Lisa et moi
devisions sur le chemin de la maison.
Trois
portails à franchir, deux portes dont l’une vitrée, des feuilles qui font les
mortes et que des hommes en combinaison soufflent en tas avant qu’un petit
tracteur, passant par-dessus, ne les broie menu. Elle grandit, Lisa, y a
toujours les caca-pipi qui lui tirent de grands éclats de rire, rots et pets
qui la mettent en joie, mais à sa truculence rabelaisienne se mêlent des petits
bouts de pensée qui me font penser qu’elle n’est plus si petite - malgré le
biberon du matin et la tétine du soir (hé, oui).
Pendant
quelques jours, pas plus, le rituel a changé : plus question de l’accompagner
jusqu’au portail (celui de la cour de récréation) ; je dois rester à
distance, à l’entrée, attendre qu’elle ait atteint le portail, cinquante mètres
plus loin, et de là, elle me fera signe de la main et du coin de l’œil,
s’assurera que je suis encore là, que je la regarde, que je lui rends son
au-revoir, avant qu’elle ne disparaisse derrière le mur.
| mais papa, tu l'as mise à l'envers ? |
Lisa nous a
caché une punition. Elle devait être signée par les parents. Elle a imité ma
signature. Le maître n’y a que vu que du feu. Le pot aux roses a fini par être
découvert. Le maître, quand je lui en ai parlé, a eu l’air de trouver ça
drôle. « Elle commence tôt ! » s’est-il écrié. Lisa avait pleuré
sur tout le chemin de l’école. Elle ne voulait pas que j’en parle au maître.
Elle est
punie de temps en temps. Des bricoles mais tout de même. Elle n’ose pas me le
dire. Le soir, pendant ou après le repas, elle se confesse à l’oreille de
Lydia, lui demandant de ne rien m’en dire jusqu’au matin. Je fais semblant
jusqu’au matin de n’en rien savoir. Depuis quelques jours, quand elle rentre de
l’école, la première chose qu’elle me dise, avant même que je ne lui pose la
question, c’est qu’aujourd’hui, elle n’a pas eu de « vignettes ».
La règle est qu’un enfant puni reçoit
d’abord une vignette en guise d’avertissement, puis, s’il récidive, une
vignette qui cette fois vaut punition (des mots à recopier) mais sans signature
des parents, puis en cas de multi-récidive, la punition devra être signée par
les parents.
Le temps ne
passe pas. Il fait des scènes, des moments. Il faut lui passer au travers.
Aussitôt dites, les nouvelles dessèchent. Lisa me trouve jeune sur la photo. J’ai
toujours l’âge que j’avais quand je ne me souciais pas d’avoir un âge, et les
moments présents - les scènes qui se déroulent sous nos yeux, les nouvelles que
l’on se donne, les instants qui s’emboîtent les uns dans les autres, les
anecdotes, les soucis, les sursauts - ne sont que des rêves dont on finira bien
par se réveiller pour se rendre compte alors que le temps s’était arrêté il y a
vingt, trente ans de cela. Et que la seule réalité est celle de ce temps-là, tandis
qu’aujourd’hui n’est qu’un futur hypothétique.
Marie se
plaint, à raison, que je ne lui parle que de l’école, que l’école est le seul
sujet entre nous.
Sur le site
intranet mis à disposition des parents comme des élèves (avec chacun son code d’accès),
apparaissent, au jour le jour, les notes obtenues par les enfants ainsi que les
devoirs pour le lendemain, le surlendemain, etc. Les conseils de classe se sont
déroulés pendant la première semaine de décembre. Le sien, le mien, se tenait
le 8. Je suis parent délégué mais suppléant, et seuls les deux titulaires y ont
assisté. J’étais soulagé de ne pas avoir à y assister.
Elle
aimerait entendre parler d’autre chose. Elle secoue la tête quand elle ne veut
plus entendre, « je sais » dit-elle, « je sais ». Je
l’exhorte à lire, elle ne lit pas ou si peu ; lire, c’est être encore à
l’école, alors elle s’accroche à son Ipod d’où elle surfe sur la vague
universelle des potins, recettes, buzz et autres curiosités que j’ai beau jeu
de trouver… (mais je n’en pipe pas mot). Et puis entre filles, ça papote.
Il fait
encore gris aujourd’hui. Il faisait encore gris hier. Il fera encore gris
demain. Novembre n’a pas fait dans la dentelle. Dimanche, nous avons emmené
Lisa à Oyonnax pour participer au critérium départemental d’escrime. Sur la route,
à mi-chemin, ayant dépassé Nantua, un tunnel d’à peine un kilomètre de long départageait
le ciel : d’un côté, d’où nous venions, brouillard à couper au couteau, voitures
au ralenti, températures basses ; de l’autre, grand soleil, vitesse
retrouvée, température avoisinant les vingt degrés. Jamais je n’avais connu un
tel contraste climatique entre deux points géographiques aussi rapprochés. Mais
à Oyonnax, petite bourgade sans grand intérêt, nous avons passé la majeure
partie de l’après-midi à l’intérieur, dans un gymnase où se déroulaient les
épreuves. Marie râlait (elle aurait préféré rester à la maison). Lisa
était la plus jeune des concurrents. Faisant face à des plus grands (âgés de
trois à quatre ans de plus qu’elle), en tout bien tout honneur, elle a perdu
tous ses combats sauf un. Seule dans sa catégorie, elle a eu droit à une
médaille, elle est même montée sur le podium, elle était contente mais très
intimidée d’entendre son nom dans le haut-parleur et d’être poussée, seule, vers
la plus haute marche du podium, face à une quarantaine d’adultes et d’enfants
qui l’applaudissaient.
Ce n’était
pas la première fois que nous étions à Oyonnax. Quelques semaines plus tôt, Lydia était
convoquée à un cours d’instruction civique, préalable à la délivrance de la
carte de séjour, qui devait durer toute la journée. Nous nous y sommes rendus en
famille mais le cours avait été annulé. Aucun des participants n’en avait été prévenu.
Certains, arrivés la veille, étaient descendus à l’hôtel. C’est le gardien de
l’immeuble où devait avoir lieu le cours, qui, surpris de voir tout ce monde
massé dans l’entrée, annonça que le cours était annulé, précisant que lui-même
en avait été prévenu par courrier électronique trois jours plus tôt.
Lui mais
personne n’autres.
Depuis, pas
un mot d’excuse. L’administration française ne s’excuse jamais. Et n’excuse
personne. Tout le monde le sait, que les choses sont ainsi, que cela fait
partie de l’ordre des choses. C’est un sujet de conversation au même titre que
le mauvais temps. Et l’école. On ne s’y fait pas mais rien n’y fait.
Les militaires, pour s’excuser,
disent « autant pour moi », esquivant, par ces trois mots, la
platitude des excuses. En somme, je reconnais mon erreur mais je ne m’excuse
pas. Un chef, un supérieur, un administrateur, ne s’excuse pas. Les inférieurs,
les subordonnés, les administrés, sont inexcusables. C’est usant à la fin. Soit
dit en passant, l’Académie française recommande une autre graphie :
« au temps pour moi ». Il semble que le glissement d’ «au
temps » à « autant » se soit fait en catimini, comme par
inadvertance au fil des siècles. Passage d’un rythme (au temps c'est-à-dire au
pas) à une quantité indéterminée (autant en emporte le vent).
Nous avons
imprimé des photos en noir et blanc. Des photos d’équitation : Lisa
montant tel poney, puis tel autre ; ici le manège, là un poulain gambadant
dans les jambes de sa mère. Chaque mercredi matin, sous la rubrique « quoi
de neuf », un élève est invité à prendre la parole dans la classe pour
raconter une histoire qui le concerne. C’est aujourd’hui le tour de Lisa. Elle
a glissé les photos dans une chemise plastifiée. Elle a pris le chemin de
l’école, impatiente de montrer les photos et de raconter son histoire.
En
rentrant, elle me dit qu’elle a eu le trac. Avant même d’être appelée au
tableau. Elle avait mal au ventre ce matin. Elle s’est levée avant l’heure,
elle est venue dans notre lit ce qui ne lui arrive jamais ou seulement quand
elle a fait un cauchemar ou qu’elle est malade. « C’était le
trac ? » lui ai-je demandé. Non, répondit-elle. « J’avais
vraiment mal au ventre. Ce n’était pas le trac. Le trac, je l’ai eu sur ma chaise
quand j’ai compris que le maître allait m’appeler au tableau ».
« Bon» dis-je, « je te demandais ça parce que le trac, ça fait mal au
ventre. On dit qu’on a le ventre noué comme s’il y avait un nœud dans le
ventre ». « C’est exactement ça, reprit-elle tranquillement, d’une
voix posée, et soudain pensive. Un nœud dans le ventre.
Il faut
connaître le sens de mots comme « gouvernement »,
« institution », « élection », « démocratie »,
« oligarchie », « ministre » et bien d’autres encore.
Beaucoup de temps perdu en définitions qu’à défaut de comprendre, Marie doit
apprendre par cœur. L’école ne se met pas au niveau des enfants. Ce sont les
enfants qui doivent se mettre au niveau de l’école. Bon, j’exagère sans doute.
En sixième,
je me souviens de ma professeure de français, Mme Alphand. Elle nous lisait des
histoires, de longues histoires. Je me souviens même de la salle où nous
étions, de la nuit qui tombe et de la voix de Mme Alphand qui, dans la
pénombre, creuse un sillon de plus en plus profond. Elle lisait bien, de manière expressive, mais
sans trop d’effets, sans appuyer, une voix claire, forte, sans apprêts. Cela
durait longtemps et dans mon souvenir, nous ne mouftions pas, nous l’écoutions
religieusement. Nous étions suspendus à la voix, aux mots, aux images qui
défilaient de plus en plus nettement devant nos yeux au fur et à mesure que la
nuit effaçait celles autour de nous. Si elle vit encore, elle serait surprise,
Madame Alphand, d’apprendre qu’une de ces têtes « blondes » a gardé
la mémoire d’instants aussi fugitifs.
Je me suis
promis de lire davantage à Marie, de lui montrer la voix, si j’ose dire.
A la sortie
du collège, avec ce brouillard, Marie hésite en s’approchant de la voiture,
elle ne reconnait pas la voiture, elle se baisse pour voir à l’intérieur.
Toutes ses copines ont des portables. Tellement portables qu’elles les ont
toujours en main, comme une extension de leurs mains. Les collégiens n’ont pas
le droit de les utiliser dans l’enceinte de l’école. S’ils veulent passer un
appel, ils doivent en demander la permission puis se rendre au foyer, seul
endroit d’où peuvent être passés les appels téléphoniques.
L’autre
jour, sa meilleure copine, Giulia, a passé tout l’après-midi du mercredi chez
nous. A midi, après les avoir récupérées à la sortie du collège, je les ai
emmenées à la pizzeria, deux rues plus bas. Elles étaient excitées de se
retrouver ensemble avec tout un après-midi de liberté devant elles. Pendant le
déjeuner, je n’ai fait que les écouter, je n’ai pas eu la parole. Elles étaient
intarissables. Deux petits bouts de femme, encore des enfants par bien des
côtés, mais déjà féminines. Pas encore l’adolescence, juste un soupçon qui ne gâte
pas encore l’innocence.
A table, au
diner, pas plus que Lydia que moi n’avons la parole. En langage
entrepreneurial, on dirait « debriefing ». On fait le point de
la journée mais en zigzag, sans se priver de digressions, de détours. Les
parents écoutent. Les parents ne doivent pas parler à table, c’est bien connu.
Les enfants ont beaucoup de choses à dire. Il ne faut pas avoir vécu longtemps
pour avoir des choses à dire.
Le temps ne
passe pas. Je suis encore hier, sans enfants, enfant moi-même, ado, étudiant,
jeune adulte, insouciant puisque le temps ne passe pas. Avec le temps et les
enfants, je me demande par où il passe. Car il passe bien quelque part. Il
suffit de le laisser passer devant soi. C’est comme une personne qui vivrait la
même vie que soi de l’autre côté du miroir. Lisa regarde attentivement la photo puis lâche :
« tu es jeune sur la photo ! ».
Puis elle
s’approche : « t’inquiète, papa ! ». Comme si, sachant à
peine lire, elle lisait déjà dans mes pensées.






