| port de Spetses |
Le petit frère avait hérité de la maison familiale. C’est le seul qui n’avait pas fait d’études. C’était la raison. Les autres avaient fait des études, avaient réussi dans la vie, avaient d’autres maisons. Nous l’appelions « Papou (qui veut dire « grand-papa ») Nassos ». Ils jouaient avec nous au jeu de la tabatière : sur une table, il fallait poser devant lui son poing en guise de tabatière tandis que lui, avec les trois doigts joints de sa main droite (le pouce, l’index et le majeur), il humait le tabac de la tabatière, allant et venant de ses narines d’où s’échappaient, aurait-on dit, des brindilles de tabac, à la tabatière, notre poing (Christophe ou moi, à tour de rôle). A tout moment, il pouvait abattre son gigantesque poing sur le nôtre. Le jeu consistait donc à retirer à temps son poing, la tabatière. Je me souviens de son regard malicieux (il avait les mêmes yeux gris vert que ma grand-mère), de sa grosse main calleuse qui allait et venait très lentement, exagérément lentement, de nos rires étouffés, de nos petits poings d’enfants de la ville qui trépignaient sur place à force d’anticiper en vain ou trop tard le coup de poing fatidique qui ne venait pas. Lui de sourire, de cligner des yeux, de feindre de s’enivrer d’effluves de tabac.
Nassos - c’était son prénom - était le plus jeune de la fratrie – qui comptait deux sœurs, notre grand-mère et Xanthi, la grande sœur, décédée la première, dans les années 80 il me semble. Nassos est mort aujourd’hui, le dernier à s’en aller de toute la fratrie. Il ne reste qu’Iftikia à laquelle, mi-août, nous avons rendu visite dans sa grande maison de Pyrgos, la maison où sont nés Yaya, sa sœur, ses trois frères. Les deux sœurs ont quitté Pyrgos, Yaya pour Tripolis d’où était originaire notre grand-père et où il fut notaire (celui que nous appelions « Papou » tout court, mort en 1980).
Iftikia est la dernière rescapée de toute une génération, celle des parents de mes parents, celle de mes grands-parents, celle des arrière-grands-parents de nos filles ; elle était la plus jeune d’entre elles, plus âgée que les aînés de leurs enfants d’à peine une dizaine d’années.
Je n’ai pas de photos de la maison de Pyrgos. Il doit en exister quelques unes, en noir et blanc, au fond de quelque boîte à chaussures. Il faudrait que je fouille, que je fouine. Ce jour-là, j’avais avec moi mon Ipad (tellement incongru en ces lieux) dans l’espoir de prendre quelques photos, soupçonnant que ce serait très probablement la dernière fois que je verrai cette maison. Mais je n’ai pas pu. Nous nous sommes tous retrouvés dans la pièce qui servait de bureau, située tout de suite à gauche de la porte d’entrée. C’est là que se trouvait Iftikia, désormais impotente, dans une blouse grise comme elle en portait déjà autrefois.
Il y a tellement d’autrefois dans toutes ces phrases. Trop pour un enfant. Panos, le fils d’Iftikia, le cousin de ma mère, surnommé le « petit Panos » (parce qu’il y a un autre Panos, le « grand Panos », plus âgé, le fils d’un autre des frères de Yaya, vivant lui aussi à Pyrgos, avocat marié à une notairesse, et auquel nous avions rendu visite juste avant de nous rendre chez Iftikia), le « petit Panos », aujourd’hui presque septuagénaire, nous a fait visiter la maison comme on visite un musée. Marie la connaissait cette maison mais elle n’avait alors que trois ans. Nous avions fêté ici ses trois ans. Nous étions arrivés pour le déjeuner et Iftika, alors valide et encore pleine de vie, quoique s’aidant d’une canne pour marcher hors de la maison, nous avait servi des pâtes grecques (des « kilopites »). Marie en avait redemandé et redemandé encore. Je ne l’avais jamais vue manger autant. Mais elle ne s’en souvient pas comme elle ne se souvient pas de la maison.
Rien n’avait changé. A part les cadres de photos où apparaissaient
des visages inconnus (les enfants du petit Panos, leurs femmes, les petits
enfants). Quand j’étais gamin, cette maison, elle semblait déjà d’un autre
temps, témoin immuable d’une autre époque, d’un avant-avant-dernière-guerre, dont
je ne savais rien, ne percevais que des échos, des bribes à travers les
histoires, les anecdotes qui se racontaient autour de moi. Et nous tous qui
venions y passer quelques jours, presque chaque été, avions l’air de passagers
clandestins à bord d’un navire que la voix forte, rauque, tonitruante de notre
grand-tante, faisait trembler jusqu’à fond de cale.
Iftikia était un caractère. Je dis « étais » parce que ce soir-là, dans la maison silencieuse où elle vivait seule et où chaque pièce était éclairée par une lampe, plafonnière, applique ou lampadaire, ce n’était plus tout à fait l’Iftikia d’autrefois qui était là devant nous, clouée dans un fauteuil, des larmes dans les yeux, m’étreignant, me serrant les mains dans les siennes, écoulant des regards tragiques jusqu’au fond de mes yeux. Non, ce n’était pas vraiment elle. C’était l’ombre d’elle-même, à peine posée à la surface d’une apparence. J’imagine les journées vides, à vivre immobile, à tourner et à retourner des pensées dans sa tête qui ne tourne plus tout à fait rond, le corps simplement déplacé d’un matelas à un fauteuil, dans un présent d’opérette qui ne doit plus avoir aucun sens pour elle. Elle qui autrefois bouillonnait d’énergie, ronchonne, acariâtre et tragédienne, rieuse et pleurnicheuse (même les mélodrames aux ficelles les plus grosses qu’elle suivait assidûment sur son poste de télévision lui tiraient des filets de larmes), paysanne aux manières frustres, au bagou inextinguible, aux éclats de voix audibles depuis le fond du jardin, cuisinière hors pair, épouse impossible, enquiquineuse, houspillant sans arrêt Nassos qui hochait les épaules, n’entendait pas ou faisait semblant ou s’échappait hors de la ville, dans un champ d’orangers où une bicoque mal fagotée lui offrait, le temps d’une ou deux nuits, la tranquillité d’un refuge. Iftikia devait être impossible à vivre au jour le jour mais elle était une vraie nature, généreuse, ardente, remuante au possible, une âme simple, dévouée, impérieuse, tourbillonnante. Je ne sais d’elle que ce j’ai deviné au cours des années. Elle avait ce caractère d’évidence qu’ont pour les enfants dociles ces grandes personnes qui prennent tant de place, vivent dans un espace voisin mais différent du sien (et qui n’intrigue pas tant que cela, sur le moment, à cet âge où le mot « nostalgie » semble n’être que le revers, le dérivé ou l’antonyme du mot « allergie ») mais remueraient ciel et terre pour vous faire avaler une cuillérée de plus de ceci ou de cela et, sur la plage, que vous ayez quinze ans ou même davantage, ne se lasseraient pas de vous donner la honte de votre vie en scrutant la mer pour s’assurer que vous ne nagez pas trop loin, qui vous y pourchasseraient pour vous faire gober un œuf dur ou deux qu’à votre insu, elle aurait emportés avec elle dans son sac à main - ou plutôt son sac à bras qui ne se soulevait qu’à la force de deux bras. Iftikia était une deuxième grand-mère, plus pittoresque que la première, bien plus volubile, expansive, caractérielle que la première, bien plus grand-maternelle que la première.
Voilà, les grandes personnes qui, pour les enfants, n’ont
pas d’âge, ne sont pas là pour laisser les enfants en paix. Elles sont là pour
les remuer comme un morceau de sucre au fond d’une tasse. Je venais de France,
d’un pays où rien ne déborde, où les lignes sont droites, où tout paraît
cérébral, cérémonieux, étudié, assagi et là, à Pyrgos, plus encore qu’à
Tripolis, j’étais livré à une terre qui sentait fort, bon ou mauvais, où régnait
une lumière voluptueuse, presque charnelle, elle-même issue d’une forme de
transmutation quasi-miraculeuse, à base d’huile (d’olive), de sel (de la mer),
de sable (de la plage), d’eau (de mer), de sueur et de miel. D’où un formidable
laisser-aller qui touchait à tout, d’où les manières relâchées, les plats
épicés, débordant d’huile, le sans-gêne généralisé (chacun faisant comme il lui
plait, sans trop se préoccuper des autres), les fragrances entêtantes qui
montent à la tête, le sel sur la peau qui nous absout de toute pudeur (le nu en
nous : deux lettres en moins, un « os » et nous y voilà, l’âme
dénouée). On se rend compte à quel point on était à l’étroit là-bas (ici) car
ici (là-bas), tout paraissait pour l’enfant que j’étais, excessif, sensuel,
abondant, lumineux, solaire, mais aussi tragique - car la mort y était proche,
charnellement mêlée aux paysages, induite dans leur sécheresse, jusque dans la
torsion des troncs d’olivier, jusque dans le miroir à double face d’une mer
d’huile qui apaise et inquiète, jusque dans la sueur âcre des corps vieillis.
Et la mort, pour Iftikia, est aujourd’hui proche. J’y pense
rien qu’à la vue de ses bras décharnés où essaiment des tâches brunâtres. Elle
n’est déjà plus tout à fait là. Le petit Panos a l’air de vouloir se justifier.
Il fait ce qu’il peut, dit-il. Il reste le soir jusqu’à ce qu’elle s’endorme. C’est
lui qui lui fait prendre ses médicaments (ils sont entassés dans les étagères de la
chambre, devant les livres). Mais je n’ai pas bien saisi combien de temps finalement
il passait ici, dans cette maison hantée, dans cette chambre qui fut la sienne
quand il était jeune homme et où sa mère aujourd’hui se meurt. Il nous a fait
visiter la maison comme on visite un musée. Il y a la photo de mon
arrière-grand père, cheveux gris, moustache grise, broussailleuse, physionomie
austère, un air presque féroce. La maison a été construite de son temps, dans
les années 70 du 19ème siècle. Dans le salon ouvert seulement pour les grandes
occasions, il y a le meuble-cathédrale en bois d’ébène, ouvragé dans un style
rococo, qui ressemble à une pièce montée et qui m’effrayait quand j’étais
enfant. Une volée de marches mène à la cuisine et à la chambre d’Iftikia
qu’elle n’occupe plus aujourd’hui, les marches la lui rendant inaccessible. Le
jardin est quasiment à l’abandon mais à la joie des enfants, quatre chats
jouaient aux sentinelles tout contre la porte vitrée. Surpris, deux d’entre eux
ont immédiatement décampé dans l’escalier descendant vers le jardin tandis que
les deux autres se tâtaient par miaulements interposés pour savoir si ces
nouvelles têtes étaient ou non en mesure d’avoir une pensée pour leurs estomacs
noués. A défaut d’une telle pensée, ils s’en allèrent et nous rentrâmes.
Je n’ai pas pris de photos. On ne prend pas de photos dans
son passé. On prend des photos pour s’en faire un, plus tard, qui servira à
d’autres, mais un peu à soi aussi, pour les vieux jours, entre le lit et le
fauteuil, entre le fauteuil et le lit.
Marie était impeccable dans son rôle de petite fille modèle
avec ses grands yeux noirs, ses cheveux blonds bien ordonnés de part et d’autre de son
visage. Lisa, plus timide, s’abritait derrière Marie et regardait tout ce monde
qui parlait dans une langue qu’elle ne comprenait pas, l’air incrédule. Je leur
avais demandé de bien se tenir. Et elles se sont bien tenues. Marie savait
comment dire « bonjour », « bonsoir », bonne nuit » et
« merci » en Grec. Elle sait se tenir, Marie, faire une bonne
impression, parler quand il faut, en articulant, répondre aux questions.
Iftikia la dévorait des yeux. Sa vie ne tenait qu’à ce fil, ses yeux qui, même
affligés de larmes, donnaient encore le change, faisait passer un peu de son
âme dans l’air confiné de cette pièce où nous étions assis en cercle. Puis elle
demanda à voir de plus près Lisa, cachée dans un coin, qu’elle ne connaissait pas.
Lisa s’approcha craintivement. Jamais elle n’avait vu quelqu’un d’aussi vieux,
ai-je pensé. C’était une curiosité pour elle comme elle en était une pour
Iftikia qui certes en avait vus défiler des enfants mais qui n’en était jamais
rassasiée. Elle lui prit les mains, lui caressa les épaules, lui toucha les
cheveux, finit par lui baiser les mains et Lisa put retourner dans son coin,
derrière Marie. Il y avait des chocolats dans un pot. Elle en avait déjà pris
deux. Iftikia avait toujours l’œil pour ces choses-là ; de la main, elle
lui fit signe d’en prendre d’autres, et à Marie aussi.
Puis nous sommes partis. J’étais en sueur tellement il
faisait chaud à l’intérieur. Lisa avait besoin de se dégourdir les jambes. Dans
la voiture, Marie éclata en sanglots. La détresse de son arrière-grand-tante
l’avait frappée en plein cœur. Je ne savais pas quoi lui dire. Elle dit qu’elle
s’était retenue de pleurer pendant la visite. Je l’ai prise dans mes bras. Elle
aurait voulu revenir la voir le lendemain. Lisa aussi qui ne comprenait pas
tout à fait mais que les larmes de Marie impressionnent toujours autant. Je lui
ai dit d’avoir chaque jour une pensée pour elle et que cela seul serait déjà
une bonne chose, que cela lui porterait bonheur. C’était un peu absurde. Mais
depuis, elle tient sa promesse, même si certains jours, je dois la lui
rappeler. Nous sommes l’un et l’autre assez superstitieux.
En quittant la maison, je me suis demandé si jamais je la
reverrai, la maison, Iftikia – qui ne font qu’une. Je me suis rappelé comme
cela nous faisait rire autrefois, Christophe et moi, d’apercevoir à la dérobée Iftikia,
seule devant le poste de télévision, sanglotant à cause d’une histoire d’amour
contrariée à dormir debout. Et puis d’éteindre le téléviseur, de descendre dans
le jardin capturer une poule et de lui trancher le cou illico, sans hésiter,
sans faire de sentiments.
Je n’ai pas de photos pour accompagner cela. Alors,
j’improvise avec des photos qui n’ont rien à voir, si j’ose dire.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire