10 décembre 2012

Le jeu des sept familles

Comme dirait Marie, voici les "sisters" ! C'est la trêve de Noël !
Le jeu consiste à se substituer les uns aux autres autour de la table. Lisa est maman, maman est papa, papa est Lisa. Marie reste toujours égale à elle-même: cours de Russe ce matin donc elle râle et n'est pas d'humeur à se livrer à ces enfantillages. Lisa-maman houspille papa-Lisa qui ne veut pas manger ses kiwis, maman-papa hausse la voix et Lisa-Lisa en frétille d'aise. Marie descend les marches de l'escalier qui vit avec nous ses derniers jours. Elle aimerait bien deux oeufs sur le plat avec plein de bacon. Elle adore le bacon quand il craque sous la dent.

Le jour se lève avec la gueule de bois, la neige durcie par le gel craque sous les pas, les voitures roulent au pas, des enfants s'ébrouent dans les champs.  Je laisse Marie sur le pas de la porte; la leçon précédente vient de se terminer. Je la récupère une heure plus tard, je manque une marche, je me rattrape in extremis, il faut que je laisse les bottines pour de vraies chaussures de montagne.

Le locataire qui prendra la suite, un jeune Anglais qui ne parle pas le Français (sa femme le parle, elle attend un enfant, leur deuxième; le premier a six ans), est venu prendre des mesures pour les meubles Ikéa que sa femme et lui envisagent d'acheter dans les jours qui viennent. J'étais aussi cordial que possible; lui semblait pressé, posait des questions dont il n'écoutait les réponses que d'un oeil tandis que l'autre, inquisiteur, lorgnait dans tous les coins de la maison, un peu comme une bille dans un jeu de quilles.

Nous avons enfin déménagé. Les déménageurs se parlaient, s'apostrophaient en Portugais. Ils étaient trois, quatre par moments, plus nombreux les après-midi. La compagnie de gaz a coupé le gaz à mon insu tandis que la compagnie d'électricité rechignait à rétablir l'électricité dans notre nouveau domicile. A la fin tout de même, un prénommé Ahmed, bien plus sympathique que tous les autres - les "Français de souche", cassants, au ton acerbe, prêts à dégainer à la moindre protestation -, Ahmed donc prit l'initiative toute personnelle de me promettre l'électricité. En fait de fée, ce fut une espèce de Père Noël débraillé, en bottes de sept lieux, bourru et mal dégrossi, qui finit par apparaître sur le seuil de notre porte. D'un coup de baguette magique, il descella puis scella le compteur. Cinq minutes, cela lui avait pris cinq minutes mais, pour venir, dix appels téléphoniques, presque une heure trente d'attente (tous appels cumulés) sur un répondeur exigeant qu'on lui fournisse numéro de client, raison de l'appel, confirmation d'une adresse, etc., etc.

Et puis, contre toute attente, nous avons passé la dernière nuit - entre déménagement et emménagement -  à l'hôtel, cela parce que le type de la compagnie de gaz avait décidé d'anticiper d'une journée son passage par chez nous et de couper le gaz tout bonnement au lieu d'effectuer un relevé, comme il était convenu. Et puisque le compteur était à l'extérieur, il n'a pas jugé utile de se présenter, de nous avertir: il est passé incognito, a coupé le gaz, a disparu. J'ai cru que la chaudière nous avait lâché, elle ne l'avait pas fait en deux ans et voilà qu'au dernier moment, le dernier jour, elle perdait la flamme. Ne me doutant pas que le gaz avait été coupé, j'appelai pour un dépannage mais comme on ne pouvait nous envoyer personne avant le lendemain, je courrai aussitôt à l'hôtel voisin réserver une chambre. Ensuite seulement, je compris: au téléphone, une voix distraite m'informa que oui, le technicien était passé plus tôt que prévu. Pas d'excuses, pas de remords, juste un constat susurré comme une évidence. "Monsieur, ne haussez pas la voix".

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Faut-il pour autant se fier au père Noël ? Marie n'y croit pas trop; Lisa a la foi et Marie la délicatesse de ne pas la détromper. Un soir, quelques jours avant Noël, Lydia rappela à Lisa qu'elle n'avait pas écrit au père Noël pour lui demander ses cadeaux. "Et comme tu ne sais pas encore écrire, tu peux, tu dois lui parler, il t'entendra". Aussitôt Lisa referma la porte de sa chambre derrière elle et de son lit, adressa de vive voix et de tout son coeur une prière au dieu Noël pour qu'il lui apporte les cadeaux espérés. Et quand elle les eut reçus, elle n'oublia pas de le remercier de vive voix, une fois encore derrière porte close. Je ne crois pas avoir jamais approché de si près la foi, ce que cela veut dire d'avoir la foi, celle des gens simples comme des enfants, celle des enfants. Moi qui ne croit ni en dieu ni au père Noël, non loin de croire que ceux qui croient en dieu n'ont en fait jamais cessé de croire au père Noël, le père Noël des grands en somme. Marie a tout de même un doute: et s'il y avait quelqu'un ? Pas ces types un peu louches qui déambulent dans les centres commerciaux et se font prendre en photo avec des enfants terrorisés. Non, quelqu'un d'autre, qui ne se montre pas, auquel on n'écrit pas, qui ne nous parle pas et avec lequel il n'y a pas de conversation possible. Nous, les parents, on se borne à ne pas la détromper trop brutalement; nous entretenons un semblant de foi car son enfance, c'est aussi un peu la nôtre. Un enfant qui ne croit plus au père Noël n'est plus vraiment un enfant. Alors, comme à sa soeur, on lui cache les paquets et avec elle, on l'entraîne dans la chambre puis on les ramène ensemble au salon où, sous le sapin, scintillent papier doré et bouquets de serpentins argentés.

Concours de tétines entre Léandre et Lisa
Chaque soir, je lis à Marie les aventures de Thésée, d'Hercule, d'Antigone, d'Hyppolyte, d'Ariane, d'Oedipe et de tous les dieux qui leur rendent à tous la vie impossible et la mort possible, presque souhaitable. Je la laisse lire le premier paragraphe de chaque épisode. J'essaie de lui apprendre à lire à la bonne respiration, à la bonne hauteur de voix, en marquant virgules et points, avec de l'expression. Elle aime cela. La maîtresse nous avait fixé rendez-vous à tous les deux pour nous remettre le bulletin scolaire en mains propres. Elle recevait tous les parents les uns après les autres, jour après jour, tout au long de la dernière semaine avant les vacances. Marie manque de confiance en elle, nous dit-elle d'entrée de jeu, regardant Marie puis moi puis Marie encore. J'approuve, je renchéris. Autrefois, on disait de moi la même chose, année après année, il suffit de feuilleter mes bulletins scolaires. La confiance, c'est comme un dieu caché qui fait de courtes apparitions dans le fond d'une classe où gazouillent des mouches distraites. Est-ce le caractère, est-ce héréditaire, inscrit, comme on dit, dans les gênes, peut-on la gagner ? Lydia me dit de faire attention: Marie n'a d'yeux que pour moi, elle est fragile, elle cherche dans mes yeux des assurances, elle attend mon approbation, elle craint d'être mal jugée, elle pleurniche sitôt que je hausse la voix. Suis-je trop sévère avec elle ? Est-ce que je lui parle comme il faut ? Est-ce que je fais ce qu'il faut pour qu'elle prenne confiance en elle ? Je ne sais pas. Je fais attention mais pas toujours. Je n'ai pas toujours la patience, je voudrais que l'évidence le soit pour elle aussi, je la prends parfois de trop haut, de trop loin, et d'autres fois, bien que présent, je lui suis absent. Il est étrange de se voir jouer un rôle qu'on ne s'imaginait pas endosser. Cela fait plus de neuf ans et il ne me va pas, il ne va à personne d'ailleurs; ce n'est pas si naturel que cela d'avoir entre les mains la vie d'un être humain. Le fait est qu'il faut se souvenir de cela et tâcher de faire au mieux, sans se prendre de trop haut ni de trop bas.


Il faut lui apprendre à croire en elle-même. C'est très difficile. A cet âge et même plus tard, même si plus tard on sait des moyens de se le dissimuler. Ou de ne plus y penser. Elle, en fait, elle n'y pense pas. La confiance, c'est un mot trop grand pour elle. Elle est dans cet état premier où les choses viennent à soi, où l'on va aux choses sans mettre en elles et soi la moindre distance. Alors, la confiance, je ne sais pas, on ne sait pas de quoi il s'agit tant qu'on ne l'a pas.

Noël est passé. Il y a des photos convenues: on continue d'année en année à se fabriquer des souvenirs. Il reste des cartons dans les salles de bain, sous les lavabos. J'ai sorti tous les livres, je leur ai fait prendre l'air avant de les caser dans les étagères, puis de les empiler quand les étagères ne suffisaient plus. Nous avons eu du monde, Mamie et Dieda, Christophe, Isabelle et les cousin, cousine. Depuis avant-hier, nous avons Olga et sa cousine Julia. Le père Noël n'a pas fait long feu; avec lui, la neige a disparu, elle se maintient dans les hauteurs, au-dessus de nos têtes, sur les cimes du Jura. Nous n'avons pas encore skié. Nos skis sont dans la cave, il faudra penser à les monter. Marie n'ira pas à l'école aujourd'hui, elle tousse, elle ne se sent pas bien, j'ai appelé le cabinet médical, on m'a dit de rappeler à 14h00. Lisa, elle, est à l'école; elle était ravie de s'apercevoir qu'Hannah et elle portaient la même robe.

Au jeu des sept familles, je demande le père et la fille.

07 décembre 2012

Les deux filles du père Noël




L'une des maître-nageuses est sortie sur le perron en tongs fumer une cigarette. Jambes et pieds nus faisant face au gymnase où Lisa se prépare à ses quarante cinq minutes de judo. Pour l'instant, elle virevolte dans l'aire d'attente où parents et enfants se tiennent chaud. La neige pourlèche murets et parapets, essaime des flaques blanches au milieu de nulle part que les enfants piétinent gaiement. Sur cette scène, la dame en tongs détonne; quelqu'un vient lui parler, elle lui sourit puis s'éclipse et les enfants rentrent dans le gymnase. Le vestiaire sent la sueur et la pisse; la dizaine de bambins, génération 2006 (Lisa faisant exception puisqu'elle est de l'année suivante), qui endossent leur kiminos blancs ceintures blanches, zigzaguent dans le ring délimité par les bancs où les parents font la conversation tout en fourrant les vêtement de leur progéniture dans des sacs de gym. Le maître de judo, comme dit Lisa, ouvre enfin la porte. Les judokas se mettent en file indienne et l'un après l'autre, après un bref salut face au maître qui se tient accroupi, prennent pieds (nus) sur le tatami. Quand tous ont passé le seuil de la porte bleue et se sont alignés en rang par terre au fond de la salle, le maître referme la porte et la leçon commence. Lisa nous rapporte que personne, y compris les garçons, n'a réussi à la faire tomber. Le judo, c'est l'art de ne pas tomber. Elle est très fière.

cuisiner avec papa

Autre scène, autrejour: Marie rentre de l'école, les larmes aux yeux. C'est que sa meilleure amie n'est plus sa meilleure amie. Elle te l'a dit ? Oui, c'est la faute à C. qui ne veut plus qu'elle soit mon amie. Va lui parler, lui dis-je, c'est un malentendu. C'est quoi un malentendu ? C'est quand on ne se comprend pas et qu'on croit pourtant se comprendre. Ah ! Bon ! Enfin, quelque chose comme ça. Parle-lui ! te dis-je. Mais non: elle me soutient que C. l'empêche de parler à son ex-meilleure amie, que dès qu'elle s'en approche, elle s'interpose entre elle et elle. C'est fini. Elle n'a plus de meilleure amie. Il n'y a plus d'espoir (elle aime les mots trop grands pour elle). Et Marie de sangloter. Je lui tiens un discours musclé, viril: il ne faut pas pleurer, il ne faut pas montrer ses faiblesses, il ne faut pas toujours faire confiance, il faut... Ce discours ne tient pas la route, je monte sur mes grands chevaux avec de grands mots aussi, elle boit mes paroles mais au fond, elle n'adhère pas, comme on dit aujourd'hui. Ce qui lui importe, au fond, c'est que son père prête à son histoire une telle attention, qu'il lui parle ainsi longuement, avec fougue, qu'il lui explique comment se protéger des mauvais coups, des faux amis. Mais je sais bien que ces discours sont vains: on n'évite pas les coups avant d'en avoir pris, on ne se méfie pas avant d'avoir fait confiance, on ne cesse pas de pleurer avant d'avoir pleuré. Il faut se contenter de mots plus petits, laisser les grands chevaux aux écuries, dire simplement: tu verras, ça passera, demain, vous serez de nouveau copines et si tu n'arrives pas à lui parler à l'école, on l'invitera à la maison samedi, elle viendra et vous vous parlerez. C . ne pourra pas vous empêcher de vous parler et puis vous serez de nouveau copines, tu verras. C'est ce que je finis par lui dire. Le reste de la soirée, elle est toute joyeuse et je sais pourquoi. Elle veut m'aider en cuisine au grand dam de Lisa, préposée aux salades (plonger les feuilles de salade dans le panier rempli d'eau, remettre le couvercle et faire tourner le panier, ensuite le bloquer en pressant de l'index le bouton en caoutchouc noir puis recommencer, ensuite vider le panier de son eau et repartir pour un tour jusqu'à ce que les feuilles soient bien propres et bien sèches), elle veut mettre la table, elle veut aider, se rendre utile, elle oublie sa meilleure copine. C'est en grandissant, en s'alourdissant qu'on perd cette faculté de passer d'une chose à l'autre, de virevolter, de tourner les pages, de ne pas ressasser, de ne pas ruminer, de laisser l'avenir venir à soi.

Le lendemain, en sortant de l'école, elle m'annonce triomphalement que sa meilleure amie et elle sont de nouveau les meilleures amies du monde et que C. aussi est redevenue son amie. Elle précise: "ce n'était qu'un malentendu !", l'air de me reprocher d'avoir pris la chose trop à coeur. Je hoche les épaules, je tourne la page, je lui demande, perfide: "tu as des devoirs à faire ?"

Il a beaucoup plu et l'eau a stagné, les champs se sont tranformés en bassins de rétention et puis là-dessus, il a neigé, l'eau a gelé et ce sont maintenant des patinoires où le soleil fait le beau, entre deux rafales de neige. Nous allons changer de maison, nous allons nous installer dans un appartement bien à nous - encore que le vrai propriétaire, tout compte fait, ce soit la banque. C'est quoi une banque ? C'est là où on met tout son argent. Tout ? Mais dans ton portefeuille, il y en a de l'argent. Ca, c'est de l'argent de poche.

la saison des champignons (maintenant terminée)

Et puis, c'est trop compliquéces histoires de banque, de prêt, de sous. Allez, c'est l'heure d'aller se coucher. Lydia est déjà en haut, à raconter une histoire. Marie me réclamera un chapitre du Club des Sept. Ou deux. Elle me dit que ce qu'elle regrettera, c'est l'escalier. Comment ça ? Oui, l'escalier. Il n'y a pas d'escalier là on sera. Et pourquoi regretteras-tu l'escalier ? Elle ne le dit pas mais c'est grâce aux marches de l'escalier craquant sous mes pas qu'elle m'entend venir ce qui lui donne le temps de cacher ses secrets. 

Je m'étais procuré une dizaine de cartons que Marie puis Lisa ont réquisitionnés. Elles les ont remplis de jouets, livres et babioles. Elles sont prêtes. Elles n'attendent que ça.

Le notaire nous a félicités. Il est jeune, alerte, expéditif. La banquière aussi, "conseillère clientèle", jeune, tonique, débit saccadé, l'air de penser "c'est tellement évident ce que je vous dis là"; c'est la nouvelle génération, il me donne du monsieur, ils me coincent dans la bulle des presque quinquagénaires, ils se la font professionnel jusqu'au bout des yeux mais au fond, ce qu'ils ont, c'est du temps à ne pas perdre surtout, des pages à tourner le plus vite possible, d'un client à l'autre: ils ne pensent pas, ils cliquent. Combien de temps avant que plus rien ne se fasse à la main, que les textos supplantent les textes ? C'est le genre de questions qui me donne l'âge que j'ai. Marie, elle, surfe sur youtube, elle a son adresse email, elle voudrait un portable (même si elle n'ose pas le demander); dans sa classe, me dit-elle, il y en a qui ont déjà leur Iphone. Et d'autres encore, leur Ipad. La maîtresse doit faire preuve d'autorité pour s'assurer que tous ces engins de plus en plus miniaturisés ne viennent pas perturber les cours. Pour la classe découvertes de mai prochain, elle a déjà annoncé la couleur: pas d'appareil photos, pas de portable, pas de jeu vidéo, aucun appareil électronique. Seuls seront acceptés les appareils photos jetables.

Marie, pour Noël, elle voudrait une petite caméra pour faire des films. Lisa ne sait pas encore. Elle ne fait pas de plans. Elle entre dans les magasins et montre du doigt ce qu'elle voudrait. Selon le magasin, selon le moment, c'est toujours quelque chose de différent. Il y a bien ces tablettes tactiles pour les enfants, bourrées de jeux éducatifs, nous dit-on, nous disent-ils (les publicitaires). Ni Lydia ni moi ne sommes convaincus. Mais parfois, nous nous demandons si nous ne sommes pas déjà un peu dépassés.

Et voilà qu'il neige encore, à gros flocons. Lisa va réclamer sa luge. Marie aussi. Et si d'ici lundi, la neige a tenu, nous formerons jusqu'à l'école un attelage où je ferai le renne et elles, les deux filles du père Noël. 

 


 

08 novembre 2012

Coeurs d'artichaut


 
Depuis vendredi (c’était il y a deux semaines de cela), Marie se plaignait de maux de ventre. Lundi, le docteur nous reçoit en urgence. Elle nous rassure, prescrit un sirop pour faciliter son transit intestinal. Rien de grave, une constipation, ça  passera. En sortant, Marie s’étonne :

-      Papa mon ventre, il parle ?

-      Comment ça ?

-      Le docteur, elle a dit que j’avais des mots dans le ventre…


Lisa a fait sa première prise de judo. « On ne joue plus », m’a-t-elle assuré (car les deux premiers cours, ce n’étaient que des jeux encore – il fallait faire l’hippopotame par exemple en marchant à quatre pattes). « J’ai réussi à faire tomber Safir » ajoute-t-elle d’une voix où fierté et malice se jouent l’une de l’autre. Avant de s’élancer sur le tatami, les enfants doivent saluer. Là, sur la bande rouge, ils s’assoient en tailleur, les uns à côté des autres, attendant que le maître soit prêt. Il y a évidemment du chahut : dans l’entrebâillement de la porte, je vois Lisa donner des coups d’épaule, en recevoir. Quelques uns, intimidés, se tiennent dans un coin, un doigt dans la bouche comme pour mouiller au-dessus de leurs têtes un point d’interrogation. Le maître est affable. A la porte d’entrée, il vérifie les ceintures blanches des kimonos, les dénoue et les renoue si nécessaire. Lisa a été acceptée bien que d’un an trop jeune pour commencer.

Cela n’a aucun rapport mais Lisa aime les artichauts. Il doit y avoir une philosophie de l’artichaut. Coluche disait que c’est le seul plat où il y en a davantage dans son assiette après qu’avant. Ce doit être cela sans compter évidemment le côté ludique, les feuilles à détacher, à tremper dans la vinaigrette, à empiler dans l’assiette selon un savant montage. Et puis le Graal, le cœur de l’artichaut dissimulé sous une couche de poils végétaux. D’abord, elle laissait Lydia s’occuper de détacher le cœur de son écrin incomestible puis l’ayant vue faire, elle décida de s’acquitter elle-même du plaisir de cet ultime décorticage. Et depuis, elle se débrouille seule.
 
 
Marie qui ne ferait pas de mal à une mouche et nous interdit d’écraser les araignées est une carnivore forcenée. Surtout la viande crue. Tartare ou carpaccio, elle se régale à la vue du sang. Il y aussi, dans un tout autre ordre d’idées, le bacon, l’un de ces mots d’anglais qu’elle collectionne comme on collectionne des papillons. Après avoir appris par cœur le « Hello Goodbye » des Beatles, mélodie efficace mais économe en mots (que pendant des jours, j’ai passé en boucle chaque matin dans la voiture), elle prend plaisir à en découvrir de nouveaux qu’elle pique dans sa mémoire et nous ressort à l’occasion ou qu’elle surprend dans la conversation que Lydia et moi tentons d’avoir le soir au dîner.

Novembre ne s’est pas laissé désirer. Les placards font demi-tour : vêtements chauds à portée de main, vêtements d’été loin derrière ou bien dans les cartons. On ne sait pas quoi faire de ces journées de vacance –deux semaines ; les enfants dessinent à longueur de journée et comme j’ai du travail, j’ai peu de temps à leur consacrer. Ceci dit, je les emmène de temps à autre faire les courses avec moi ce qui n’a rien d’excitant et, en leur compagnie, n’est pas toujours de tout repos essentiellement à cause des rayons de jouets qui ont doublé de volume d’une semaine à l’autre. Car Noël est déjà dans les bacs, les premiers sapins surgissent de terre, tout enguirlandés, et Marie commence à dresser des listes qu’elle tient secrètes dans les doubles tiroirs de boîtes à secrets dont les clés sont elles-mêmes égarés dans quelque autre boîte qu’elle garde toujours à portée de main sur sa table de chevet. Ranger la chambre de Marie ou simplement y passer l’aspirateur tient de la gageure ; il y règne un désordre savamment orchestré, aucun espace n’y est laissé au hasard, il y a des posters d’animaux scotchés sur les portes des placards, des tombereaux de colifichets et bibelots exposés sous d’invisibles vitrines, un goût du secret, d’une intimité naissante d’où Lydia comme moi sommes lentement mais sûrement exclu. Je la soupçonne de tenir des journaux intimes. J’écris cela au pluriel car il me semble qu’en ceci comme en bien d’autres choses, elle se disperse. Marie est intarissable au sujet de bien des choses mais des barrières viennent peu à peu séparer le futile de l’essentiel. Ce sont peut-être déjà des histoires de garçons. Je ne veux rien savoir ce qui amuse Lydia.
 
un dessin de Lisa
 
Il fait beau ce matin, froid mais bleu avec tout de même des rubans nuageux qui viennent faire craindre un changement radical d’ici quelques heures. Nous irons faire une promenade en forêt. Depuis que sa professeur de dessin les a emmenés faire la cueillette de champignons, Marie n’a plus rien contre les promenades en forêt.

Entre les deux sœurs, les chamailleries sont quasi incessantes. Quand elles se poursuivent jusque pendant les repas, cela leur donne une tonalité tout autre ; on dirait deux vieilles tantes qui trouvent dans l’invective le palliatif aux récriminations, celles que l’on garde pour soi. Il y a tout un apprentissage qui se fait dans ces échanges de réparties plus ou moins amènes. Je vois bien Lisa apprendre de nouveaux mots, de nouvelles expressions, mieux enchaîner ses pensées, sans compter le côté psychologique de la chose, trouver le mot qui touche, le haussement d’épaules qui fâche, le silence qui toise. Ce serait comme un artichaut dont elle examinerait chaque feuille avec attention, en extirperait avec les dents la substantifique moelle puis apprendrait, une fois la chose défaite et vidée, à la remettre d’aplomb, à la reconstituer feuille par feuille, not après mot. Je l’empêche de dire « ouais » mais elle dira « trop cool » : il y en aura davantage à la fin, des mots qu’elle garde en bouche et qui fondent dans son esprit. Toutes ces chamailleries bien évidemment sont l’un des signes extérieurs d’une complicité grandissante. Elles peuvent passer des heures désormais à s’inventer un monde dans l’espace d’une chambre quitte à cacher sous les tables des verres d’eau, mouiller des serviettes qu’on retrouvera plus tard dans un coin de la pièce, essaimer des nœuds de pâte à modeler qu’on retrouvera trop tard sous un tapis ou le long de la plinthe derrière le commode. Les dégâts collatéraux à ce rapprochement sont pléthore. Il faut chaque jour se confronter à des arbitrages impossibles : qui la première a griffé, a dit que l’autre est bête, ou laide, ou bien d’autres choses encore, qui la première a commencé, qui la dernière a continué ? On a beau décider de ne punir que solidairement, sans chercher à savoir, il y a toujours des cas limites qui font trembler tout l’édifice de sa détermination à ne pas laisser entraîner dans des investigations qui, de toute façon, ne mèneraient nulle part. Lisa est plus physique, elle griffonne sur le nez ou le poignet de Marie comme sur un brouillon de dessin ; Marie donne des coups mais ne griffe pas, elle est plus sournoise que la petite mais toujours moins violente ; elle pleure davantage et plus longtemps mais elle comme sa sœur sont sans rancune et les drames scandés par des cris et des larmes se terminent souvent dans des éclats de rire. Et cela parfois me porte sur les nerfs.
 
Car moi, en attendant, j’ai un cœur d’artichaut.

le lac d'Annecy
 

 

06 octobre 2012

Acomptes d'automne


 

Au petit-déjeuner, Lisa s'écrie qu'elle ne veut pas grandir parce qu'elle ne veut pas mourir. Ce ne sont pas ses mots. Ils lui ont été soufflés par Marie.

Avant-hier soir, Marie se lève, descend les escaliers, se dirige vers les toilettes mais revient aussitôt sur ses pas, monte les escaliers, retourne dans sa chambre. Je la raccompagne, je lui demande ce qui ne va pas, elle ne répond pas, je crois qu'elle dort. Une fois dans son lit, j'essaie de la faire parler, elle balaie son visage de son bras, il y a des larmes dans ses yeux, je lui demande si elle a fait un cauchemar, elle hoche la tête, fait signe que non, puis finalement, elle passe ses bras autour de mon cou, je crois qu'elle vient de réaliser; pourtant, le lendemain, elle ne se souviendra de rien.


Elle a repris l'équitation, cette fois sur de petits chevaux. Fini le temps des poneys. C'est Lisa qui a pris la relève depuis mercredi dernier: depuis qu'elle a appris qu'Arthur en faisait, elle a insisté pour en faire aussi. On a réussi in extremis à lui trouver un créneau le mercredi en fin d'après-midi. A sa première leçon, il pleuvait à verse, Marie m'avait accompagnée, curieuse de voir comment sa soeur se débrouillerait; à la seconde leçon, Lydia avait pu se libérer pour venir la voir, Lisa était dans un état quasi-extatique.

Elle est aussi inscrite au judo. Elle a déjà fait trois leçons et mercredi dernier, elle a revêtu pour la première fois un kimono, acheté au club juste avant le cours. En arrivant sur le tatami, il faut saluer: j'aurais aimé la prendre en photo au moment du salut mais je n'avais pas d'appareil photo; cette semaine, je l'ai prise en photo dans les vestiaires.


A l'école, Marie a des difficultés d'entrée de jeu, surtout en mathématiques. Elle est distraite, bavarde trop, ne se concentre pas. J'essaie de la raisonner, de la mettre face à ses responsabilités mais cela ne veut pas dire grand chose à son âge. La sermonner à peine rentrée de l'école, ce n'est pas non plus la solution. Quelle est la solution ? J'ai du mal à ne pas me braquer, craignant de la démobiliser si je fais comme si ce n'était pas très grave, craignant de la crisper si je monte sur mes grands chevaux. Je cherche un chemin entre les deux. J'ai l'impression qu'elle ressent ce que je ressens sans évidemment en avoir conscience et que la tension que je manifeste ne lui facilite pas les choses. Mais le paradoxe avec Marie, c'est que par ailleurs, elle parait tout à fait insousciante et que les remontrances semblent lui passer au-dessus de la tête. Les choses désagréables doivent s'imprimer quelque part dans sa tête où personne ne peut aller voir. Je sais qu'elles y sont à de petits signes ici et là.

Un soir, je lui dis que ça me rend triste de voir ces "insuffisant" s'égrener dans son cahier de math. Je ne sais ce qui m'a pris de formuler les choses ainsi mais quelques jours plus tard, je la vois se précipiter vers moi, son cahier de Français à la main. Elle a eu "très bien", elle en est très fière, elle ajoute que comme ça, je ne serai plus triste. Au fond, les enfants ne peuvent rien pour eux-mêmes. Ils ne se disent pas: je mérite cela; il se disent: papa et maman seront contents de moi. Mais ce n'est évidemment pas très sain qu'ils en viennent à penser que leurs parents seront tristes à cause d'eux s'ils ne réussissent pas. C'est pourquoi je dois éloigner ce spectre, ce chiffon rouge plutôt que de l'agiter sous ses yeux. Et d'autant plus qu'il semble l'avoir frappé plus qu'aucun autre "argument".


Lydia est à Yamoussoukro pour quatre jours, de retour mercredi prochain. Hier soir, Lisa m'a expliqué en détail le rituel de son coucher: tu me portes comme une mariée dans les escaliers jusqu'à ma chambre; là, je me déshabille toute seule; je me lave les dents toute seule puis tu me racontes une histoire que j'ai choisie moi-même. Après l'histoire, un verre de lait que tu chaufferas dans un biberon et me servira dans un biberon. Quand tu remonteras avec le biberon, je me cacherai sous ma couette et tu feras semblant de me chercher partout sauf dans mon lit bien sûr et c'est moi qui choisirai le moment de te surprendre en baissant la couette et en faisait "ouah". Voilà, c'est tout. Après tu peux fermer la porter et t'en aller raconter à Marie une histoire ("le Club des Cinq" d'Enyd Blyton). Marie n'a pas de rituel mais autant sa soeur s'abandonne aux bras d'Orphée avec délices, autant elle semble s'y résoudre à reculons.

Il faut beau à nouveau. L'été a disparu par la petite porte, l'automne ne se fait pas attendre. La matinées sont fraîches et les enfant se retrouvent en doudoune par 25 °C à la récré de midi. Je me suis porté candidat au Conseil de l'école. Jeudi soir, avec quatre autres parents, je suis allé aider la directrice à préparer les enveloppes pour l'élection des représentants de parents d'élèves prévue vendredi prochain. C'est étrange d'évoluer dans un monde de femmes car quoique les moeurs aient évolué considérablement, il n'en reste pas moins que le petit monde de l'école reste avant tout l'affaire des mères de famille et tous les pères que j'y croise semblent eux aussi ressentir comme moi cette sensation de ne pas y être tout à fait à leur place.

Lisa et Arthur sont comme deux amoureux qui n'auraient jamais entendu parler de l'amour, pour paraphraser la Rouchefoucault. Lui est plus timide, elle plus entreprenante; elle lui donne des bisous qui le font sourire comme si elle le chatouillait. On l'a fait venir à la maison un après-midi et ils ont réarrangé la chambre de Lisa dans des proportions qu'à l'oreille, de mon bureau du rez-de-chaussée, je ne soupçonnais pas le moins du monde. Si Arthur entre avant elle dans la classe, il l'attend. Quand ils sont ensemble, ils sont ravis. parfois cependant, elle ne l'attend pas. Car ce n'est pas de l'amour, c'est un ravissement et la vie est bien trop grande pour s'arrêter à un baiser.

09 septembre 2012

d'une enfance l'autre: toboggans et autres passerelles

à bord du ferry de retour vers l'Italie

C'était la deuxième année consécutive qu'on prenait le ferry. J'évoquais, dans le texte accompagnant les photos postées avant-hier, les enfances qui se superposent, celles des enfants d'aujourd'hui, celle des parents, enfants d'hier. Prendre le ferry de l'Italie vers la Grèce, c'est exactement cela: me revient alors en mémoire mon enfance, scandée chaque été par les allers-retours en ferry (Ancona-Patras ou Brindisi-Patras ou, le temps d'un seul été, Genova-Patras), avec toute l'excitation que nous ressentions, Christophe et moi, à explorer le moindre recoin du ferry, et je la donne à revivre aujourd'hui à Marie et Lisa qui, à leur tour, déambulent, de bâbord à tribord, dans les coursives, les escaliers de l'une à l'autre, les passerelles, les restaurants et les cafétarias, le casino, le café à la proue aux larges baies vitrées permettant d'embrasser l'horizon à 180 degrés et le même à la poupe mais avec la vue panoramique découpée en deux quartiers de mer par le sillage que laisse le navire derrière lui.  

avant de prendre le ferry pour Patras


déjeuner sur le ferry
dans la cabine...














Et puis, la pierre-toboggan dans le bois de saint-Georges en sortant de Tripolis où j'ai usé mes fonds de culotte comme tant d'autres enfants du coin. Dieda qui n'était alors que papa nous amenait de temps à autre, en matinée, y jouer au ballon, y faire du toboggan, y pourchasser des paons, à l'abri de la chaleur estivale. Lisa et Marie ont découvert l'endroit, c'est la première fois qu'on s'y arrêtait. Il me semblait que la pierre était située plus à l'écart dans les bois, non loin d'une carrière où autrefois s'entraînaient aux tirs les conscrits de la caserne avoisinnante. Des arbres ont été abattus, je me souvenais, au bas du toboggan, d'un pin dont une branche était quasiment à l'horizontale et où Christophe et moi avions vu, épatés, notre père grimper.  L'abre n'est plus là, l'endroit semble aujourd'hui à découvert, accessible aux non-initiés, aux touristes. Nous avons déjeuné ce jour-là dans le restaurant désert qui jouxte les cages à poules, canards et paons. Le serveur qui était aussi le patron, bourru comme tous les serveurs Grecs, s'est éclairé quand ma mère lui évoqua mon oncle, le notaire. Le repas n'en fut que meilleur.
 



sur la pierre-toboggan, forêt de Saint-Georges



 

07 septembre 2012

L'araignée qui mangeait de l'herbe


Marie et Giulia
Comme le temps file. La sortie était hier et nous voici à la rentrée. Autre temps, autre classe : une maîtresse pour Marie après un maître l’année dernière, un maître pour Lisa après une maîtresse l’année dernière.

Toutes deux ont repris le chemin de l’école sans trop d’appréhensions, avec de l’impatience même car après deux mois de vacances en compagnie exclusive de « grands », il faisait bon retrouver les copines et les copains : Alice, les deux Linda, Giulia et quelques autres pour Marie ; Arthur, Laura et quelques autres pour Lisa.

Et voici quelques photos cueillies ce premier jour de l'année scolaire sous le préau de l’école primaire.
 
Ce matin, Marie s'est passé sur les lèvres du brillant à lèvres. On lui explique qu'à l'école, non, elle ne peut pas faire cela, cela n'est autorisé que les jours de fête. Furieuse, elle va dans les toilettes l'effacer à la va-vite. On se dit avec Lydia que ça y est, on y est: l'adolescence commence tôt.
 

Et elle dure longtemps. Je ne suis pas sûr d'en être jamais sorti de l'adolescence. Il a fallu devenir père pour cela. C'est un âge en suspension au-dessus du temps, le temps du doute, de la rage et de l'artifice. Je suis Marie pas à pas, je me sens par moments devenir un papa sévère à l'ancienne, j'aimerais tant qu'elle apprenne à aimer ce qu'elle a et tout ce qu'il y a à connaître, sans passer par la case des minauderies et contorsions d'ados, cette soif imbécile de strass, gloss et glamour, cette frénésie d'apparences, ce goût hystérique du commérage. Qu'elle ait suffisamment confiance en elle pour se passer de cela.
 
Mais évidemment, ça ne marche pas comme ça. Surtout ça ne se commande pas. Et c'est plus compliqué. 
 
En attendant, elle voudrait un cochon-dinde et depuis déjà six mois, nous gagnons du temps.
 
En attendant, elle adore la viande mais ne supporte pas que l'on fasse du mal aux animaux. Et même que les animaux se fassent du mal les uns aux autres, les prédateurs à leurs proies. L'autre jour, voyant un tombereau de moucherons pris dans une toile d'araignée, elle fend de la main le garde-manger de la malheureuse araignée. Elle n'avait qu'à manger de l'herbe, martèle-t-elle quelques heures plus tard devant un beefsteak bien saignant.
 

Sans cesse les enfants nous obligent à nous remémorer notre propre enfance. Comment étais-je à son âge ? Je me rends compte que jusqu'à maintenant, c'est quelque chose que je ne faisais pas, me souvenir de l'enfant que j'étais, ou que je n'en avais que des idées toutes faites, statufiées dans le temps. Quand je me revois, les émotions me manquent, je ne suis pas sûr de savoir ce que ressentait vraiment cet enfant qui était moi. Il y a quelques épisodes qui donnent l'illusion du contraire mais il manque une ligne de continuité, une cohérence d'ensemble. Aujourd'hui, c'est un fantôme. Marie le frôle quand elle me demande si j'aimais l'école: je dis que "non" mais je n'en suis pas sûr. Un autre jour, parce que ça tombait à pic dans la conversation, je lui ai répondu que "oui". Curieusement la contradiction lui a échappé. Ce qui m'arrangeait. En fait, je crois surtout qu'alors je voulais grandir le plus vite possible comme si l'enfance n'était qu'un labyrinthe dont il faudrait sortir le plus rapidement possible. Cela n'a rien à voir avec une enfance heureuse ou malheureuse.
 
Marie n'est pas pressée de grandir.

"Quand je serai grande, je m'occuperai des animaux, j'aurai un cochon-dinde et plein d'autres animaux. J'empêcherai qu'on les tue, qu'on les mange."

Elle a vu l'autre jour ce reportage qui annonçait l'inexorable décrue de la consommation de viande d'ici le milieu du siècle. L'élévage nécessitant de l'eau en fortes quantités et la consommation de viande n'ayant cessé de s'accroître au cours des quarante dernières années (de manière exponentielle en Chine ces dernières années), il faudra nécessairement que l'humanité se fasse moins carnivore. Marie bien sûr triomphait.
 
 
 
 

 

16 août 2012

Joyeux annivairsaire, Mélina



C'est la saison des anniversaires. Lisa, le 11 juillet, Marie le 25, Lydia le 6 août, Dieda le 12, Mélina enfin le 14 août. Ci-dessus le dessin de Marie pour Mélina.

Ci-dessous un dessin de Marie que j'ai trouvé intéressant: les yeux soulignés de bleu, piqués de cils, les sourcils soulignés de rouge, les cheveux frangés sur le front, tombant en dreadlocks, les deux traits rouges au bord extérieur des yeux comme deux larmes, les mains à quatre doigts. Il y a là une touche picassienne.


12 août 2012

Les petits et les grands enfants






Lisa s'accorde un moment de répit. A partir de midi, la bande de plage qui court entre les transats et la mer est envahie par des joueurs à balles jaunes et raquettes en bois. Contrairement à moi que leur irruption exaspère, Lisa ne les remarque pas et continue d'aller venir entre eau et sable comme s'ils n'existaient pas, comme si ces gros insectes bourdonnant et zigzaguant au-dessus de sa tête n'avaient pas plus de réalité que, plus haut encore, les rares nuages qui froncent le ciel méditerranéen. Assise sur le bord du transat, quelque chose, une pensée, la traverse, la tracasse: papa, dit-elle enfin, c'est bizarre, la mer, elle est toute ronde...". En aucun autre endroit sur terre qu'en ce bord de mer, nous n'avons une vue aussi dégagée, aussi concentrique du monde alentour. L'horizon s'y déroule, s'y défroisse; c'est une ceinture sur un ventre bedonnant, un fil où accrocher le linge sale de l'humanité. Mais Lisa ne s'éternise pas, elle s'élance à nouveau vers seaux et pelles, le monde est trop grand pour elle; ses contours, son périmètre ne l'arrêtent pas, c'est son contenu qui l'intrigue chaque jour, surprise sans renouvelée qu'elle sirote goulûment, avec une gourmandise, une "persévérance dans l'être" qui donne envie, qui fait envie.

Le volant que, sur sa partie supérieure, je ne peux toucher tellement il brûle. J'y pose un coussin que les filles habituellement glissent sous leur dos. Bien que téméraire, Lisa est de nature douillette, elle connait son corps et ses conforts tandis que Marie est toute entière dans une partie de sa tête que l'imagination fait pencher du côté du rêve et de l'oubli d'elle-même: elle refuse qu'on la touche pour prendre sa température, examiner un bobo, démêler ses cheveux, couper ses ongles. Mais elle aime qu'on la prenne et la serre dans ses bras.

Elle semble toujours occupée par le soupçon que ce monde-ci où elle est née recèle des abîmes qu'on lui cache et qu'elle voudrait connaître. Toutes ces interrogations sont mues par l'idée fixe d'un secret que les grandes personnes lui dérobe, lui dissimule.

La cigale à terre, les ailes tremblantes, d'un verre dormant, comme celui des salles de bain d'autrefois pour faire entrer la lumière sans  être vu. On dit que les cigales tombent avec la chaleur quand celle-ci devient trop insupportable. Le thermomètre affiche plus de 38°C à l'ombre.



Le marché où pêches, cerises, raisins, abricots, pastèques, melons se vendent à moins d'un euro le kilo. Mon père achète des oeufs, il lui manque de la monnaie, "vous paierez la prochaine fois !" lui dit le marchand; un peu plus tard, mon père qui entretemps a fait de la monnaie revient avec les deux euros manquants; le marchand sourit comme s'il pensait que mon père ne l'avait pas cru, avait trouvé déraisonnable la confiance qu'il lui faisait.

Il me vient le soupçon qu'à ce compte, la Grèce n'appartient pas à l'europe de l'euro, qu'ici subsiste un art de vivre, une chaleur dans le rapport humain, une absence rafraîchissante de toute forme de puritanisme. C'est un monde où les usages l'emportent sur les lois et où les gens vivent encore les uns avec les autres; on s'engueule, on se prend à parti, on se touche, on discute, on se met à table à toute heure du jour et de la nuit pour des conversations sur le tout et le rien. Il n'y a pas de solidarité; ça n'existe pas, on pratique l'ancienne vertu, la générosité, aléatoire par définition. Car la solidarité, c'est la générosité réglementée et rien en Grèce n'est véritablement réglementé; tout s'y règle à l'amiable, tout se négocie et tout y est ramené aux dimensions du chaudron familial: d'abord les enfants qui peuvent avoir quarante, cinquante ans, l'âge importe peu pour autant qu'une mère soit encore là pour les appeler ainsi (mais d'autres s'arrogent, en son nom, le droit de le faire aussi); la mère, c'est la figure centrale, à elle toute seule une religion qui tient sous son joug tous les fils, plus encore que les filles. Vient ensuite le père auquel les mères concèdent l'autorité dont il n'a donc que l'usufruit et qui cède dans les moments importants, dramatiques. Ensuite viennent les vieux et aujourd'hui encore, en ces temps d'incivilité généralisée, il ne se trouvera pas un enfant en Grèce, petit ou adulte, pour leur manquer de respect. Les vieux sont comme le plafond de l'église où officient les familles et au-dessus, au-delà, seule autorité après la leur, il n'y a que dieu, un homme certes, mais qui ne serait rien sans les femmes qui le prient: la religion orthodoxe, plus que la catholique, est une religion de femmes: les hommes Grecs, quand ils sont à l'église, on dirait qu'ils y sont tenus en laisse par leurs femmes.


J'ai pensé cela en rentrant du marché avec Lydia qui venait d'y acheter une robe rouge qu'elle a essayée à peine rentrée. J'y ai repensé le lendemain avec Marie en passant devant l'église près de la mer dont les travaux sont maintenant achevés. C'est que depuis que la Grèce fait la une des journaux, sous les qualificatifs les plus détestables, je me demande qui sont vraiment ces Grecs qu'on accuse de tous les vices. Ces dernières années, le pays avait changé si radicalement; avec les visages des proches disparus, je voyais disparaître les paysages d'autrefois, les lieux connus; la Grèce devenait un pays de supermarchés, de vidéo clubs, de restos chics à cent lieux des échoppes, des tavernes d'autrefois. C'était devenu tout ensemble un pays riche et un pays comme un autre et je ne l'avais pas vu venir. Et puis voilà que tout s'écroule comme un jeu de cartes. Et pas seulement moi mais personne ne l'avait vu venir. Et au fond, je me demande ce qui a rendu la Grèce riche et ce qui devrait aujourd'hui l'appauvrir. Ce sont les gens qui ont changé et leurs attentes. Ce qu'ils ont, leurs parents, leurs grands parents n'auraient jamais osé imaginer le posséder un jour; eux se satisfaisaient de peu, leurs besoins étaient modestes et leurs rêves ne cherchaient pas plus loin que la satisfaction de ces besoins. Leurs enfants et petits enfants qui aujourd'hui se martèlent la poitrine en criant aux voleurs dès qu'un fonctionnaire européen franchit les portes de l'aéroport, vivent désormais dans un monde où pauvreté et dignité sont inconciables.

Lisa commence à nager sans brassards, Marie commence à nager sous l'eau, au point de s'irriter les paupières qui n'ont pas tout à fait recouvré leur barrage de cils. Sur le chemin de Tolo, nous sommes passés par Tripolis. C'était plutôt un détour mais nous voulions rendre visite à l'oncle et à la grand-mère qui s'y trouvent encore, enterrés dans ce qui, à leur mort, n'était encore qu'un tout petit cimetière, tout neuf, dépourvus d'arbres, avec une église en chantier. Aujourd'hui, il est plein comme un oeuf, comme dirait Brassens: les jeunes y ont pris place et il s'étend désormais à perte de vue. Marie aurait bien voulu déambuler dans les allées pour regarder les photos posées sur le marbre et lire les dates qui y sont gravées. L'impressionnaient les tombes de ceux ou celles morts jeunes ou pas très vieux sans que l'on sache la cause du décès (je soupçonne que les accidents de la route y sont pour beaucoup). Ce furent évidemment des moments pénibles pour ma mère. J'essayais de faire taire Lisa qui répétait à l'envi combien elle avait peur des squelettes. Les enfants remettent toujours les choses à leur juste place. Dans les cimetières, ce sont les grands enfants qui ont peur, pas les petits qui gambadent en lorgnant les tombes comme autant de possibles toboggans. Marie cependant, que la mort fascine, a elle aussi versé des larmes, nous promettant ("nous" ici désignant aussi bien mamie, dieda que maman et moi) qu'elle viendra tous les jours nous voir au cimétière, qu'elle ne nous y laissera pas tout seuls. J'ai à peine relevé, ne sachant trop comment prendre la chose. Mais il me semble que nous (tous ceux inclus dans ce "nous", même les plus jeunes de ces "nous") avons tressailli. Il était évident que la tombe où reposent côte à côte Vassilis, Yaya et Papou, n'avait pas reçu de visite depuis bien longtemps. Aux coins de la tombe situées à l'opposé de la croix, il y avait des emplacements prévus pour les fleurs. A l'intérieur, il y avait encore de la terre mais plus de fleurs. On les a remplis des fleurs achetées en ville et on les a arrosées, sachant pertinemment que sous ce soleil écrasant, d'ici le lendemain, il n'en resterait déjà plus grand chose.

Quelques jours plus tard, Marie me demande si c'est possible qu'il n'y est rien. Elle pense que cela ne se peut pas, que lorsqu'il n'y a plus rien, il doit forcément y avoir encore quelque chose. Mais quoi ? La seule différence entre elle et moi, un certain Socrate l'a bien résumée: je sais que je ne sais pas tandis qu'elle s'échine à croire qu'il y a là matière à savoir. Elle écarte mes objections d'un revers de ses yeux noirs comme si je ne cherchais qu'à l'embrouiller et qu'au fond, du haut de mes certitudes, je ne pouvais pas comprendre. Nous sommes tous des enfants, petits et grands: je crois comprendre, elle croit savoir, nous sommes quittes.





   

09 août 2012

la Vénus de Tolo



 
Une chanson Grecque que je connais depuis l'enfance raconte qu'un Grec digne de ce nom a besoin de trois chaises pour être à son aise: une pour s'asseoir, une autre pour s'accouder, la troisième pour étendre les jambes.

01 août 2012

02 juillet 2012

J'ai (presque) neuf ans

J’ai, sur la liste de contacts de mon portable, autant de prénoms féminins que celui de Casanova aurait probablement contenus, si les portables avaient existé de son temps. Ce sont les prénoms des amies de Marie sous lesquels j'enregistre les numéros de portable de leurs parents dont je ne connais pas les prénoms.

J’ai acheté pour Marie un sac à bandoulière dans des coloris qu’Olga et Lydia ont jugé proches de ceux employés en Ouzbékistan pour les vêtements comme pour les sacs et autres accessoires. La vendeuse a essayé de me faire acheter une chaussette porte portable. « Elle n’a pas encore de portable » lui ai-je fait observer. Elle a souri. Peut-être à cause du « pas encore ».

 

Deux bouteilles sur une table basse en plastique vert. Vides l’une et l’autre. Les enfants sont dix mètres plus loin, en deux files de part et d’autre de la table de jardin. Martin, le seul garçon de l’assemblée, prend les choses en main. Non seulement il est le premier à s’élancer vers les bouteilles pour vider son verre dans celle assignée à son équipe mais quand c’est au tour de ses coéquipières, il les accompagne jusqu’aux bouteilles pour les exhorter à verser le maximum d’eau dans la bouteille. Son équipe l’emporte. Lisa qui voulait participer a été écartée. Elle pleure dans son coin. Lydia la console comme elle peut. Quand tous les enfants seront partis, ce sera son tour de prendre un verre et de le vider dans une des deux bouteilles et puis de recommencer jusqu’à ce qu’elle ait gagné. Elle joue toute seule mais ce n’est pas grave. J’avais promis de jouer avec elle dimanche, le lendemain, mais dimanche, il pleuvait ; c’était au ciel de remplir verres et bouteilles, c’est lui qui a gagné et en attendant qu’il ait gagné, levé les bras plus haut qu’au ciel, on est allé au cinéma voir « L'âge de glace 4 ».


Ils étaient onze, autant que de joueurs dans une équipe de football, le tiers des effectifs de leur classe.



A la fin, je les ai regroupés dans le jardin pour une photo de groupe.


Puis sont arrivés les parents. Et nous sommes allés à la Fête de Voltaire dans les jardins de son château. On y donnait des pièces de théâtre en plein air et des spectacles de danse sur différentes scènes disposées en différents endroits du jardin. Dans deux salles du château, une exposition sur la relation mouvementée de Voltaire et Rousseau dont on vient out juste de fêter le bicentenaire de la naissance. Des panneaux décrivaient les différentes étapes de leur correspondance. Marie et Camille se sont glissées dans la file d’attente, en sont revenues déçues : à quoi vous vous attendiez ? Leur ai-je demandé.


Voltaire et Rousseau ne s’aimaient pas. Ils ont fini par se haïr. Marie ne veut pas visiter le château. Elle en a déjà fait la visite avec Dieda. Il y a des stands alignés en arc de cercle où l’on sert des tartes bressanes et des brochettes de Madagascar, entre autres choses. La nuit est belle, nous sommes rejoints par la mère d’Hannah, une camarade de Lisa, une Anglaise installée en France depuis près de deux ans, après avoir vécu plus de vingt à Genève. Hannah et Lisa courent entre les rangées de spectateurs assis dans l’herbe. On joue une pièce qui relate un épisode de la vie de Rousseau encore adolescent, du temps où il appelait « maman » Mme de Warens et couvait le remords d’avoir laissé accuser une domestique du vol d’un ruban qu’il avait lui-même commis.

Je crois que je préfère Voltaire à Rousseau. Prise sur le fait, Marie se défend toujours « je ne l’ai pas fait exprès ». A qui donc la faute ? 

Dans les jardins, à la place des statues de héros réels ou mythiques, Lisa rêve de bouteilles d’eau, disposées là pour recueillir toute l’eau du déluge. Elle est prête, elle a dans sa chambre tous les animaux à sauver. Mais la nuit, surprise par un cauchemar, elle vient se réfugier dans nos draps. Il ne reste plus que quatre jours d’école, les bulletins sont signés, il faut les rendre. Elle se réveille avec peine. Il a cessé de pleuvoir. Il faut mettre des collants car l’air s’est rafraîchi subitement.





29 juin 2012

Ifssio !

Olga, Lisa et Marie Poppins

Lisa descend les escaliers. En bas des escaliers, elle virevolte sur place pour s’ouvrir comme une fleur, cernée de vagues de mousseline qui enflent, dans le tournoiement, comme des voiles au vent. Elle ne termine pas son kiwi, elle en laisse quatre tranches. Il y des fleurs entrelacées aux bandes de cuir de ses sandales bleu ciel. Marie, elle, est en pantalon bouffant rouge, à la turque, les cheveux ramassés dans un chignon qui aiguise la pointe de ses yeux, toujours sans cils sur le bord supérieur des paupières. La dermatologue a cherché dans son dictionnaire pour trouver le mot qui convient. Elle en a trouvé un que j’ai déjà oublié. Elle n’a rien prescrit ; le temps fera l’affaire, du temps sur ordonnance

A la sortie de l’école, des enfants brandissent leur bulletin scolaire : «maman, je passe ! ». Au coin du bâtiment de la cantine, des mamans bavardent, accoudées à des landaus. Elles s’interrompent un instant pour accueillir l’enfant prodigue avec un sourire de soulagement et des pains au chocolat. Marie aussi est venue m’annoncer son passage en CM1. Je n’avais pas de landau contre lequel m’accouder et les mamans ne bavardent pas avec les papas des enfants-des-autres ; j’avais seulement la pensée que tout cela n’était qu’un début et qu’il était loin le temps où je n’avais à m’inquiéter de rien, sinon de moi-même. Et encore.

Dans le bulletin de l’une comme de l’autre, il est dit qu’elles cèdent trop souvent aux sirènes du bavardage. Lisa n’écoute pas assez, Marie parle trop ; à deux reprises, le maître lui a infligé une punition pour cause de bavardage et puis, il a oublié la punition et Marie ne l’a jamais remise. J’ai découvert la seconde, par hasard, en sortant des cahiers de son cartable. Je lui ai fait recopier autant de fois que possible la phrase indiquée. Le troisième trimestre n’a pas été aussi bon que le second. A cause du bavardage, indique le maître. Mais au final, ce fut une bonne année et lui comme la maîtresse du vendredi s’accordent à le reconnaître. Nous voici donc passés de l’élémentaire au moyen, première année.

Demain, nous fêtons – en avance de près d’un mois - l’anniversaire de Marie. Quatorze camarades y ont été conviés (pas de « e » ici parce que parmi elles, il y a un « il », Martin). Douze ont confirmé.



Olga et Marie

Samedi dernier, nous avons célébré celui de Lisa qui, en véritable petit chef de bande, a mené sa barque à l’allure euphorique d’un hors-bord, d’une pièce à l’autre, du jardin à la fenêtre de sa chambre. Il y eu un gâteau aux trois chocolats dont ils n’ont pas laissé une miette, des bougies soufflées sous les clameurs, seul moment où Lisa fit la timide, toute chose à se voir ainsi fêtée, entourée de sa classe à la maison. Depuis ce jour, depuis ce moment, elle dit partout, à qui veut l’entendre, qu’elle a maintenant cinq ans. Elle n’en  démord pas. Elle ne sait pas qu’il lui faut encore attendre jusqu’au 11 juillet.

Ce jour-là, nous serons à bord d’un ferry au large de l’Italie, sur les eaux de la mer Adriatique. J’apporterai les bougies. Toutes les trois, nous boirons du champagne en regardant la mer. Nous ferons des bulles qui iront s’accrocher à l’écume. Et sur le pont, elle fera sa Marylin, en tournant sur elle-même comme une toupie, dans sa robe blanche à bandes oranges que Marie portait au même âge.

Coup de chaleur depuis quelques jours. On garde mi-clos, en meurtrières, tous les volets côté rue. Il y a des guêpes dans le jardin qui ont fait leur trou derrière un volet, on se demande bien où elles vont comme ça, à l’aide de quelle perceuse elles ont plongé leur dards dans le mur en crépi.

Je tombe sur ces quelques photos prises il y a trois semaines par un dimanche de pluie. Nous avions eu la mauvaise idée d’emmener les enfants dans un parc d’attraction non loin d’ici. A peine entrés, il a fallu dégoter des k-way ; ils en vendaient des jaunes pour les adultes, des rouges pour les enfants. Et puis, malgré la pluie qui redoublait, triplait, quadruplait, on a fait toutes les attractions ou presque car quelques unes étaient fermées pour « raisons de sécurité » nous disait-on.

Là, aussi, Lisa faisait la toupie. Marie lui disait qu’elle ressemblait à un champignon qui a attrapé un rhum ou un à schtroumpf en colère (c’est moi qui lui ai suggéré cela, le schtroumpf en colère).

Lisa a un fou rire

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Lisa adore les manèges et tout ce qui remue et la remue. Elle en fait que je n’ose même pas regarder. Des tours d’où l’on retombe en chute libre jusqu’à s’écraser au sol. Elle, elle rigole. Et avec les yeux agrandis par la gourmandise, elle en redemande : «encore ! » ou bien « ifssio » (c’est comme ça, du moins, que phonétiquement, je perçois ce mot, le mot « encore » en Russe, l’un des premiers qu’elle ait su prononcer).

Rien chez elle ne trouble cette aptitude au bonheur cueilli dans les plaisirs les plus simples, les plus immédiats, les plus tactiles. Pour le moment, serais-je tenté d’ajouter, sachant ce qu’il en est. Etre père ou mère, c’est jouer aux trouble-fête, donner dans le « fais-pas-ci, fais-pas-ça » asséné par Dutronc (et Lanzman). Je me fais parfois l’impression d’un ours mal léché, d’un rabat-joie gagne-petit. Mais parfois, Lisa perce la carapace ou, du moins, je lui laisse voir sous la carapace le complice qu’elle pourrait avoir si je n’étais pas aussi – et surtout – son père. Quand elle parvient à m’entraîner dans sa valse débridée, sa jubilation ne connait pas de limites. Elle est telle que j’éprouve ensuite toutes les peines du monde à refermer la parenthèse. Elle finit par comprendre. Elle comprend, Lisa. Elle est raisonnable. Elle accepte que papa ne joue pas avec elle, pas aussi souvent qu’elle le voudrait. Moi, le temps d’une valse à mille temps, j’ai redécouvert ce que l’enfance avait de vertigineux, même si chez moi, en ce temps-là, tout se jouait plus dans la tête que dans le corps (Lisa, elle, semble tenir les deux en équilibre l’une sur l’autre ce qui est moins évident qu’il n’y parait et que je lui envie).

A son anniversaire, on s’était trompé d’Elyas et c’est l’autre Elyas qui est venu (oui, il y en avait un autre), qui ne connaissait personne, qu’elle ne connaissait pas. A maman, elle a demandé : mais il est où, Elyas ? Elle le lui a montré. Lisa a hoché la tête, elle a dit qu’elle ne le connaissait pas, que ce n’était pas Elyas, son Elyas. On s’était trompé, voilà tout. Alors, Elyas, le double d’Elyas, son jumeau collatéral, a joué seul dans son coin, il a chanté « joyeux anniversaire » comme les autres, il a mangé toute sa part de gâteau et tellement de cerises que j’ai craint un moment pour son estomac. Quand sa mère qui ne s’était rendu compte de rien – et nous ne lui avons bien sûr rien dit - est venu le chercher, elle a croisé chez nous une maman qu’elle connaissait, elles se sont étonnées de se croiser si souvent à des anniversaires. Elyas a lui aussi eu son cadeau, livré en mains propres par Lisa, comme tous les autres et en partant, je l’ai entendu dire à sa maman - comme il me l’avait dit dans le jardin, une heure plus tôt - qu’il était invité à un autre anniversaire. Ce à quoi sa mère a rétorqué sans ménagement: « ça va pas ou quoi ? ». Elyas, il aurait bien fait la tournée des anniversaires. La mère, à peine entrée chez nous, s’était tout de suite exclamé : « j’ai fait une fois un anniversaire à la maison, ils ont tout chamboulé, plus jamais ça, maintenant, on fait les anniversaire à Mac Donald… ».

Et justement, le samedi précédent, Lisa a passé l’après-midi à Mac Donald pour l’anniversaire d’Otyla. Et Otyla fut la seule à ne pouvoir venir à l’anniversaire de Lisa. Ce qui n’a aucun rapport.

Olga et moi, on avait préparé des jeux. Sans grand succès. Ils étaient trop nombreux pour se concentrer sur quoi que ce soit. Les jeux qui ont eu le plus de succès : crever tous les ballons, balancer tous les jouets dans le jardin par la fenêtre de la chambre de Lisa.

 
 
« Ifssio ! » disaient-ils tous en chœur. A ce moment précis et à quelques autres, Lydia et moi furent à la hauteur de notre réputation de rabat-joie.


Olga et Lydia à Talloires