22 mai 2015

Douce transgression


En fin de journée, le soleil éclaire la chambre à coucher. Le matin, il entre dans le salon puis rapidement s’élève et seul le jardin est en feu.
Je viens de terminer la lecture de «La dame à la licorne » de Tracy Chevalier, un roman historique. Je ne lis pas d’habitude de roman historique. Celui-ci s’est retrouvé entre mes mains sans que je m’en aperçoive. Tracy Chevalier est américaine. Le quatrième de couverture précise qu’elle a connu le succès avec son roman « La jeune fille à la perle », adapté au cinéma il y a quelques années et qui avait révélé Scarlett Johansson.

Autre cinéma: Renardeau, un personnage de fiction que nous hébergeons. C’est une peluche. Cela pourrait être un doudou mais Lisa n’a jamais eu de doudou et elle tient à ce qu’il n’en soit pas un. Renardeau est en fait bien plus que cela. C’est une espèce de petit frère ou un petit frère d’une espèce différente. C’est moi qui lui donne voix. Il fait des choses, des bêtises essentiellement et parfois, c’est moi qui le gronde (parfois Lisa me le demande) et c’est ainsi moi-même, mon alter go, qui suis grondé. C’est là l’astuce, le hic qui fait mouche dans la tête de Lisa. Renardeau, c’est un peu pour moi une façon d’être à sa place, père et fille dans le même souffle. Renardeau a ainsi le droit de faire des bêtises que Lisa ne peut pas faire, son père le lui interdisant. Il peut réclamer des papillotes en plein été, en manger à sa guise, sauter sur le lit, compter de travers, et ne pas savoir lire, ou le faire exprès. Il peut tout faire de travers, Lisa le corrige, tantôt bienveillante, tantôt sévère. Elle le fesse parfois, elle l’embrasse aussi (le soir avant de dormir - mais pas toujours). Il a souvent peur et c’est elle qui le rassure. Il aime ce qu’elle aime, il a les mêmes goûts, il fait ce qu’elle fait, il parcourt avec elle le chemin de l’école, embusqué dans une poche de mon veston, mais il n’y entre pas, il a la sienne (d’école), il vient d’entrer en CP, le CP des renards (et d’autres animaux) il va de soi. Pour lui, 2 et 2 font 3. Parfois 4. C’est selon. Il n’est pas bien malin. Mais un renard fait toujours semblant d’être plus bête qu’il ne l’est, n'est-ce pas ? Dans notre monde, il avance masqué et quand d’autre surgissent, il s’efface, il se cache. Lisa tient à ce que personne ne le voie. Il n’est connu que d’elle et moi (mais aussi de Marie qui se moque, et de maman). Il redouble pour rien les petits riens d’au jour le jour mais avec un tout petit écart (parce qu’il est lui, parce qu’elle est elle), juste ce qu’il faut de distance pour que tout paraisse un peu moins grave, un peu plus simple, un peu moins terre-à-terre, presque féérique. Douce transgression.
Je sors, je cours jusqu’à la voiture, il pleut, je suis en retard, Marie m’attendra sous la pluie, c’est une pluie d’été qui sent la terre comme si elle tombait d’en bas plutôt que d’en haut. J’ai déposé Marie et Clara chez Clara. Le contrôle de math n’a pas eu lieu. C’est une guerre reportée. Elle aura lieu un autre jour.

Le soleil est entrecoupé de nuages. Je suis de nouveau éclairé. Marie est chez Clara, Lisa au centre de loisirs. Le vent s’est levé. On ne sait pas vraiment s’il fait chaud ou froid, tout dépend d'où l’on se trouve, à l'abri ou non, au soleil ou pas.

Lisa s’est entiché de Mika, un chanteur pop d’origine syro-anglo-libanaise qui fait fureur depuis quelques années. Elle l’a découvert dans une émission de télé-crochet, the Voice, qu’elle et Marie ont pu suivre quelques samedis soirs de suite. Je lui ai offert un lecteur de CD et ensemble, nous avons composé et gravé trois CDs qu’elle écoute en boucle depuis quelques jours, au grand dam de Marie qui ferme ostensiblement la porte de sa chambre pour ne plus entendre. Sa chanson préférée est lollipop qui date déjà de quelques années.

Elle danse toute seule dans sa chambre.

Elle n’aime pas qu’on la surprenne.

Bien entendu, Renardeau aussi adore Mika.

La vie est ainsi faite. De petits bouts de chanson, de paroles en l’air, de non-dits, de devoirs et de peluches, de rêves et de projets (plus tard Marie aimerait s’occuper d’une ferme et de ses écuries ; avec Margot, elle cherche à savoir combien ça coûterait d’acheter une ferme), de chamailleries (qui me mettent les nerfs à vif), d’invectives et de bouderies (Marie en particulier), de réclamations (les deux), de caprices (les deux). Quand elles sont là, je ne suis plus tout à fait là moi-même. Je suis à elles. Une ritournelle s’enclenche. Les mêmes refrains avec d’infimes variations. Il faut des efforts pour ne pas voir la routine partout.

Difficile de leur faire aimer la grande musique. L’opéra, ce ne sont que des femmes qui crient, décréta un jour Lisa. Il n’y a que Mozart qui a un effet quasi hypnotique sur enfants et grands. Lui mis à part, l’époque est au « easy listening » tous azimut et à ce compte, aussi bien le hard rock que l’opéra, la chanson à texte que le lied, sont ringardisés.
La mère de Clara parlait avec un accent étranger. Mardi dernier, les enseignants ont fait grève. Marie a passé la journée en études. En mai, il n’y aura pas eu beaucoup plus d’une dizaine de jours de classe. Sans compter les absences dites « inopinées » dont les motifs restent flous. Mais les parents que je fréquente ne se plaignent pas. Certains disent s’y être tellement habitués qu’ils ne le remarquent même plus. Le climat n’est pas bon. Personne ne sait quoi penser de la réforme. Et au final, tout le monde s’en fout. On laisse cela aux politiciens.

J’avais laissé de côté « Canada » de Richard Ford, le temps de lire «La dame à la licorne ». J’y retourne ces jours-ci. Roman de formation, ambitieux, touffu que j’ai lu, que je lis par trop petites doses, quitte à perdre toute vue ou tout effet d'ensemble.
C’est la fin de la journée. Lisa reprend l’escrime. Marie finit plus tôt (une absence inopinée) et n’a pas classe mardi prochain pour cause de journée dédiée aux élèves de CM2 qui entreront l’année prochaine en 6ème. Lydia passera toute la semaine prochaine à New-York et moi toute la semaine avec les enfants.

2007 quelque part en Pologne

18 mai 2015

Le petit chien est mort


au parc Walibi


Dolly est morte. C’était la chienne de la mère de Lydia. Depuis quelque temps déjà, elle n’allait pas bien. Elle souffrait des reins, avait-on appris hier. Ce matin, la mère de Lydia s’est absentée quelques instants chez des voisins. A son retour, Dolly ne respirait plus. Lisa pleurait quand je suis sorti de la chambre.
Il pleut aujourd’hui, l’herbe a repoussé, des ouvriers vont et viennent dans l’entrée. Nous avons passé le jour de l’ascension à Walibi, non loin de Lyon. La semaine dernière, je donnais des cours à Bruxelles.

Pendant quelques jours, la chaleur fut quasi-tropicale.

Dans la salle de bain, je confonds le bruit du tic-tac de la montre de Lydia avec le goutte-à-goutte du robinet.

J’ai l’épaule nouée. Je me suis rendu compte que la douleur s’atténuait quand je levais le bras bien haut et l’y maintenait une trentaine de secondes. Comme un élève zélé qui lève le doigt.
A Walibi, nous avions Giulia avec nous ainsi que son père, originaire de Bruges, et son frère, Lenaart (je ne suis pas sûr de l’orthographe). La mère de Giulia est italienne, originaire d’Ancona, là où cet été encore, nous embarquerons sur un ferry pour la Grèce.

Mon père va mieux. Il marche sans béquilles, il conduit même.
J’ai la tête plein de soucis, formalités, déclaration d’impôts, réinscriptions, etc. Ce changement brusque de temps me laisse pétrifié comme si je ne savais plus par où commencer. Par où continuer. Marie n’est pas encore levée. Elle a un contrôle de math à préparer. Un contrôle qui porte sur toutes les leçons depuis le début de l’année. Je la soupçonne de faire semblant de dormir.

Je pense à Lisa qui pleurait ce matin. Dans mon souvenir, Dolly est encore presque un chiot. La première fois que je suis allé en Ouzbékistan, c’était en 2002. Je lui lançais la balle à travers l’appartement. Elle me la ramenait de façon métronomique, langue pendante, yeux étincelants. Et je recommençais.
Le tic tac de l’horloge. Le goutte-à-goutte du robinet.

Lydia, Olga, leur cousine Julia (celle qui s’est mariée, qui a maintenant un enfant prénommé Islam et qui avait alors douze ans, l’âge de Marie) et moi avions visité Samarcande. Soleil de plomb, faïences d’un bleu éblouissant.
Les enfants qui sont allés en Ouzbékistan plus souvent que moi, y ont souvent joué avec Dolly. Dans le jardin de la Datcha en particulier.
couettes asymétriques

Au lac de Divonne, avant-hier, Lisa a découvert l’accro-branche. Elle a appris le mot « mousqueton ». L’employé du parc lui a donné des explications un peu compliquées pour son âge. Elle ne soufflait mot, hochait la tête seulement quand il fallait répondre par oui ou par non.

Lisa est timide, Marie est impressionnable, ce qui est différent. Il ne faut jamais comparer. On ne peut pas ne pas comparer.
A ce propos, il faut que j’aille réveiller Marie. Je n’ai pas plus qu’elle envie de me plonger dans les maths. Mais il faut bien. Chaque fois je me dis que je resterai zen. Ce n’est jamais facile tant elle y met de la mauvaise volonté, tant elle se braque contre cette matière. Je ne suis pas bon pédagogue ni bon psychologue sans doute. Peut-être bon père, peut-être papa-poule, mais pas bon pédagogue. Trop irritable, trop impatient, de plus en plus avec les années.

A Walibi, j’étais plus souvent spectateur qu’acteur. Je n’aime pas vraiment les manèges, certains moins que d’autres (j’ai l’estomac sensible). Lydia s’y amuse, les enfants aussi (leurs estomacs sont mieux accrochés que le mien), et cela me suffit pour avoir envie d’en être. Le père de Giulia qui a l’air si sérieux, n’a pas manqué une seule attraction. Je les regardais, je leur faisais signe, je les filmais, je faisais des photos.
Nous devions aller à Tunis à la fin du mois. Nous avons dû annuler. Trop compliqué pour le visa de Lydia. Début juin, elle a un déplacement à New-York. Il y avait pour moi une possibilité de partir en mission électorale en Côte d’Ivoire mais finalement je n’ai pas postulé.

Le maître de Lisa a appelé en début d’après-midi. Lisa ne se sentait pas bien. Je suis passé la prendre. J’ai signé une décharge. Elle semblait plus triste qu’autre chose. Peut-être à cause de Dolly. Ce qui la frappait, c’est qu'Adele, l’autre chienne de la maison grand maternelle, la fille de Dolly, soit maintenant toute seule, sans sa mère.
Il fait beau de nouveau. Je vais aller courir. Dès la première heure, Marie a plongé dans un contrôle de math qui portait sur tout le programme depuis le début de l’année. Nous avons passé le dimanche à décortiquer chaque leçon sans avoir vraiment le temps de faire des exercices. C’était trop pour elle. C’était trop pour moi. Je vais demander à voir la prof de math pour lui demander conseil.

Bon, oui, je vais aller courir maintenant.
au parc Walibi