En fin de journée, le soleil éclaire
la chambre à coucher. Le matin, il entre dans le salon puis rapidement s’élève
et seul le jardin est en feu.
Je viens de terminer la lecture de «La dame à la licorne » de Tracy
Chevalier, un roman historique. Je ne lis pas d’habitude de roman historique.
Celui-ci s’est retrouvé entre mes mains sans que je m’en aperçoive. Tracy
Chevalier est américaine. Le quatrième de couverture précise qu’elle a connu le succès avec son
roman « La jeune fille à la perle »,
adapté au cinéma il y a quelques années et qui avait révélé Scarlett Johansson.
Autre cinéma: Renardeau, un personnage de fiction que nous hébergeons.
C’est une peluche. Cela pourrait être un doudou mais Lisa n’a jamais eu de
doudou et elle tient à ce qu’il n’en soit pas un. Renardeau est en fait bien
plus que cela. C’est une espèce de petit frère ou un petit frère d’une espèce
différente. C’est moi qui lui donne voix. Il fait des choses, des bêtises essentiellement et
parfois, c’est moi qui le gronde (parfois Lisa me le demande) et c’est ainsi
moi-même, mon alter go, qui suis grondé. C’est là l’astuce, le hic qui fait
mouche dans la tête de Lisa. Renardeau, c’est un peu pour moi une façon d’être
à sa place, père et fille dans le même souffle. Renardeau a ainsi le droit de
faire des bêtises que Lisa ne peut pas faire, son père le lui interdisant. Il
peut réclamer des papillotes en plein été, en manger à sa guise, sauter sur le
lit, compter de travers, et ne pas savoir lire, ou le faire exprès. Il peut
tout faire de travers, Lisa le corrige, tantôt bienveillante, tantôt sévère. Elle
le fesse parfois, elle l’embrasse aussi (le soir avant de dormir - mais pas
toujours). Il a souvent peur et c’est elle qui le rassure. Il aime ce qu’elle
aime, il a les mêmes goûts, il fait ce qu’elle fait, il parcourt avec elle le
chemin de l’école, embusqué dans une poche de mon veston, mais il n’y entre
pas, il a la sienne (d’école), il vient d’entrer en CP, le CP des renards (et
d’autres animaux) il va de soi. Pour lui, 2 et 2 font 3. Parfois 4. C’est
selon. Il n’est pas bien malin. Mais un renard fait toujours semblant d’être
plus bête qu’il ne l’est, n'est-ce pas ? Dans notre monde, il avance masqué et quand d’autre surgissent, il
s’efface, il se cache. Lisa tient à ce que personne ne le voie. Il n’est
connu que d’elle et moi (mais aussi de Marie qui se moque, et de maman). Il
redouble pour rien les petits riens d’au jour le jour mais avec un tout petit
écart (parce qu’il est lui, parce qu’elle est elle), juste ce qu’il faut de
distance pour que tout paraisse un peu moins grave, un peu plus simple, un peu
moins terre-à-terre, presque féérique. Douce transgression.
Je sors, je cours jusqu’à la voiture,
il pleut, je suis en retard, Marie m’attendra sous la pluie, c’est une pluie
d’été qui sent la terre comme si elle tombait d’en bas plutôt que d’en haut.
J’ai déposé Marie et Clara chez Clara. Le contrôle de math n’a pas eu lieu.
C’est une guerre reportée. Elle aura lieu un autre jour.
Le soleil est entrecoupé de nuages. Je
suis de nouveau éclairé. Marie est chez Clara, Lisa au centre de loisirs. Le
vent s’est levé. On ne sait pas vraiment s’il fait chaud ou froid, tout dépend
d'où l’on se trouve, à l'abri ou non, au soleil ou pas.
Lisa s’est entiché de Mika, un chanteur
pop d’origine syro-anglo-libanaise qui fait fureur depuis quelques années.
Elle l’a découvert dans une émission de télé-crochet, the Voice, qu’elle et Marie ont pu suivre quelques samedis soirs de
suite. Je lui ai offert un lecteur de CD et ensemble, nous avons composé et
gravé trois CDs qu’elle écoute en boucle depuis quelques jours, au grand dam de
Marie qui ferme ostensiblement la porte de sa chambre pour ne plus entendre. Sa
chanson préférée est lollipop qui
date déjà de quelques années.
Elle danse toute seule dans sa
chambre.
Elle n’aime pas qu’on la surprenne.
Bien entendu, Renardeau aussi adore
Mika.
La vie est ainsi faite. De petits bouts
de chanson, de paroles en l’air, de non-dits, de devoirs et de peluches, de
rêves et de projets (plus tard Marie aimerait s’occuper d’une ferme et de ses
écuries ; avec Margot, elle cherche à savoir combien ça coûterait d’acheter
une ferme), de chamailleries (qui me mettent les nerfs à vif), d’invectives et
de bouderies (Marie en particulier), de réclamations (les deux), de
caprices (les deux). Quand elles sont là, je ne suis plus tout à fait là
moi-même. Je suis à elles. Une ritournelle s’enclenche. Les mêmes refrains
avec d’infimes variations. Il faut des efforts pour ne pas voir la routine
partout.
Difficile de leur faire aimer la
grande musique. L’opéra, ce ne sont que des femmes qui crient, décréta un jour
Lisa. Il n’y a que Mozart qui a un effet quasi hypnotique sur enfants et
grands. Lui mis à part, l’époque est au « easy listening » tous azimut et à ce compte, aussi bien le
hard rock que l’opéra, la chanson à texte que le lied, sont ringardisés.
La mère de Clara parlait avec un
accent étranger. Mardi dernier, les enseignants ont fait grève. Marie a passé
la journée en études. En mai, il n’y aura pas eu beaucoup plus d’une dizaine de
jours de classe. Sans compter les absences dites « inopinées » dont
les motifs restent flous. Mais les parents que je fréquente ne se plaignent
pas. Certains disent s’y être tellement habitués qu’ils ne le remarquent même
plus. Le climat n’est pas bon. Personne ne sait quoi penser de la réforme. Et
au final, tout le monde s’en fout. On laisse cela aux politiciens.
J’avais laissé de côté « Canada » de Richard Ford, le
temps de lire «La dame à la licorne ».
J’y retourne ces jours-ci. Roman de formation, ambitieux, touffu que j’ai lu,
que je lis par trop petites doses, quitte à perdre toute vue ou tout effet d'ensemble.
C’est la fin de la journée. Lisa
reprend l’escrime. Marie finit plus tôt (une absence inopinée) et n’a pas
classe mardi prochain pour cause de journée dédiée aux élèves de CM2 qui
entreront l’année prochaine en 6ème. Lydia passera toute la semaine
prochaine à New-York et moi toute la semaine avec les enfants.
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| 2007 quelque part en Pologne |
