| Marie, Noah, Léa et Lisa |
Nous avons joué au volant dans la cour sous l’immeuble, sous
l’œil noir du voisin du dessus, un Gréco-Américain qui nous déteste. C’était
avant notre séjour dans la baie de Xinitsa.
Nous sommes allés, ce jour-là comme d’autres par la suite et
avant cela aussi, à la mer comme on rend visite à une parente, à une amie qui
ne peut pas mourir. Malgré le temps car plus profonde que le temps. Profonde même
tout au bord, là où les enfants barbotent avant de se dissimuler sous des
masques, de chausser des palmes, de jouer aux sirènes qui effraient les marins.
Dans la torpeur de l’été grec, j’ai terminé la lecture de
« Guerre et paix » de Tolstoï où il fait plus souvent froid que
chaud, où la neige est un élément de l’intrigue au même titre que la guerre, la
chasse et les bals. Plus de mille deux cent pages. Puis j’ai commencé et
terminé la lecture d’un étrange roman intitulé « le problème
Spinoza » d’un romancier américain, Irvin Yalom, considéré comme l’un des papes de la psychothérapie contemporaine.
Le roman va et vient, d’un chapitre à l’autre, du 17ème
siècle au 20ème siècle et vice versa, de Spinoza qui vit retiré
après son excommunication, à Alfred Rosenberg, l’idéologue du parti Nazi, fasciné
par le juif Spinoza qu’admirait tant Goethe, son idole, incarnation à ses yeux
de la supériorité aryenne.
C’est dans ce roman que je suis tombé sur ces mots :
« Lorsque j’étais enfant, je parlais
en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant. Une fois devenu
homme, j’ai fait disparaître ce qui appartenait à l’enfant.» (Saint Paul,
Première épître aux Corinthiens). L’auteur nous présente un Spinoza qui, dans
son rejet des religions, de toutes les religions, englobe tous les mythes,
toutes les métaphores et, de manière générale, tout ce qui fait appel à
l’imagination, ne se fiant qu’à la seule raison dans toute sa sécheresse. Ce
qu’il appelle l’amour intellectuel de la raison.
| Lisa plonge... |
Pourtant, je reste persuadé que l’enfant en nous continue de
parler, de raisonner à sa façon, d’imaginer le monde et de le façonner – à sa
façon. On le sent bien à de toutes petites choses qui se voient à peine, qui se
pensent à peine. Comme si l’éclat fugitif d’un moment filtrait le passage du
temps. Comme s’il était possible, pendant quelques secondes seulement, d’être à
la fois hier et aujourd’hui. Quand je regarde jouer Lisa, quand je fais
attention à la manière qu’elle a de se raconter des histoires en déplaçant des
figurines, en les faisant parler, il me revient des bribes de ces mêmes
histoires que je me racontais autrefois. Je ne pourrais l’exprimer comme je ne
pourrais ramener à la surface un souvenir précis, une scène particulière mais
je suis comme traversé par un soupir qui me vient de loin, une réminiscence qui
s’estompe à la seconde où je tente de lui faire dire son nom et déverser tout
son contenu. C’est pourquoi je ne peux qu’être en désaccord avec Saint Paul (si
cela peut avoir un sens d’être en « désaccord » avec quelqu’un qui a
écrit, pensé cela vingt siècles plus tôt). Jamais l’enfance ne nous quitte tout
à fait et le trouble et parfois le malheur, vient tout autant de ne plus être
et d’être encore un enfant. Chaque vague recouvre la précédente mais ne
l’épuise pas. Tout est alchimie. Rien n’est tranché. Définitif ou obsolète. Ce
sont les souvenirs qui nous trompent, souvenirs de surface, souvenirs
photographiés, souvenirs numérisés dans une illusion de continuité :
j’étais celui-ci, puis celui-là, puis celui-là encore, glissé à la manière d’un
marque-page dans un livre. Un livre-palimpseste repris sans cesse par le même
auteur qui croit pouvoir effacer le passé, l’oublier et/ou le réécrire au
présent antérieur. L’auteur évidemment est un imposteur. Ces écrits sont
des apocryphes, écrits au mot à mot, du coq à l’âne, dans un flou qui, sous des
pseudonymes, nous dissimule le véritable auteur qui n’en est pourtant pas un, Lui non plus.
| Lisa, Léa, Nicolas, Noah et Marie plongent... |
Lydia est arrivée dans la nuit et deux jours plus tard, nous
avons pris la route de Porto Heli. Trois heures plus loin, nous étions au bord
d’une piscine, dans une villa surplombant la mer, où nous ont rejoints Nicolas
et Gabi, et leurs enfants, Noah et Léa, débarqués quelques heures plus tôt d’un
avion en provenance de Vienne. Nous avons passé là une semaine à barboter dans
la piscine, à y plonger dans toutes les postures imaginables, à savourer brochettes
de porc et poulets grillés (par les soins de Nicolas sur un barbecue), yaourt de
brebis, pastèque et melon, pêches, raisins et figues, à boire du retsina, du
ouzo, de la bière locale (et de l’eau fraîche), à regarder la mer dans ses
milles yeux, d’or au soleil, d’argent la nuit. Cela, tout cela agrémenté de
repas pris tout au bord de l’eau, sur des nappes de papier, d’excursions (à
Spetses et Hydra, îles voisines, à Nauplie, à Epidaure), et de longues
conversations à bâtons rompus. Tout est passé si vite que de retour ici, à
Athènes, j’ai l’impression que ces sept jours ont passé en une seule nuit et
que le souvenir que j'en garde, parmi d'autres, est
justement celui de la lune, encore un ongle à notre arrivée, quasi-pleine à
notre départ, que nous guettions de la terrasse chaque soir, une fois les
enfants couchés. Elle nous apparut d’abord basse et rougeoyante, projetant une
traînée de poudre à la surface des flots, promettant de la chaleur, puis le soir
suivant, plus haute, trois étages au-dessus mais surtout plus à l’Est, puis le
soir d’après encore plus haute, et encore plus éloignée de son point
d’amerrissage de la veille comme si la terre ou bien la lune effectuait des
bonds dans le ciel d’une rive à l’autre du grand fleuve de la mer Egée. Le
dernier soir, elle était quasiment hors de notre vue, masquée par le toit, ne
basculant dans la mer que très tard dans la nuit, quand adultes comme enfants
dormaient (mais personne ne fut là pour le voir).
| le jour de l'anniversaire de Noah |
J’appris le lendemain, rentré à Athènes, que la dernière
lune, celle que nous avions encore entraperçue de la plage de Cavouri, avant
que Gabi, Nicolas et les enfants ne rentrent à leur hôtel pour leur dernière
nuit en Grèce, que cette dernière lune donc était une super lune, plus proche
de la terre, plus lumineuse donc, plus grande (14% plus grande, ai-je lu),
phénomène qui se reproduira en septembre de cette année après s’être déjà
produit deux fois cette année.
| Léa plonge... |
Est-ce la lune ou le soleil, l’iode de la piscine ou un
aliment, mais toujours est-il que le dernier jour au matin, Lisa a eu le corps,
bras et jambes essentiellement mais également les joues, marqué de tâches
rouges qui se sont ensuite estompées sous l’effet de médicaments achetés dans
la précipitation à l’aéroport, Lydia ayant déjà en main sa carte d’embarquement.
Lydia a pris l’avion hier pour Genève puis aujourd’hui pour
Tachkent où l’attend sa mère et où Olga les rejoindra d’ici deux semaines. Je
vais devoir me remettre au travail ce qui n’est jamais facile ici, sans bureau,
sans documentation. Si tout va bien, d’ici le terme de son séjour en Ouzbékistan le 6 septembre, Lydia obtiendra un nouveau passeport et un
visa de sortie du territoire pour deux ans et nous serons de nouveau en famille.
| des hauteurs d'Hydra |
Il se trouve que la prochaine super pleine lune est prévue trois jours plus
tard, le 9 septembre. Je nous imagine donc tous les quatre, cette nuit-là, dans
le jardin, le nez dans un ciel sans nuages, sous les rayons de la lune,
mesurant, à l’œil nu, sa circonférence.
| Lydia, Léa, Lisa, Nicolas, Noah, Marie et Gabi à Hydra |
| dans le port d'Hydra |
| Lisa et Léa |