L’école est finie. Nous sommes sur la plage,
près d’Athènes. Lisa nage à mes côtés, la mer est d’huile ; au-dessus de
nous, dans le ciel, la lune, pleine, scintille et des guirlandes de reflets
éclatés courent jusqu’au sable. La plage se vide peu à peu. Quelques uns jouent
encore aux raquettes derrière les rangées de parasol (bruit sec des raquettes,
ponctué d’exclamations). L’entrée coûte trois euros pour les « miomena » (tarif réduit pour
enfants entre 6 et 12 ans et personnes âgées), quatre euros pour les autres
(« kanoniko », tarif plein). Des
employés ferment les parasols, vident les cendriers, ramassent les bouteilles
vides. La sono est muette. Lisa veut apprendre la nage des papillons. Je fais
le pari que je peux atteindre les bouées jaunes d’une seule traite, au crawl,
puis me ravise, car il faut rentrer. A l’eau d’un robinet, nous débarrassons
pieds et mollets du sable et des gravillons. Un gros homme qui ressemble au
sergent Garcia (dans Zorro) prend une douche. Plus loin, les retraités qui
jouent au volley se dispersent dans la nuit qui tombe. Le parking est
clairsemé. Les trois voies qui nous ramènent vers Glyfada sont embouteillées.
Nous sommes en Grèce depuis quelques jours. Nous
étions en Camargue début juillet. Avec Lydia en Camargue, sans Lydia en Grèce. Elle
a repris le travail, nous rejoindra d’ici une semaine.
Nous avons traversé l’adriatique d’Ancône à
Patras.
Mais avant cela, avant que l’école ferme ses
portes…mi-juin…
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| dernier jour d'école |
…troisième punition en dix jours (Lisa).
En classe, le maître leur explique que les
hommes descendent des singes - ou bien de dieu, c’est selon. Je ne sais si je
dois croire Lisa : dieu ou les singes. J’essaie de me persuader qu’elle a
dû mal comprendre. Mais elle insiste. Je lui explique ma façon de penser. Elle
m’écoute, elle dit oui, oui, je te crois. Je suis énervé, elle le sent. Cela
dit, ce n’est pas tout à fait vrai que les hommes (et les femmes) descendent
des singes mais ça, je ne le lui dis pas. Dans l’arbre généalogique des hominoïdes,
le facteur humain était une possibilité parmi d’autres (singes) que nous ne
cessons d’explorer sans savoir où elle nous mène. Les singes sont des parents,
non des ancêtres. Dieu, lui, n’y est pour rien. Et dans les arbres, les singes
ne mangent pas de pommes.
Quelqu’un aurait calculé (comment ?), je
viens de le lire (sur la plage justement), que les plages de la terre
compterait 25 fois moins de grains de sable que le ciel ne compte d’étoiles.
Je me plains, je ne sais plus de quoi. Lisa m’assure
que « c’est la vie ».
Randonnée en montagne dans les environs de
Vancouver. Un homme qui marchait devant Olga s’écroule, terrassé par une
crise cardiaque. Olga avait passé, peu de temps auparavant, son brevet de
secourisme. L’homme est resté inconscient pendant qu’Olga, aidée d’une
infirmière qui, comme elle, se trouvait là, lui pratiquait des massages
cardiaques. Le terrain était accidenté et en pente, la manœuvre donc
incommode : une seule personne à la fois pouvait se pencher sur lui.
L’infirmière et Olga se relaient. Il reprend
connaissance mais quelques secondes seulement avant de replonger. Il faut
reprendre les massages. Cela dure plus d’une demi-heure qui semble une éternité.
Rien n’y fait. Il ne se réveille pas, il reste tout au fond. Les secours arrivent
mais trop tard. De là où ils se trouvent, ils ne peuvent l’hélitroyer. A son
retour chez elle, Olga, encore sous le choc, balance à la poubelle son sac à
dos qui lui avait servi à maintenir la tête du randonneur pendant les massages.
Il n’avait que cinquante cinq ans. Effondrée, sa femme qui l’accompagnait, leur
a assuré que jusqu’ici, il n’avait jamais eu de problème, aucune crise
cardiaque avant celle-ci, jamais fréquenté un hôpital de toute sa vie. Et c’était
un habitué des randonnées en montagne.
Je relis – en diagonale - le blog, les textes
des premières années qui sont assez différents, dans leur forme comme dans leur
esprit, de ceux d’aujourd’hui. La mémoire est capricieuse. Sans ces textes,
tant d’épisodes, tant d’anecdotes seraient perdus. La Marie d’aujourd’hui me
fait oublier celle d’hier. C’est désormais une ado, une pré-ado, précisent
certains. Des conférences sont organisées sur les ados et les pré-ados pour aider
les parents à les comprendre. J’ai reçu des tracts, fait passer des information
à ce sujet, n’y suis jamais allé.
La Lisa de ce matin, qui répète sur le chemin de
l’école ce qu’elle dira tout à l’heure, à haute voix, devant toute la classe,
est l’aboutissement d’une autre Lisa que j’oublie, que j’ai oubliée, dont je me
souviens. Celle qui ne parlait pas encore, celle qui dormait dans le noir
(aujourd’hui, il lui faut une lampe allumée dans un coin de la pièce, la porte
de sa chambre grande ouverte, celle de Marie aussi). Celle qui nage derrière
moi à présent, et s’accroche à moi sitôt que le souffle vient à lui manquer.
Regardant la lune au-dessus de nous qu’un avion de ligne traverse, je me dis
que j’aurais dû emmener mon appareil photo avec moi, prendre une photo juste
d’ici, où l’eau passe au-dessus du nombril.
Lisa s’endort dans le canapé au moment où
passent à la télé des images atroces de corps décharnés, entassés dans les fosses communes des camps de concentration tout juste libérés, parmi d’autres images
d’un documentaire que diffuse la chaîne parlementaire Grecque.
Nous étions deux. Deux parents d’élèves. Nous
avons ensemble assisté au conseil de classe de la 6ème B, la classe
de Marie. Je n’avais pas été à celui du deuxième trimestre ni à celui du
premier. Je n’en avais pas vraiment envie. Là, tout s’est passé très vite.
Vingt cinq élèves jaugés en quarante minutes. Expéditif pour les meilleurs et
les bons, moins pour les élèves en difficulté. C’est d’abord la professeure
principale qui lit l’appréciation générale. Il y en a une pour toute la classe
(plus dissipée ce trimestre) et une pour chaque élève en particulier. La
principale adjointe préside. C’est la seule avec nous, les parents, à prendre
des notes. Et c’est à elle qu’incombe la tâche d’actionner la télécommande pour
faire se succéder les diapos sur l’écran derrière elle.
Chaque diapo affiche
les résultats de l’élève, présentés sous la forme d’une toile d’araignée, un
fil rouge délimitant la moyenne de la classe. La toile compte autant de
points d’accroche que de matières et selon que le fil noir des résultats de
l’élève passe en dessous ou en dessous du fil rouge de la moyenne générale, on
peut se faire une idée de son classement (sans pour autant qu’il y en ait). La
fiche contient dans le coin droit, en haut, une photo de l’élève.
Marie termine bien son année après un deuxième
trimestre difficile mais sa moyenne en math, bien en dessous de celle de la
classe, plombe ses résultats.
Marie révèle à Lisa que Mika, son chanteur
préféré, est homosexuel. Elle a pioché l’information sur internet. Il parait
qu’il va se marier. Selon une camarade de classe de Lisa, les homosexuels vont
en enfer. Lisa se contente de hausser les épaules. Elle s’en fiche, dit-elle.
La même fillette qui prétend que les homosexuels
vont en enfer, soutient que son père la frappe à coup de ceinturons.
Ces notions de paradis et d’enfer troublent
Lisa, davantage que les homosexuels.
Que lui dire d’ailleurs à ce propos ? Les
garçons qui vont avec les garçons (les filles qui vont avec les filles) et il
n’y a pas d’enfer pour eux comme pour personne. Ni paradis. C’est un peu court
tout de même.
A propos, ce Mika, je le trouve sympathique. Les
filles l’ont découvert à The Voice, émission de télé-crochet, version 2.0, qui
passait tous les samedis soirs. Né à Beyrouth, l’année de mon bac. Qui chante
en français et en anglais des mélodies pop, entraînantes, sans prétention.
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| à la sortie du tunnel du Mont Blanc |
La crise ne se voit pas là où nous sommes, où
les grands parents ont leur appartement. Il faudrait aller dans les quartiers
populaires. Ici, les restaurants, les cafés sont pleins, comme ils l’étaient
déjà avant la crise. Tsipras et Varoufakis dont les noms sont aujourd’hui
familiers jusqu’en Finlande et en Lettonie, dit-on, monopolisent les écrans. On
ne parle que d’eux, l’un ayant trahi, l’autre ayant triché, disent-ils (les
journalistes, l’opposition). A leurs trousses, les vieux partis, lessivés aux
dernières élections, la clique des anciens de la vieille qui feraient mieux de
disparaître, mais ne disparaissent pas, attendent leur heure, croient la sentir
venir depuis que Tsipras a semé l’incompréhension parmi les siens.
Drôle de peuple tout de même. Je le connais si
bien et si mal. Ses défauts sont aussi des qualités, je le vois bien, je ne
peux pas me l’expliquer. Tout peuple a une personnalité propre que les
exceptions confirment. Il y a le côté filou, roublard, bravache, le sans gêne
(pousse-toi que je m’y mette), le goût de l’entourloupe, l’indiscipline,
l’esprit de résistance, le culte du « Oxi », et de l’héroïsme pour
l’héroïsme, façon Antigone, juste par entêtement, l’amour du drame et de ses
soubresauts qui souvent dégénère en mélodrame, le gène du commerce et le goût
de l’argent, la cupidité comme un vieux fond paysan, jusque chez le plus fin
des esthètes, le côté bourru, mal léché, mal fagoté, le sens aigu des plaisirs
simples, contemplatifs, des conversations de bord de chaise sur un bout de
terre entouré de mer, le théâtre des familles qui se joue dehors comme dedans,
à la vue de tous, sans chichi, l’outrance solaire et la fantaisie lunaire, le
côté taiseux, l’hospitalité muette, faite de gestes, de deux, trois mot tout au
plus, de silences par dessus, la totale absence de sens civique, d’urbanités, le
refus de la norme, l’inconséquence érigée en comédie loufoque, et la chaîne de
solidarité qui relie les uns aux autres, de familles en familles, de clans en
clans, de villages en villages, de quartiers en quartiers - diablement
plus efficace que l’Etat-providence mais qui n’est parfois que l’autre nom pour
clientélisme -, le respect scrupuleux des anciens (le jeunisme n’ayant jamais
pris ici) et l’amour des enfants jusqu’au gâtisme, le côté tactile, les mains
qui se touchent, les corps qui s’étreignent pour un oui, pour un non, mais dans
un monde d’hommes, les femmes étant plus dans l’invective que dans l’étreinte, les
accommodements philosophiques avec la vérité et l’existence qui parfois confinent
à l’état de grâce, le goût de la complainte lancinante, psalmodiée comme une
prière (la religion est une façon mélodramatique de regarder la mort de côté
et, par le truchement des saints du calendrier, de perpétuer le polythéisme des
anciens), le naturel métaphysique des plus modestes, entrevu au détour d’un bon
mot, d’un dicton, d’un propos de Kaféneion.
C’est un peuple à l’antique, d’une ancienne cuvée, bâtard et fier, poseur et
rusé, passionné, impulsif, brute de décoffrage, à la complexion et aux mœurs
sculptées dans du vieux bois, un peuple rude aujourd’hui perdu dans un monde de
puritains, de technocrates, de pisse-froids, dans un monde de délicats, la
morale en bandoulière, et de faux-culs. Ces gens-là évidemment ne respectent
pas les règles (toute contrainte est suspecte), s’endettent, se ruinent, se
relèvent, retombent, jouent encore – à la roulette grecque (celle des sous, pas
des balles). Ils sont agaçants, exaspérants, désespérants parfois – ils se désespèrent
eux-mêmes. D’une inconséquence déplorable et que ne peuvent que déplorer les
gens d’ailleurs (les « xenos »,
les européens) qui, eux, acceptent les règles et les font, les gens d’ailleurs qui
ne s’endettent pas, qui ne vivent pas aux crochets d’ombres incertaines dans la
caverne de Platon. Il serait trop long d’expliquer, ou de chercher à comprendre,
ce qui sépare ce monde-là des autres mondes. Je le connais à demi-mots, au
toucher, au vibrato si particulier qui me soulève le cœur sur le seuil de
l’aéroport, sur le pont-levis des ferrys. Je l’éprouve dans ma chair, je l’hume
comme je respire l’odeur des figues écrasées, je l’entends comme j’entends le
chant des cigales, et peut-être même que je le vois dans le miroir brisé où se
reflète la nouvelle lune.
La première année est si longue, une éternité,
le tour de l’horloge, la ronde du calendrier, la deuxième aussi, et la
troisième à peine plus rapide. La quatrième passe plus vite, et la cinquième
aussi. A la sixième, les aiguilles de l’horloge se voient à peine, comme
voilées par le pfuitt du temps. A la septième, on se demande si le temps est
encore compté. A la huitième, les mois sautent à saute-mouton, on est en
automne puis au printemps, et l’été perd déjà ses feuilles. Ensuite, c’est la
course. Evidemment, pour eux, les enfants, tout passe très lentement et
d’ailleurs, ils ne s’en préoccupent pas, du temps. Leur présent est
omniprésent. Au passage, Marie a attrapé ses douze ans le 25 de ce mois, nous
étions sur le ferry entre l’Albanie et la Grèce. Lisa, elle, avait attrapé ses
huit ans quatorze jours plus tôt, nous étions alors en Camargue, à
Saintes-Maries-de-la-mer, à chevaucher des chevaux blancs, à larges crinières.
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| Marie a 12 ans (arrivée à Patras) |
La mer dans les deux cas, froide là-bas, à cause
du Mistral, chaude ici, à l’arrivée dans le port de Patras. Les photos ont été
prises sur le pont, en attendant de pouvoir descendre dans la cale récupérer la
voiture, en attendant de prendre la route pour Athènes, à trois heures de là.
L’école est finie. Nous sommes sur la plage, près d’Athènes. Le sable est si
chaud qu’il faut courir pour atteindre le plancher du bar. Lisa nage à mes
côtés, la mer est d’huile, la lune est pleine.
Dimitris Théodorakis, lui, attrape ses quatre-vingt dix ans (c'était avant-hier).






