13 décembre 2013

Les longues récrés


Martigny, Suisse

 
On n’a plus vu les montagnes depuis dimanche dernier. A vrai dire, on ne voit pas plus loin que le toit des maisons voisines. Tout est noyé dans le brouillard. Aux arbres encarapaçonnés de givre, il ne manque que les guirlandes pour faire tout à fait Noël. L’air est tellement sec, émaillé de fils tendus à l’extrême, qu’on se dirait dans une boîte à échos où le moindre murmure s’entend des lieux à la ronde. D’ici à l’école, c’est comme une seule et même pièce, le ciel à portée de main, les trottoirs des corridors à ciel ouvert, les murs en carton-pâte.

Mardi, Marie a fait de la fièvre. Elle a manqué le mardi et le mercredi matin mais est retournée au théâtre l’après-midi même. Lundi matin, le chemin de l’école était verglacé. Lisa l’a tout de même dévalé en trottinette, suscitant l’admiration de la voisine à laquelle elle ne savait que répondre, elle-même surprise d’avoir accompli un exploit.

La réforme scolaire s’est mise en place tant bien que mal. A quatre heures moins le quart, les lundi, mardi, jeudi et vendredi, les enfants quittent l’école sans la quitter pour être aussitôt pris en charge par des dits « intervenants » recrutés par la mairie - association des communes dans notre cas (puisque deux communes se partagent l’école). A l’école se superpose une construction artificielle, une sorte d’école bis, qui mobilise trois fois plus de personnes que d’enseignants pour le temps scolaire, tout cela pour un emploi du temps de seulement trois quart d’heures dont la valeur ajoutée est douteuse (il s’agit surtout de boucher le trou entre écoles et centres de loisirs). Les fonctionnaires locaux se démènent comme de beaux diables pour faire fonctionner tout cela. Les récriminations des parents se multiplient, plus ou moins fondées. Au final, les enfants quittent l’école à la même heure que l’année dernière ; la seule vraie différence, c’est le mercredi matin, trois heures d’école (pour autant d’heures soustraites aux autres jours de la semaine), le reste relevant, à leurs yeux, du folklore - et incombant aux communes (et non au ministère de l’éducation nationale).

Marie a cours d’Italien le jeudi, si je ne me trompe pas (jusqu’à maintenant, il n’y avait pas de planning). Elle ne l’a pas choisi. Car le principe est que ce ne soit pas à la carte (ce serait autrement ingérable), que ce soit tout ou rien. J’assure la chef de services (c’est ce qui est écrit sur le porte-nom devant elle) que je ne vois pas la différence entre apprendre une langue et des activités d'éveil à cette même langue (car le pire qui puisse advenir aux maîtres d'œuvre du temps périscolaire, c'est de s'entendre dire que ce temps se passe en cours ou en apprentissages, le principe de la réforme étant qu'après l'école, il n'y a plus école, seulement des activités). Elle me rétorque, visiblement touchée au vif, qu'il ne s’agit ici que d’éveiller les enfants aux sonorités des langues, de leur en faire savourer la diversité. Je n’insiste pas. Et tout est de la même eau : un savant dosage de bonne volonté et de méthode Coué (on y croit, donc croyez-y aussi).

Donc, voilà, je vais aux réunions d’école, j’y suis même assidu. D’autres parents y ont leurs habitudes, y forment un cénacle d’initiés. Je ne sais trop si c’est moi qui me tiens à distance d’eux ou eux qui me tiennent à distance mais je ne suis toujours pas intégré. Je suis encore un nouveau et puis pas très liant, somme toute.
A Lisa, je demande ce qu’elle a fait pendant les trois quart d’heures du temps périscolaire. Elle réfléchit puis se souvient : on a eu une longue récré ! (en d’autres mots – ou plutôt un seul mot -, chouette !). Dans la langue périscolaire, il s’agit en fait de « jeux libres », pas d’une récré. Par ce froid de canard, trois quart d’heures de récré, c’est plutôt malvenu et le soir même tombe sur ma messagerie la diatribe furibonde d’un parent d’élève dont le fils frigorifié n’a pu aller à la piscine pendant son temps post-périscolaire à cause d’une trop longue récré en plein air. Mais Lisa, elle, ne fait pas la difficile, elle insiste : de son point de vue, la récré, c’est une activité. Ne l’intéresse pas de savoir s’il s’agit de temps scolaire, périscolaire ou post-périscolaire, pourvu qu’il se passe quelque chose, qu’il y ait de l’activité. D’ailleurs, la chef de services l’a asséné durant la réunion d’hier : 80% des enfants sont satisfaits. Je me dis : comment a-t-elle fait pour convertir si rapidement en statistiques les quelques bouts de phrase des quelques élèves interrogés à la va-vite au cours d’un attroupement spontané (de son propre aveu) ?

Comme en tout temps, la morale de cette histoire tient sans doute en un refrain que Marie et Lisa viennent parfois me chuchoter à l'oreille, la seconde l'ayant appris de la première l'ayant appris à la récré (la petite, la seule vraie): vive le vent, vive le vendredi, qu’on se casse d’ici car demain c’est samedi.

Il y une variante: "je reste au lit" au lieu de "c'est samedi".
Le hic, c'est que samedi matin, Lisa et Marie ont cours de Russe. Donc, pas de grasse matinée.   
 

09 décembre 2013

Mot à mot

Lisa en essayage


Lina était la directrice de l’école maternelle, la première maîtresse de Lisa, à sa première rentrée, en petite section, il y a trois ans. Nous venions alors de louer un pavillon dans le lotissement voisin de l’école, et c’est Lina qu’Olga rencontra et qui lui fit visiter l’école où Marie, encore à Varsovie, et Lisa ne savaient pas encore qu’elles passeraient les trois années suivantes.

En octobre, Lina est morte d’un cancer. Hospitalisée depuis déjà quelque temps, sentant venir la fin, elle avait demandé à ce qu’il n’y ait pas d’enfants à son enterrement. A l’intérieur de son cercueil cependant, on glissa, paraît-il, des dessins d’enfants. Un cahier de condoléances aux pages noires fut disposé sur un pupitre d’écolier devant la porte du local du Sou des écoles. La connaissant à peine, n’ayant d’elle que l’image d’une femme dévouée, dynamique, aimant son métier, aimant les enfants, j’y déposai des phrases convenues. Comme tout le monde sans doute.

Dans ces moments-là comme dans tous les autres, il n’y a que les enfants pour ne pas être convenus. Les plus grands s’étonnent que la mort soit possible et, qui plus est, définitive mais leurs frissons sont pipés : ils se tâtent pour savoir ce qu’il faudrait éprouver et qu’ils n’éprouvent pas vraiment – mais savent devoir éprouver à voir la tête – convenue – et la mine contrite des parents. Les petits, eux, en sont encore à ne pas trop y croire : si, à l’instant, là, sur le seuil de la classe - la première à droite en entrant dans le hall -, elle venait à paraître devant eux, si elle les faisait s’asseoir devant elle, sur un banc en demi-cercle - ou plutôt en demi-carré -, si elle se mettait à leur raconter une histoire, comme elle l’a fait tant de fois, des milliers de fois à eux et à d’autres, ils n’en seraient pas étonnés plus que ça. Ils diraient qu’elle est revenue. Pas une revenante mais une revenue dont la mort est une histoire qui ne se raconte pas, ou alors à voix basse, et qui, eux, en  tout cas, les laisse incrédules.

D’année en année, elle reportait sans cesse son départ en retraite.

Le jour de l’enterrement, Arthur fêtait son anniversaire. Lisa y était bien sûr. Une chasse au trésor dans un parc sous la grisaille automnale. Puis bonbons, gâteaux, jeux, rires, bousculades, chamailleries.

En fait, Marie commence toutes ses phrases par « en fait » pendant que Lisa lit tous les mots accrochés aux fenêtres du réel. C’est une métaphore. « Fenêtres du réel », c’est une métaphore (j’explique le mot « métaphore à Marie).

Lisa lit cela, ceci et ça aussi, tout ce qui saute au yeux, sur les bouteilles, sur les emballages, les noms des villes sur les aimants du frigo, les noms des fruits et légumes sur le calendrier des fruits et légumes (qui indique, mois par mois, quel fruit, quel légume est « de saison »). Je ne me rendais pas compte de cette présence obsédante des mots, qu’il y en avait tant qu’en somme, eux aussi pouvaient être des choses comme les autres, agglutinés au réel, aussi indéchiffrables que lui.

Lisa lit les mois sur les calendriers, l’heure sur la boîte à cristaux liquides posés sur le frigo. Elle lit et dans un carnet secret, écrit les mots qui lui viennent, même ceux qui n’existent pas ou, comme lui rappelle Marie, qui ne s’écrivent pas comme ça. Elle a la rage des mots mais des mots du dehors, ceux écrits à l’air libre, dans les rues, sur les panneaux et les enseignes ; les mots du dedans, ceux des livres, lui disent moins parce qu’ils sont alignés, en, rang, écrits en attachés, bout à bout, mot à mot, tous ensemble. Elle préfère les feuilles volantes, les mots jetés comme des dès, les mots accourus de loin près des yeux qui les attrapent, les avalent, les recrachent.

Maman et Papa...enfin, je veux dire...Lydia et Denis
 

Sur un bout de papier scotché à sa porte, elle a écrit « unterdi de péter dans la chabre de Lisa ». Et bien sûr, ça la fait rire.

Marie continue d’apprendre la table de multiplication. Ca fait trois ans qu’ils l’apprennent et peu encore la savent entièrement. Peut-être même aucun.

Une collègue de Lydia qui partira sa retraite au printemps prochain et rentrera chez elle aux Etats-Unis après plus de trente ans d’exil professionnel, nous a fait don de son sapin de Noël synthétique et des décorations qui vont avec. Nous l’avons ouvert comme un parapluie à l’envers, en écartant les branches le plus possible, et nous l’avons décoré, illuminé.

La table basse est jonchée d’emballages de papillotes.

Nous avons dîné d’un potage aux potirons. Il n’y a pas de neige encore mais le matin, une mince pellicule de givre recouvre tout et irise le jour de phosphorescences.

Lisa oublie bonnets et écharpes en classe. Elle oublie parfois son livre alors que chaque soir, il faut relire la page du jour.

A partir du goûter, c’est déjà le soir. Il faut dire « bonsoir » aux gens qui passent, note Marie. Les « bonjour » durent moins longtemps.

Lisa attend la neige, assise près de la fenêtre de sa chambre.

Tout contre le mur de l’école, un nouveau centre aéré doit voir le jour dans les mois prochains. Les travaux n’ont pas encore commencé mais aujourd’hui, les quelques arbres en bordure du chantier ont été débités en bûches puis, avec leurs branches, jetés dans la gueule béante d’une broyeuse-déchiqueteuse qui impressionnait les enfants.


Marie et Lisa en cuisine


Tierces, quartes, quintes : Lisa lit ces mots sur le tableau du maître d’escrime. « Attaque ! Lisa », lui lançait-il ce dernier tout à l’heure, la voyant reculer et ne pas oser se projeter en avant. « Fais ce que tu sais faire !», surenchérissait-il l’autre jour à son premier tournoi où elle remporta trois de ses six combats. Après, il y eut un buffet et tous eurent leur médaille (elle est la plus jeune avec Arthur et la seule fille).

Elle continue chaque soir de réclamer sa tétine et de s’endormir avec. Une fois que nous croyions l’avoir oubliée (nous étions partis en randonnée du côté de Chamonix), elle eut un chagrin comme je ne lui en avais jamais vu. Mais nous la retrouvâmes et dès lors, sans peine, dans la joie même, elle trouva le sommeil où elle l’avait laissé au matin. Comment se fait-il, ai-je pensé hier soir, que lorsque je laisse Marie dans sa chambre pour la nuit, j’éprouve comme un léger pincement au cœur tandis que je n’éprouve rien de tel avec Lisa ? Sans doute parce qu’au seuil du sommeil et des rêves, Marie continue d’être vaguement inquiète et que les effusions prolongées qu’elle réclame me le font ressentir.

Olga est rentrée en Ouzbékistan. De là, d’ici un mois et demi, elle prendra l’avion pour Moscou et de là, pour le Canada où, permis de séjour et de travail en poche, elle commencera une nouvelle vie.
 

Olga et son nouveau bonnet (tricoté par sa sœur)
 

Avec mon aide, Lisa a rédigé une lettre au père Noël. Elle la garde précieusement dans sa chambre.

Aujourd’hui, par ses températures de gel, c’est pour Lisa jour de piscine. Marie, elle, corrigera son contrôle d’histoire sur Napoléon. Et quand j’irai les chercher, sans doute que l’une me suppliera de la laisser aller chez Arthur tandis que l’autre voudra inviter Camille avec laquelle elle prépare le scénario d’un petit film.

 
Soupe au potiron (décorée par Marie)