Quand on débarque dans un pays où on n'a jamais mis les pieds et que son rôle est de porter un jugement sur ce qui s'y est passé pendant qu'on n'y était pas, on se sent tout de même un peu mal à l'aise. On sait bien sûr qu'on dispose d'outils et de tout un bagage technique qui nous permet d'appréhender des sujets et des situations non vécues avec suffisamment d'assurance pour désamorcer toute forme d'inhibition morale. Mais tout de même, on n'en pense pas moins.
Dans les réunions, on se présente, on est présenté comme "expert international". "Expert international", c'est un animal humain, constitué comme n'importe quel autre humain mais qui prétend disposer d'un sens commun quasi surnaturel qui lui permet de juger ce qui se passe dans un pays qu'il ne connait pas à l'aune de ce qui devrait s'y passer en théorie, la théorie, la doxa en question se trouvant codifiée dans une série de documents dits internationaux (traités, conventions, lignes directrices, manuels, etc). Un "expert international", c'est un Kantien, imbu d'impératifs catégoriques mais qui omet, par méthode, de se demander d'où il vient, qui il est. Un expert international ne peut être que de nulle part, il navigue dans des eaux extra-territoriales, il écoute de la "world music" et tout ce qui est conventionné, c'est-à-dire non anglophone, relève de la culture ethnique. Chez les disquaires, on classe ça à part. L'ethnique, le monde au sens de "world", c'est un objet non identifié, inconnaissable, inécoutable sauf à en être ou à être snob. Le politiquement correct veut qu'on fasse preuve de curiosité, voire de compassion, pour la "world culture". S'extasier devant l'exotique, avoir un mot gentil, prétendre s'y ressourcer, prendre même le parti de l'opprimé (car c'est, au fond, une question d'oppression), devenir l'autre en soi qui est d'ailleurs mais a trop longtemps vécu en déraciné pour ne pas finalement donner dans l'expertise internationale, le monde sans frontières, un point de vue unique et unanimiste pour s'émerveiller de la diversité des sous-cultures.
Mais revenons à nos moutons internationaux. A peine débarqué, en pleine nuit, personne pour me réceptionner. L'hôtel m'a oublié. Il y a un office du tourisme ouvert à la sortie de l'aéroport et deux types au comptoir qui luttent contre le sommeil en fumant cigarette sur cigarette. L'un deux appelle la réception de l'hôtel. On va finalement venir me chercher mais il va falloir vingt-cinq minutes à la navette de l'hôtel pour atteindre l'aéroport (et donc autant pour retourner à l'hôtel). Vous pouvez sinon prendre un taxi ? Me dit le type du comptoir en allumant une cigarette sous l'une des nombreuses pancartes "interdit de fumer" de l'aéroport. Je suis en pays inconnu, en pleine nuit, proie facile: j'opte pour la patience.
Les jours suivants, les réunions s'enchaînent. On a loué pour nous une voiture avec chauffeur. Nous allons d'un bâtiment à un autre, nous serrons des mains, notons dans nos calepins les réponses à nos questions; à notre retour, nous rédigerons un rapport de mission. Nous finissons par rencontrer des officiels du parti dit Islamiste, celui dont tout le monde parle. Islamisme modéré, ai-je lu quelque part avant de venir ici. En dehors de tout esprit polémique sur les vraies motivations de ce parti, c'est tout de même étrange que les religions en soient à revendiquer la modération comme signe de légitimité et de ralliement. Comme s'il fallait croire mais avec modération, avoir la foi "light" en somme. Toute religion est extrème par définition. Mais il a suffi d'un suffixe en "isme" attaché à cet "extrème" pour tout faire basculer dans la caricature politique.
Les gens de ce parti, les cinq dignitaires qui nous ont reçus mais dont nous ne connaissions pas vraiment la place qu'ils occupaient dans les structures du parti, nous ont longuement jaugés: qui étions-nous ? que voulions-nous ? Tous sont sur leur garde, à se surveiller les uns les autres, à surveiller leur langage; il y a des choses qu'ils ne doivent pas dire. L'un d'eux n'a pas voulu parler Français et c'est notre collègue, un Tunisien, qui a dû faire la traduction. A la sortie, l'homme s'est avancé vers moi, le dernier à quitter la pièce, et a posé sa main sur mon épaule et en Arabe, se tournant vers notre interprète, m'a encouragé à apprendre un peu d'Arabe. Il n'a pas compris que j'étais un expert international, qu'en tant que tel, les langues ne m'intéressent pas, les monnaies non plus, j'apprends les pays sur place: nombre d'habitants, noms des principaux partis politiques, noms du président, du premier ministre, de quelques ministres à la rigueur et puis toute la batterie statistique, technique, juridique des affaires électorales. Je n'entre dans le pays qu'en pensée, qu'en chiffres, qu'en termes légaux, juridiques. Lui, il a vu le Français en moi, il a vu un Français devant lui, il m'a donné le visage d'un rejeton de l'ancienne puissance coloniale. Sous nos manières courtoires, les siennes, les miennes, de légers craquements, de la crispation. Il m'a pris à part puis il m'a laissé partir dans un grand sourire. Ici, dans ce bâtiment aux escaliers étriqués, badigeonné de bleu ciel, vibrionnant comme une ruche, se décide sans doute un peu de l'avenir du pays. A notre arrivée, une heure et demi plus tôt, la femme qui nous a accueillis dans l'entrée s'est tout de suite dirigée vers la seule femme de notre groupe pendant qu'un homme s'occupait des hommes.
Mais ce serait être de mauvaise foi que d'en tirer la moindre conclusion à la manière outrancière d'un n'importe quel canard Français ou d'ailleurs en Europe (on reproche ici à France 24 d'avoir manqué à l'obligation de neutralité durant la campagne électorale en accordant au parti dit Islamiste un temps d'antenne nettement supérieur à celui accordé aux autres partis: le comble est que les journalistes se font les meilleurs propagateurs des idéologies qu'ils stigmatisent par ailleurs; le sensationnalisme est apolitique). D'ailleurs et même d'ici, on ne voit pas que la religion rassure les petites gens qui, dans un monde en déshérence, manquent de repères. L'économie du pays va à vau-l'au. Croissance zéro. Chômage qui laisse la jeunesse sur le carreau et on voudrait de la modération, de la stabilité. Quand la "révolution" a éclaté, personne ne l'avait vu venir, beaucoup en Europe et aux Etats-Unis ont été pris à contrepied et n'ont pas su sur quel pied danser (ne parlons pas des complaisances touristiques de certains, certain en France); heureusement pour eux, ça n'a pas duré longtemps; Ben Ali s'est enfui et tout le monde y a trouvé son compte. Il était alors facile de soutenir, d'encourager, d'assister, de donner des leçons de démocratie, de faire le beau, le bon, de prôner l'esprit de conciliation. C'est une banalité de dire ça, on passe pour un marxiste d'arrière-garde mais une fois pour toute, la vraie violence n'est pas celle de la rue mais celle, ressentie de manière intime au creux de vies singulières, que subit la masse des laissés pour compte. Celle-là est - presque - invisible, inaudible. Quand elle se transmute en violences de rue, tout à coup on la redoute. Ce n'était même pas une révolution. Ca ne se voulait pas une "révolution" mais le lyrisme facile qui vient ensuite dans toutes les bouches transforme n'importe quel métal en or. L'héroïsme révolutionnaire, il faut s'en garder; in fine, il sert souvent à d'autres desseins que ceux qu'il clamait dans les rues.
Et puis voilà. Ici, sur la photo, la vue que j'avais de la chambre de l'hôtel et quelques autres encore prises avec le portable. Je l'ai prise, le matin, au saut du lit, ayant revêtu mon armure d'expert international, costume deux-pièces, cravate au milieu, comme une langue savante pour parler le langage de la démocratie.
Ce n'est pas de l'auto-dénigrement ni du dénigrement tout court. Ces choses sont utiles, un tant soit peu. Il y a des gens bien dans la profession, qui ne sont ni dupes ni cyniques, qui sont compétents et ne font pas de leurs gains la matière première de leur motivation. Toutefois, la profession se prête à l'imposture et il m'arrive de redouter d'y avoir succombé moi-même. L'hypocrisie ne se laisse pas circonvenir si aisèment, même (surtout ?) en se fendant d'un texte comme celui-ci (qui pourrait être le paravent d'une forme de bonne conscience à double détente).
Ceci dit, j'ai trouvé en Tunisie les parfums de la Méditerrannée, donc un peu de mes origines. Entre salles de réunion et chambre d'hôtel, j'ai pu laissé tomber l'armure et humer dans l'air quelque chose de familier, d'ethniquement familier.
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