09 septembre 2012

d'une enfance l'autre: toboggans et autres passerelles

à bord du ferry de retour vers l'Italie

C'était la deuxième année consécutive qu'on prenait le ferry. J'évoquais, dans le texte accompagnant les photos postées avant-hier, les enfances qui se superposent, celles des enfants d'aujourd'hui, celle des parents, enfants d'hier. Prendre le ferry de l'Italie vers la Grèce, c'est exactement cela: me revient alors en mémoire mon enfance, scandée chaque été par les allers-retours en ferry (Ancona-Patras ou Brindisi-Patras ou, le temps d'un seul été, Genova-Patras), avec toute l'excitation que nous ressentions, Christophe et moi, à explorer le moindre recoin du ferry, et je la donne à revivre aujourd'hui à Marie et Lisa qui, à leur tour, déambulent, de bâbord à tribord, dans les coursives, les escaliers de l'une à l'autre, les passerelles, les restaurants et les cafétarias, le casino, le café à la proue aux larges baies vitrées permettant d'embrasser l'horizon à 180 degrés et le même à la poupe mais avec la vue panoramique découpée en deux quartiers de mer par le sillage que laisse le navire derrière lui.  

avant de prendre le ferry pour Patras


déjeuner sur le ferry
dans la cabine...














Et puis, la pierre-toboggan dans le bois de saint-Georges en sortant de Tripolis où j'ai usé mes fonds de culotte comme tant d'autres enfants du coin. Dieda qui n'était alors que papa nous amenait de temps à autre, en matinée, y jouer au ballon, y faire du toboggan, y pourchasser des paons, à l'abri de la chaleur estivale. Lisa et Marie ont découvert l'endroit, c'est la première fois qu'on s'y arrêtait. Il me semblait que la pierre était située plus à l'écart dans les bois, non loin d'une carrière où autrefois s'entraînaient aux tirs les conscrits de la caserne avoisinnante. Des arbres ont été abattus, je me souvenais, au bas du toboggan, d'un pin dont une branche était quasiment à l'horizontale et où Christophe et moi avions vu, épatés, notre père grimper.  L'abre n'est plus là, l'endroit semble aujourd'hui à découvert, accessible aux non-initiés, aux touristes. Nous avons déjeuné ce jour-là dans le restaurant désert qui jouxte les cages à poules, canards et paons. Le serveur qui était aussi le patron, bourru comme tous les serveurs Grecs, s'est éclairé quand ma mère lui évoqua mon oncle, le notaire. Le repas n'en fut que meilleur.
 



sur la pierre-toboggan, forêt de Saint-Georges



 

07 septembre 2012

L'araignée qui mangeait de l'herbe


Marie et Giulia
Comme le temps file. La sortie était hier et nous voici à la rentrée. Autre temps, autre classe : une maîtresse pour Marie après un maître l’année dernière, un maître pour Lisa après une maîtresse l’année dernière.

Toutes deux ont repris le chemin de l’école sans trop d’appréhensions, avec de l’impatience même car après deux mois de vacances en compagnie exclusive de « grands », il faisait bon retrouver les copines et les copains : Alice, les deux Linda, Giulia et quelques autres pour Marie ; Arthur, Laura et quelques autres pour Lisa.

Et voici quelques photos cueillies ce premier jour de l'année scolaire sous le préau de l’école primaire.
 
Ce matin, Marie s'est passé sur les lèvres du brillant à lèvres. On lui explique qu'à l'école, non, elle ne peut pas faire cela, cela n'est autorisé que les jours de fête. Furieuse, elle va dans les toilettes l'effacer à la va-vite. On se dit avec Lydia que ça y est, on y est: l'adolescence commence tôt.
 

Et elle dure longtemps. Je ne suis pas sûr d'en être jamais sorti de l'adolescence. Il a fallu devenir père pour cela. C'est un âge en suspension au-dessus du temps, le temps du doute, de la rage et de l'artifice. Je suis Marie pas à pas, je me sens par moments devenir un papa sévère à l'ancienne, j'aimerais tant qu'elle apprenne à aimer ce qu'elle a et tout ce qu'il y a à connaître, sans passer par la case des minauderies et contorsions d'ados, cette soif imbécile de strass, gloss et glamour, cette frénésie d'apparences, ce goût hystérique du commérage. Qu'elle ait suffisamment confiance en elle pour se passer de cela.
 
Mais évidemment, ça ne marche pas comme ça. Surtout ça ne se commande pas. Et c'est plus compliqué. 
 
En attendant, elle voudrait un cochon-dinde et depuis déjà six mois, nous gagnons du temps.
 
En attendant, elle adore la viande mais ne supporte pas que l'on fasse du mal aux animaux. Et même que les animaux se fassent du mal les uns aux autres, les prédateurs à leurs proies. L'autre jour, voyant un tombereau de moucherons pris dans une toile d'araignée, elle fend de la main le garde-manger de la malheureuse araignée. Elle n'avait qu'à manger de l'herbe, martèle-t-elle quelques heures plus tard devant un beefsteak bien saignant.
 

Sans cesse les enfants nous obligent à nous remémorer notre propre enfance. Comment étais-je à son âge ? Je me rends compte que jusqu'à maintenant, c'est quelque chose que je ne faisais pas, me souvenir de l'enfant que j'étais, ou que je n'en avais que des idées toutes faites, statufiées dans le temps. Quand je me revois, les émotions me manquent, je ne suis pas sûr de savoir ce que ressentait vraiment cet enfant qui était moi. Il y a quelques épisodes qui donnent l'illusion du contraire mais il manque une ligne de continuité, une cohérence d'ensemble. Aujourd'hui, c'est un fantôme. Marie le frôle quand elle me demande si j'aimais l'école: je dis que "non" mais je n'en suis pas sûr. Un autre jour, parce que ça tombait à pic dans la conversation, je lui ai répondu que "oui". Curieusement la contradiction lui a échappé. Ce qui m'arrangeait. En fait, je crois surtout qu'alors je voulais grandir le plus vite possible comme si l'enfance n'était qu'un labyrinthe dont il faudrait sortir le plus rapidement possible. Cela n'a rien à voir avec une enfance heureuse ou malheureuse.
 
Marie n'est pas pressée de grandir.

"Quand je serai grande, je m'occuperai des animaux, j'aurai un cochon-dinde et plein d'autres animaux. J'empêcherai qu'on les tue, qu'on les mange."

Elle a vu l'autre jour ce reportage qui annonçait l'inexorable décrue de la consommation de viande d'ici le milieu du siècle. L'élévage nécessitant de l'eau en fortes quantités et la consommation de viande n'ayant cessé de s'accroître au cours des quarante dernières années (de manière exponentielle en Chine ces dernières années), il faudra nécessairement que l'humanité se fasse moins carnivore. Marie bien sûr triomphait.