
Marie, quand elle sera grande, voudrait être
actrice. Et comme elle gagnera beaucoup d’argent, elle nous en donnera. Beaucoup
même. Je ne sais plus comment elle a formulé ce dernier point (le « beaucoup »).
Ce fut dit en passant. L’erreur serait de s’en offusquer (comment ? Tu
ferais cela juste pour l’argent ? Seul l’argent compte pour toi ?
etc. etc.). D’ailleurs, elle ne comprendrait pas et je redouterais d’avoir à m’enfoncer
dans le marécage des explications sans fin (pourquoi l’argent, c’est mal ?
etc. etc.). Chaque enfant a l’âme d’un Socrate (ou Socrate avait l’âme d’un
enfant) : en vous sommant de vous expliquer sur ce qui est bien et mal, il
finit par vous faire douter du bien-fondé des arguments que vous avancez pour
soutenir vos convictions. C’est fatiguant. On se rend bien compte qu’on ne peut
pas toujours avoir à se justifier. Pour elle, à vrai dire, quoi qu’elle en
dise, l’argent ne compte pas. Pourquoi ? Tout bonnement parce que nous en avons
et qu’elle ne s’est jamais trouvée restreinte dans ses désirs que pour des
raisons qui n’étaient pas ou qu’elle n’a pas pensé être des raisons d’argent.
Nous sommes des privilégiés, elle est une enfant gâtée : il faut bien partir
de là.
Elle a parfois des élans de générosité qui manquent
de spontanéité, qui semblent surtout destinés à l’assurer de l’estime qu’elle
se doit (« voyez comme je suis bonne ! »). C’est affecté,
exagéré, théâtralisé mais cela reste innocent car elle ne voit pas - alors que
nous oui - les ressorts de son comportement. Elle ne se voit pas encore dans le
miroir. Elle glisse sur sa propre surface sans avoir en deçà, dans le maillage
des arrière-pensées, là où ça gratte. On serait tenté de dire qu’à son âge, on
est bien trop occupé de sa personne pour qu’autrui ne soit davantage qu’une
idée, qu’une projection, qu’un lointain prochain. Mais cela n’est pas vrai qu’à
cet âge-là. Seulement elle n’a pas encore accès à l’hypocrisie, quand on sait
devoir faire comme si, tout en sachant, le faisant, qu’on le fait (sans que
cela y change quoi que ce soit). La conscience de l’hypocrisie tout comme la
lucidité ne sauve pas le monde mais le rend humain, trop humain. Un enfant, lui,
est encore animal : ses protestations de générosité, d’altruisme, ne sont pas
à prendre trop au sérieux ; les chapitrer là-dessus est ridicule, il faut
laisser la nature s’écouler.

Le monde entre ses mains n’a pas de prix. Il se
donne, il se reprend, il est illimité, insituable, lieu de tous les possibles
(d’où le vertige face aux « monstres »). Combien de querelles
d’enfants portent sur des jouets donnés, repris, redonnés, rendus ? Ainsi Marie
obtient de Lisa qu’elle lui cède ceci ou cela (« c’est à moi hein
maintenant !? ») que celle-ci, l’heure suivante, revendique comme
n’ayant jamais cessé de lui appartenir. Marie trépigne de rage, impuissante
face aux revirements de sa sœur. Sans étiquettes, le monde est en soldes :
qu’importe le flacon, seule importe l’innocence.
En rangeant des placards, je tombe sur des photos
de famille que je leur montre. Je m’assois dans le canapé et je les y fais
assoir, de part et d’autre de moi. Sur une photo puis une autre, elles
reconnaissent aussitôt ce même canapé ainsi que les deux fauteuils, noirs eux
aussi, qui sont là maintenant devant nous, et puis la table du salon (dans
notre dos) ainsi que le portrait du grand-oncle (juché sur le buffet devant
nous) et les deux buffets à plateaux de marbre (devant nous), et tout cela
rassemblés dans une maison que seule Marie aura connue mais trop tôt pour en
avoir conservé le moindre souvenir. Pour moi, portrait, canapé, fauteuils, buffets,
table de salon, appartiennent encore à ces lieux que les photos découpent comme
les pièces d’un puzzle. Aucune autre maison n’aurait pu les accueillir, leur
servir d’écrin ; ils y étaient comme cloués et pourtant, ils sont là
aujourd’hui, pas tellement à leur place dans ce décor hétéroclite, sans style
particulier, qu’ils doivent partager avec un volumineux sofa ikéa, une table
basse achetée en Pologne et divers accessoires.
Lisa ne comprend pas bien qui sont tous ces
gens du passé qu’elle n’a jamais connus. Marie a besoin de détails, d’anecdotes
pour les faire vivre dans son esprit. Sur une photo, on me voit enfant jouer
avec un château-fort que mon grand-père paternel avait fabriqué de ses mains et
c’est en tirant ce fil de la mémoire qu’elle discerne, en-deçà du masque d’un
visage inconnu (celui que j’appelais grand-papa), les traits d’un arrière
grand-père. Pour toutes les deux, l’oncle Vassilis, mon oncle, leur grand-oncle
qu’elles n’auront jamais connu, n’est que la figure tutélaire, démesurée, qui
trône dans notre salon (trois salons depuis celui de Varsovie), d’une maison à
l’autre. Le portrait est trop grand pour les plafonds bas des maisons et
appartements d’aujourd’hui. Tous nos visiteurs sursautent en le découvrant. Une
originale dont le tact n’avait d’égal que la naïveté, a même cru y reconnaître
un Saddam Hussein de province. Quand ce portrait a été fait, mon oncle était
plus jeune que moi aujourd’hui. Marie comme Lisa savent qu’il s’agit du frère
de mamie mais il n’aura évidemment jamais à leurs yeux la présence qu’il a pour
moi (et cela me laisse songeur car je me revois moi-même, enfant, entendant
les histoires arrivées à des personnes dont je n’avais pas idée mais qui, dans
le regard de ceux qui racontaient ces histoires, vivaient encore – et voilà que
je suis moi-même du côté des raconteurs d’histoires de fantômes).

Sur le tableau, il est peint de trois-quarts,
assis sur une chaise dont on ne voit guère le dossier, les deux mains posées sur
les genoux, l’une tournée dont on ne voit que les jointures des doigts,
l’autre, la droite, ouverte, une cigarette allumée entre l’index et le majeur.
Son regard est dirigé vers l’extérieur du tableau, vers le bas, à côté du peintre
comme s’il ne l’avait pas remarqué, comme s’il avait quitté un instant la pose
prescrite et gagné par la lassitude, regardait tout simplement dans le vide
sans s’apercevoir que le peintre, lui, le fixerait pour toujours dans cet
instant de vacuité. Derrière lui, une étagère, le niveau supérieur occupé par
un modeste bouquet de fleurs blanches et rouges (des œillets, semble-t-il) dans
un vase à côté duquel une petite statue de jeune homme nu (un « Kouros »),
un bras levé, le pouce et l’index se touchant, faisant le geste de cueillir une
des fleurs du bouquet au-dessus de lui, l’autre tendue devant lui, paume vers
le haut. Au niveau inférieur, quelques livres parmi lesquels deux sont
identifiables à leurs titres inscrits sur la tranche : l’Odyssée d’Homère
et un recueil de poèmes de Giorgos Séféris ; un troisième porte simplement
la mention « Hellas », un ouvrage sur la Grèce donc sans autre précision ;
un quatrième se distingue par un dessin qui m’a toujours fait penser au logo de
la secte des Cigares du Pharaon tiré d’un album de Tintin. Il faut préciser que
sur le tableau, mon oncle, jeune notaire de province (le seul notaire de
Tripolis à cette époque), est tiré à quatre épingles, impeccable dans un
costume-cravate sombre, très strict, sobre, chemise à rayures et boutons de
manchette (on ne devine que celui de son poignet gauche). Il a ses cheveux noirs
coiffés vers l’arrière (il les avait épais, presque crépus).
Voilà, Marie et Lisa ont bien regardé avec
moi. Tout a commencé avec une photo où l’on voit mon oncle (sans doute à la
même époque que le tableau, à une ou deux années près) allongé dans son lit à l’heure
de la sieste et un enfant en langes, pieds nus, sachant à peine marcher, moi,
venu sans doute là pour jouer avec lui alors que sans doute, lui voudrait
dormir. Cette scène est évidemment parlante pour Marie comme pour Lisa. Elle le
rend vivant et c’est pourquoi
ensuite, elles se sont reportées sur le tableau, là, juste sous leurs yeux,
juchés sur le buffet de leur arrière-grand-mère. C’est donc lui, l’oncle, le grand-oncle
(rien que de dire « grand-oncle » le fait revivre puisqu’il n’aura
jamais été « grand-oncle » de son vivant, ni grand-père), il faisait
la sieste (et ce qui frappe Marie qui n’est pas une dormeuse, qui n’a jamais
aimé dormir, c’est que moi, son père, l’empêche de dormir) et il jouait avec
les enfants (ce qui frappe Lisa, c’est l’enfant, son père, qui ne demande qu’à
jouer, elle qui, chaque jour qui passe, ne demande que cela, jouer et jouer
encore jusqu’à l’épuisement).
Lydia, sa mère et sa sœur, ont passé une
semaine en Italie, à Rome puis à Venise. La mère de Lydia que les enfants
appellent « baboula » (grand-mère en Russe) dessine avec Lisa tandis
qu’Olga joue au badminton avec Marie dans le jardin. Toutes deux ont trouvé des
complices de leurs jeux, de leurs secrets (pour Marie qui a le culte des secrets).
Aujourd’hui, Olga reprend l’avion car pour la première fois de sa vie, « diedoula »
(« grand-père » en Russe) ne peut compter que sur lui-même et qu’il
faut maintenant aller s’assurer que tout va bien (mais « baboula »,
elle, va rester plus longtemps). Ces deux semaines pendant lesquelles sa fille
cadette et sa femme ont séjourné avec nous, il les a passées dans la datcha, à
trente kilomètres à l’extérieur de Tachkent, avec les deux chiens (qui, privés
de baboula qui les nourrit chaque jour, ont débord refusé de s’alimenter).
Diedoula n’est pas d’un caractère facile, il n’est pas en bonne santé (il a été
hospitalisé à plusieurs reprises au cours de cinq dernières années suite à des
crises cardiaques), il est un peu comme un ours qui voudrait n’avoir besoin de
rien ni personne (et a toujours vécu ainsi auparavant, du temps où son travail
le coupait de sa famille) et ne supporte pas de constater que cela n’est pas le
cas et ne le sera jamais plus.
Dans les albums de photos, il y avait des
photos où moi-même je ne reconnaissais personne et ne pouvais répondre aux
questions distraites de Marie. J’ai simplement dit, à la vue de l’une d’elles,
qu’à l’époque, on faisait beaucoup d’enfants, que mon grand-père, que son
arrière-grand-père avait cinq frères et une sœur.
Distraitement, elle me répond : oui,
parce qu’à l’époque, on n’avait pas la pilule.