04 décembre 2011

Le secret des tartines


Ce n’était qu’une pelade. Rien de grave mais il faudra bien six mois avant que les cils et sourcils aient retrouvé leur taille normale.
Il a fallu faire une prise de sang. L’infirmière essayait de détendre Marie qui ne disait rien, qui serrait les dents, qui serrait les veines. Un garrot, un pansement qu’elle a montré à Lisa, aussitôt rentrée, titre de gloire à rendre malade de jalousie la cadette à laquelle les visites chez le docteur ne déplaisent pas, loin s’en faut : le lit sans drap, sans couverture, qu’on peut faire monter et descendre, plier et déplier, auquel on accède par un tabouret et puis le stéthoscope comme une boucle de cerises plates, écrasées, en métal froid que l’on ballade à même la peau nue – ça chatouille… - en écoutant religieusement le bruit que font les cerises quand on les applique contre l’oreille ; la doctoresse qui lui demande de faire « ha » ; la doctoresse qui lui demande de tousser, de respirer – « c’est quoi respirer, papa ? » - et puis la balance et puis la règle contre le mur pour mesurer les enfants, et puis se déshabiller, se rhabiller, feuilleter les bandes dessinées qui traînent dans un coin de la pièce.

Marie, elle, n’aime pas les docteurs. Elle n’aime pas qu’on la touche, qu’on l’ausculte, qu’on la palpe, qu’on lui demande de s’approcher pour nous montrer ses yeux, ses paupières. Elle ne fait pas « ha », elle fait « ah ».  Elle tousse de mauvaise grâce, elle ne dit pas son prénom quand on le lui demande. Mais tout de même, elle montre à sa sœur comment elle a été courageuse. Et sa sœur, pas rancunière pour un sou,  de s’émerveiller, de l’envier.
La doctoresse avait prescrit une prise de sang et comme on ne sait jamais ce qui rôde dans nos veines, on était inquiet. N’a-t-elle d’ailleurs pas dit, à la seconde visite, avoir craint une « maladie évolutive » ? Oh, elle l’a dit très vite, en passant, sans faire attention mais je l’ai noté, ce bout de phrase. C’est quoi une maladie évolutive ? Mais non, il n’y avait rien d’anormal dans le sang de Marie. En sortant du laboratoire, Marie demandait comment ça se fait que son sang était si sombre, on dirait du vin, disait-elle. C’est normal que ça ressemble à du vin.

Aucune carence, a dit la doctoresse, même pas en fer.
Au petit déjeuner, du Nutella. Il y a du fer dans le Nutella. Une tartine qu’on passe au grille-pain puis qu’on tartine de Nutella, qu’on nutellise. Lisa, voyant cela, en demande elle aussi. Une tartine qu’elle ira elle-même sortir du grille-pain et qu’elle tartinera elle-même de Nutella, le plaisir étant dans la cuiller qui ne désemplit pas, qu’il faut lécher consciencieusement pour la rendre comme on la trouvait, l’œil pétillant. Marie râle : « elle n’arrête pas de m’imiter ! ». Si là, au lieu d’une sœur, lui dis-je, tu en avais deux, trois ou quatre et puis aussi des petits frères, hé bien, tous, tous sans exception, n’auraient qu’une idée en tête : t’imiter, faire comme toi, faire comme la grande sœur. Tu veux une tartine de Nutella ? Eux aussi en veulent une. Tu veux dessiner ? Eux aussi veulent dessiner ; ils prendront place autour de la table basse, ils se serreront contre toi pour voir ce que tu dessines et ils essaieront de dessiner comme toi : si tu dessines un éléphant, ils dessineront un éléphant. Et puis, ils te piqueront tes feutres, ils s’arracheront tes feuilles de papier, ils viendront le matin sauter dans ton lit, ils te réveilleront si eux sont réveillés, ils voudront les mêmes histoires que toi, regarder les mêmes dessins animés. Dans la rue, ils courront si tu cours ; ils feront les funambules sur un muret si tu fais la funambule sur un muret, ils jetteront du pain aux canards si tu jettes du pain aux canards ; ils lécheront leurs cuillers si tu lèches la tienne.

Marie rit. Elle a maintenant devant ses yeux qui brillent cette ribambelle de rivaux, cette joyeuse bande de lutins, elle peut les voir qui lui chipent toutes ses affaires et du coup, parce qu’ils sont si nombreux, ça n’est plus aussi exaspérant que lorsque c’est Lisa qui se présente toute seule devant le miroir. C’est même drôle, c’est même attendrissant. Cette meute de garnements piailleurs, ça lui fait du bien. Elle se verrait bien en blanche-neige sermonnant gentiment une bande de nains accrochés à ses basques. Pour sûr, elle les enverrait dans la mine décrocher des morceaux de lune qu’elle ferait ensuite miroiter en étoiles, en guirlandes au-dessus de la baignoire où tous ensemble ils prendraient un bain de fous rires. Elle serait leur grande sœur mais aussi leur maîtresse, leur chef de bande et d’orchestre, leur petite mère.
Humour juif : « comment se fait-il, demande-t-il au rabbin, que ma tartine, quand elle tombe par terre, tombe toujours du mauvais côté, du côté beurré ? » Le rabbin, perplexe, réfléchit longuement puis finit par lui répondre : « es-tu sûr que tu l’avais tartinée du bon côté ? ».

Lisa, elle, pour être sûre, l’aurait bien tartinée des deux côtés…
Mais ce jour-là était jour de vaccins. Cette fois, elle n’a pas aimé. La doctoresse lui a planté une épine sous l’épaule et ça l’a fait sursauter de douleur. Elle a pleuré d’un coup, très fort, elle est demeurée inconsolable, elle ne pleurait plus quand on est arrivé devant le magasin de jouets mais elle avait encore des larmes dans les yeux, des larmes ravalées, régurgitées. Elle me regardait comme si c’était moi qui l’avait piqué mais dans le magasin, elle a tout oublié, elle est passée à autre chose. La prochaine fois, je suis sûr qu’elle se méfiera. La doctoresse est tombée de son piédestal, c’est désormais une sorcière au sourire faux qui tend des pommes appétissantes dans lesquelles il faut bien se garder de mordre.

La tartine est tombée. Non, c’était juste pour trouver une chute à cette histoire. Peut-être elle aussi est tombée du mauvais côté. On reconnait le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va, disait Prévert. La tartine, si elle était tombée, d’un côté comme de l’autre, elle n’aurait pas fait de bruit. Une écorce d’orange sur un tapis. C’est cela le secret des tartines. Et des histoires de tartines.

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