribambelle de rivaux, cette joyeuse bande de lutins, elle peut les voir qui lui chipent toutes ses affaires et du coup, parce qu’ils sont si nombreux, ça n’est plus aussi exaspérant que lorsque c’est Lisa qui se présente toute seule devant le miroir. C’est même drôle, c’est même attendrissant. Cette meute de garnements piailleurs, ça lui fait du bien. Elle se verrait bien en blanche-neige sermonnant gentiment une bande de nains accrochés à ses basques. Pour sûr, elle les enverrait dans la mine décrocher des morceaux de lune qu’elle ferait ensuite miroiter en étoiles, en guirlandes au-dessus de la baignoire où tous ensemble ils prendraient un bain de fous rires. Elle serait leur grande sœur mais aussi leur maîtresse, leur chef de bande et d’orchestre, leur petite mère.
Humour juif : « comment se fait-il, demande-t-il au rabbin, que ma tartine, quand elle tombe par terre, tombe toujours du mauvais côté, du côté beurré ? » Le rabbin, perplexe, réfléchit longuement puis finit par lui répondre : « es-tu sûr que tu l’avais tartinée du bon côté ? ».

Lisa, elle, pour être sûre, l’aurait bien tartinée des deux côtés…
Mais ce jour-là était jour de vaccins. Cette fois, elle n’a pas aimé. La doctoresse lui a planté une épine sous l’épaule et ça l’a fait sursauter de douleur. Elle a pleuré d’un coup, très fort, elle est demeurée inconsolable, elle ne pleurait plus quand on est arrivé devant le magasin de jouets mais elle avait encore des larmes dans les yeux, des larmes ravalées, régurgitées. Elle me regardait comme si c’était moi qui l’avait piqué mais dans le magasin, elle a tout oublié, elle est passée à autre chose. La prochaine fois, je suis sûr qu’elle se méfiera. La doctoresse est tombée de son piédestal, c’est désormais une sorcière au sourire faux qui tend des pommes appétissantes dans lesquelles il faut bien se garder de mordre.

La tartine est tombée. Non, c’était juste pour trouver une chute à cette histoire. Peut-être elle aussi est tombée du mauvais côté. On reconnait le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va, disait Prévert. La tartine, si elle était tombée, d’un côté comme de l’autre, elle n’aurait pas fait de bruit. Une écorce d’orange sur un tapis. C’est cela le secret des tartines. Et des histoires de tartines.

27 novembre 2011

Expert international en Tunisie


Quand on débarque dans un pays où on n'a jamais mis les pieds et que son rôle est de porter un jugement sur ce qui s'y est passé pendant qu'on n'y était pas, on se sent tout de même un peu mal à l'aise. On sait bien sûr qu'on dispose d'outils et de tout un bagage technique qui nous permet d'appréhender des sujets et des situations non vécues avec suffisamment d'assurance pour désamorcer toute forme d'inhibition morale. Mais tout de même, on n'en pense pas moins.

Dans les réunions, on se présente, on est présenté comme "expert international". "Expert international", c'est un animal humain, constitué comme n'importe quel autre humain mais qui prétend disposer d'un sens commun quasi surnaturel qui lui permet de juger ce qui se passe dans un pays qu'il ne connait pas à l'aune de ce qui devrait s'y passer en théorie, la théorie, la doxa en question se trouvant codifiée dans une série de documents dits internationaux (traités, conventions, lignes directrices, manuels, etc). Un "expert international", c'est un Kantien, imbu d'impératifs catégoriques mais qui omet, par méthode, de se demander d'où il vient, qui il est. Un expert international ne peut être que de nulle part, il navigue dans des eaux extra-territoriales, il écoute de la "world music" et tout ce qui est conventionné, c'est-à-dire non anglophone, relève de la culture ethnique.  Chez les disquaires, on classe ça à part. L'ethnique, le monde au sens de "world", c'est un objet non identifié, inconnaissable, inécoutable sauf à en être ou à être snob. Le politiquement correct veut qu'on fasse preuve de curiosité, voire de compassion, pour la "world culture". S'extasier devant l'exotique, avoir un mot gentil, prétendre s'y ressourcer, prendre même le parti de l'opprimé (car c'est, au fond, une question d'oppression), devenir l'autre en soi qui est d'ailleurs mais a trop longtemps vécu en déraciné pour ne pas finalement donner dans l'expertise internationale, le monde sans frontières, un point de vue unique et unanimiste pour s'émerveiller de la diversité des sous-cultures.

Mais revenons à nos moutons internationaux. A peine débarqué, en pleine nuit, personne pour me réceptionner. L'hôtel m'a oublié. Il y a un office du tourisme ouvert à la sortie de l'aéroport et deux types au comptoir qui luttent contre le sommeil en fumant cigarette sur cigarette. L'un deux appelle la réception de l'hôtel. On va finalement venir me chercher mais il va falloir vingt-cinq minutes à la navette de l'hôtel pour atteindre l'aéroport (et donc autant pour retourner à l'hôtel). Vous pouvez sinon prendre un taxi ? Me dit le type du comptoir en allumant une cigarette sous l'une des nombreuses pancartes "interdit de fumer" de l'aéroport. Je suis en pays inconnu, en pleine nuit, proie facile: j'opte pour la patience. 

Les jours suivants, les réunions s'enchaînent. On a loué pour nous une voiture avec chauffeur. Nous allons d'un bâtiment à un autre, nous serrons des mains, notons dans nos calepins les réponses à nos questions; à notre retour, nous rédigerons un rapport de mission. Nous finissons par rencontrer des officiels du parti dit Islamiste, celui dont tout le monde parle. Islamisme modéré, ai-je lu quelque part avant de venir ici. En dehors de tout esprit polémique sur les vraies motivations de ce parti, c'est tout de même étrange que les religions en soient à revendiquer la modération comme signe de légitimité et de ralliement. Comme s'il fallait croire mais avec modération, avoir la foi "light" en somme. Toute religion est extrème par définition. Mais il a suffi d'un suffixe en "isme" attaché à cet "extrème" pour tout faire basculer dans la caricature politique.

Les gens de ce parti, les cinq dignitaires qui nous ont reçus mais dont nous ne connaissions pas vraiment la place qu'ils occupaient dans les structures du parti, nous ont longuement jaugés: qui étions-nous ? que voulions-nous ? Tous sont sur leur garde, à se surveiller les uns les autres, à surveiller leur langage; il y a des choses qu'ils ne doivent pas dire. L'un d'eux n'a pas voulu parler Français et c'est notre collègue, un Tunisien, qui a dû faire la traduction. A la sortie, l'homme s'est avancé vers moi, le dernier à quitter la pièce, et a posé sa main sur mon épaule et en Arabe, se tournant vers notre interprète, m'a encouragé à apprendre un peu d'Arabe. Il n'a pas compris que j'étais un expert international, qu'en tant que tel, les langues ne m'intéressent pas, les monnaies non plus, j'apprends les pays sur place: nombre d'habitants, noms des principaux partis politiques, noms du président, du premier ministre, de quelques ministres à la rigueur et puis toute la batterie statistique, technique, juridique des affaires électorales. Je n'entre dans le pays qu'en pensée, qu'en chiffres, qu'en termes légaux, juridiques. Lui, il a vu le Français en moi, il a vu un Français devant lui, il m'a donné le visage d'un rejeton de l'ancienne puissance coloniale. Sous nos manières courtoires, les siennes, les miennes, de légers craquements, de la crispation. Il m'a pris à part puis il m'a laissé partir dans un grand sourire. Ici, dans ce bâtiment aux escaliers étriqués, badigeonné de bleu ciel, vibrionnant comme une ruche, se décide sans doute un peu de l'avenir du pays. A notre arrivée, une heure et demi plus tôt, la femme qui nous a accueillis dans l'entrée s'est tout de suite dirigée vers la seule femme de notre groupe pendant qu'un homme s'occupait des hommes.

Mais ce serait être de mauvaise foi que d'en tirer la moindre conclusion à la manière outrancière d'un n'importe quel canard Français ou d'ailleurs en Europe (on reproche ici à France 24 d'avoir manqué à l'obligation de neutralité durant la campagne électorale en accordant au parti dit Islamiste un temps d'antenne nettement supérieur à celui accordé aux autres partis: le comble est que les journalistes se font les meilleurs propagateurs des idéologies qu'ils stigmatisent par ailleurs; le sensationnalisme est apolitique). D'ailleurs et même d'ici, on ne voit pas que la religion rassure les petites gens qui, dans un monde en déshérence, manquent de repères. L'économie du pays va à vau-l'au. Croissance zéro. Chômage qui laisse la jeunesse sur le carreau et on voudrait de la modération, de la stabilité. Quand la "révolution" a éclaté, personne ne l'avait vu venir, beaucoup en Europe et aux Etats-Unis ont été pris à contrepied et n'ont pas su sur quel pied danser (ne parlons pas des complaisances touristiques de certains, certain en France); heureusement pour eux, ça n'a pas duré longtemps; Ben Ali s'est enfui et tout le monde y a trouvé son compte. Il était alors facile de soutenir, d'encourager, d'assister, de donner des leçons de démocratie, de faire le beau, le bon, de prôner l'esprit de conciliation. C'est une banalité de dire ça, on passe pour un marxiste d'arrière-garde mais une fois pour toute, la vraie violence n'est pas celle de la rue mais celle, ressentie de manière intime au creux de vies singulières, que subit la masse des laissés pour compte. Celle-là est - presque - invisible, inaudible. Quand elle se transmute en violences de rue, tout à coup on la redoute. Ce n'était même pas une révolution. Ca ne se voulait pas une  "révolution" mais le lyrisme facile qui vient ensuite dans toutes les bouches transforme n'importe quel métal en or. L'héroïsme révolutionnaire, il faut s'en garder; in fine, il sert souvent à d'autres desseins que ceux qu'il clamait dans les rues. 

Et puis voilà. Ici, sur la photo, la vue que j'avais de la chambre de l'hôtel et quelques autres encore prises avec le portable. Je l'ai prise, le matin, au saut du lit, ayant revêtu mon armure d'expert international, costume deux-pièces, cravate au milieu, comme une langue savante pour parler le langage de la démocratie.

Ce n'est pas de l'auto-dénigrement ni du dénigrement tout court. Ces choses sont utiles, un tant soit peu. Il y a des gens bien dans la profession, qui ne sont ni dupes ni cyniques, qui sont compétents et ne font pas de leurs gains la matière première de leur motivation. Toutefois, la profession se prête à l'imposture et il m'arrive de redouter d'y avoir succombé moi-même. L'hypocrisie ne se laisse pas circonvenir si aisèment, même (surtout ?) en se fendant d'un texte comme celui-ci (qui pourrait être le paravent d'une forme de bonne conscience à double détente).

Ceci dit, j'ai trouvé en Tunisie les parfums de la Méditerrannée, donc un peu de mes origines. Entre salles de réunion et chambre d'hôtel, j'ai pu laissé tomber l'armure et humer dans l'air quelque chose de familier, d'ethniquement familier.

14 novembre 2011

Du ciel aux cils


Ce n'est pas une photo prise ces jours-ci. Novembre bat son plein, grisailleux à souhait. La photo fut prise cet été, le jour de l'anniversaire de Lisa. Elle n'a rejoint les autres photos prises ce même jour qu'il y a quelques semaines (oubliée dans la mémoire de ma caméra). Lisa fêtait ses quatre ans, son grand-père avait acheté un gâteau en forme de coeur chez Despina, la pâtisserie dont nous sommes devenus des habitués au fil des fêtes et anniversaires dont beaucoup furent célébrés en Grèce. Je me souviens comme il faisait chaud ce jour-là; l'air était rare, hâché par les pulsations des cigales, homélie estivale qui bat dans ma poitrine comme un second coeur. Comme il se doit, nous avions sorti une bouteille de champagne mais dans cet air raréfié, le moindre alcool rend tout effort impossible par la suite; il faut se résoudre à la sieste ou à une lecture paresseuse et superficielle (qui, de toute manière, mène tout droit à la sieste). Nous avions donc bu peu; pour Lisa et Marie, malgré les protestations de mamie, nous avions tout de même sorti de petits verres qu'elles ont vidés cul sec, Lisa en réclamant davantage - ce qui ne lui fut tout de même pas concédé, anniversaire ou pas. Elles se chamaillèrent pour savoir qui soufflerait les bougies, Lisa d'abord bien sûr pour la première salve - puisque c'était son anniversaire - mais ensuite, une fois les bougies rallumées, Marie revendiqua le droit d'être associée. La scène se répéta autant de fois que les bougies furent rallumées, Lisa campant sur sa position jusqu'au-boutiste: c'est mon anniversaire, pas celui de Marie, à moi les bougies et le feu qui va avec et puis qui s'en va. Je souffle donc je suis: grandir ne vient qu'après.

Nous sommes bien loin aujourd'hui de la chaleur des journées de juillet à Athènes. Le ciel est gris, le ciel est bas depuis au moins cinq jours, un mur infranchissable le long duquel nous jouons au sentinelles plus ou moins inspirées. Marie a fait de la fièvre dans la nuit du vendredi au samedi. Samedi matin, la fièvre avait baissé mais elle se plaignait encore de la gorge et ne voulait pas sortir et ne voulait que du bouillon. Nous avons fait le marché comme tous les samedi ou presque: poulet à la broche, salades, poires comices, clémentines et artichauds. Lydia et Lisa ont ensuite passé un moment dans le jardin d'enfant près du marché tandis que je restais à la maison avec Marie qui semblait déjà bien mieux mais déterminée à tirer avantage de la situation.  Et donc sous un ciel aussi peu engageant pour des sorties au grand air, la télévision fit des étincelles sur les faces réjouies des deux soeurs, rivales à leurs heures, mais communiant tout de même dans les réjouissances. Les images inspirant des dessins, feutres et feuilles de papier volantes passèrent de main en main; ensuite, Lisa, lassée par les images, ouvrit un cahier d'exercices que je l'aidai à faire. Elle s'y coltina non seulement avec bonne grâce mais avec enthousiasme. Depuis qu'elle voit Marie rechigner à faire ses devoirs, elle prend un malin plaisir à afficher sa bonne volonté à accomplir les "siens". Mais il faut admettre qu'elle aime vraiment ça, "travailler" comme elle dit, et avec raison du reste - on apprend jamais mieux qu'en jouant ou jouer, c'est apprendre.

L'autre jour, m'entendant gronder son aînée plus que de raison, elle vînt derrière moi et me touchant de la main, demandant à me parler à l'oreille, me glissa: "papa, il ne faut pas fronder comme ça!". Elle avait raison et celui qui, un jour, sans doute plus par provocation que par constatation sur pièces, affirma que l'enfant est le père de l'homme (je crois que c'est Wordsworth...), avait diantrement raison. Lisa, parfois ou même plus souvent que parfois, me fait l'impression d'avoir déjà en elle tout le bon sens de sa mère, des graines de maturité que pour le moment elle picore au gré des circonstances mais qui, le moment venu, feront d'elle, j'en suis convaincu, l'ange gardien de la maisonnée et de chacun d'entre nous, parents et enfants. C'est une pensée un peu courte certes mais je reste frappé par les petites phrases qu'elle dégaine de temps à autre et qui, venant d'une enfant, nous font bien sûr rire dans un premier temps (ce dont elle se fâche aussitôt) mais qui nous font tout autant sursauter parce qu'elles sont, pour ainsi dire, au-dessus de son âge et parfois même au-dessus du mien (je n'englobe pas Lydia dans ce constat).

Entre l'une comme l'autre, quoi qu'elles disent, quoi qu'elles fassent, prévaut toujours une présomption de culpabilité ou, pour parler leur langage, de méchanceté. Rien que ne puisse dire ou faire Lisa qui ne soit mal intentionnée envers sa grand soeur, rien que ne puisse dire ou faire Marie qui ne soit mal intentionnée envers sa petite soeur: tel est le postulat de base qui se traduit par une rengaine bien connue de tous les parents, celle d'incessantes chamailleries, jamais bien méchantes certes, mais qui agissent sur le cerveau des parents à la manière de la goutte d'eau du vase chinois (deux effets pour un ou en un seul): une de plus et l'on perd patience, se fâche, les sépare, les sanctionne d'un "chacune dans sa chambre"; en Français ou en Russe, peu importe, l'effet est le même: protestations d'une part (c'est Marie qui m'a fait mal, c'est Lisa qui a commencé, etc), protestation d'autre part (elles ne veulent pas être séparées, elles veulent continuer à jouer ensemble, etc; encore que Marie, de plus en plus fréquemment, demande à rester seule dans sa chambre et il faut alors tancer la cadette qui se poste devant la porte fermée de la traîtresse, en larmes ou en silence, mais qui finit tout de même, presque toujours, par rejoindre sa chambre et y trouver de quoi s'occuper).

Cela dit, le week-end fut languissant, "vautrissant". Trop de télévision sans doute (aucun), la fièvre de Marie nous ayant tous entraînés dans une valse hésitation devant l'écran plat, allumée, éteint puis rallumé puis éteint. J'ai commencé à préparer mon départ pour la Tunisie, imprimant les documents réçus de Tunis, en lisant quelques uns. Le dimanche, Marie allait mieux, Lisa, elle, débordait d'énergie et d'espièglerie. Et lundi matin, toutes deux ont repris le chemin de l'école. Et mercredi, nous avons rendez-vous chez le docteur qui, jespère, pourra éclaircir le mystère de la quasi-disparition des cils de Marie...

10 novembre 2011

07 novembre 2011

05 novembre 2011

Encore un jour sans neige



La neige n'est pas encore là mais nous l'attendons de pied ferme.

02 novembre 2011

La lune et l'avion


Hier, fin d'après midi, quelque part sur le parking d'un supermarché ouvert un jour de congé, Lisa et moi, séparés par un caddie que je viens de vider. Au-dessus de nous, un avion survole le lotissement, la ville, le lac, la cime des montagnes. Il y a la lune, elle est là, devant l'avion, en ligne de mire. Le bolide, éructant de rage, va droit sur elle. Lisa s'écrie: "papa, il va casser la lune !". Médusés, nous nous immobilisons parmi les voitures, le coffre de la voiture est ouvert, il est plein. L'engin poursuit sa course folle au-dessus des nuages qui se sont écartés pour laisser voir l'inéluctable collision. Il est maintenant tout près, la lune, fragile, n'est qu'un croissant, une virgule accrochée à des mots indéchiffrables qu'un dieu songeur essaime sous forme de nuages bosselés, rebondis, hâchés. Une bande dessinée à ciel ouvert mais il ne voit rien, le dieu songeur ne voit rien venir, il laisse la lune en plan face à son destin. L'avion n'est maintenant qu'à deux doigts du drame, Lisa ne veut plus regarder, elle cache son visage dans ses mains mais voilà que le miracle se produit, l'avion traverse la lune sans la briser, le voilà qui reparaît de l'autre côté du miroir puis disparaît aussitôt sous la nappe verbeuse dont le dieu songeur, décidément en verve, saupoudre des pans entiers de ciel. Lisa lâche un "ouf!" de soulagement, je ferme le coffre, lui ouvre la porte de son carosse, l'attache à son piedestal en forme de coussin qui la hisse à hauteur de vue adulte d'où elle peut jauger, toiser les embouteillages du destin, ceux des étoiles comme ceux des engins qui se croisent et se décroisent sur des bandes de goudron ou des sentiers d'éther. Dans le rétroviseur, elle sourit à mes yeux qui croisent les siens. Malicieuse, espiègle, fière de son mauvais coup. A peine garé devant chez nous, le carosse se transforme en citrouille. Lisa maintenant cendrillonne à coups de feutre sur des papiers de soie.

21 octobre 2011



Lisa juste avant d'aller chez Arthur qui l'a invitée pour son anniversaire.

17 octobre 2011

30 septembre 2011

Encore des chevaux





"Papa, est-ce que c'est le même cheval ?" me demande-t-elle.


Lequel ? Regarde, celui qui vient d'entrer dans l'écurie...

09 septembre 2011

05 septembre 2011

22 août 2011

07 août 2011

31 juillet 2011

Les paradoxes des anniversaires

Huit ans, quatre ans, ce n’est rien, ce n’est pas grave. Les anniversaires, on les oublie, on les feuillette, heureusement qu’il y a des photos pour s’en souvenir. Premier, deuxième, troisième âge,  quatrième âge aussi. Combien de bougies par palier, combien d’années par étage. Les anniversaires, c’est d’abord pour apprendre à compter et tant qu’on les compte sur les doigts d’une ou deux mains, il n’y a pas de quoi s’en faire. Puis vient le temps où deux mains ne suffisent plus, il faut s’en inventer d’autres, devenir imaginatif, créatif, devenir un autre redoublé jusqu’à cette ligne d’infini qui borde l’immortalité. On compte son âge comme on compte les moutons pour s’endormir. Certains entament leurs recherches ou leurs poursuites, du temps perdu, du temps présent, du temps qui nous manque pour boucher les oublis et tout ce qu’il y a d’inachevé dans la figure humaine. Certains ne parlent plus d’avenir mais de devenir comme si l’espoir se retranchait des additions pour devenir une inconnue, une retenue. Si je n’existais pas, je m’inventerais. Parce que je n’aurais pas le choix. Point de conditionnel ici. Ce gâteau servi sur une table basse, c’est le socle de la statue, c’est la tarte à la crème du calendrier intime. « Tu ne fais pas ton âge », entend-on dire parfois tant il est vrai que les anniversaires sont des simulacres pour faire avancer le temps si jamais il venait à traîner, à se faire attendre. Et il est vrai qu’on le voit parfois ralentir, le souffle court, dériver, faire un long détour. Il nous laisse à quai, il nous garde au chaud dans l’un de ses plis. Alors, pour ne pas trop l’escamoter, on mange sa part de gâteau, sagement, comme un enfant, assis sur une chaise en paille. On en sert aux autres, nos témoins. On fait semblant de ne se souvenir de rien, on dit « on » par délicatesse, pour se faire nombreux. Les mains ne suffisent plus, il faut faire foule et feu de chaque année, replâtrer le sillage des bateaux au long cours avec des sparadraps d’écume, apprendre à décompter. Alors, quatre ans, huit ans, ce n’est rien, ce n’est pas grave, c’est un jeu d’enfant. Grandir, trouver son cri, sa voix, ses mots, sa place, son nom, sa canne de berger pour les moutons de son âge. Les enfants ne sont pas des germes d’adulte, ce sont des êtres à part qui n’appartiennent pas en propre à celui ou celle qu’ils seront. Les enfants n’ont pas d’âge puisqu’ils sont d’aujourd’hui, à jamais. Ce qu'ils seront plus tard ne les concerne pas tout à fait.

A ce paradoxe des âges s'ajoute le paradoxe des anniversaire. C'est un certain Richard von Mises qui le découvrit. Un spécialiste des probabilités, lit-on dans sa biographie, mais aussi de la résistance des matériaux. Résistance à la vieillesse, probabilité de l'échec: ça se tient. Ceci dit, le paradoxe des anniversaires n'a rien à voir avec la recherche du temps perdu et autres méditations ovidiennes sur les affres de l'exil que chaque anniversaire nous donne l'occasion de mesurer au jour près. Le paradoxe des anniversaires, c'est tout bonnement  "une estimation probabiliste du nombre de personnes que l'on doit réunir pour avoir une chance sur deux que deux personnes de ce groupe aient leur anniversaire le même jour de l'année" (voir le graphique ci-dessus). Il se trouve que ce nombre est 23, ce qui choque un peu l'intuition mais que l'on peut démontrer mathématiquement. À partir d'un groupe de 57 personnes, la probabilité est supérieure à 99 %.