26 décembre 2014

Le temps ne passe pas




 
Lisa et moi devisions sur le chemin de la maison.

Trois portails à franchir, deux portes dont l’une vitrée, des feuilles qui font les mortes et que des hommes en combinaison soufflent en tas avant qu’un petit tracteur, passant par-dessus, ne les broie menu. Elle grandit, Lisa, y a toujours les caca-pipi qui lui tirent de grands éclats de rire, rots et pets qui la mettent en joie, mais à sa truculence rabelaisienne se mêlent des petits bouts de pensée qui me font penser qu’elle n’est plus si petite - malgré le biberon du matin et la tétine du soir (hé, oui).

Pendant quelques jours, pas plus, le rituel a changé : plus question de l’accompagner jusqu’au portail (celui de la cour de récréation) ; je dois rester à distance, à l’entrée, attendre qu’elle ait atteint le portail, cinquante mètres plus loin, et de là, elle me fera signe de la main et du coin de l’œil, s’assurera que je suis encore là, que je la regarde, que je lui rends son au-revoir, avant qu’elle ne disparaisse derrière le mur.

mais papa, tu l'as mise à l'envers ?
En novembre, déambulant dans une galerie commerciale, je fus pris de l’envie subite de me payer une nouvelle paire de lunette de soleil. Je m’étais contenté, durant l’été, d’une paire brinquebalante, qui ne m’allait pas et dont l’une des branches a finalement cédé. Depuis ce jour, le brouillard a fait main basse sur l’horizon. Mais même par ce ciel bas, je suis tenté de porter des lunettes de soleil, comme si cela pouvait exorciser les mauvais démons de l’automne.

Lisa nous a caché une punition. Elle devait être signée par les parents. Elle a imité ma signature. Le maître n’y a que vu que du feu. Le pot aux roses a fini par être découvert. Le maître, quand je lui en ai parlé, a eu l’air de trouver ça drôle. « Elle commence tôt ! » s’est-il écrié. Lisa avait pleuré sur tout le chemin de l’école. Elle ne voulait pas que j’en parle au maître.

Elle est punie de temps en temps. Des bricoles mais tout de même. Elle n’ose pas me le dire. Le soir, pendant ou après le repas, elle se confesse à l’oreille de Lydia, lui demandant de ne rien m’en dire jusqu’au matin. Je fais semblant jusqu’au matin de n’en rien savoir. Depuis quelques jours, quand elle rentre de l’école, la première chose qu’elle me dise, avant même que je ne lui pose la question, c’est qu’aujourd’hui, elle n’a pas eu de « vignettes ».

La règle est qu’un enfant puni reçoit d’abord une vignette en guise d’avertissement, puis, s’il récidive, une vignette qui cette fois vaut punition (des mots à recopier) mais sans signature des parents, puis en cas de multi-récidive, la punition devra être signée par les parents.

Le temps ne passe pas. Il fait des scènes, des moments. Il faut lui passer au travers. Aussitôt dites, les nouvelles dessèchent. Lisa me trouve jeune sur la photo. J’ai toujours l’âge que j’avais quand je ne me souciais pas d’avoir un âge, et les moments présents - les scènes qui se déroulent sous nos yeux, les nouvelles que l’on se donne, les instants qui s’emboîtent les uns dans les autres, les anecdotes, les soucis, les sursauts - ne sont que des rêves dont on finira bien par se réveiller pour se rendre compte alors que le temps s’était arrêté il y a vingt, trente ans de cela. Et que la seule réalité est celle de ce temps-là, tandis qu’aujourd’hui n’est qu’un futur hypothétique.

Marie se plaint, à raison, que je ne lui parle que de l’école, que l’école est le seul sujet entre nous.

Sur le site intranet mis à disposition des parents comme des élèves (avec chacun son code d’accès), apparaissent, au jour le jour, les notes obtenues par les enfants ainsi que les devoirs pour le lendemain, le surlendemain, etc. Les conseils de classe se sont déroulés pendant la première semaine de décembre. Le sien, le mien, se tenait le 8. Je suis parent délégué mais suppléant, et seuls les deux titulaires y ont assisté. J’étais soulagé de ne pas avoir à y assister.

Elle aimerait entendre parler d’autre chose. Elle secoue la tête quand elle ne veut plus entendre, « je sais » dit-elle, « je sais ». Je l’exhorte à lire, elle ne lit pas ou si peu ; lire, c’est être encore à l’école, alors elle s’accroche à son Ipod d’où elle surfe sur la vague universelle des potins, recettes, buzz et autres curiosités que j’ai beau jeu de trouver… (mais je n’en pipe pas mot). Et puis entre filles, ça papote.

Il fait encore gris aujourd’hui. Il faisait encore gris hier. Il fera encore gris demain. Novembre n’a pas fait dans la dentelle. Dimanche, nous avons emmené Lisa à Oyonnax pour participer au critérium départemental d’escrime. Sur la route, à mi-chemin, ayant dépassé Nantua, un tunnel d’à peine un kilomètre de long départageait le ciel : d’un côté, d’où nous venions, brouillard à couper au couteau, voitures au ralenti, températures basses ; de l’autre, grand soleil, vitesse retrouvée, température avoisinant les vingt degrés. Jamais je n’avais connu un tel contraste climatique entre deux points géographiques aussi rapprochés. Mais à Oyonnax, petite bourgade sans grand intérêt, nous avons passé la majeure partie de l’après-midi à l’intérieur, dans un gymnase où se déroulaient les épreuves. Marie râlait (elle aurait préféré rester à la maison). Lisa était la plus jeune des concurrents. Faisant face à des plus grands (âgés de trois à quatre ans de plus qu’elle), en tout bien tout honneur, elle a perdu tous ses combats sauf un. Seule dans sa catégorie, elle a eu droit à une médaille, elle est même montée sur le podium, elle était contente mais très intimidée d’entendre son nom dans le haut-parleur et d’être poussée, seule, vers la plus haute marche du podium, face à une quarantaine d’adultes et d’enfants qui l’applaudissaient.

Ce n’était pas la première fois que nous étions à Oyonnax.  Quelques semaines plus tôt, Lydia était convoquée à un cours d’instruction civique, préalable à la délivrance de la carte de séjour, qui devait durer toute la journée. Nous nous y sommes rendus en famille mais le cours avait été annulé. Aucun des participants n’en avait été prévenu. Certains, arrivés la veille, étaient descendus à l’hôtel. C’est le gardien de l’immeuble où devait avoir lieu le cours, qui, surpris de voir tout ce monde massé dans l’entrée, annonça que le cours était annulé, précisant que lui-même en avait été prévenu par courrier électronique trois jours plus tôt.

Lui mais personne n’autres.

Depuis, pas un mot d’excuse. L’administration française ne s’excuse jamais. Et n’excuse personne. Tout le monde le sait, que les choses sont ainsi, que cela fait partie de l’ordre des choses. C’est un sujet de conversation au même titre que le mauvais temps. Et l’école. On ne s’y fait pas mais rien n’y fait.

Les militaires, pour s’excuser, disent « autant pour moi », esquivant, par ces trois mots, la platitude des excuses. En somme, je reconnais mon erreur mais je ne m’excuse pas. Un chef, un supérieur, un administrateur, ne s’excuse pas. Les inférieurs, les subordonnés, les administrés, sont inexcusables. C’est usant à la fin. Soit dit en passant, l’Académie française recommande une autre graphie : « au temps pour moi ». Il semble que le glissement d’ «au temps » à « autant » se soit fait en catimini, comme par inadvertance au fil des siècles. Passage d’un rythme (au temps c'est-à-dire au pas) à une quantité indéterminée (autant en emporte le vent).

Nous avons imprimé des photos en noir et blanc. Des photos d’équitation : Lisa montant tel poney, puis tel autre ; ici le manège, là un poulain gambadant dans les jambes de sa mère. Chaque mercredi matin, sous la rubrique « quoi de neuf », un élève est invité à prendre la parole dans la classe pour raconter une histoire qui le concerne. C’est aujourd’hui le tour de Lisa. Elle a glissé les photos dans une chemise plastifiée. Elle a pris le chemin de l’école, impatiente de montrer les photos et de raconter son histoire.

En rentrant, elle me dit qu’elle a eu le trac. Avant même d’être appelée au tableau. Elle avait mal au ventre ce matin. Elle s’est levée avant l’heure, elle est venue dans notre lit ce qui ne lui arrive jamais ou seulement quand elle a fait un cauchemar ou qu’elle est malade. « C’était le trac ? » lui ai-je demandé. Non, répondit-elle. « J’avais vraiment mal au ventre. Ce n’était pas le trac. Le trac, je l’ai eu sur ma chaise quand j’ai compris que le maître allait m’appeler au tableau ». « Bon» dis-je, « je te demandais ça parce que le trac, ça fait mal au ventre. On dit qu’on a le ventre noué comme s’il y avait un nœud dans le ventre ». « C’est exactement ça, reprit-elle tranquillement, d’une voix posée, et soudain pensive. Un nœud dans le ventre.

Il faut connaître le sens de mots comme « gouvernement », « institution », « élection », « démocratie », « oligarchie », « ministre » et bien d’autres encore. Beaucoup de temps perdu en définitions qu’à défaut de comprendre, Marie doit apprendre par cœur. L’école ne se met pas au niveau des enfants. Ce sont les enfants qui doivent se mettre au niveau de l’école. Bon, j’exagère sans doute.

En sixième, je me souviens de ma professeure de français, Mme Alphand. Elle nous lisait des histoires, de longues histoires. Je me souviens même de la salle où nous étions, de la nuit qui tombe et de la voix de Mme Alphand qui, dans la pénombre, creuse un sillon de plus en plus profond.  Elle lisait bien, de manière expressive, mais sans trop d’effets, sans appuyer, une voix claire, forte, sans apprêts. Cela durait longtemps et dans mon souvenir, nous ne mouftions pas, nous l’écoutions religieusement. Nous étions suspendus à la voix, aux mots, aux images qui défilaient de plus en plus nettement devant nos yeux au fur et à mesure que la nuit effaçait celles autour de nous. Si elle vit encore, elle serait surprise, Madame Alphand, d’apprendre qu’une de ces têtes « blondes » a gardé la mémoire d’instants aussi fugitifs.

Je me suis promis de lire davantage à Marie, de lui montrer la voix, si j’ose dire. 

A la sortie du collège, avec ce brouillard, Marie hésite en s’approchant de la voiture, elle ne reconnait pas la voiture, elle se baisse pour voir à l’intérieur. Toutes ses copines ont des portables. Tellement portables qu’elles les ont toujours en main, comme une extension de leurs mains. Les collégiens n’ont pas le droit de les utiliser dans l’enceinte de l’école. S’ils veulent passer un appel, ils doivent en demander la permission puis se rendre au foyer, seul endroit d’où peuvent être passés les appels téléphoniques.

L’autre jour, sa meilleure copine, Giulia, a passé tout l’après-midi du mercredi chez nous. A midi, après les avoir récupérées à la sortie du collège, je les ai emmenées à la pizzeria, deux rues plus bas. Elles étaient excitées de se retrouver ensemble avec tout un après-midi de liberté devant elles. Pendant le déjeuner, je n’ai fait que les écouter, je n’ai pas eu la parole. Elles étaient intarissables. Deux petits bouts de femme, encore des enfants par bien des côtés, mais déjà féminines. Pas encore l’adolescence, juste un soupçon qui ne gâte pas encore l’innocence.

A table, au diner, pas plus que Lydia que moi n’avons la parole. En langage entrepreneurial, on dirait  « debriefing ». On fait le point de la journée mais en zigzag, sans se priver de digressions, de détours. Les parents écoutent. Les parents ne doivent pas parler à table, c’est bien connu. Les enfants ont beaucoup de choses à dire. Il ne faut pas avoir vécu longtemps pour avoir des choses à dire.

Le temps ne passe pas. Je suis encore hier, sans enfants, enfant moi-même, ado, étudiant, jeune adulte, insouciant puisque le temps ne passe pas. Avec le temps et les enfants, je me demande par où il passe. Car il passe bien quelque part. Il suffit de le laisser passer devant soi. C’est comme une personne qui vivrait la même vie que soi de l’autre côté du miroir.  Lisa regarde attentivement la photo puis lâche : « tu es jeune sur la photo ! ».

Puis elle s’approche : « t’inquiète, papa ! ». Comme si, sachant à peine lire, elle lisait déjà dans mes pensées.   

11 septembre 2014

Pêches, cygnes et nuages



Il faut prononcer Lisa avec l’intonation sur la première syllabe. A l’école française, évidemment, tout le monde dit Li-sa, avec l’intonation sur le « sa ».
Le collège est à sept minutes en voiture.

Lydia est toujours empêchée de quitter le territoire de l’Ouzbékistan. Son nouveau passeport tarde à lui être remis. Elle a déjà dû reporter son vol retour d’une semaine. Une collègue, Ouzbèque elle aussi, n’y a été autorisée qu’après un interrogatoire avec les services de sécurité. Travailler aux Nations Unies n’a pas bonne presse là-bas, pire encore, si l’on s’y occupe de droits de l’Homme.

J’espère qu’elle sera rentrée à temps pour suivre à Oyonnax le cours d’instruction civique auquel est subordonné l’octroi de la carte de séjour. Le cours dure toute la journée.
Lisa n’est toujours pas dans la même classe qu’Arthur. Cela fait trois années consécutives qu’elle a un maître. Elle est très contente du nouveau.

Un nouveau centre de loisirs a ouvert cette année, dans l’enceinte de l’école de sorte que les enfants n’ont plus besoin de prendre le bus pour se rendre à celui qui se trouve de l’autre côté de la ville. Et puis les enfants qui le fréquentent sont des camarades de classe de Lisa alors que dans l’autre centre, ils venaient pour la plupart d’autres écoles.

Au collège, les parents disposent d’un code d’accès à un site internet où ils peuvent suivre le parcours des enfants, en étant tenus informés des notes obtenues, des devoirs à faire, des menus de la cantine, des absences non signalées, et y trouver les adresses électroniques des enseignants, de la directrice et de son adjointe, ainsi que des secrétaires administratives. C’est Big Brother. Ou plutôt Big Father. Il ne reste plus qu’à installer des caméras dans les salles de classe de façon à pouvoir y surveiller les enfants jusque sur leur chaise.

A la réunion d’information, tous les professeurs se sont relayés devant les parents pour expliquer leurs objectifs, leurs attentes, leurs exigences, leurs méthodes de notation, etc. Et la professeure principale d’ensuite nous expliquer, powerpoint à l’appui, le fonctionnement du collège. Il y a ce qu’on appelle les heures de vie de classe, conçues spécialement pour les sixièmes, au cours desquelles le professeur principal explique aux élèves comment préparer son cartable la veille (de façon à ne pas trop le remplir), comment s’organiser pour faire ses devoirs, comme s’orienter dans le collège, comment lire l’emploi du temps (selon qu’il s’agit d’une semaine paire ou impaire, le programme change). Il y a aussi la formule « temps complet 6ème » qui interdit aux élèves de sixième de sortir de l’enceinte du collège avant 17h00 et les oblige à y être dès 8h00, même les jours où ils ont cours plus tard dans la matinée. En juin, au moment des inscriptions, j’avais opté pour cette formule mais je lui ai finalement préféré une formule moins contraignante qui me permet de récupérer Marie dès 16h00 certains jours.

J’ai assisté à l’assemblée générale du seul syndicat de parents d’élèves de l’école (un  syndicat de gauche, m’a-t-on fait savoir). Je me suis porté volontaire pour être le secrétaire de l’association. Personne, parmi les 26 parents présents, n’a souhaité prendre la relève de l’actuelle présidente qui ne se représentait pas. Sans Président, l’association est statutairement tenue de se dissoudre lors d’une assemblée générale exceptionnelle qui doit être convoquée dans les quinze jours. J’ai hésité mais sans expérience dans ce genre d’exercices, ne sachant trop à quoi je m’engagerais, j’ai finalement renoncé, même si, en toute fin de réunion, devant le désarroi général, j’ai fait savoir en aparté à la Présidente que peut-être, si vraiment personne de plus expérimenté ne se décidait dans les jours qui viennent, elle pourrait compter sur moi.

Chaque soir, Lisa exige que lui soit lue une histoire de la série des mini-loups. A Marie, j’ai repris la lecture de Croc Blanc dans l’exemplaire que mon père avait reçu en classe de troisième, pour récompense d’un premier prix.
 
 
Pour assister à l’assemblée générale qui avait lieu le soir, j’ai fait venir pour la première fois une baby-sitter que je connaissais par une voisine qui l’emploie régulièrement.

Mes parents sont en plein déménagement. Ce soir, ils dormiront à l’hôtel sur les bords de Marne puis ce samedi reprendront la route de Genève, laissant derrière eux l’appartement acheté il y a de trente et un ans alors qu’ils habitaient encore Bruxelles et où j’ai vécu six ans du temps de mes études. J’en garde des souvenirs mitigés: comme l’écrivait Paul Nizan, etc, etc.
Dans ce même appartement – elle devait alors avoir quatre ans -, j’ai filmé Marie découvrant que les escargots, ça se mange. Elle les touchait du doigt comme pour se convaincre qu’ils n’étaient plus vivants. Puis elle s’en est régalée. Comme elle disait alors : puisqu’ils sont déjà morts, autant les manger. Rien ne surpasse la mauvaise foi de l’innocence.



Je m’arrête quelques instants dans la cuisine. Plus tard, sans doute, ne me souviendrai-je plus de ce qu’elles aimaient à cet âge-là.
Alors, voilà, Lisa aime le concombre, le brocoli, le chou-fleur, l’artichaut, l’asperge, la pomme de terre (en frites, au four ou grillées), le pois chiche (en soupe), la lentille (en soupe), la courgette, la salade verte, la carotte (crue seulement et râpée), l’épinard (mais pas l’épinard bouilli que l’on sert à la cantine). Marie aime la viande rouge, le poulet (mais surtout les ailes et les cuisses), les sushis, la tomate, le haricot, le cornichon, l’oignon, le concombre, le pois chiche (en soupe), la lentille (en soupe), la pomme de terre (en frites, au four ou grillées), la courgette, la salade verte. Elles aiment la pizza, la flammekueche (surtout Marie), les pâtes (surtout à la Bolognaise) et toutes les boissons, y compris l’eau, gazeuses. Elles n’aiment pas le riz et l’aubergine. Toutes deux aiment les œufs (surtout Marie – Lisa le prend rarement à la coque), Marie raffole du bacon (si on la laissait faire, elle en mangerait trop et sans pain, sans œufs) ; toute deux mangent peu de pain, sauf quand il est frais, sort du four et quand elles ont vraiment faim. Lisa aime le poisson, surtout le saumon mais aussi la daurade et le rouget, malgré les arêtes. Marie ne mangerait pas de poisson si on lui laissait le choix, sauf du saumon, mais parce qu’on l’y oblige. Lisa n’aime pas trop la viande, sauf le poulet. Ni l’une ni l’autre ne partage l’obsession française pour le dessert (le fameux triptyque entrée-plat-dessert). Elles sont gourmandes de glaces mais tout comme moi, elles n’en demandent que l’été et encore, seulement quand il fait chaud (ce que l’été, par ces latitudes, ne garantit pas). Elles aiment le chocolat mais sans passion et ainsi en est-il également pour la vanille et toutes les autres saveurs. Pour ce qui est des fruits, Lisa aime la banane, la pêche, la pomme ; Marie, la poire, le kiwi, la pêche aussi. Toutes deux aiment la mangue et l’abricot, comme leur mère, mais point d’ananas dont moi seul raffole. Pas d’enthousiasme pour le raisin, aucun goût pour la figue. Pour ce qui des deux fruits d’été emblématiques de la Grèce, Lisa est plutôt melon et Marie plutôt pastèque. Lisa ne raffole pas de jus d’orange, surtout le matin, tandis que Marie en boit régulièrement. Marie n’a jamais raffolé de lait tandis que Lisa en a toujours bu de grandes quantités, au réveil comme au coucher (plus du tout au coucher depuis quelques mois cependant). Marie ne mange pas de fromage ; la seule odeur du fromage l’hérisse, tandis que Lisa en mange, surtout du gruyère, du beaufort, du camembert et même du fromage de brebis. Toutes deux ne sont pas friandes de yaourt (contrairement à Mélina), même si en Grèce où le yaourt est bien meilleur, elles se laissent parfois tentées. Aucune ne mange de crème caramel mais elles adorent les crêpes, les pelmeni (plat d'origine russe qui consiste en de petites boulettes de viande hachée enrobées de pâte fine) et les souvlakis (surtout Marie). Elles aiment les fruits de mer, surtout les moules.

Comme beaucoup d’enfants d’aujourd’hui, elles ne peuvent pas manger de frites sans ketchup. Elles raffolent de chips et de coca mais n’ont droit à ce dernier qu’au restaurant et aux chips lors des quelques soirées-télé ou après-midi-télé qui leur sont parfois accordés. Bien entendu, pour rien au monde, elles ne mettraient les pieds dans une salle de cinéma sans leur dose de pop-corn.


Elles sont parfois surprises de s’apercevoir qu’un fruit qu’elles disaient ne pas aimer est délicieux. Comme une pêche par exemple. Dans les grandes surfaces et même dans la petite épicerie du coin, les pêches sont fades, n’ont aucun goût. Et cette absence de goût est devenue la norme. Les enfants ne connaissent que cela. Devant une pêche juteuse, elles se ravisent le temps d’une dégustation. Alors elles en redemandent. Seulement, la fois suivante, elles seront déçues et celle d’après également ; elles se lasseront, elle oublieront que cela pourrait être bon. Même en Grèce aujourd’hui, les pêches ont oublié d’être juteuses.

Marie et Lisa n’aiment pas la cantine de l’école. Celle du collège est pour le moment épargnée par les critiques mais cela ne devrait pas tarder. C’est une conversation-type d’ados : les adultes parlent du temps qu’il fait (puis, vieillissants, du temps qu’il fait et du temps qui a passé) ; les ados du menu de la cantine. Râler est une habitude qui se prend tôt, surtout en France.
L’année dernière, au collège avait été organisée à l’intention des parents une conférence sur le thème de la relation (difficile) entre adultes et ados. La propension des adultes à tout problématiser m’étonne toujours un peu, me laisse perplexe. Mais rira bien qui rira le dernier. Marie donne des signes avant-coureurs de possibles relations orageuses. Mais dans le même temps, elle témoigne d’un attachement viscéral à la petite cellule familiale. L’autre jour, en voiture, au retour du collège, elle soutenait mordicus que jamais, ô grand jamais, elle n’irait vivre toute seule durant ses études, après le lycée. Sans insister, je lui fais simplement remarquer que d’ici là, elle aura peut-être, probablement changé d’avis, qu’elle aura plutôt envie de passer du temps avec ses copains, avec ses copines, plutôt qu’avec ses parents. « J’aime bien avoir des copines », ajoute-t-elle en guise de conclusion, « mais jamais je ne voudrais vivre avec elles tous les jours ». Décidément, elle n'imagine pas vivre seul. 

Avec les enfants, ados ou pas, il faut toujours être en alerte et guetter ce moment où ils disent ce qui les préoccupe vraiment et attendent de vous les mots qui rassurent, qui expliquent, qui simplifient, qui dédramatisent.

Lisa elle-même, si transparente, si droite dans ses pensées, lâche parfois quelques phrases qui me laissent interloqué. Je fais attention car je marche sur du verre. Surtout ne pas toujours recourir au ton de la plaisanterie, croyant ainsi, à peu de frais, évacuer le nuage. Mais aussi ne pas trop en faire, trop en dire, ne pas donner l’impression d’y prêter trop d’attention. Lisa aime les réponses courtes, les solutions simples. Mais Marie aussi, contrairement à ce que je me laisse accroire parfois. Vis-à-vis de Marie, je vois bien que déjà aujourd’hui, je paie des gestes d’humeur, d’impatience, d’exaspération, que j’ai eus quand je lui faisais faire ses devoirs ces trois dernières années. Cela l’incite aujourd’hui (mais déjà en CM2, c’était le cas) à faire ses devoirs toute seule, à ne pas trop me solliciter, sauf quand elle ne comprend pas. Et l’année dernière, cela a fonctionné.


Dimanche dernier, nous sommes allés nous balader autour du lac à Genève. Il faisait chaud, il y avait du monde. Les filles sur leurs vélos slalomaient entre les promeneurs. Nous avons franchi le pont et sur l’autre rive, nous sommes allés jusqu’au glacier italien. Après les glaces, nous nous sommes assis à la terrasse d’un café. Le soleil semblait vouloir terminer sa chute à la pointe du jet d’eau, juste là sous nos yeux, et dans la trame duquel se déployait un semblant d’arc-en-ciel. Cela faisait pas mal de temps que je ne m’étais pas promené à Genève qui me semble déjà aussi éloigné dans le temps que dans l’espace, alors que c’est à deux pas de chez nous. Dans le temps parce que Lydia y vécut les premiers mois, d’abord seule dans un tout petit appartement tout en longueur, puis avec Lisa – et sa mère pendant quelque temps pour garder Lisa qui n’avait alors que deux ans et demi – dans un appartement spacieux, non loin du lac et de ses attroupements de cygnes. De sorte qu’aujourd’hui, quand je vais à Genève - où, soit dit en passant, je n’achète rien, inhibé que je suis par le coût de la vie - j’ai l’impression de revenir quatre ans en arrière, quand un nuage volcanique venu d’Islande contraignit Marie et moi à traverser l’Europe en train de Varsovie à Genève (ce qui nous prit plus de vingt-quatre heures).
 
 
Nous sommes rentrés. C’est le moment des histoires à raconter. Croc-Blanc donc et mini-loup. Lisa qui ne saisit pas le sens des longues phrases sinueuses de la traduction française de Croc-Blanc (et peut-être quelque peu obsolète), attend patiemment son tour, en feuilletant l’album de mini-loup qu’elle a choisi pour ce soir.
 

09 septembre 2014

Iftikia

 
port de Spetses
Nous l’appelions par son prénom, Iftikia. «Nous », ce sont les enfants et en ce temps-là, les enfants, c’étaient Christophe et moi. Iftikia était notre grand-tante, la femme du petit frère de Yaya, notre grand-mère maternelle.

Le petit frère avait hérité de la maison familiale. C’est le seul qui n’avait pas fait d’études. C’était la raison. Les autres avaient fait des études, avaient réussi dans la vie, avaient d’autres maisons. Nous l’appelions « Papou (qui veut dire « grand-papa ») Nassos ». Ils jouaient avec nous au jeu de la tabatière : sur une table, il fallait poser devant lui son poing en guise de tabatière tandis que lui, avec les trois doigts joints de sa main droite (le pouce, l’index et le majeur), il humait le tabac de la tabatière, allant et venant de ses narines d’où s’échappaient, aurait-on dit, des brindilles de tabac, à la tabatière, notre poing (Christophe ou moi, à tour de rôle). A tout moment, il pouvait abattre son gigantesque poing sur le nôtre. Le jeu consistait donc à retirer à temps son poing, la tabatière. Je me souviens de son regard malicieux (il avait les mêmes yeux gris vert que ma grand-mère), de sa grosse main calleuse qui allait et venait très lentement, exagérément lentement, de nos rires étouffés, de nos petits poings d’enfants de la ville qui trépignaient sur place à force d’anticiper en vain ou trop tard le coup de poing fatidique qui ne venait pas. Lui de sourire, de cligner des yeux, de feindre de s’enivrer d’effluves de tabac.

Nassos - c’était son prénom - était le plus jeune de la fratrie – qui comptait deux sœurs, notre grand-mère et Xanthi, la grande sœur, décédée la première, dans les années 80 il me semble. Nassos est mort aujourd’hui, le dernier à s’en aller de toute la fratrie. Il ne reste qu’Iftikia à laquelle, mi-août, nous avons rendu visite dans sa grande maison de Pyrgos, la maison où sont nés Yaya, sa sœur, ses trois frères. Les deux sœurs ont quitté Pyrgos, Yaya pour Tripolis d’où était originaire notre grand-père et où il fut notaire (celui que nous appelions « Papou » tout court, mort en 1980).

Iftikia est la dernière rescapée de toute une génération, celle des parents de mes parents, celle de mes grands-parents, celle des arrière-grands-parents de nos filles ; elle était la plus jeune d’entre elles, plus âgée que les aînés de leurs enfants d’à peine une dizaine d’années.

Je n’ai pas de photos de la maison de Pyrgos. Il doit en exister quelques unes, en noir et blanc, au fond de quelque boîte à chaussures. Il faudrait que je fouille, que je fouine. Ce jour-là, j’avais avec moi mon Ipad (tellement incongru en ces lieux) dans l’espoir de prendre quelques photos, soupçonnant que ce serait très probablement la dernière fois que je verrai cette maison. Mais je n’ai pas pu. Nous nous sommes tous retrouvés dans la pièce qui servait de bureau, située tout de suite à gauche de la porte d’entrée. C’est là que se trouvait Iftikia, désormais impotente, dans une blouse grise comme elle en portait déjà autrefois.
Il y a tellement d’autrefois dans toutes ces phrases. Trop pour un enfant. Panos, le fils d’Iftikia, le cousin de ma mère, surnommé le « petit Panos » (parce qu’il y a un autre Panos, le « grand Panos », plus âgé, le fils d’un autre des frères de Yaya, vivant lui aussi à Pyrgos, avocat marié à une notairesse,  et auquel nous avions rendu visite juste avant de nous rendre chez Iftikia), le « petit Panos », aujourd’hui presque septuagénaire, nous a fait visiter la maison comme on visite un musée. Marie la connaissait cette maison mais elle n’avait alors que trois ans. Nous avions fêté ici ses trois ans. Nous étions arrivés pour le déjeuner et Iftika, alors valide et encore pleine de vie, quoique s’aidant d’une canne pour marcher hors de la maison, nous avait servi des pâtes grecques (des « kilopites »). Marie en avait redemandé et redemandé encore. Je ne l’avais jamais vue manger autant. Mais elle ne s’en souvient pas comme elle ne se souvient pas de la maison.

Rien n’avait changé. A part les cadres de photos où apparaissaient des visages inconnus (les enfants du petit Panos, leurs femmes, les petits enfants). Quand j’étais gamin, cette maison, elle semblait déjà d’un autre temps, témoin immuable d’une autre époque, d’un avant-avant-dernière-guerre, dont je ne savais rien, ne percevais que des échos, des bribes à travers les histoires, les anecdotes qui se racontaient autour de moi. Et nous tous qui venions y passer quelques jours, presque chaque été, avions l’air de passagers clandestins à bord d’un navire que la voix forte, rauque, tonitruante de notre grand-tante, faisait trembler jusqu’à fond de cale.

Iftikia était un caractère. Je dis « étais » parce que ce soir-là, dans la maison silencieuse où elle vivait seule et où chaque pièce était éclairée par une lampe, plafonnière, applique ou lampadaire, ce n’était plus tout à fait l’Iftikia d’autrefois qui était là devant nous, clouée dans un fauteuil, des larmes dans les yeux, m’étreignant, me serrant les mains dans les siennes, écoulant des regards tragiques jusqu’au fond de mes yeux. Non, ce n’était pas vraiment elle. C’était l’ombre d’elle-même, à peine posée à la surface d’une apparence. J’imagine les journées vides, à vivre immobile, à tourner et à retourner des pensées dans sa tête qui ne tourne plus tout à fait rond, le corps simplement déplacé d’un matelas à un fauteuil, dans un présent d’opérette qui ne doit plus avoir aucun sens pour elle.  Elle qui autrefois bouillonnait d’énergie, ronchonne, acariâtre et tragédienne, rieuse et pleurnicheuse (même les mélodrames aux ficelles les plus grosses qu’elle suivait assidûment sur son poste de télévision lui tiraient des filets de larmes), paysanne aux manières frustres, au bagou inextinguible, aux éclats de voix audibles depuis le fond du jardin, cuisinière hors pair, épouse impossible, enquiquineuse, houspillant sans arrêt Nassos qui hochait les épaules, n’entendait pas ou faisait semblant ou s’échappait hors de la ville, dans un champ d’orangers où une bicoque mal fagotée lui offrait, le temps d’une ou deux nuits, la tranquillité d’un refuge. Iftikia devait être impossible à vivre au jour le jour mais elle était une vraie nature, généreuse, ardente, remuante au possible, une âme simple, dévouée, impérieuse, tourbillonnante. Je ne sais d’elle que ce j’ai deviné au cours des années. Elle avait ce caractère d’évidence qu’ont pour les enfants dociles ces grandes personnes qui prennent tant de place, vivent dans un espace voisin mais différent du sien (et qui n’intrigue pas tant que cela, sur le moment, à cet âge où le mot « nostalgie » semble n’être que le revers, le dérivé ou l’antonyme du mot « allergie ») mais remueraient ciel et terre pour vous faire avaler une cuillérée de plus de ceci ou de cela et, sur la plage, que vous ayez quinze ans ou même davantage, ne se lasseraient pas de vous donner la honte de votre vie en scrutant la mer pour s’assurer que vous ne nagez pas trop loin, qui vous y pourchasseraient pour vous faire gober un œuf dur ou deux qu’à votre insu, elle aurait emportés avec elle dans son sac à main - ou plutôt son sac à bras qui ne se soulevait qu’à la force de deux bras. Iftikia était une deuxième grand-mère, plus pittoresque que la première, bien plus volubile, expansive, caractérielle que la première, bien plus grand-maternelle que la première.

 
Voilà, les grandes personnes qui, pour les enfants, n’ont pas d’âge, ne sont pas là pour laisser les enfants en paix. Elles sont là pour les remuer comme un morceau de sucre au fond d’une tasse. Je venais de France, d’un pays où rien ne déborde, où les lignes sont droites, où tout paraît cérébral, cérémonieux, étudié, assagi et là, à Pyrgos, plus encore qu’à Tripolis, j’étais livré à une terre qui sentait fort, bon ou mauvais, où régnait une lumière voluptueuse, presque charnelle, elle-même issue d’une forme de transmutation quasi-miraculeuse, à base d’huile (d’olive), de sel (de la mer), de sable (de la plage), d’eau (de mer), de sueur et de miel. D’où un formidable laisser-aller qui touchait à tout, d’où les manières relâchées, les plats épicés, débordant d’huile, le sans-gêne généralisé (chacun faisant comme il lui plait, sans trop se préoccuper des autres), les fragrances entêtantes qui montent à la tête, le sel sur la peau qui nous absout de toute pudeur (le nu en nous : deux lettres en moins, un « os » et nous y voilà, l’âme dénouée). On se rend compte à quel point on était à l’étroit là-bas (ici) car ici (là-bas), tout paraissait pour l’enfant que j’étais, excessif, sensuel, abondant, lumineux, solaire, mais aussi tragique - car la mort y était proche, charnellement mêlée aux paysages, induite dans leur sécheresse, jusque dans la torsion des troncs d’olivier, jusque dans le miroir à double face d’une mer d’huile qui apaise et inquiète, jusque dans la sueur âcre des corps vieillis.

Et la mort, pour Iftikia, est aujourd’hui proche. J’y pense rien qu’à la vue de ses bras décharnés où essaiment des tâches brunâtres. Elle n’est déjà plus tout à fait là. Le petit Panos a l’air de vouloir se justifier. Il fait ce qu’il peut, dit-il. Il reste le soir jusqu’à ce qu’elle s’endorme. C’est lui qui lui fait prendre ses médicaments (ils sont entassés dans les étagères de la chambre, devant les livres). Mais je n’ai pas bien saisi combien de temps finalement il passait ici, dans cette maison hantée, dans cette chambre qui fut la sienne quand il était jeune homme et où sa mère aujourd’hui se meurt. Il nous a fait visiter la maison comme on visite un musée. Il y a la photo de mon arrière-grand père, cheveux gris, moustache grise, broussailleuse, physionomie austère, un air presque féroce. La maison a été construite de son temps, dans les années 70 du 19ème siècle. Dans le salon ouvert seulement pour les grandes occasions, il y a le meuble-cathédrale en bois d’ébène, ouvragé dans un style rococo, qui ressemble à une pièce montée et qui m’effrayait quand j’étais enfant. Une volée de marches mène à la cuisine et à la chambre d’Iftikia qu’elle n’occupe plus aujourd’hui, les marches la lui rendant inaccessible. Le jardin est quasiment à l’abandon mais à la joie des enfants, quatre chats jouaient aux sentinelles tout contre la porte vitrée. Surpris, deux d’entre eux ont immédiatement décampé dans l’escalier descendant vers le jardin tandis que les deux autres se tâtaient par miaulements interposés pour savoir si ces nouvelles têtes étaient ou non en mesure d’avoir une pensée pour leurs estomacs noués. A défaut d’une telle pensée, ils s’en allèrent et nous rentrâmes.


Je n’ai pas pris de photos. On ne prend pas de photos dans son passé. On prend des photos pour s’en faire un, plus tard, qui servira à d’autres, mais un peu à soi aussi, pour les vieux jours, entre le lit et le fauteuil, entre le fauteuil et le lit.

Marie était impeccable dans son rôle de petite fille modèle avec ses grands yeux noirs, ses cheveux blonds bien ordonnés de part et d’autre de son visage. Lisa, plus timide, s’abritait derrière Marie et regardait tout ce monde qui parlait dans une langue qu’elle ne comprenait pas, l’air incrédule. Je leur avais demandé de bien se tenir. Et elles se sont bien tenues. Marie savait comment dire « bonjour », « bonsoir », bonne nuit » et « merci » en Grec. Elle sait se tenir, Marie, faire une bonne impression, parler quand il faut, en articulant, répondre aux questions. Iftikia la dévorait des yeux. Sa vie ne tenait qu’à ce fil, ses yeux qui, même affligés de larmes, donnaient encore le change, faisait passer un peu de son âme dans l’air confiné de cette pièce où nous étions assis en cercle. Puis elle demanda à voir de plus près Lisa, cachée dans un coin, qu’elle ne connaissait pas. Lisa s’approcha craintivement. Jamais elle n’avait vu quelqu’un d’aussi vieux, ai-je pensé. C’était une curiosité pour elle comme elle en était une pour Iftikia qui certes en avait vus défiler des enfants mais qui n’en était jamais rassasiée. Elle lui prit les mains, lui caressa les épaules, lui toucha les cheveux, finit par lui baiser les mains et Lisa put retourner dans son coin, derrière Marie. Il y avait des chocolats dans un pot. Elle en avait déjà pris deux. Iftikia avait toujours l’œil pour ces choses-là ; de la main, elle lui fit signe d’en prendre d’autres, et à Marie aussi.

Puis nous sommes partis. J’étais en sueur tellement il faisait chaud à l’intérieur. Lisa avait besoin de se dégourdir les jambes. Dans la voiture, Marie éclata en sanglots. La détresse de son arrière-grand-tante l’avait frappée en plein cœur. Je ne savais pas quoi lui dire. Elle dit qu’elle s’était retenue de pleurer pendant la visite. Je l’ai prise dans mes bras. Elle aurait voulu revenir la voir le lendemain. Lisa aussi qui ne comprenait pas tout à fait mais que les larmes de Marie impressionnent toujours autant. Je lui ai dit d’avoir chaque jour une pensée pour elle et que cela seul serait déjà une bonne chose, que cela lui porterait bonheur. C’était un peu absurde. Mais depuis, elle tient sa promesse, même si certains jours, je dois la lui rappeler. Nous sommes l’un et l’autre assez superstitieux.

En quittant la maison, je me suis demandé si jamais je la reverrai, la maison, Iftikia – qui ne font qu’une. Je me suis rappelé comme cela nous faisait rire autrefois, Christophe et moi, d’apercevoir à la dérobée Iftikia, seule devant le poste de télévision, sanglotant à cause d’une histoire d’amour contrariée à dormir debout. Et puis d’éteindre le téléviseur, de descendre dans le jardin capturer une poule et de lui trancher le cou illico, sans hésiter, sans faire de sentiments.
 
Je n’ai pas de photos pour accompagner cela. Alors, j’improvise avec des photos qui n’ont rien à voir, si j’ose dire.


02 septembre 2014

Nouvel An


dans la forêt de Saint-Georges, près de Tripolis
Bon, c’est la rentrée. Le jour de la rentrée, c'est le vrai premier jour de l'An. L'été finie, l'automne n'est pas la fin mais le début, le premier acte de la nouvelle année. Du solaire au scolaire, il n'y a qu'un "c",  le commencement d'une nouvelle ère que marque la reprise de l'école. Oui, ce jour-là m'a toujours semblé le jour d'un nouvel âge, le moment privilégié pour de nouvelles résolutions, le vrai passage d'une parenthèse à une autre. Tandis que premier janvier m'apparaissait n'être qu'une étape festive dans le cours d'une année commencée depuis bien longtemps, dès la fin de l'été.
Donc, c'est la rentrée. Marie est dans la même classe que sa meilleure amie. Lisa et Arthur ne sont pas dans la même classe.
Marie avait le trac, Lisa avait hâte.

Je ne pouvais être à l’école primaire et au collège à la fois. Ce sont les parents d’Arthur qui ont emmené Lisa à l’école pendant que j’accompagnais Marie au collège.

Je n’ai pas de photos. Au collège, dans la grande salle lumineuse de la cantine, la directrice a prononcé quelques mots de bienvenue aux parents et aux élèves puis l’appel a commencé, classe par classe (il y en a 5 – Marie entre en 6ème B) puis chaque classe disparaissait au fond de la salle par le corridor menant aux classes, précédée par le professeur principal qui, aujourd’hui exceptionnellement, gardera sa classe toute la journée. Difficile de faire des photos. Je me sentirais un peu bête à sortir ici un appareil photo. Ils ne sont plus assez petits pour des photos. « Dans quatre ans, déclare la directrice, ils passeront leur brevet.» Et de s’enorgueillir des bons résultats du collège au brevet. Quatre ans. Je ne suis pas pressé. Du tout.

 
sur la route de Porto Heli, au-dessus de la ville nouvelle d'Epidaure
Sensation d’embrigadement, d’emprisonnement, envie de s’échapper. Je me revois, trente huit ans plus tôt, franchissant le porche du collège de Briançon, la main dans celle de mon père. De ce jour-là, je n’ai que cette image en tête. Après, dans la cour, je ne me souviens de rien. Je devine ce que ressent Marie à mes côtés. Comme moi, elle ne montre rien. Juste une onde électrique qui la parcourt jusqu’au bout des doigts. Je remarque qu’elle ne s’est pas coupé les ongles. Je le lui fais remarquer. A l’appel de son nom, elle se glisse hors de la rangée pour rejoindre sa classe, ravie sans doute d’être dans la même classe que Giulia.
Hier, pendant le déjeuner, elle me demande si je me souviens du nom de mes maîtres et maîtresses de l’école primaire. Je ne me souviens d’aucun nom. Elle s’en étonne. Je lui dis qu’elle aussi, peut-être, dans quarante ans, elle ne s’en souviendra plus. Elle hoche la tête, incrédule. Quarante ans, répète-t-elle puis elle dit qu’on verra bien, qu’on en reparlera dans quarante ans ce à quoi, sans réfléchir, j’ai le tort d’ajouter : si je suis encore là. Elle se lève aussitôt de table pour venir vers moi et m’enlacer. Lisa en fait de même. Marie sanglote. Je la console, je promets d’être là. Je m’en suis voulu d’avoir dit cela. C’était complètement idiot. Lisa, elle, ne pleurait pas mais les larmes, vite taries, tout de même, lui font toujours de l’effet.

On dirait qu’elle se demande si elle n’a pas manqué quelque chose.

Philippéion sur le site d'Olympie

 

 
La maison semble bien vide sans les enfants. Je dois me mettre au travail. C’est difficile. Je n’ai pas été seul une seule fois pendant tout l’été et voilà que seul enfin, je me sens presque désemparé.

musée archéologique d'Olympie

Je n'ai pas de photos de la rentrée alors pour aujourd'hui, ce ne sera encore que des photos de vacances (que je commenterai dans les jours qui viennent ou, du moins, qui seront davantage en rapport avec ce que j'écrirai plus tard ce mois-ci).


dans un restaurant à Saint Andréa, près de Kiparissia
 

11 août 2014

Super lune


Marie, Noah, Léa et Lisa

Nous avons joué au volant dans la cour sous l’immeuble, sous l’œil noir du voisin du dessus, un Gréco-Américain qui nous déteste. C’était avant notre séjour dans la baie de Xinitsa.

Nous sommes allés, ce jour-là comme d’autres par la suite et avant cela aussi, à la mer comme on rend visite à une parente, à une amie qui ne peut pas mourir. Malgré le temps car plus profonde que le temps. Profonde même tout au bord, là où les enfants barbotent avant de se dissimuler sous des masques, de chausser des palmes, de jouer aux sirènes qui effraient les marins.

Dans la torpeur de l’été grec, j’ai terminé la lecture de « Guerre et paix » de Tolstoï où il fait plus souvent froid que chaud, où la neige est un élément de l’intrigue au même titre que la guerre, la chasse et les bals. Plus de mille deux cent pages. Puis j’ai commencé et terminé la lecture d’un étrange roman intitulé « le problème Spinoza » d’un romancier américain, Irvin Yalom, considéré comme l’un des papes de la psychothérapie contemporaine. Le roman va et vient, d’un chapitre à l’autre, du 17ème siècle au 20ème siècle et vice versa, de Spinoza qui vit retiré après son excommunication, à Alfred Rosenberg, l’idéologue du parti Nazi, fasciné par le juif Spinoza qu’admirait tant Goethe, son idole, incarnation à ses yeux de la supériorité aryenne.

C’est dans ce roman que je suis tombé sur ces mots : « Lorsque j’étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant. Une fois devenu homme, j’ai fait disparaître ce qui appartenait à l’enfant.» (Saint Paul, Première épître aux Corinthiens). L’auteur nous présente un Spinoza qui, dans son rejet des religions, de toutes les religions, englobe tous les mythes, toutes les métaphores et, de manière générale, tout ce qui fait appel à l’imagination, ne se fiant qu’à la seule raison dans toute sa sécheresse. Ce qu’il appelle l’amour intellectuel de la raison.

Lisa plonge...

Pourtant, je reste persuadé que l’enfant en nous continue de parler, de raisonner à sa façon, d’imaginer le monde et de le façonner – à sa façon. On le sent bien à de toutes petites choses qui se voient à peine, qui se pensent à peine. Comme si l’éclat fugitif d’un moment filtrait le passage du temps. Comme s’il était possible, pendant quelques secondes seulement, d’être à la fois hier et aujourd’hui. Quand je regarde jouer Lisa, quand je fais attention à la manière qu’elle a de se raconter des histoires en déplaçant des figurines, en les faisant parler, il me revient des bribes de ces mêmes histoires que je me racontais autrefois. Je ne pourrais l’exprimer comme je ne pourrais ramener à la surface un souvenir précis, une scène particulière mais je suis comme traversé par un soupir qui me vient de loin, une réminiscence qui s’estompe à la seconde où je tente de lui faire dire son nom et déverser tout son contenu. C’est pourquoi je ne peux qu’être en désaccord avec Saint Paul (si cela peut avoir un sens d’être en « désaccord » avec quelqu’un qui a écrit, pensé cela vingt siècles plus tôt). Jamais l’enfance ne nous quitte tout à fait et le trouble et parfois le malheur, vient tout autant de ne plus être et d’être encore un enfant. Chaque vague recouvre la précédente mais ne l’épuise pas. Tout est alchimie. Rien n’est tranché. Définitif ou obsolète. Ce sont les souvenirs qui nous trompent, souvenirs de surface, souvenirs photographiés, souvenirs numérisés dans une illusion de continuité : j’étais celui-ci, puis celui-là, puis celui-là encore, glissé à la manière d’un marque-page dans un livre. Un livre-palimpseste repris sans cesse par le même auteur qui croit pouvoir effacer le passé, l’oublier et/ou le réécrire au présent antérieur. L’auteur évidemment est un imposteur. Ces écrits sont des apocryphes, écrits au mot à mot, du coq à l’âne, dans un flou qui, sous des pseudonymes, nous dissimule le véritable auteur qui n’en est pourtant pas un, Lui non plus.

Lisa, Léa, Nicolas, Noah et Marie plongent...
Lydia est arrivée dans la nuit et deux jours plus tard, nous avons pris la route de Porto Heli. Trois heures plus loin, nous étions au bord d’une piscine, dans une villa surplombant la mer, où nous ont rejoints Nicolas et Gabi, et leurs enfants, Noah et Léa, débarqués quelques heures plus tôt d’un avion en provenance de Vienne. Nous avons passé là une semaine à barboter dans la piscine, à y plonger dans toutes les postures imaginables, à savourer brochettes de porc et poulets grillés (par les soins de Nicolas sur un barbecue), yaourt de brebis, pastèque et melon, pêches, raisins et figues, à boire du retsina, du ouzo, de la bière locale (et de l’eau fraîche), à regarder la mer dans ses milles yeux, d’or au soleil, d’argent la nuit. Cela, tout cela agrémenté de repas pris tout au bord de l’eau, sur des nappes de papier, d’excursions (à Spetses et Hydra, îles voisines, à Nauplie, à Epidaure), et de longues conversations à bâtons rompus. Tout est passé si vite que de retour ici, à Athènes, j’ai l’impression que ces sept jours ont passé en une seule nuit et que le souvenir que j'en garde, parmi d'autres, est justement celui de la lune, encore un ongle à notre arrivée, quasi-pleine à notre départ, que nous guettions de la terrasse chaque soir, une fois les enfants couchés. Elle nous apparut d’abord basse et rougeoyante, projetant une traînée de poudre à la surface des flots, promettant de la chaleur, puis le soir suivant, plus haute, trois étages au-dessus mais surtout plus à l’Est, puis le soir d’après encore plus haute, et encore plus éloignée de son point d’amerrissage de la veille comme si la terre ou bien la lune effectuait des bonds dans le ciel d’une rive à l’autre du grand fleuve de la mer Egée. Le dernier soir, elle était quasiment hors de notre vue, masquée par le toit, ne basculant dans la mer que très tard dans la nuit, quand adultes comme enfants dormaient (mais personne ne fut là pour le voir).

le jour de l'anniversaire de Noah
J’appris le lendemain, rentré à Athènes, que la dernière lune, celle que nous avions encore entraperçue de la plage de Cavouri, avant que Gabi, Nicolas et les enfants ne rentrent à leur hôtel pour leur dernière nuit en Grèce, que cette dernière lune donc était une super lune, plus proche de la terre, plus lumineuse donc, plus grande (14% plus grande, ai-je lu), phénomène qui se reproduira en septembre de cette année après s’être déjà produit deux fois cette année.

Léa plonge...

Est-ce la lune ou le soleil, l’iode de la piscine ou un aliment, mais toujours est-il que le dernier jour au matin, Lisa a eu le corps, bras et jambes essentiellement mais également les joues, marqué de tâches rouges qui se sont ensuite estompées sous l’effet de médicaments achetés dans la précipitation à l’aéroport, Lydia ayant déjà en main sa carte d’embarquement.

Lydia a pris l’avion hier pour Genève puis aujourd’hui pour Tachkent où l’attend sa mère et où Olga les rejoindra d’ici deux semaines. Je vais devoir me remettre au travail ce qui n’est jamais facile ici, sans bureau, sans documentation. Si tout va bien, d’ici le terme de son séjour en Ouzbékistan le 6 septembre, Lydia obtiendra un nouveau passeport et un visa de sortie du territoire pour deux ans  et nous serons de nouveau en famille.

des hauteurs d'Hydra

Il se trouve que la prochaine super pleine lune est prévue trois jours plus tard, le 9 septembre. Je nous imagine donc tous les quatre, cette nuit-là, dans le jardin, le nez dans un ciel sans nuages, sous les rayons de la lune, mesurant, à l’œil nu, sa circonférence.
Lydia, Léa, Lisa, Nicolas, Noah, Marie et Gabi à Hydra



dans le port d'Hydra

Lisa et Léa

27 juillet 2014

Apprendre à tricoter



Je ne vais pas chercher à mettre de l’ordre dans ce que j’écrivais il y trois semaines, un mois ou davantage. Je me contente de le reproduire tel quel.

Ce jour-là, j’ai pensé que l’après-midi d’un mercredi sans judo (dernier cours donné la semaine dernière devant les parents), je pourrais peut-être poursuivre mes travaux d’écriture. Mais, non, quand les filles sont à la maison, impossible d’écrire. Alors, à la place, je reprends le blog où je l’avais laissé deux mois et demi plus tôt.

Mais finalement je l’ai encore laissé jusqu’à aujourd’hui.

Fin avril, Christophe et Isabelle ont officialisé leur union, si l’on peut ou doit dire ainsi. Deux enfants plus loin, comme Lydia et moi l’avions fait à Varsovie il y a cinq ans, ils se sont mariés. Ils se sont mariés au Consulat de France à Athènes. C’était le premier jour de nos vacances de printemps (à défaut d’être celles de Pâques, déjà derrière nous), le lendemain de notre arrivée. La cérémonie civile a eu lieu au dernier étage de l’immeuble de l’ambassade, à deux pas du Parlement et de la place de la Constitution, entre des baies vitrées donnant sur des vagues de polikatikia (« immeubles ») à perte de vue. Evidemment tous tirés à quatre épingles, Isabelle en robe blanche et couronnée d’un chapeau fait main. Ensuite, déjeuner dans un resto avec vue sur l’acropole. Yves, le cousin qui vit désormais seul dans un mobile home en Catalogne, était là aussi, invité par Christophe. Depuis la mort de son père, je ne l’avais vu que chez Christophe, en France puis donc en Grèce.

Quelques jours plus tard, Mamie a eu quatre-vingt ans, rejoignant, neuf mois plus tard, mon père dans le clan des octogénaires. En attendant que l’année prochaine, leur aîné devienne quinquagénaire (il en frémit de malaise). Le temps ne passe pas, il tombe. Coup de vieux ou sorte de coup de foudre au ralenti (et encore).

Une bougie en forme de zéro, ce n’est pas possible, a-t-elle dit. Je ne suis pas sûr qu’elle ait saisi le sens quasi-métaphysique de sa remarque.

Sur la table de cérémonie, près du Code civil dont certaines pages étaient écornées (celles des articles énonçant les droits et devoirs des époux – version antérieure aux récents amendements, ceux qui ont fait descendre tant de monde dans les rues), il y avait une écharpe tricolore (oubliée là ?). Nous nous sommes pris en photo avec l’écharpe en bandoulière. Il doit même y avoir une photo avec la photo officielle de Hollande en arrière-plan.

Marie a terminé dixième sur les vingt-quatre élèves de sa classe. Elle a reçu un brevet dont j’ignorais l’existence, décerné aux seuls dix premiers. Elle en était toute fière. Nous aussi bien entendu. Elle est maintenant inscrite au collège. Fin mai, j’ai été à la réunion d’information pour les parents. Plutôt bonne impression (l’établissement est récent, spacieux, lumineux). L’inscription elle-même a eu lieu la semaine suivante. Comme toujours, les procédures d’inscription étaient inutilement lourdes. J’ai bien failli me fâcher avec la secrétaire. Elle contestait la validité de l’attestation de domicile jointe au dossier (une facture, exigeait-elle, pas une attestation). Elle n’a pas insisté. L’administration française m’exaspère.

« Ca fait cent fois que je te le répète ! » Dis-je à Lisa, excédé. Ce à quoi elle me rétorque, le plus calmement du monde: non, papa, ça fait quatre fois seulement. Puis d’ajouter: « j’ai compté ». J’en ai eu le souffle coupé.

A une fête locale, dans un parc, Lydia tombe sur une de ses compatriotes qui donne des cours de Russe à l’école dans le cadre des activités périscolaires. Voyant Lisa à ses côtés, elle reconnaît l’une de ses élèves et parmi eux, ajoute-t-elle d’un air pincé, l’un des plus turbulents (avec une autre, précise-t-elle comme pour se rattraper, l’une des meilleures amies de Lisa soit dit en passant). Mais elle aussi termine son année avec de bonnes appréciations.

Arthur et Lisa sont toujours les meilleurs amis du monde, complices à la ville comme à la maison, encore qu’à l’école, ils se voient sans doute moins souvent, moins longuement qu’ailleurs (ils ne sont pas dans la même classe). Lisa est souvent chez Arthur où elle semble aussi à l’aise que chez nous. Charlotte, la sœur d’Arthur qui, de plus en plus, se mêle à leurs jeux aura 2 ans le jour où Lisa fêtera ses 7 ans. Le père d’Arthur a passé un coup de fil le jour de l’anniversaire de Lisa mais comme toujours, Lisa n’est pas loquace au téléphone. Toute conversation téléphonique - ou via skype - lui semble relever d’un cérémonial qu’elle ne saisit pas, dont l’intérêt lui échappe. Puisqu’il ne peut en découler que des mots et que pour elle, des paroles sans action, sans points de chute dans le monde physique, ne peuvent qu’être vains, factices.

Et j’ai oublié de souhaiter joyeux anniversaire à Charlotte.

Un vendredi que je récupérais Arthur et Lisa (le plus souvent, c’est la mère d’Arthur qui les récupère puis les emmène à leur cours d’escrime), Arthur vient vers moi et me demande s’il peut aller faire pipi derrière un bosquet. Sur ce, Lisa exprime la même envie pressante et aimerait bien, elle aussi, aller derrière le même bosquet. Je l’en empêche. Une fois Arthur revenu vers nous, Lisa insiste pour aller là d’où il vient mais elle en revient aussitôt pour demander à Arthur où exactement derrière le bosquet il a fait pipi.

Nous voici donc en Grèce. Comme chaque été depuis trois ans. Le premier jour, à notre arrivée, il pleut. Quelques gouttes mais tout de même. L’irruption d’un nuage, d’un seul nuage dans le ciel grec a des allures d’éclipse solaire : tout le monde lève la tête vers le ciel, à la recherche d’un responsable, se demandant où il a bien pu passer. Comme si les nuages n’existaient pas, comme si le soleil avait forcément dû tomber quelque part, de l’autre côté de l’horizon, et qu’il faudrait aller l’y rechercher. Il se fait un peu, un tant soit peu, désirer en ce début de mois de juillet. L’autre jour, à la plage, un orage a éclaté, autre aberration ; ciel gris, trombes d’eau, baigneurs attroupés devant les toilettes publiques, partagés entre amusement et sidération.


Marie a eu 11 ans hier. Le Tour de France s’achève. L’Allemagne a gagné la coupe du monde de football. Un avion s’est écrasé, un autre a été atteint par un missile et de l’autre côté de la Méditerranée, des enfants qui jouaient au ballon sur une plage sont morts sous des obus. On regarde les nouvelles comme on regarde un paysage. Ces chaînes d’information en continu m’horripilent. On se demande à quoi ça rime d’apprendre tout cela, sinon pour en parler. Lisa a raison : les mots pour ne rien faire sont comme des mots pour ne rien dire. Mieux vaut éteindre le téléphone, s’extraire des univers facebookiens et fermer les téléviseurs.

On ne sait plus méditer de nos jours.

Mélina et Lisa regardant Christophe jouer au padel.
Tout compte fait, selon l’heure qu’il est, je prends la voiture pour aller à la plage ou je couche les enfants et me couche aussitôt après, en me racontant des histoires qui me donnent l’illusion de méditer sous air conditionné.

Aujourd’hui, première petite séance de travail pour Marie et Lisa. Du calcul, de la grammaire, de l’orthographe. De l’histoire même. J’avais promis à Marie que rien de tel ne lui arriverait jusqu’au jour de son anniversaire. J’ai tenu parole. Elle n’a pas protesté même si la seule évocation d’un chiffre, d’un nombre, d’un triangle isocèle ou d’une opération, lui cause des envies de pleurnicher.

Mélina, Marie et Lisa
Pour leurs anniversaires, nous n’avons pas échappé ou pas eu le courage d’échapper aux consoles vidéo. Et désormais, je les pourchasse toutes les deux jusque dans leurs chambres, jusqu’au fond de l’ennui d’une après-midi caniculaire. C’est évidemment une « solution » de facilité de les laisser jouer pendant que je vaque à mes occupations. Je dois me discipliner ce qui veut dire aussi m’occuper d’elles, les occuper, jouer avec elles. Ou alors leur apprendre à s’ennuyer. Ou plutôt leur apprendre à tuer l'ennui de leurs mains, par leurs propres moyens, sans aide extérieure. Mais justement cela ne s’apprend pas. Il y a comme un élan vital qui nous pousse ou pas à ouvrir une brèche dans le mur de l’ennui. Quitte à chuter dans le divertissement pascalien.

Lydia nous rejoindra dans quelques jours.

Marie, Léandre, Mélina et Lisa
Pour s’endormir, Lisa demande une histoire. Il y est question de Martine, la petite fille modèle, sage comme une image, qui aime l’école, les animaux et le monde entier. Dans son école, les filles sont séparées des garçons. Elles apprennent à tricoter et à la récréation, jouent à la corde. Lisa m’assure que dans son école aussi, les filles sautent à la corde. Tricoter, elle n’en voit pas l’intérêt. Il n’y a que les grand-mères pour tricoter. Même si elle n’a jamais vu Mamie tricoter (je lui dis que la mienne de grand-mère, je l’ai souvent vue tricoter mais aujourd’hui, ça se fait rare, les gens préfèrent pianoter sur des claviers). Lisa ne sait pas non plus ce que c’est qu’un disque de vinyle, un pick-up et un téléphone à cadran. Evidemment Martine est une petite fille d’un milieu privilégié mais ça, Lisa – qui l’est aussi – ne le saisit pas ou ne s’y intéresse pas. Ce qui l’intéresse, c’est que cette petite fille, aussi nunuche soit-elle à nos yeux d’adulte, enchaîne des pensées et des actes suffisamment simples pour que son imagination s'en empare, dans un monde purgé de toute forme de malheur, de mal et d’ennui.


Marie reste un peu dans le salon, le temps que sa sœur s’endorme. Ce n’est pas un film pour elle ce qui attise sa curiosité. Par les fenêtres grandes ouvertes, on entend toujours les cigales que la chaleur plonge dans une humeur extatique.

Dimanche, il n’y aura pas de mer : trop de monde. La mer est bleue de monde. Peut-être irons-nous déjeuner de calamars frais au bord de la mer.


Je m’endors à mon tour sur cette pensée qui me tient lieu de méditation.


Le père de Lydia est décédé le 7 juillet