25 juillet 2013

Aujourd'hui, c'était déjà hier






Mélina, Lisa et moi

Léandre et moi

Aujourd’hui, comme tous les jours (sauf hier), il fait très beau et très chaud. Mélina, Marie et Lisa se sont allongées sur le parapet de pierres chaudes, à côté de la piscine.

Dieda et moi sommes allés faire un footing le long de la plage jusqu’aux plages aménagées d’Alkidès.

Quand je suis rentré, Mélina et Lisa m’attendaient pour aller à la piscine. La piscine est toute petite, ronde, et portative. Christophe et moi l’avons montée avant-hier soir dans le jardin.

Lisa et moi
Avant d’aller à la piscine, j’ai pris une douche. Une fois dans la piscine, Mélina et Lisa ont fait les folles. Elles m’ont fait enfiler des brassards et m’ont traité de « bébé ». Ensuite, elles m’ont demandé de faire le toboggan, c’est-à-dire, de les hisser sur mon dos tout en m’enfonçant dans l’eau puis de les propulser d’un coup de rein dans l’eau par dessus mes épaules. Léandre qui jusque là jouait sur la terrasse avec toutes ses voitures, a rejoint les filles dans la piscine. Les filles qui ne voulaient pas de lui, l’ont placé dans une bassine bleue sur le parapet. Elles pensaient le vexer mais en fait, il était très content d’être là. Tout ce petit monde a tout de même fini par se retrouver dans la piscine à se déverser les uns sur les autres des seaux d’eau. Malgré les chamailleries, tous s’entendaient bien pour faire les fous.


Puis peu de temps après, papa est sorti de la piscine, et moi (Marie), je suis allée dans la maison. Et j’ai aidé Mamie et Isabelle à mettre la table. Tout le monde s’est mis à table pour manger .Puis fini la rigolade, c’est le « temps calme»: Lisa, Léandre et Mélina doivent aller faire la sieste. Mais Léandre ne veut pas faire la sieste mais finit par aussi aller dormir. Mais comme les enfants détestent la sieste, Mélina et Lisa ont dormi un peu puis se sont réveillées pour jouer dans la chambre.

Papa est plongé dans sa lecture et quand je l’appelle pour venir écrire la suite de notre histoire, il ne vient pas.

Léandre, mamie et moi
Peu de temps après, nous sommes tous allés à la plage, sauf Mamie et Dieda. Il y avait de grandes vagues, et pleins de petits poissons et de coquillages, malheureusement de grosses pierres sous l’eau faisaient mal. Avec mon masque et mon tuba, je jouais que j’avais une mission de trouver des poissons et de ramasser les coquillages sous l’eau. La mer était agitée, il y avait de grandes vagues et l’eau rentrait dans mon tuba et j’en avais un peu marre, et finalement, je suis sortie de l’eau, je suis allée faire un château de sable avec Lisa et Mélina, elles faisaient semblant que le sable qui était dans l’eau était du chocolat fondu et le sable sec de la farine. J’ai vu la bassine bleue de Christophe et Isabelle et j’ai eu l’idée de la remplir de sable et d’en faire un château de sable géant.

Léandre et moi

Papa finalement a décidé de mettre le texte sur le blog sans le changer et donc le voici. D’abord, le « je », c’est lui puis c’est moi. Et maintenant, c’est lui qui écrit cela avant d’aller se coucher (il est plus de minuit, tout le monde est au lit).

Moi toute seule
J’ajoute juste une chose : aujourd’hui – qui n’est plus le « aujourd’hui » du premier paragraphe qui se passait avant-hier -, c’était mon anniversaire. J’ai maintenant dix ans et pour de bon cette fois (car j’avais déjà fêté en juin mon anniversaire avec mes copines  - c’est sur le blog). Papa m’a fait écouter une chanson d’un certain Souchon qui chantait en 1974 une chanson qui s’appelle « j’ai dix ans…». Nous sommes allés manger des calamars dans une taverne du bord de mer. Nous avons eu droit à des glaces puis à la maison, j’ai soufflé les bougies (un « 1 » et un « 0 » - à cause du « 1 », Léandre a dit que j’avais un an) et nous avons mangé un gâteau et bu du champagne.

Voilà maintenant papa peut aller se coucher.

Juste une chose encore: aujourd'hui, c'était déjà hier.

10 ans aujourd'hui





22 juillet 2013

la mer au bout du chemin



La mer est à cent mètres. On dirait qu’elle va de droite à gauche, la mer, qu’elle coule comme une rivière, comme un grand fleuve.

Tôt le matin, avant le lever du jour, la foudre me réveille en sursaut. J’écoute si jamais Lisa et Mélina qui dorment dans la même pièce, juste en dessous de la chambre du grenier que je partage avec Marie, ont pris peur en entendant le tonnerre. Mais il n'y a pas un bruit. Tout est calme. Par la fenêtre, les éclairs déchirent la nuit (des étoiles qui sautent comme des fusibles). Des trombes de pluie s’abattent sur le toit juste au-dessus de moi (mais le ronronnement du climatiseur est parfois trompeur). Dans le lit attenant au mien, Marie dort paisiblement. Le matin, spectacle étrange d’un paysage détrempé, d’un ciel lourd, chargé de nuages gris et de la pluie qui continue de tomber. 

On prend le petit-déjeuner à l’intérieur.

Lisa et Mélina ne se quittent pas d’une semelle. Elles sont comme des jumelles, même taille, cheveux au vent, d'un blond vénitien, mais yeux bleus pour l'une (Mélina) et yeux gris vert pour l'autre (Lisa).

Le long du mur qui borde la route de la mer, neuf chiots et leur mère, exténuée à force d’allaiter. Lisa et Mélina accroupies derrière la grille, émerveillées, jappant en écho aux jappements des chiots qui finissent par s’approcher et quémander des caresses à travers le grillage, en tirant la langue pour lécher les doigts de leurs admiratrices. « Qu’il est chou ! » s’écrient-elles en chœur.

Interloquées pendant quelques heures, les cigales ont repris leur chant cette après-midi. Par moments, certaines viennent plus près, tels des premiers violons surenchérissant sur l’orchestre.

Séparée de Mélina, requise par sa sieste journalière, Lisa a protesté mais a fini par s’endormir à son tour dans la pénombre de sa chambre pendant que Marie termine sa première leçon journalière.

Chalkida n’est qu’à quinze minutes de la maison. Nous y avons fait les courses ce matin. Le frigidaire est plein. Nos estomacs aussi.

Je ne sais encore si d’ici une heure ou deux, j’irai nager ou courir le long de la plage. Marie m’a fait promettre d’aller avec elle chiper aux poules quelques œufs. Les coqs nous laisseront-ils faire ? Se demande-t-elle.



Il y a aussi un potager où avant-hier, Isabelle, Marie, Lisa et Mélina ont cueilli les tomates qui ont servi à composer la salade du jour.



Christophe est rentré à Athènes pour un rendez-vous professionnel. Il sera de retour d’ici ce soir.

Aujourd’hui, c’est Marie qui me dicte ce qu’il faut écrire sur le blog.


21 juillet 2013

L'infini recommencement

à la taverne à Vari le 16 juillet (avec Lydia en photographe) pour fêter le 52ème anniversaire de mariage de mamie et dieda



Des nuages furent annoncés, parurent - nonchalamment dans un ciel étonné - puis disparurent rapidement. Pendant quelques minutes cependant, la mer fut grise et l’on aurait dit la mer du Nord ou la Baltique.

A la maison, entre la terrasse et le balcon, le vent fait claquer les portes. Dans le jardin, une petite tortue réclame chaque soir un peu de laitue et des bouts de concombre. Marie ne me laisse partir qu’une fois la promesse faite de lui ramener de la salade.

Nous sommes en Grèce, arrivés vendredi dernier par un ferry parti l’avant-veille de Venise. Lydia est déjà rentrée par avion.

Au feu rouge, dans l’espoir de quelques pièces, un jeune homme à chapeau feutre fait un numéro de jonglage avec trois oranges. Il se place au milieu de la chaussée, juste devant la première voiture.

En passant dans le centre-ville, on remarque les vitrines vides, les rideaux baissés, les slogans tagués sur les murs, certains en anglais. A onze heures du soir, en rentrant de chez Christophe, embouteillage monstre dans le centre ville: l’avenue qui donne sur la place de la Constitution est bloquée par des motos de police. Passe en trombe un car de police, avec à son bord des manifestants fraîchement cueillis sur le pavé. Juste le temps d’entrapercevoir besaces, sacs de jute, vêtements accrochés aux fenêtres grillagées.

A Vouliagmeni, les plages sont bondées. En retrait, des retraités jouent à la pétanque (« petank » écrit sur un écriteau), d’autres au volley (plutôt en fin d’après-midi) ou bien au tavli à l’ombre des buissons de lauriers. A en juger par les seules plages de Vouliagmeni et les rues commerçantes de Glyfada, tout va pour le mieux. Mais évidemment, ce n’est pas ici qu’il faut venir pour voir la crise, pour se rendre compte.

Lisa apprend à dessiner des chiens. Tout à l’heure, sur la route de l’aéroport, il y avait un chien écrasé. J’ai laissé Lydia au contrôle de police. Au point presse, elle a déniché des magazines russes.

A la taverne où Christophe nous avait donné rendez-vous ainsi qu’à trois autres couples et leurs enfants (onze enfants en tout, avec les nôtres), près d’une centaine de convives s’étaient retrouvés pour fêter un baptême. Malgré la chaleur, certains se levèrent pour danser en cercle ou demi-cercle, main dans la main, hommes et femmes (mais davantage d’hommes), sur des airs de rébétika ou simili-rébétika.

Xoriatiki

Ensuite, nous avons été jusqu’à la plage, elle aussi bondée, où nous nous sommes taillés un petit coin de sable à quelques mètres de l’eau. Des bars en plein air – un comptoir de pierre surplombé d’un toit de bambous - servaient frappés, freddos et bières ; des enceintes juchées sur des monticules de sable déversaient des pleins décibels de house et de hip hop et comme il y avait des bars tous les cent mètres et que chaque bar disposait de sa sono, on aurait dit les battements d’un cœur gigantesque, cyclopéen. Même la tête dans l’eau, je pouvais entendre la basse battre la mesure. Poséidon avec son trident n'aurait pas fait mieux.

Après les bains de mer, accompagnés de leurs parents, tous les enfants ont dîné chez la grand-mère de trois d’entre eux, deux filles et un garçon (ce dernier plus jeune que Marie d’à peine un an). Le père Français, la mère Grecque (la fille donc de la grand-mère en question) se sont rencontrés en Angleterre et vivent à présent en Grèce depuis neuf ans, habitant Athènes et passant les étés chez la grand-mère qui habite cette grande maison de bois sombre et de pierres de taille (dans la manière d’un chalet) à la terrasse de laquelle nous avons dîné sur le pouce. Elle est juchée à flanc de montagne, au-dessus de la mer où nous nous sommes baignés. Une fois rassasiés, les enfants se sont répandus dans le jardin en contrebas de la terrasse où nous les parents dégustions un plat d’aubergines pour certains, des glaces pour d’autres, arrosés de bières et d’un petit rosé. Nous sommes rentrés dans un mouchoir d’étoiles, la nuit bruissant tout le long de la côte d’une intense vie nocturne. Les enfants endormis à l’arrière, la voiture tanguant dans les lacets.

Pour la troisième fois cette année, Lisa fête son anniversaire. Cette fois, avec sa cousine Mélina, son cousin Léandre, son oncle Christophe, sa tante Isabelle ainsi que dieda et mamie. Les enfants dansent dans le salon sur un tube Sud-coréen qui l’année dernière défraya l’internet. La musique est un peu forte mais nous sommes en dehors des heures interdites (où le silence est d’or). La voisine - Lia - sonne à la porte et emporte avec elle deux tranches du gâteau au chocolat.


Je suis allé courir dans le petit stade voisin. Une demi-heure la première fois, quarante minutes la seconde, plus d’une heure la troisième (en compagnie de mon père). La quatrième fois, les filles ont voulu m'accompagner. Elle se sont assises sur les marches sous le paravent qui protège les tribunes du soleil (de la pluie quelquefois, bien plus rarement). A chaque tour, elles me chantaient une chanson différente pour m’encourager; elles ont fait ainsi les pom-pom-girls, allant jusqu’à courir et chanter dans mon sillage.

Il pleuvait en France quand Lydia y a retrouvé sa mère, restée seule une semaine durant. Ici, le corps pris dans l’étau de la canicule, contraint à une semi-nudité quasi permanente, n’a jamais été aussi matériel, aussi concret, aussi présent. Sa respiration se confond avec les stridulations des cigales, sa transpiration est salée et laisse sur la peau des marques blanches. Nulle part ailleurs, je n’éprouve aussi fortement la sensation d’être vivant (et donc mortel – mais c’est une autre histoire).

Lisa, sur la plage, se tourne vers moi (Marie a préféré rester à la maison) : papa, l’infini…l’infini, c’est quand...c’est quand on recommence tout le temps...

Les années qui passent ont l'air de ne plus vouloir se distinguer que par d'infimes variations dont seul le corps porte la trace.


Léandre, Mélina, Christophe et Lisa pour son troisième anniversaire en un mois.





05 juillet 2013

Familles nombreuses




Marie, quand elle sera grande, voudrait être actrice. Et comme elle gagnera beaucoup d’argent, elle nous en donnera. Beaucoup même. Je ne sais plus comment elle a formulé ce dernier point (le « beaucoup »). Ce fut dit en passant. L’erreur serait de s’en offusquer (comment ? Tu ferais cela juste pour l’argent ? Seul l’argent compte pour toi ? etc. etc.). D’ailleurs, elle ne comprendrait pas et je redouterais d’avoir à m’enfoncer dans le marécage des explications sans fin (pourquoi l’argent, c’est mal ? etc. etc.). Chaque enfant a l’âme d’un Socrate (ou Socrate avait l’âme d’un enfant) : en vous sommant de vous expliquer sur ce qui est bien et mal, il finit par vous faire douter du bien-fondé des arguments que vous avancez pour soutenir vos convictions. C’est fatiguant. On se rend bien compte qu’on ne peut pas toujours avoir à se justifier. Pour elle, à vrai dire, quoi qu’elle en dise, l’argent ne compte pas. Pourquoi ? Tout bonnement parce que nous en avons et qu’elle ne s’est jamais trouvée restreinte dans ses désirs que pour des raisons qui n’étaient pas ou qu’elle n’a pas pensé être des raisons d’argent. Nous sommes des privilégiés, elle est une enfant gâtée : il faut bien partir de là.

Elle a parfois des élans de générosité qui manquent de spontanéité, qui semblent surtout destinés à l’assurer de l’estime qu’elle se doit (« voyez comme je suis bonne ! »). C’est affecté, exagéré, théâtralisé mais cela reste innocent car elle ne voit pas - alors que nous oui - les ressorts de son comportement. Elle ne se voit pas encore dans le miroir. Elle glisse sur sa propre surface sans avoir en deçà, dans le maillage des arrière-pensées, là où ça gratte. On serait tenté de dire qu’à son âge, on est bien trop occupé de sa personne pour qu’autrui ne soit davantage qu’une idée, qu’une projection, qu’un lointain prochain. Mais cela n’est pas vrai qu’à cet âge-là. Seulement elle n’a pas encore accès à l’hypocrisie, quand on sait devoir faire comme si, tout en sachant, le faisant, qu’on le fait (sans que cela y change quoi que ce soit). La conscience de l’hypocrisie tout comme la lucidité ne sauve pas le monde mais le rend humain, trop humain. Un enfant, lui, est encore animal : ses protestations de générosité, d’altruisme, ne sont pas à prendre trop au sérieux ; les chapitrer là-dessus est ridicule, il faut laisser la nature s’écouler.
 


Le monde entre ses mains n’a pas de prix. Il se donne, il se reprend, il est illimité, insituable, lieu de tous les possibles (d’où le vertige face aux « monstres »). Combien de querelles d’enfants portent sur des jouets donnés, repris, redonnés, rendus ? Ainsi Marie obtient de Lisa qu’elle lui cède ceci ou cela (« c’est à moi hein maintenant !? ») que celle-ci, l’heure suivante, revendique comme n’ayant jamais cessé de lui appartenir. Marie trépigne de rage, impuissante face aux revirements de sa sœur. Sans étiquettes, le monde est en soldes : qu’importe le flacon, seule importe l’innocence.

En rangeant des placards, je tombe sur des photos de famille que je leur montre. Je m’assois dans le canapé et je les y fais assoir, de part et d’autre de moi. Sur une photo puis une autre, elles reconnaissent aussitôt ce même canapé ainsi que les deux fauteuils, noirs eux aussi, qui sont là maintenant devant nous, et puis la table du salon (dans notre dos) ainsi que le portrait du grand-oncle (juché sur le buffet devant nous) et les deux buffets à plateaux de marbre (devant nous), et tout cela rassemblés dans une maison que seule Marie aura connue mais trop tôt pour en avoir conservé le moindre souvenir. Pour moi, portrait, canapé, fauteuils, buffets, table de salon, appartiennent encore à ces lieux que les photos découpent comme les pièces d’un puzzle. Aucune autre maison n’aurait pu les accueillir, leur servir d’écrin ; ils y étaient comme cloués et pourtant, ils sont là aujourd’hui, pas tellement à leur place dans ce décor hétéroclite, sans style particulier, qu’ils doivent partager avec un volumineux sofa ikéa, une table basse achetée en Pologne et divers accessoires.

Lisa ne comprend pas bien qui sont tous ces gens du passé qu’elle n’a jamais connus. Marie a besoin de détails, d’anecdotes pour les faire vivre dans son esprit. Sur une photo, on me voit enfant jouer avec un château-fort que mon grand-père paternel avait fabriqué de ses mains et c’est en tirant ce fil de la mémoire qu’elle discerne, en-deçà du masque d’un visage inconnu (celui que j’appelais grand-papa), les traits d’un arrière grand-père. Pour toutes les deux, l’oncle Vassilis, mon oncle, leur grand-oncle qu’elles n’auront jamais connu, n’est que la figure tutélaire, démesurée, qui trône dans notre salon (trois salons depuis celui de Varsovie), d’une maison à l’autre. Le portrait est trop grand pour les plafonds bas des maisons et appartements d’aujourd’hui. Tous nos visiteurs sursautent en le découvrant. Une originale dont le tact n’avait d’égal que la naïveté, a même cru y reconnaître un Saddam Hussein de province. Quand ce portrait a été fait, mon oncle était plus jeune que moi aujourd’hui. Marie comme Lisa savent qu’il s’agit du frère de mamie mais il n’aura évidemment jamais à leurs yeux la présence qu’il a pour moi (et cela me laisse songeur car je me revois moi-même, enfant, entendant les histoires arrivées à des personnes dont je n’avais pas idée mais qui, dans le regard de ceux qui racontaient ces histoires, vivaient encore – et voilà que je suis moi-même du côté des raconteurs d’histoires de fantômes).



Sur le tableau, il est peint de trois-quarts, assis sur une chaise dont on ne voit guère le dossier, les deux mains posées sur les genoux, l’une tournée dont on ne voit que les jointures des doigts, l’autre, la droite, ouverte, une cigarette allumée entre l’index et le majeur. Son regard est dirigé vers l’extérieur du tableau, vers le bas, à côté du peintre comme s’il ne l’avait pas remarqué, comme s’il avait quitté un instant la pose prescrite et gagné par la lassitude, regardait tout simplement dans le vide sans s’apercevoir que le peintre, lui, le fixerait pour toujours dans cet instant de vacuité. Derrière lui, une étagère, le niveau supérieur occupé par un modeste bouquet de fleurs blanches et rouges (des œillets, semble-t-il) dans un vase à côté duquel une petite statue de jeune homme nu (un « Kouros »), un bras levé, le pouce et l’index se touchant, faisant le geste de cueillir une des fleurs du bouquet au-dessus de lui, l’autre tendue devant lui, paume vers le haut. Au niveau inférieur, quelques livres parmi lesquels deux sont identifiables à leurs titres inscrits sur la tranche : l’Odyssée d’Homère et un recueil de poèmes de Giorgos Séféris ; un troisième porte simplement la mention « Hellas », un ouvrage sur la Grèce donc sans autre précision ; un quatrième se distingue par un dessin qui m’a toujours fait penser au logo de la secte des Cigares du Pharaon tiré d’un album de Tintin. Il faut préciser que sur le tableau, mon oncle, jeune notaire de province (le seul notaire de Tripolis à cette époque), est tiré à quatre épingles, impeccable dans un costume-cravate sombre, très strict, sobre, chemise à rayures et boutons de manchette (on ne devine que celui de son poignet gauche). Il a ses cheveux noirs coiffés vers l’arrière (il les avait épais, presque crépus).

Voilà, Marie et Lisa ont bien regardé avec moi. Tout a commencé avec une photo où l’on voit mon oncle (sans doute à la même époque que le tableau, à une ou deux années près) allongé dans son lit à l’heure de la sieste et un enfant en langes, pieds nus, sachant à peine marcher, moi, venu sans doute là pour jouer avec lui alors que sans doute, lui voudrait dormir. Cette scène est évidemment parlante pour Marie comme pour Lisa. Elle le rend vivant et c’est pourquoi ensuite, elles se sont reportées sur le tableau, là, juste sous leurs yeux, juchés sur le buffet de leur arrière-grand-mère. C’est donc lui, l’oncle, le grand-oncle (rien que de dire « grand-oncle » le fait revivre puisqu’il n’aura jamais été « grand-oncle » de son vivant, ni grand-père), il faisait la sieste (et ce qui frappe Marie qui n’est pas une dormeuse, qui n’a jamais aimé dormir, c’est que moi, son père, l’empêche de dormir) et il jouait avec les enfants (ce qui frappe Lisa, c’est l’enfant, son père, qui ne demande qu’à jouer, elle qui, chaque jour qui passe, ne demande que cela, jouer et jouer encore jusqu’à l’épuisement).

Lydia, sa mère et sa sœur, ont passé une semaine en Italie, à Rome puis à Venise. La mère de Lydia que les enfants appellent « baboula » (grand-mère en Russe) dessine avec Lisa tandis qu’Olga joue au badminton avec Marie dans le jardin. Toutes deux ont trouvé des complices de leurs jeux, de leurs secrets (pour Marie qui a le culte des secrets). Aujourd’hui, Olga reprend l’avion car pour la première fois de sa vie, « diedoula » (« grand-père » en Russe) ne peut compter que sur lui-même et qu’il faut maintenant aller s’assurer que tout va bien (mais « baboula », elle, va rester plus longtemps). Ces deux semaines pendant lesquelles sa fille cadette et sa femme ont séjourné avec nous, il les a passées dans la datcha, à trente kilomètres à l’extérieur de Tachkent, avec les deux chiens (qui, privés de baboula qui les nourrit chaque jour, ont débord refusé de s’alimenter). Diedoula n’est pas d’un caractère facile, il n’est pas en bonne santé (il a été hospitalisé à plusieurs reprises au cours de cinq dernières années suite à des crises cardiaques), il est un peu comme un ours qui voudrait n’avoir besoin de rien ni personne (et a toujours vécu ainsi auparavant, du temps où son travail le coupait de sa famille) et ne supporte pas de constater que cela n’est pas le cas et ne le sera jamais plus.

Dans les albums de photos, il y avait des photos où moi-même je ne reconnaissais personne et ne pouvais répondre aux questions distraites de Marie. J’ai simplement dit, à la vue de l’une d’elles, qu’à l’époque, on faisait beaucoup d’enfants, que mon grand-père, que son arrière-grand-père avait cinq frères et une sœur.

Distraitement, elle me répond : oui, parce qu’à l’époque, on n’avait pas la pilule.