La plage de Vouliagmeni, l’après-midi, entre Noël et Nouvel An. Marie et moi, l’un derrière, l’autre devant l'appareil photo. L’été, la plage est payante. Quatre euros place adulte. Il faut arriver tôt pour trouver un coin de parasol. Le sable est brûlant, la mer est d’huille, scintillante. Les bouées jaunes et oranges qui délimitent l’espace des baignades ont été ramenées tout près du rivage. Aucun transat, quelques chaises de plastique blanc, le sable mêlé d’algues et de cailloux. Quelques baigneurs intrépides, des femmes surtout, d’un certain âge comme on dit à l’âge où la vieillesse est pudique. J’ai emporté un roman avec moi, «la marche de radetsky » de Joseph Roth mais Marie ne l’entend pas de cette oreille. Le ciel est gris, l’air s’est refroidi, marie ne veut pas rebrousser chemin. On marche jusqu’au bout de la plage. Le bout de la plage, c’est un muret et des grillages à moitié arrachés, ligne de démarcation entre plages privée et publique. Au delà, une crique, une plage en forme de croissant de lune, du sable réduit à la portion congrue, des détritus, canettes, cigarettes avec ou sans le paquet, emballages et autres rebuts des activités humaines. Au pied du muret, marie doit bien renoncer à ses projets de promenade illimitée dans le temps comme dans l’espace. Il y a deux types dans un baraquement qui réparent des filets, un troisième touille dans une bassine en étain comme s’il tamisait du sable en quête d’or. Le vent monte avec les vagues. Marie se rapproche du bord et distraite par quelques manipulations de sable, cailloux et rubans d’algue, elle ne voit pas monter la vague jusqu’à elle. Je l’appelle d’une voix si forte qu’elle prend peur, se retourne sur ses talons puis se précipite, apeurée, dans mes bras. Je dois la réconforter, elle a cru qu’elle avait fait quelque chose de mal, que je la grondais. Et ainsi enlacés, accroupis, nous finissons par nous taire et regarder la mer où le ciel gris a déteint. Cela dure bien quelques minutes. Je me demande bien à quoi elle peut bien penser, à quoi l’on peut bien penser à son âge. Cet air de gravité lui est si inhabituel que je finis par la questionner, en adulte: « à quoi tu penses, marie ? ». Elle répond par une grimace et d'un saut de grenouille; s’ensuit une course poursuite sur la bande de sable mouillée entre la plage proprement dite (de ce côté-ci, côté privé, la plage est propre) et le liseré d’écume que laisse chaque vague en se retirant. Je la hisse sur mes épaules, je fais semblant de tituber, comme si j’allais tomber à la renverse du côté des vagues. Je les contourne mais manque à chaque fois de laisser la marée mordre sur mes chaussures ce qui est précisèment ce que marie, du sommet de sa tour, appelle de ses voeux et de ses rires. Pour finir, avant de prendre le chemin du retour, cette photo. Dans marie, me dis-je, il y a le rire, des rires, des éclats de rire; dire « marie rit » sonne mal comme un pléonasme, un inutile dédoublement des syllabes alors qu’une seule, la première, celle lovée dans le creux de son prénom, suffirait à donner le la de ce rire et à le garder pour toujours au coeur.
23 janvier 2007
Marie rit
La plage de Vouliagmeni, l’après-midi, entre Noël et Nouvel An. Marie et moi, l’un derrière, l’autre devant l'appareil photo. L’été, la plage est payante. Quatre euros place adulte. Il faut arriver tôt pour trouver un coin de parasol. Le sable est brûlant, la mer est d’huille, scintillante. Les bouées jaunes et oranges qui délimitent l’espace des baignades ont été ramenées tout près du rivage. Aucun transat, quelques chaises de plastique blanc, le sable mêlé d’algues et de cailloux. Quelques baigneurs intrépides, des femmes surtout, d’un certain âge comme on dit à l’âge où la vieillesse est pudique. J’ai emporté un roman avec moi, «la marche de radetsky » de Joseph Roth mais Marie ne l’entend pas de cette oreille. Le ciel est gris, l’air s’est refroidi, marie ne veut pas rebrousser chemin. On marche jusqu’au bout de la plage. Le bout de la plage, c’est un muret et des grillages à moitié arrachés, ligne de démarcation entre plages privée et publique. Au delà, une crique, une plage en forme de croissant de lune, du sable réduit à la portion congrue, des détritus, canettes, cigarettes avec ou sans le paquet, emballages et autres rebuts des activités humaines. Au pied du muret, marie doit bien renoncer à ses projets de promenade illimitée dans le temps comme dans l’espace. Il y a deux types dans un baraquement qui réparent des filets, un troisième touille dans une bassine en étain comme s’il tamisait du sable en quête d’or. Le vent monte avec les vagues. Marie se rapproche du bord et distraite par quelques manipulations de sable, cailloux et rubans d’algue, elle ne voit pas monter la vague jusqu’à elle. Je l’appelle d’une voix si forte qu’elle prend peur, se retourne sur ses talons puis se précipite, apeurée, dans mes bras. Je dois la réconforter, elle a cru qu’elle avait fait quelque chose de mal, que je la grondais. Et ainsi enlacés, accroupis, nous finissons par nous taire et regarder la mer où le ciel gris a déteint. Cela dure bien quelques minutes. Je me demande bien à quoi elle peut bien penser, à quoi l’on peut bien penser à son âge. Cet air de gravité lui est si inhabituel que je finis par la questionner, en adulte: « à quoi tu penses, marie ? ». Elle répond par une grimace et d'un saut de grenouille; s’ensuit une course poursuite sur la bande de sable mouillée entre la plage proprement dite (de ce côté-ci, côté privé, la plage est propre) et le liseré d’écume que laisse chaque vague en se retirant. Je la hisse sur mes épaules, je fais semblant de tituber, comme si j’allais tomber à la renverse du côté des vagues. Je les contourne mais manque à chaque fois de laisser la marée mordre sur mes chaussures ce qui est précisèment ce que marie, du sommet de sa tour, appelle de ses voeux et de ses rires. Pour finir, avant de prendre le chemin du retour, cette photo. Dans marie, me dis-je, il y a le rire, des rires, des éclats de rire; dire « marie rit » sonne mal comme un pléonasme, un inutile dédoublement des syllabes alors qu’une seule, la première, celle lovée dans le creux de son prénom, suffirait à donner le la de ce rire et à le garder pour toujours au coeur.
19 janvier 2007
Anniversaires
Les enfants n’existent pas. Aucun dasein (être sachant être). Ce sont de bons vivants auxquels tout est dû. Ils n’ont rien demandé et maintenant exigent tout mais ce tout n’est pas le tout dont on se prend à rêver plus tard. Ils veulent notre attention, ils veulent jouer, des jeux qui sont plutôt des mises en scène, des répliques, des répétitions. Leurs jeux déroulent le tapis d’un autre monde où les tigres sont gentils, pleurent sans leur maman, prennent froid sans leur manteau et essaient toute sorte de chapeau. Les chevaux sont bleus, ils portent des pantalons et les girafes adorent prendre le train. Les clowns qui sont des animaux à leur façon, boivent du petit lait en compagnie d’une vache, d’un zèbre, d’une libellule et d’une famille de lions. Les chasseurs bien entendu sont méchants, ils ont des fusils et tirent sur tout ce qui bouge. Ils ont tué la maman de bambi et rôdent à présent dans tous les jardins publics. Comme ils se cachent bien, on demande parfois à papa de faire le chasseur avec un bout de bois à la place du fusil et de courir après marie pour finalement se rabattre sur une tribu de canards. Les enfants n’existent pas, ils sont de bons vivants qui courent après l’ombre des adultes. Tout leur est dû, ils n’ont rien demandé mais si vous ne les aimez pas, ils meurent. Marie a son anniversaire tous les jours qu’il lui plait. Trois ans en juillet, trois ans à Noël. Elle aura soufflé tout au long de l’année assez de bougies pour un centenaire. Elle n’a pas encore bien compris qu’à son prochain anniversaire, un peu avant ou un peu après, elle aura un petit frère ou une petite soeur. Elle dit parfois qu’elle voudrait un petit frère, sans doute parce que Louis, son copain, l’a réconcilié avec l’univers des garçons.
16 janvier 2007
08 janvier 2007
Réchauffement climatique
Un bonhomme de neige est venu ce matin frapper à la porte. Il avait chaud, le bonhomme de neige. Il était de la veille, moulé à la main, dans des gants d’adulte et d’enfant, roulé dans la neige, deux boules que l’on avait mises en avalanche de façon à leur donner le volume de l’emploi. Le buste, les jambes, deux bras, des cheveux de paille, une carotte pour le nez et deux coquilles de noix pour les yeux. C’est Marie qui a ouvert la porte. Le bonhomme de neige geignait à cause de la neige qui fondait, des toits ruisselants, des defilés de gouttes dans les gouttières, les caniveaux et sur les pare-brise des voitures. Il réclamait, il exigeait un peu d’ombre, un soupcon de gel histoire de se refaire une stature, de ne pas perdre de son aplomb. Mais c’était trop tard. Sur le pas de la porte, déjà le bonhomme de neige s’affaissait. Les bras lui en tombaient et sa couronne d’épines lui glissait dans le dos. On l’aurait presque entendu transpirer. Des vapeurs s’échappaient de ses poumons de glace. Les coquilles de noix flottaient dans le ruisseau. Il ressemblait maintenant à un extra-terrestre, le bonhomme de neige, avec des antennes en épis et des formes incongrues, à la façon des demoiselles de Picasso. Il ne lui restait plus qu’à prendre ses jambes à son cou, à se déverser, à s’écouler, à s'évaporer. Il ne parlait plus, le bonhomme de neige, il avait maintenant cessé de geindre. Il n’y avait d'ailleurs plus de bonhomme et plus de neige, de l’eau seulement. Marie n’était pas triste pourtant. Tout se retrouve et rien ne se perd, comme disent les chimistes. Désormais, un fantôme de bonhomme de neige se promène par les rues du village. Au premier gel, il reprendra forme et vie. En attendant, on lui a retiré sa carotte. On l’a coupée en rondelles, on l’a mise à cuire et on l’a mangée le soir même, en pot au feu.
L'invention du père Noël
Voilà Noël derrière nous et une nouvelle année qui commence. Noël, nous l’avons passé fêté en famille chez mamie et dieda. Marie est encore trop petite pour croire au père Noël. Pour que le surnaturel soit de la partie, encore faut-il que le réel soit une partie de ce tout. Marie ne serait sans doute pas étonnée outre mesure de me voir voler comme Dumbo ou Peter Pan ou de recevoir la visite des barbapapas au complet. A l’échelle de ses étonnements, le père Noël n’est pas une grosse pointure. Tout ce que lui inspira sa brusque apparition en chair et en os, au soir de Noël, ce fut de la crainte et de la timidité. A cet instant, c’est à peine si le père Noël - sous les traits de dieda (dieu fasse qu’elle ne lise ces lignes que le plus tard possible !) –fut plus - ou moins - réel que dans les livres ou dans ses poses d’épouvantail aux devantures des magasins ou aux balcons des plus zélés de ses fidèles. Une fois qu’il fut reparti, la vie reprit. Le père Noël reprit ses habits de tous les jours, enfourna ses pantoufles et alluma la television. Le sapin de Noël brûla longuement dans la cheminée; boules et guirlandes retournèrent dans leurs cartons qui retournèrent dans la cave, entre la piscine gonflable et les ballons de plage. Tandis que Marie continua de croire que le monde existe et tandis que le père Noël crut en elle. Il reviendra l’année prochaine. Il est immortel, le père Noël. Il y aura toujours des enfants pour le garder en vie. Et des parents pour le mettre en scène et le voir dans les yeux de leurs enfants. S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer.
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