| Martigny, Suisse |
On n’a plus vu les montagnes depuis dimanche dernier. A vrai dire, on ne voit pas plus loin que le toit des maisons voisines. Tout est noyé dans le brouillard. Aux arbres encarapaçonnés de givre, il ne manque que les guirlandes pour faire tout à fait Noël. L’air est tellement sec, émaillé de fils tendus à l’extrême, qu’on se dirait dans une boîte à échos où le moindre murmure s’entend des lieux à la ronde. D’ici à l’école, c’est comme une seule et même pièce, le ciel à portée de main, les trottoirs des corridors à ciel ouvert, les murs en carton-pâte.
Mardi, Marie a fait de la fièvre. Elle a manqué le mardi et le mercredi matin mais est retournée au théâtre l’après-midi même. Lundi matin, le chemin de l’école était verglacé. Lisa l’a tout de même dévalé en trottinette, suscitant l’admiration de la voisine à laquelle elle ne savait que répondre, elle-même surprise d’avoir accompli un exploit.
La réforme scolaire s’est mise en place tant bien que mal. A quatre heures moins le quart, les lundi, mardi, jeudi et vendredi, les enfants quittent l’école sans la quitter pour être aussitôt pris en charge par des dits « intervenants » recrutés par la mairie - association des communes dans notre cas (puisque deux communes se partagent l’école). A l’école se superpose une construction artificielle, une sorte d’école bis, qui mobilise trois fois plus de personnes que d’enseignants pour le temps scolaire, tout cela pour un emploi du temps de seulement trois quart d’heures dont la valeur ajoutée est douteuse (il s’agit surtout de boucher le trou entre écoles et centres de loisirs). Les fonctionnaires locaux se démènent comme de beaux diables pour faire fonctionner tout cela. Les récriminations des parents se multiplient, plus ou moins fondées. Au final, les enfants quittent l’école à la même heure que l’année dernière ; la seule vraie différence, c’est le mercredi matin, trois heures d’école (pour autant d’heures soustraites aux autres jours de la semaine), le reste relevant, à leurs yeux, du folklore - et incombant aux communes (et non au ministère de l’éducation nationale).
Marie a cours d’Italien le jeudi, si je ne me trompe pas
(jusqu’à maintenant, il n’y avait pas de planning). Elle ne l’a pas choisi. Car
le principe est que ce ne soit pas à la carte (ce serait autrement ingérable),
que ce soit tout ou rien. J’assure la chef de services (c’est ce qui est écrit
sur le porte-nom devant elle) que je ne vois pas la différence entre apprendre une langue et des activités d'éveil à cette même langue (car le pire qui puisse advenir aux maîtres d'œuvre du temps périscolaire, c'est de s'entendre dire que ce temps se passe en cours ou en apprentissages, le principe de la réforme étant qu'après l'école, il n'y a plus école, seulement des activités). Elle me rétorque, visiblement touchée au vif, qu'il ne s’agit ici que d’éveiller les enfants aux sonorités des
langues, de leur en faire savourer la diversité. Je n’insiste pas. Et tout est
de la même eau : un savant dosage de bonne volonté et de méthode Coué (on
y croit, donc croyez-y aussi).
Donc, voilà, je vais aux réunions d’école, j’y suis même
assidu. D’autres parents y ont leurs habitudes, y forment un cénacle d’initiés.
Je ne sais trop si c’est moi qui me tiens à distance d’eux ou eux qui me
tiennent à distance mais je ne suis toujours pas intégré. Je suis encore un
nouveau et puis pas très liant, somme toute.
A Lisa, je demande ce qu’elle a fait pendant les trois quart
d’heures du temps périscolaire. Elle réfléchit puis se souvient : on a eu
une longue récré ! (en d’autres mots – ou plutôt un seul mot -, chouette !).
Dans la langue périscolaire, il s’agit en fait de « jeux libres »,
pas d’une récré. Par ce froid de canard, trois quart d’heures de récré, c’est plutôt
malvenu et le soir même tombe sur ma messagerie la diatribe furibonde d’un
parent d’élève dont le fils frigorifié n’a pu aller à la piscine pendant son
temps post-périscolaire à cause d’une trop longue récré en plein air. Mais Lisa,
elle, ne fait pas la difficile, elle insiste : de son point de vue, la
récré, c’est une activité. Ne l’intéresse pas de savoir s’il s’agit de temps
scolaire, périscolaire ou post-périscolaire, pourvu qu’il se passe quelque
chose, qu’il y ait de l’activité. D’ailleurs,
la chef de services l’a asséné durant la réunion d’hier : 80% des enfants sont
satisfaits. Je me dis : comment a-t-elle fait pour convertir si rapidement
en statistiques les quelques bouts de phrase des quelques élèves interrogés à
la va-vite au cours d’un attroupement spontané (de son propre aveu) ?Comme en tout temps, la morale de cette histoire tient sans doute en un refrain que Marie et Lisa viennent parfois me chuchoter à l'oreille, la seconde l'ayant appris de la première l'ayant appris à la récré (la petite, la seule vraie): vive le vent, vive le vendredi, qu’on se casse d’ici car demain c’est samedi.
Il y une variante: "je reste au lit" au lieu de "c'est samedi".
Le hic, c'est que samedi
matin, Lisa et Marie ont cours de Russe. Donc, pas de grasse matinée.