27 novembre 2011

Expert international en Tunisie


Quand on débarque dans un pays où on n'a jamais mis les pieds et que son rôle est de porter un jugement sur ce qui s'y est passé pendant qu'on n'y était pas, on se sent tout de même un peu mal à l'aise. On sait bien sûr qu'on dispose d'outils et de tout un bagage technique qui nous permet d'appréhender des sujets et des situations non vécues avec suffisamment d'assurance pour désamorcer toute forme d'inhibition morale. Mais tout de même, on n'en pense pas moins.

Dans les réunions, on se présente, on est présenté comme "expert international". "Expert international", c'est un animal humain, constitué comme n'importe quel autre humain mais qui prétend disposer d'un sens commun quasi surnaturel qui lui permet de juger ce qui se passe dans un pays qu'il ne connait pas à l'aune de ce qui devrait s'y passer en théorie, la théorie, la doxa en question se trouvant codifiée dans une série de documents dits internationaux (traités, conventions, lignes directrices, manuels, etc). Un "expert international", c'est un Kantien, imbu d'impératifs catégoriques mais qui omet, par méthode, de se demander d'où il vient, qui il est. Un expert international ne peut être que de nulle part, il navigue dans des eaux extra-territoriales, il écoute de la "world music" et tout ce qui est conventionné, c'est-à-dire non anglophone, relève de la culture ethnique.  Chez les disquaires, on classe ça à part. L'ethnique, le monde au sens de "world", c'est un objet non identifié, inconnaissable, inécoutable sauf à en être ou à être snob. Le politiquement correct veut qu'on fasse preuve de curiosité, voire de compassion, pour la "world culture". S'extasier devant l'exotique, avoir un mot gentil, prétendre s'y ressourcer, prendre même le parti de l'opprimé (car c'est, au fond, une question d'oppression), devenir l'autre en soi qui est d'ailleurs mais a trop longtemps vécu en déraciné pour ne pas finalement donner dans l'expertise internationale, le monde sans frontières, un point de vue unique et unanimiste pour s'émerveiller de la diversité des sous-cultures.

Mais revenons à nos moutons internationaux. A peine débarqué, en pleine nuit, personne pour me réceptionner. L'hôtel m'a oublié. Il y a un office du tourisme ouvert à la sortie de l'aéroport et deux types au comptoir qui luttent contre le sommeil en fumant cigarette sur cigarette. L'un deux appelle la réception de l'hôtel. On va finalement venir me chercher mais il va falloir vingt-cinq minutes à la navette de l'hôtel pour atteindre l'aéroport (et donc autant pour retourner à l'hôtel). Vous pouvez sinon prendre un taxi ? Me dit le type du comptoir en allumant une cigarette sous l'une des nombreuses pancartes "interdit de fumer" de l'aéroport. Je suis en pays inconnu, en pleine nuit, proie facile: j'opte pour la patience. 

Les jours suivants, les réunions s'enchaînent. On a loué pour nous une voiture avec chauffeur. Nous allons d'un bâtiment à un autre, nous serrons des mains, notons dans nos calepins les réponses à nos questions; à notre retour, nous rédigerons un rapport de mission. Nous finissons par rencontrer des officiels du parti dit Islamiste, celui dont tout le monde parle. Islamisme modéré, ai-je lu quelque part avant de venir ici. En dehors de tout esprit polémique sur les vraies motivations de ce parti, c'est tout de même étrange que les religions en soient à revendiquer la modération comme signe de légitimité et de ralliement. Comme s'il fallait croire mais avec modération, avoir la foi "light" en somme. Toute religion est extrème par définition. Mais il a suffi d'un suffixe en "isme" attaché à cet "extrème" pour tout faire basculer dans la caricature politique.

Les gens de ce parti, les cinq dignitaires qui nous ont reçus mais dont nous ne connaissions pas vraiment la place qu'ils occupaient dans les structures du parti, nous ont longuement jaugés: qui étions-nous ? que voulions-nous ? Tous sont sur leur garde, à se surveiller les uns les autres, à surveiller leur langage; il y a des choses qu'ils ne doivent pas dire. L'un d'eux n'a pas voulu parler Français et c'est notre collègue, un Tunisien, qui a dû faire la traduction. A la sortie, l'homme s'est avancé vers moi, le dernier à quitter la pièce, et a posé sa main sur mon épaule et en Arabe, se tournant vers notre interprète, m'a encouragé à apprendre un peu d'Arabe. Il n'a pas compris que j'étais un expert international, qu'en tant que tel, les langues ne m'intéressent pas, les monnaies non plus, j'apprends les pays sur place: nombre d'habitants, noms des principaux partis politiques, noms du président, du premier ministre, de quelques ministres à la rigueur et puis toute la batterie statistique, technique, juridique des affaires électorales. Je n'entre dans le pays qu'en pensée, qu'en chiffres, qu'en termes légaux, juridiques. Lui, il a vu le Français en moi, il a vu un Français devant lui, il m'a donné le visage d'un rejeton de l'ancienne puissance coloniale. Sous nos manières courtoires, les siennes, les miennes, de légers craquements, de la crispation. Il m'a pris à part puis il m'a laissé partir dans un grand sourire. Ici, dans ce bâtiment aux escaliers étriqués, badigeonné de bleu ciel, vibrionnant comme une ruche, se décide sans doute un peu de l'avenir du pays. A notre arrivée, une heure et demi plus tôt, la femme qui nous a accueillis dans l'entrée s'est tout de suite dirigée vers la seule femme de notre groupe pendant qu'un homme s'occupait des hommes.

Mais ce serait être de mauvaise foi que d'en tirer la moindre conclusion à la manière outrancière d'un n'importe quel canard Français ou d'ailleurs en Europe (on reproche ici à France 24 d'avoir manqué à l'obligation de neutralité durant la campagne électorale en accordant au parti dit Islamiste un temps d'antenne nettement supérieur à celui accordé aux autres partis: le comble est que les journalistes se font les meilleurs propagateurs des idéologies qu'ils stigmatisent par ailleurs; le sensationnalisme est apolitique). D'ailleurs et même d'ici, on ne voit pas que la religion rassure les petites gens qui, dans un monde en déshérence, manquent de repères. L'économie du pays va à vau-l'au. Croissance zéro. Chômage qui laisse la jeunesse sur le carreau et on voudrait de la modération, de la stabilité. Quand la "révolution" a éclaté, personne ne l'avait vu venir, beaucoup en Europe et aux Etats-Unis ont été pris à contrepied et n'ont pas su sur quel pied danser (ne parlons pas des complaisances touristiques de certains, certain en France); heureusement pour eux, ça n'a pas duré longtemps; Ben Ali s'est enfui et tout le monde y a trouvé son compte. Il était alors facile de soutenir, d'encourager, d'assister, de donner des leçons de démocratie, de faire le beau, le bon, de prôner l'esprit de conciliation. C'est une banalité de dire ça, on passe pour un marxiste d'arrière-garde mais une fois pour toute, la vraie violence n'est pas celle de la rue mais celle, ressentie de manière intime au creux de vies singulières, que subit la masse des laissés pour compte. Celle-là est - presque - invisible, inaudible. Quand elle se transmute en violences de rue, tout à coup on la redoute. Ce n'était même pas une révolution. Ca ne se voulait pas une  "révolution" mais le lyrisme facile qui vient ensuite dans toutes les bouches transforme n'importe quel métal en or. L'héroïsme révolutionnaire, il faut s'en garder; in fine, il sert souvent à d'autres desseins que ceux qu'il clamait dans les rues. 

Et puis voilà. Ici, sur la photo, la vue que j'avais de la chambre de l'hôtel et quelques autres encore prises avec le portable. Je l'ai prise, le matin, au saut du lit, ayant revêtu mon armure d'expert international, costume deux-pièces, cravate au milieu, comme une langue savante pour parler le langage de la démocratie.

Ce n'est pas de l'auto-dénigrement ni du dénigrement tout court. Ces choses sont utiles, un tant soit peu. Il y a des gens bien dans la profession, qui ne sont ni dupes ni cyniques, qui sont compétents et ne font pas de leurs gains la matière première de leur motivation. Toutefois, la profession se prête à l'imposture et il m'arrive de redouter d'y avoir succombé moi-même. L'hypocrisie ne se laisse pas circonvenir si aisèment, même (surtout ?) en se fendant d'un texte comme celui-ci (qui pourrait être le paravent d'une forme de bonne conscience à double détente).

Ceci dit, j'ai trouvé en Tunisie les parfums de la Méditerrannée, donc un peu de mes origines. Entre salles de réunion et chambre d'hôtel, j'ai pu laissé tomber l'armure et humer dans l'air quelque chose de familier, d'ethniquement familier.

14 novembre 2011

Du ciel aux cils


Ce n'est pas une photo prise ces jours-ci. Novembre bat son plein, grisailleux à souhait. La photo fut prise cet été, le jour de l'anniversaire de Lisa. Elle n'a rejoint les autres photos prises ce même jour qu'il y a quelques semaines (oubliée dans la mémoire de ma caméra). Lisa fêtait ses quatre ans, son grand-père avait acheté un gâteau en forme de coeur chez Despina, la pâtisserie dont nous sommes devenus des habitués au fil des fêtes et anniversaires dont beaucoup furent célébrés en Grèce. Je me souviens comme il faisait chaud ce jour-là; l'air était rare, hâché par les pulsations des cigales, homélie estivale qui bat dans ma poitrine comme un second coeur. Comme il se doit, nous avions sorti une bouteille de champagne mais dans cet air raréfié, le moindre alcool rend tout effort impossible par la suite; il faut se résoudre à la sieste ou à une lecture paresseuse et superficielle (qui, de toute manière, mène tout droit à la sieste). Nous avions donc bu peu; pour Lisa et Marie, malgré les protestations de mamie, nous avions tout de même sorti de petits verres qu'elles ont vidés cul sec, Lisa en réclamant davantage - ce qui ne lui fut tout de même pas concédé, anniversaire ou pas. Elles se chamaillèrent pour savoir qui soufflerait les bougies, Lisa d'abord bien sûr pour la première salve - puisque c'était son anniversaire - mais ensuite, une fois les bougies rallumées, Marie revendiqua le droit d'être associée. La scène se répéta autant de fois que les bougies furent rallumées, Lisa campant sur sa position jusqu'au-boutiste: c'est mon anniversaire, pas celui de Marie, à moi les bougies et le feu qui va avec et puis qui s'en va. Je souffle donc je suis: grandir ne vient qu'après.

Nous sommes bien loin aujourd'hui de la chaleur des journées de juillet à Athènes. Le ciel est gris, le ciel est bas depuis au moins cinq jours, un mur infranchissable le long duquel nous jouons au sentinelles plus ou moins inspirées. Marie a fait de la fièvre dans la nuit du vendredi au samedi. Samedi matin, la fièvre avait baissé mais elle se plaignait encore de la gorge et ne voulait pas sortir et ne voulait que du bouillon. Nous avons fait le marché comme tous les samedi ou presque: poulet à la broche, salades, poires comices, clémentines et artichauds. Lydia et Lisa ont ensuite passé un moment dans le jardin d'enfant près du marché tandis que je restais à la maison avec Marie qui semblait déjà bien mieux mais déterminée à tirer avantage de la situation.  Et donc sous un ciel aussi peu engageant pour des sorties au grand air, la télévision fit des étincelles sur les faces réjouies des deux soeurs, rivales à leurs heures, mais communiant tout de même dans les réjouissances. Les images inspirant des dessins, feutres et feuilles de papier volantes passèrent de main en main; ensuite, Lisa, lassée par les images, ouvrit un cahier d'exercices que je l'aidai à faire. Elle s'y coltina non seulement avec bonne grâce mais avec enthousiasme. Depuis qu'elle voit Marie rechigner à faire ses devoirs, elle prend un malin plaisir à afficher sa bonne volonté à accomplir les "siens". Mais il faut admettre qu'elle aime vraiment ça, "travailler" comme elle dit, et avec raison du reste - on apprend jamais mieux qu'en jouant ou jouer, c'est apprendre.

L'autre jour, m'entendant gronder son aînée plus que de raison, elle vînt derrière moi et me touchant de la main, demandant à me parler à l'oreille, me glissa: "papa, il ne faut pas fronder comme ça!". Elle avait raison et celui qui, un jour, sans doute plus par provocation que par constatation sur pièces, affirma que l'enfant est le père de l'homme (je crois que c'est Wordsworth...), avait diantrement raison. Lisa, parfois ou même plus souvent que parfois, me fait l'impression d'avoir déjà en elle tout le bon sens de sa mère, des graines de maturité que pour le moment elle picore au gré des circonstances mais qui, le moment venu, feront d'elle, j'en suis convaincu, l'ange gardien de la maisonnée et de chacun d'entre nous, parents et enfants. C'est une pensée un peu courte certes mais je reste frappé par les petites phrases qu'elle dégaine de temps à autre et qui, venant d'une enfant, nous font bien sûr rire dans un premier temps (ce dont elle se fâche aussitôt) mais qui nous font tout autant sursauter parce qu'elles sont, pour ainsi dire, au-dessus de son âge et parfois même au-dessus du mien (je n'englobe pas Lydia dans ce constat).

Entre l'une comme l'autre, quoi qu'elles disent, quoi qu'elles fassent, prévaut toujours une présomption de culpabilité ou, pour parler leur langage, de méchanceté. Rien que ne puisse dire ou faire Lisa qui ne soit mal intentionnée envers sa grand soeur, rien que ne puisse dire ou faire Marie qui ne soit mal intentionnée envers sa petite soeur: tel est le postulat de base qui se traduit par une rengaine bien connue de tous les parents, celle d'incessantes chamailleries, jamais bien méchantes certes, mais qui agissent sur le cerveau des parents à la manière de la goutte d'eau du vase chinois (deux effets pour un ou en un seul): une de plus et l'on perd patience, se fâche, les sépare, les sanctionne d'un "chacune dans sa chambre"; en Français ou en Russe, peu importe, l'effet est le même: protestations d'une part (c'est Marie qui m'a fait mal, c'est Lisa qui a commencé, etc), protestation d'autre part (elles ne veulent pas être séparées, elles veulent continuer à jouer ensemble, etc; encore que Marie, de plus en plus fréquemment, demande à rester seule dans sa chambre et il faut alors tancer la cadette qui se poste devant la porte fermée de la traîtresse, en larmes ou en silence, mais qui finit tout de même, presque toujours, par rejoindre sa chambre et y trouver de quoi s'occuper).

Cela dit, le week-end fut languissant, "vautrissant". Trop de télévision sans doute (aucun), la fièvre de Marie nous ayant tous entraînés dans une valse hésitation devant l'écran plat, allumée, éteint puis rallumé puis éteint. J'ai commencé à préparer mon départ pour la Tunisie, imprimant les documents réçus de Tunis, en lisant quelques uns. Le dimanche, Marie allait mieux, Lisa, elle, débordait d'énergie et d'espièglerie. Et lundi matin, toutes deux ont repris le chemin de l'école. Et mercredi, nous avons rendez-vous chez le docteur qui, jespère, pourra éclaircir le mystère de la quasi-disparition des cils de Marie...

10 novembre 2011

07 novembre 2011

05 novembre 2011

Encore un jour sans neige



La neige n'est pas encore là mais nous l'attendons de pied ferme.

02 novembre 2011

La lune et l'avion


Hier, fin d'après midi, quelque part sur le parking d'un supermarché ouvert un jour de congé, Lisa et moi, séparés par un caddie que je viens de vider. Au-dessus de nous, un avion survole le lotissement, la ville, le lac, la cime des montagnes. Il y a la lune, elle est là, devant l'avion, en ligne de mire. Le bolide, éructant de rage, va droit sur elle. Lisa s'écrie: "papa, il va casser la lune !". Médusés, nous nous immobilisons parmi les voitures, le coffre de la voiture est ouvert, il est plein. L'engin poursuit sa course folle au-dessus des nuages qui se sont écartés pour laisser voir l'inéluctable collision. Il est maintenant tout près, la lune, fragile, n'est qu'un croissant, une virgule accrochée à des mots indéchiffrables qu'un dieu songeur essaime sous forme de nuages bosselés, rebondis, hâchés. Une bande dessinée à ciel ouvert mais il ne voit rien, le dieu songeur ne voit rien venir, il laisse la lune en plan face à son destin. L'avion n'est maintenant qu'à deux doigts du drame, Lisa ne veut plus regarder, elle cache son visage dans ses mains mais voilà que le miracle se produit, l'avion traverse la lune sans la briser, le voilà qui reparaît de l'autre côté du miroir puis disparaît aussitôt sous la nappe verbeuse dont le dieu songeur, décidément en verve, saupoudre des pans entiers de ciel. Lisa lâche un "ouf!" de soulagement, je ferme le coffre, lui ouvre la porte de son carosse, l'attache à son piedestal en forme de coussin qui la hisse à hauteur de vue adulte d'où elle peut jauger, toiser les embouteillages du destin, ceux des étoiles comme ceux des engins qui se croisent et se décroisent sur des bandes de goudron ou des sentiers d'éther. Dans le rétroviseur, elle sourit à mes yeux qui croisent les siens. Malicieuse, espiègle, fière de son mauvais coup. A peine garé devant chez nous, le carosse se transforme en citrouille. Lisa maintenant cendrillonne à coups de feutre sur des papiers de soie.