11 septembre 2014

Pêches, cygnes et nuages



Il faut prononcer Lisa avec l’intonation sur la première syllabe. A l’école française, évidemment, tout le monde dit Li-sa, avec l’intonation sur le « sa ».
Le collège est à sept minutes en voiture.

Lydia est toujours empêchée de quitter le territoire de l’Ouzbékistan. Son nouveau passeport tarde à lui être remis. Elle a déjà dû reporter son vol retour d’une semaine. Une collègue, Ouzbèque elle aussi, n’y a été autorisée qu’après un interrogatoire avec les services de sécurité. Travailler aux Nations Unies n’a pas bonne presse là-bas, pire encore, si l’on s’y occupe de droits de l’Homme.

J’espère qu’elle sera rentrée à temps pour suivre à Oyonnax le cours d’instruction civique auquel est subordonné l’octroi de la carte de séjour. Le cours dure toute la journée.
Lisa n’est toujours pas dans la même classe qu’Arthur. Cela fait trois années consécutives qu’elle a un maître. Elle est très contente du nouveau.

Un nouveau centre de loisirs a ouvert cette année, dans l’enceinte de l’école de sorte que les enfants n’ont plus besoin de prendre le bus pour se rendre à celui qui se trouve de l’autre côté de la ville. Et puis les enfants qui le fréquentent sont des camarades de classe de Lisa alors que dans l’autre centre, ils venaient pour la plupart d’autres écoles.

Au collège, les parents disposent d’un code d’accès à un site internet où ils peuvent suivre le parcours des enfants, en étant tenus informés des notes obtenues, des devoirs à faire, des menus de la cantine, des absences non signalées, et y trouver les adresses électroniques des enseignants, de la directrice et de son adjointe, ainsi que des secrétaires administratives. C’est Big Brother. Ou plutôt Big Father. Il ne reste plus qu’à installer des caméras dans les salles de classe de façon à pouvoir y surveiller les enfants jusque sur leur chaise.

A la réunion d’information, tous les professeurs se sont relayés devant les parents pour expliquer leurs objectifs, leurs attentes, leurs exigences, leurs méthodes de notation, etc. Et la professeure principale d’ensuite nous expliquer, powerpoint à l’appui, le fonctionnement du collège. Il y a ce qu’on appelle les heures de vie de classe, conçues spécialement pour les sixièmes, au cours desquelles le professeur principal explique aux élèves comment préparer son cartable la veille (de façon à ne pas trop le remplir), comment s’organiser pour faire ses devoirs, comme s’orienter dans le collège, comment lire l’emploi du temps (selon qu’il s’agit d’une semaine paire ou impaire, le programme change). Il y a aussi la formule « temps complet 6ème » qui interdit aux élèves de sixième de sortir de l’enceinte du collège avant 17h00 et les oblige à y être dès 8h00, même les jours où ils ont cours plus tard dans la matinée. En juin, au moment des inscriptions, j’avais opté pour cette formule mais je lui ai finalement préféré une formule moins contraignante qui me permet de récupérer Marie dès 16h00 certains jours.

J’ai assisté à l’assemblée générale du seul syndicat de parents d’élèves de l’école (un  syndicat de gauche, m’a-t-on fait savoir). Je me suis porté volontaire pour être le secrétaire de l’association. Personne, parmi les 26 parents présents, n’a souhaité prendre la relève de l’actuelle présidente qui ne se représentait pas. Sans Président, l’association est statutairement tenue de se dissoudre lors d’une assemblée générale exceptionnelle qui doit être convoquée dans les quinze jours. J’ai hésité mais sans expérience dans ce genre d’exercices, ne sachant trop à quoi je m’engagerais, j’ai finalement renoncé, même si, en toute fin de réunion, devant le désarroi général, j’ai fait savoir en aparté à la Présidente que peut-être, si vraiment personne de plus expérimenté ne se décidait dans les jours qui viennent, elle pourrait compter sur moi.

Chaque soir, Lisa exige que lui soit lue une histoire de la série des mini-loups. A Marie, j’ai repris la lecture de Croc Blanc dans l’exemplaire que mon père avait reçu en classe de troisième, pour récompense d’un premier prix.
 
 
Pour assister à l’assemblée générale qui avait lieu le soir, j’ai fait venir pour la première fois une baby-sitter que je connaissais par une voisine qui l’emploie régulièrement.

Mes parents sont en plein déménagement. Ce soir, ils dormiront à l’hôtel sur les bords de Marne puis ce samedi reprendront la route de Genève, laissant derrière eux l’appartement acheté il y a de trente et un ans alors qu’ils habitaient encore Bruxelles et où j’ai vécu six ans du temps de mes études. J’en garde des souvenirs mitigés: comme l’écrivait Paul Nizan, etc, etc.
Dans ce même appartement – elle devait alors avoir quatre ans -, j’ai filmé Marie découvrant que les escargots, ça se mange. Elle les touchait du doigt comme pour se convaincre qu’ils n’étaient plus vivants. Puis elle s’en est régalée. Comme elle disait alors : puisqu’ils sont déjà morts, autant les manger. Rien ne surpasse la mauvaise foi de l’innocence.



Je m’arrête quelques instants dans la cuisine. Plus tard, sans doute, ne me souviendrai-je plus de ce qu’elles aimaient à cet âge-là.
Alors, voilà, Lisa aime le concombre, le brocoli, le chou-fleur, l’artichaut, l’asperge, la pomme de terre (en frites, au four ou grillées), le pois chiche (en soupe), la lentille (en soupe), la courgette, la salade verte, la carotte (crue seulement et râpée), l’épinard (mais pas l’épinard bouilli que l’on sert à la cantine). Marie aime la viande rouge, le poulet (mais surtout les ailes et les cuisses), les sushis, la tomate, le haricot, le cornichon, l’oignon, le concombre, le pois chiche (en soupe), la lentille (en soupe), la pomme de terre (en frites, au four ou grillées), la courgette, la salade verte. Elles aiment la pizza, la flammekueche (surtout Marie), les pâtes (surtout à la Bolognaise) et toutes les boissons, y compris l’eau, gazeuses. Elles n’aiment pas le riz et l’aubergine. Toutes deux aiment les œufs (surtout Marie – Lisa le prend rarement à la coque), Marie raffole du bacon (si on la laissait faire, elle en mangerait trop et sans pain, sans œufs) ; toute deux mangent peu de pain, sauf quand il est frais, sort du four et quand elles ont vraiment faim. Lisa aime le poisson, surtout le saumon mais aussi la daurade et le rouget, malgré les arêtes. Marie ne mangerait pas de poisson si on lui laissait le choix, sauf du saumon, mais parce qu’on l’y oblige. Lisa n’aime pas trop la viande, sauf le poulet. Ni l’une ni l’autre ne partage l’obsession française pour le dessert (le fameux triptyque entrée-plat-dessert). Elles sont gourmandes de glaces mais tout comme moi, elles n’en demandent que l’été et encore, seulement quand il fait chaud (ce que l’été, par ces latitudes, ne garantit pas). Elles aiment le chocolat mais sans passion et ainsi en est-il également pour la vanille et toutes les autres saveurs. Pour ce qui est des fruits, Lisa aime la banane, la pêche, la pomme ; Marie, la poire, le kiwi, la pêche aussi. Toutes deux aiment la mangue et l’abricot, comme leur mère, mais point d’ananas dont moi seul raffole. Pas d’enthousiasme pour le raisin, aucun goût pour la figue. Pour ce qui des deux fruits d’été emblématiques de la Grèce, Lisa est plutôt melon et Marie plutôt pastèque. Lisa ne raffole pas de jus d’orange, surtout le matin, tandis que Marie en boit régulièrement. Marie n’a jamais raffolé de lait tandis que Lisa en a toujours bu de grandes quantités, au réveil comme au coucher (plus du tout au coucher depuis quelques mois cependant). Marie ne mange pas de fromage ; la seule odeur du fromage l’hérisse, tandis que Lisa en mange, surtout du gruyère, du beaufort, du camembert et même du fromage de brebis. Toutes deux ne sont pas friandes de yaourt (contrairement à Mélina), même si en Grèce où le yaourt est bien meilleur, elles se laissent parfois tentées. Aucune ne mange de crème caramel mais elles adorent les crêpes, les pelmeni (plat d'origine russe qui consiste en de petites boulettes de viande hachée enrobées de pâte fine) et les souvlakis (surtout Marie). Elles aiment les fruits de mer, surtout les moules.

Comme beaucoup d’enfants d’aujourd’hui, elles ne peuvent pas manger de frites sans ketchup. Elles raffolent de chips et de coca mais n’ont droit à ce dernier qu’au restaurant et aux chips lors des quelques soirées-télé ou après-midi-télé qui leur sont parfois accordés. Bien entendu, pour rien au monde, elles ne mettraient les pieds dans une salle de cinéma sans leur dose de pop-corn.


Elles sont parfois surprises de s’apercevoir qu’un fruit qu’elles disaient ne pas aimer est délicieux. Comme une pêche par exemple. Dans les grandes surfaces et même dans la petite épicerie du coin, les pêches sont fades, n’ont aucun goût. Et cette absence de goût est devenue la norme. Les enfants ne connaissent que cela. Devant une pêche juteuse, elles se ravisent le temps d’une dégustation. Alors elles en redemandent. Seulement, la fois suivante, elles seront déçues et celle d’après également ; elles se lasseront, elle oublieront que cela pourrait être bon. Même en Grèce aujourd’hui, les pêches ont oublié d’être juteuses.

Marie et Lisa n’aiment pas la cantine de l’école. Celle du collège est pour le moment épargnée par les critiques mais cela ne devrait pas tarder. C’est une conversation-type d’ados : les adultes parlent du temps qu’il fait (puis, vieillissants, du temps qu’il fait et du temps qui a passé) ; les ados du menu de la cantine. Râler est une habitude qui se prend tôt, surtout en France.
L’année dernière, au collège avait été organisée à l’intention des parents une conférence sur le thème de la relation (difficile) entre adultes et ados. La propension des adultes à tout problématiser m’étonne toujours un peu, me laisse perplexe. Mais rira bien qui rira le dernier. Marie donne des signes avant-coureurs de possibles relations orageuses. Mais dans le même temps, elle témoigne d’un attachement viscéral à la petite cellule familiale. L’autre jour, en voiture, au retour du collège, elle soutenait mordicus que jamais, ô grand jamais, elle n’irait vivre toute seule durant ses études, après le lycée. Sans insister, je lui fais simplement remarquer que d’ici là, elle aura peut-être, probablement changé d’avis, qu’elle aura plutôt envie de passer du temps avec ses copains, avec ses copines, plutôt qu’avec ses parents. « J’aime bien avoir des copines », ajoute-t-elle en guise de conclusion, « mais jamais je ne voudrais vivre avec elles tous les jours ». Décidément, elle n'imagine pas vivre seul. 

Avec les enfants, ados ou pas, il faut toujours être en alerte et guetter ce moment où ils disent ce qui les préoccupe vraiment et attendent de vous les mots qui rassurent, qui expliquent, qui simplifient, qui dédramatisent.

Lisa elle-même, si transparente, si droite dans ses pensées, lâche parfois quelques phrases qui me laissent interloqué. Je fais attention car je marche sur du verre. Surtout ne pas toujours recourir au ton de la plaisanterie, croyant ainsi, à peu de frais, évacuer le nuage. Mais aussi ne pas trop en faire, trop en dire, ne pas donner l’impression d’y prêter trop d’attention. Lisa aime les réponses courtes, les solutions simples. Mais Marie aussi, contrairement à ce que je me laisse accroire parfois. Vis-à-vis de Marie, je vois bien que déjà aujourd’hui, je paie des gestes d’humeur, d’impatience, d’exaspération, que j’ai eus quand je lui faisais faire ses devoirs ces trois dernières années. Cela l’incite aujourd’hui (mais déjà en CM2, c’était le cas) à faire ses devoirs toute seule, à ne pas trop me solliciter, sauf quand elle ne comprend pas. Et l’année dernière, cela a fonctionné.


Dimanche dernier, nous sommes allés nous balader autour du lac à Genève. Il faisait chaud, il y avait du monde. Les filles sur leurs vélos slalomaient entre les promeneurs. Nous avons franchi le pont et sur l’autre rive, nous sommes allés jusqu’au glacier italien. Après les glaces, nous nous sommes assis à la terrasse d’un café. Le soleil semblait vouloir terminer sa chute à la pointe du jet d’eau, juste là sous nos yeux, et dans la trame duquel se déployait un semblant d’arc-en-ciel. Cela faisait pas mal de temps que je ne m’étais pas promené à Genève qui me semble déjà aussi éloigné dans le temps que dans l’espace, alors que c’est à deux pas de chez nous. Dans le temps parce que Lydia y vécut les premiers mois, d’abord seule dans un tout petit appartement tout en longueur, puis avec Lisa – et sa mère pendant quelque temps pour garder Lisa qui n’avait alors que deux ans et demi – dans un appartement spacieux, non loin du lac et de ses attroupements de cygnes. De sorte qu’aujourd’hui, quand je vais à Genève - où, soit dit en passant, je n’achète rien, inhibé que je suis par le coût de la vie - j’ai l’impression de revenir quatre ans en arrière, quand un nuage volcanique venu d’Islande contraignit Marie et moi à traverser l’Europe en train de Varsovie à Genève (ce qui nous prit plus de vingt-quatre heures).
 
 
Nous sommes rentrés. C’est le moment des histoires à raconter. Croc-Blanc donc et mini-loup. Lisa qui ne saisit pas le sens des longues phrases sinueuses de la traduction française de Croc-Blanc (et peut-être quelque peu obsolète), attend patiemment son tour, en feuilletant l’album de mini-loup qu’elle a choisi pour ce soir.
 

09 septembre 2014

Iftikia

 
port de Spetses
Nous l’appelions par son prénom, Iftikia. «Nous », ce sont les enfants et en ce temps-là, les enfants, c’étaient Christophe et moi. Iftikia était notre grand-tante, la femme du petit frère de Yaya, notre grand-mère maternelle.

Le petit frère avait hérité de la maison familiale. C’est le seul qui n’avait pas fait d’études. C’était la raison. Les autres avaient fait des études, avaient réussi dans la vie, avaient d’autres maisons. Nous l’appelions « Papou (qui veut dire « grand-papa ») Nassos ». Ils jouaient avec nous au jeu de la tabatière : sur une table, il fallait poser devant lui son poing en guise de tabatière tandis que lui, avec les trois doigts joints de sa main droite (le pouce, l’index et le majeur), il humait le tabac de la tabatière, allant et venant de ses narines d’où s’échappaient, aurait-on dit, des brindilles de tabac, à la tabatière, notre poing (Christophe ou moi, à tour de rôle). A tout moment, il pouvait abattre son gigantesque poing sur le nôtre. Le jeu consistait donc à retirer à temps son poing, la tabatière. Je me souviens de son regard malicieux (il avait les mêmes yeux gris vert que ma grand-mère), de sa grosse main calleuse qui allait et venait très lentement, exagérément lentement, de nos rires étouffés, de nos petits poings d’enfants de la ville qui trépignaient sur place à force d’anticiper en vain ou trop tard le coup de poing fatidique qui ne venait pas. Lui de sourire, de cligner des yeux, de feindre de s’enivrer d’effluves de tabac.

Nassos - c’était son prénom - était le plus jeune de la fratrie – qui comptait deux sœurs, notre grand-mère et Xanthi, la grande sœur, décédée la première, dans les années 80 il me semble. Nassos est mort aujourd’hui, le dernier à s’en aller de toute la fratrie. Il ne reste qu’Iftikia à laquelle, mi-août, nous avons rendu visite dans sa grande maison de Pyrgos, la maison où sont nés Yaya, sa sœur, ses trois frères. Les deux sœurs ont quitté Pyrgos, Yaya pour Tripolis d’où était originaire notre grand-père et où il fut notaire (celui que nous appelions « Papou » tout court, mort en 1980).

Iftikia est la dernière rescapée de toute une génération, celle des parents de mes parents, celle de mes grands-parents, celle des arrière-grands-parents de nos filles ; elle était la plus jeune d’entre elles, plus âgée que les aînés de leurs enfants d’à peine une dizaine d’années.

Je n’ai pas de photos de la maison de Pyrgos. Il doit en exister quelques unes, en noir et blanc, au fond de quelque boîte à chaussures. Il faudrait que je fouille, que je fouine. Ce jour-là, j’avais avec moi mon Ipad (tellement incongru en ces lieux) dans l’espoir de prendre quelques photos, soupçonnant que ce serait très probablement la dernière fois que je verrai cette maison. Mais je n’ai pas pu. Nous nous sommes tous retrouvés dans la pièce qui servait de bureau, située tout de suite à gauche de la porte d’entrée. C’est là que se trouvait Iftikia, désormais impotente, dans une blouse grise comme elle en portait déjà autrefois.
Il y a tellement d’autrefois dans toutes ces phrases. Trop pour un enfant. Panos, le fils d’Iftikia, le cousin de ma mère, surnommé le « petit Panos » (parce qu’il y a un autre Panos, le « grand Panos », plus âgé, le fils d’un autre des frères de Yaya, vivant lui aussi à Pyrgos, avocat marié à une notairesse,  et auquel nous avions rendu visite juste avant de nous rendre chez Iftikia), le « petit Panos », aujourd’hui presque septuagénaire, nous a fait visiter la maison comme on visite un musée. Marie la connaissait cette maison mais elle n’avait alors que trois ans. Nous avions fêté ici ses trois ans. Nous étions arrivés pour le déjeuner et Iftika, alors valide et encore pleine de vie, quoique s’aidant d’une canne pour marcher hors de la maison, nous avait servi des pâtes grecques (des « kilopites »). Marie en avait redemandé et redemandé encore. Je ne l’avais jamais vue manger autant. Mais elle ne s’en souvient pas comme elle ne se souvient pas de la maison.

Rien n’avait changé. A part les cadres de photos où apparaissaient des visages inconnus (les enfants du petit Panos, leurs femmes, les petits enfants). Quand j’étais gamin, cette maison, elle semblait déjà d’un autre temps, témoin immuable d’une autre époque, d’un avant-avant-dernière-guerre, dont je ne savais rien, ne percevais que des échos, des bribes à travers les histoires, les anecdotes qui se racontaient autour de moi. Et nous tous qui venions y passer quelques jours, presque chaque été, avions l’air de passagers clandestins à bord d’un navire que la voix forte, rauque, tonitruante de notre grand-tante, faisait trembler jusqu’à fond de cale.

Iftikia était un caractère. Je dis « étais » parce que ce soir-là, dans la maison silencieuse où elle vivait seule et où chaque pièce était éclairée par une lampe, plafonnière, applique ou lampadaire, ce n’était plus tout à fait l’Iftikia d’autrefois qui était là devant nous, clouée dans un fauteuil, des larmes dans les yeux, m’étreignant, me serrant les mains dans les siennes, écoulant des regards tragiques jusqu’au fond de mes yeux. Non, ce n’était pas vraiment elle. C’était l’ombre d’elle-même, à peine posée à la surface d’une apparence. J’imagine les journées vides, à vivre immobile, à tourner et à retourner des pensées dans sa tête qui ne tourne plus tout à fait rond, le corps simplement déplacé d’un matelas à un fauteuil, dans un présent d’opérette qui ne doit plus avoir aucun sens pour elle.  Elle qui autrefois bouillonnait d’énergie, ronchonne, acariâtre et tragédienne, rieuse et pleurnicheuse (même les mélodrames aux ficelles les plus grosses qu’elle suivait assidûment sur son poste de télévision lui tiraient des filets de larmes), paysanne aux manières frustres, au bagou inextinguible, aux éclats de voix audibles depuis le fond du jardin, cuisinière hors pair, épouse impossible, enquiquineuse, houspillant sans arrêt Nassos qui hochait les épaules, n’entendait pas ou faisait semblant ou s’échappait hors de la ville, dans un champ d’orangers où une bicoque mal fagotée lui offrait, le temps d’une ou deux nuits, la tranquillité d’un refuge. Iftikia devait être impossible à vivre au jour le jour mais elle était une vraie nature, généreuse, ardente, remuante au possible, une âme simple, dévouée, impérieuse, tourbillonnante. Je ne sais d’elle que ce j’ai deviné au cours des années. Elle avait ce caractère d’évidence qu’ont pour les enfants dociles ces grandes personnes qui prennent tant de place, vivent dans un espace voisin mais différent du sien (et qui n’intrigue pas tant que cela, sur le moment, à cet âge où le mot « nostalgie » semble n’être que le revers, le dérivé ou l’antonyme du mot « allergie ») mais remueraient ciel et terre pour vous faire avaler une cuillérée de plus de ceci ou de cela et, sur la plage, que vous ayez quinze ans ou même davantage, ne se lasseraient pas de vous donner la honte de votre vie en scrutant la mer pour s’assurer que vous ne nagez pas trop loin, qui vous y pourchasseraient pour vous faire gober un œuf dur ou deux qu’à votre insu, elle aurait emportés avec elle dans son sac à main - ou plutôt son sac à bras qui ne se soulevait qu’à la force de deux bras. Iftikia était une deuxième grand-mère, plus pittoresque que la première, bien plus volubile, expansive, caractérielle que la première, bien plus grand-maternelle que la première.

 
Voilà, les grandes personnes qui, pour les enfants, n’ont pas d’âge, ne sont pas là pour laisser les enfants en paix. Elles sont là pour les remuer comme un morceau de sucre au fond d’une tasse. Je venais de France, d’un pays où rien ne déborde, où les lignes sont droites, où tout paraît cérébral, cérémonieux, étudié, assagi et là, à Pyrgos, plus encore qu’à Tripolis, j’étais livré à une terre qui sentait fort, bon ou mauvais, où régnait une lumière voluptueuse, presque charnelle, elle-même issue d’une forme de transmutation quasi-miraculeuse, à base d’huile (d’olive), de sel (de la mer), de sable (de la plage), d’eau (de mer), de sueur et de miel. D’où un formidable laisser-aller qui touchait à tout, d’où les manières relâchées, les plats épicés, débordant d’huile, le sans-gêne généralisé (chacun faisant comme il lui plait, sans trop se préoccuper des autres), les fragrances entêtantes qui montent à la tête, le sel sur la peau qui nous absout de toute pudeur (le nu en nous : deux lettres en moins, un « os » et nous y voilà, l’âme dénouée). On se rend compte à quel point on était à l’étroit là-bas (ici) car ici (là-bas), tout paraissait pour l’enfant que j’étais, excessif, sensuel, abondant, lumineux, solaire, mais aussi tragique - car la mort y était proche, charnellement mêlée aux paysages, induite dans leur sécheresse, jusque dans la torsion des troncs d’olivier, jusque dans le miroir à double face d’une mer d’huile qui apaise et inquiète, jusque dans la sueur âcre des corps vieillis.

Et la mort, pour Iftikia, est aujourd’hui proche. J’y pense rien qu’à la vue de ses bras décharnés où essaiment des tâches brunâtres. Elle n’est déjà plus tout à fait là. Le petit Panos a l’air de vouloir se justifier. Il fait ce qu’il peut, dit-il. Il reste le soir jusqu’à ce qu’elle s’endorme. C’est lui qui lui fait prendre ses médicaments (ils sont entassés dans les étagères de la chambre, devant les livres). Mais je n’ai pas bien saisi combien de temps finalement il passait ici, dans cette maison hantée, dans cette chambre qui fut la sienne quand il était jeune homme et où sa mère aujourd’hui se meurt. Il nous a fait visiter la maison comme on visite un musée. Il y a la photo de mon arrière-grand père, cheveux gris, moustache grise, broussailleuse, physionomie austère, un air presque féroce. La maison a été construite de son temps, dans les années 70 du 19ème siècle. Dans le salon ouvert seulement pour les grandes occasions, il y a le meuble-cathédrale en bois d’ébène, ouvragé dans un style rococo, qui ressemble à une pièce montée et qui m’effrayait quand j’étais enfant. Une volée de marches mène à la cuisine et à la chambre d’Iftikia qu’elle n’occupe plus aujourd’hui, les marches la lui rendant inaccessible. Le jardin est quasiment à l’abandon mais à la joie des enfants, quatre chats jouaient aux sentinelles tout contre la porte vitrée. Surpris, deux d’entre eux ont immédiatement décampé dans l’escalier descendant vers le jardin tandis que les deux autres se tâtaient par miaulements interposés pour savoir si ces nouvelles têtes étaient ou non en mesure d’avoir une pensée pour leurs estomacs noués. A défaut d’une telle pensée, ils s’en allèrent et nous rentrâmes.


Je n’ai pas pris de photos. On ne prend pas de photos dans son passé. On prend des photos pour s’en faire un, plus tard, qui servira à d’autres, mais un peu à soi aussi, pour les vieux jours, entre le lit et le fauteuil, entre le fauteuil et le lit.

Marie était impeccable dans son rôle de petite fille modèle avec ses grands yeux noirs, ses cheveux blonds bien ordonnés de part et d’autre de son visage. Lisa, plus timide, s’abritait derrière Marie et regardait tout ce monde qui parlait dans une langue qu’elle ne comprenait pas, l’air incrédule. Je leur avais demandé de bien se tenir. Et elles se sont bien tenues. Marie savait comment dire « bonjour », « bonsoir », bonne nuit » et « merci » en Grec. Elle sait se tenir, Marie, faire une bonne impression, parler quand il faut, en articulant, répondre aux questions. Iftikia la dévorait des yeux. Sa vie ne tenait qu’à ce fil, ses yeux qui, même affligés de larmes, donnaient encore le change, faisait passer un peu de son âme dans l’air confiné de cette pièce où nous étions assis en cercle. Puis elle demanda à voir de plus près Lisa, cachée dans un coin, qu’elle ne connaissait pas. Lisa s’approcha craintivement. Jamais elle n’avait vu quelqu’un d’aussi vieux, ai-je pensé. C’était une curiosité pour elle comme elle en était une pour Iftikia qui certes en avait vus défiler des enfants mais qui n’en était jamais rassasiée. Elle lui prit les mains, lui caressa les épaules, lui toucha les cheveux, finit par lui baiser les mains et Lisa put retourner dans son coin, derrière Marie. Il y avait des chocolats dans un pot. Elle en avait déjà pris deux. Iftikia avait toujours l’œil pour ces choses-là ; de la main, elle lui fit signe d’en prendre d’autres, et à Marie aussi.

Puis nous sommes partis. J’étais en sueur tellement il faisait chaud à l’intérieur. Lisa avait besoin de se dégourdir les jambes. Dans la voiture, Marie éclata en sanglots. La détresse de son arrière-grand-tante l’avait frappée en plein cœur. Je ne savais pas quoi lui dire. Elle dit qu’elle s’était retenue de pleurer pendant la visite. Je l’ai prise dans mes bras. Elle aurait voulu revenir la voir le lendemain. Lisa aussi qui ne comprenait pas tout à fait mais que les larmes de Marie impressionnent toujours autant. Je lui ai dit d’avoir chaque jour une pensée pour elle et que cela seul serait déjà une bonne chose, que cela lui porterait bonheur. C’était un peu absurde. Mais depuis, elle tient sa promesse, même si certains jours, je dois la lui rappeler. Nous sommes l’un et l’autre assez superstitieux.

En quittant la maison, je me suis demandé si jamais je la reverrai, la maison, Iftikia – qui ne font qu’une. Je me suis rappelé comme cela nous faisait rire autrefois, Christophe et moi, d’apercevoir à la dérobée Iftikia, seule devant le poste de télévision, sanglotant à cause d’une histoire d’amour contrariée à dormir debout. Et puis d’éteindre le téléviseur, de descendre dans le jardin capturer une poule et de lui trancher le cou illico, sans hésiter, sans faire de sentiments.
 
Je n’ai pas de photos pour accompagner cela. Alors, j’improvise avec des photos qui n’ont rien à voir, si j’ose dire.


02 septembre 2014

Nouvel An


dans la forêt de Saint-Georges, près de Tripolis
Bon, c’est la rentrée. Le jour de la rentrée, c'est le vrai premier jour de l'An. L'été finie, l'automne n'est pas la fin mais le début, le premier acte de la nouvelle année. Du solaire au scolaire, il n'y a qu'un "c",  le commencement d'une nouvelle ère que marque la reprise de l'école. Oui, ce jour-là m'a toujours semblé le jour d'un nouvel âge, le moment privilégié pour de nouvelles résolutions, le vrai passage d'une parenthèse à une autre. Tandis que premier janvier m'apparaissait n'être qu'une étape festive dans le cours d'une année commencée depuis bien longtemps, dès la fin de l'été.
Donc, c'est la rentrée. Marie est dans la même classe que sa meilleure amie. Lisa et Arthur ne sont pas dans la même classe.
Marie avait le trac, Lisa avait hâte.

Je ne pouvais être à l’école primaire et au collège à la fois. Ce sont les parents d’Arthur qui ont emmené Lisa à l’école pendant que j’accompagnais Marie au collège.

Je n’ai pas de photos. Au collège, dans la grande salle lumineuse de la cantine, la directrice a prononcé quelques mots de bienvenue aux parents et aux élèves puis l’appel a commencé, classe par classe (il y en a 5 – Marie entre en 6ème B) puis chaque classe disparaissait au fond de la salle par le corridor menant aux classes, précédée par le professeur principal qui, aujourd’hui exceptionnellement, gardera sa classe toute la journée. Difficile de faire des photos. Je me sentirais un peu bête à sortir ici un appareil photo. Ils ne sont plus assez petits pour des photos. « Dans quatre ans, déclare la directrice, ils passeront leur brevet.» Et de s’enorgueillir des bons résultats du collège au brevet. Quatre ans. Je ne suis pas pressé. Du tout.

 
sur la route de Porto Heli, au-dessus de la ville nouvelle d'Epidaure
Sensation d’embrigadement, d’emprisonnement, envie de s’échapper. Je me revois, trente huit ans plus tôt, franchissant le porche du collège de Briançon, la main dans celle de mon père. De ce jour-là, je n’ai que cette image en tête. Après, dans la cour, je ne me souviens de rien. Je devine ce que ressent Marie à mes côtés. Comme moi, elle ne montre rien. Juste une onde électrique qui la parcourt jusqu’au bout des doigts. Je remarque qu’elle ne s’est pas coupé les ongles. Je le lui fais remarquer. A l’appel de son nom, elle se glisse hors de la rangée pour rejoindre sa classe, ravie sans doute d’être dans la même classe que Giulia.
Hier, pendant le déjeuner, elle me demande si je me souviens du nom de mes maîtres et maîtresses de l’école primaire. Je ne me souviens d’aucun nom. Elle s’en étonne. Je lui dis qu’elle aussi, peut-être, dans quarante ans, elle ne s’en souviendra plus. Elle hoche la tête, incrédule. Quarante ans, répète-t-elle puis elle dit qu’on verra bien, qu’on en reparlera dans quarante ans ce à quoi, sans réfléchir, j’ai le tort d’ajouter : si je suis encore là. Elle se lève aussitôt de table pour venir vers moi et m’enlacer. Lisa en fait de même. Marie sanglote. Je la console, je promets d’être là. Je m’en suis voulu d’avoir dit cela. C’était complètement idiot. Lisa, elle, ne pleurait pas mais les larmes, vite taries, tout de même, lui font toujours de l’effet.

On dirait qu’elle se demande si elle n’a pas manqué quelque chose.

Philippéion sur le site d'Olympie

 

 
La maison semble bien vide sans les enfants. Je dois me mettre au travail. C’est difficile. Je n’ai pas été seul une seule fois pendant tout l’été et voilà que seul enfin, je me sens presque désemparé.

musée archéologique d'Olympie

Je n'ai pas de photos de la rentrée alors pour aujourd'hui, ce ne sera encore que des photos de vacances (que je commenterai dans les jours qui viennent ou, du moins, qui seront davantage en rapport avec ce que j'écrirai plus tard ce mois-ci).


dans un restaurant à Saint Andréa, près de Kiparissia