23 janvier 2007

Marie rit


La plage de Vouliagmeni, l’après-midi, entre Noël et Nouvel An. Marie et moi, l’un derrière, l’autre devant l'appareil photo. L’été, la plage est payante. Quatre euros place adulte. Il faut arriver tôt pour trouver un coin de parasol. Le sable est brûlant, la mer est d’huille, scintillante. Les bouées jaunes et oranges qui délimitent l’espace des baignades ont été ramenées tout près du rivage. Aucun transat, quelques chaises de plastique blanc, le sable mêlé d’algues et de cailloux. Quelques baigneurs intrépides, des femmes surtout, d’un certain âge comme on dit à l’âge où la vieillesse est pudique. J’ai emporté un roman avec moi, «la marche de radetsky » de Joseph Roth mais Marie ne l’entend pas de cette oreille. Le ciel est gris, l’air s’est refroidi, marie ne veut pas rebrousser chemin. On marche jusqu’au bout de la plage. Le bout de la plage, c’est un muret et des grillages à moitié arrachés, ligne de démarcation entre plages privée et publique. Au delà, une crique, une plage en forme de croissant de lune, du sable réduit à la portion congrue, des détritus, canettes, cigarettes avec ou sans le paquet, emballages et autres rebuts des activités humaines. Au pied du muret, marie doit bien renoncer à ses projets de promenade illimitée dans le temps comme dans l’espace. Il y a deux types dans un baraquement qui réparent des filets, un troisième touille dans une bassine en étain comme s’il tamisait du sable en quête d’or. Le vent monte avec les vagues. Marie se rapproche du bord et distraite par quelques manipulations de sable, cailloux et rubans d’algue, elle ne voit pas monter la vague jusqu’à elle. Je l’appelle d’une voix si forte qu’elle prend peur, se retourne sur ses talons puis se précipite, apeurée, dans mes bras. Je dois la réconforter, elle a cru qu’elle avait fait quelque chose de mal, que je la grondais. Et ainsi enlacés, accroupis, nous finissons par nous taire et regarder la mer où le ciel gris a déteint. Cela dure bien quelques minutes. Je me demande bien à quoi elle peut bien penser, à quoi l’on peut bien penser à son âge. Cet air de gravité lui est si inhabituel que je finis par la questionner, en adulte: « à quoi tu penses, marie ? ». Elle répond par une grimace et d'un saut de grenouille; s’ensuit une course poursuite sur la bande de sable mouillée entre la plage proprement dite (de ce côté-ci, côté privé, la plage est propre) et le liseré d’écume que laisse chaque vague en se retirant. Je la hisse sur mes épaules, je fais semblant de tituber, comme si j’allais tomber à la renverse du côté des vagues. Je les contourne mais manque à chaque fois de laisser la marée mordre sur mes chaussures ce qui est précisèment ce que marie, du sommet de sa tour, appelle de ses voeux et de ses rires. Pour finir, avant de prendre le chemin du retour, cette photo. Dans marie, me dis-je, il y a le rire, des rires, des éclats de rire; dire « marie rit » sonne mal comme un pléonasme, un inutile dédoublement des syllabes alors qu’une seule, la première, celle lovée dans le creux de son prénom, suffirait à donner le la de ce rire et à le garder pour toujours au coeur.

Aucun commentaire: