31 juillet 2011

Les paradoxes des anniversaires

Huit ans, quatre ans, ce n’est rien, ce n’est pas grave. Les anniversaires, on les oublie, on les feuillette, heureusement qu’il y a des photos pour s’en souvenir. Premier, deuxième, troisième âge,  quatrième âge aussi. Combien de bougies par palier, combien d’années par étage. Les anniversaires, c’est d’abord pour apprendre à compter et tant qu’on les compte sur les doigts d’une ou deux mains, il n’y a pas de quoi s’en faire. Puis vient le temps où deux mains ne suffisent plus, il faut s’en inventer d’autres, devenir imaginatif, créatif, devenir un autre redoublé jusqu’à cette ligne d’infini qui borde l’immortalité. On compte son âge comme on compte les moutons pour s’endormir. Certains entament leurs recherches ou leurs poursuites, du temps perdu, du temps présent, du temps qui nous manque pour boucher les oublis et tout ce qu’il y a d’inachevé dans la figure humaine. Certains ne parlent plus d’avenir mais de devenir comme si l’espoir se retranchait des additions pour devenir une inconnue, une retenue. Si je n’existais pas, je m’inventerais. Parce que je n’aurais pas le choix. Point de conditionnel ici. Ce gâteau servi sur une table basse, c’est le socle de la statue, c’est la tarte à la crème du calendrier intime. « Tu ne fais pas ton âge », entend-on dire parfois tant il est vrai que les anniversaires sont des simulacres pour faire avancer le temps si jamais il venait à traîner, à se faire attendre. Et il est vrai qu’on le voit parfois ralentir, le souffle court, dériver, faire un long détour. Il nous laisse à quai, il nous garde au chaud dans l’un de ses plis. Alors, pour ne pas trop l’escamoter, on mange sa part de gâteau, sagement, comme un enfant, assis sur une chaise en paille. On en sert aux autres, nos témoins. On fait semblant de ne se souvenir de rien, on dit « on » par délicatesse, pour se faire nombreux. Les mains ne suffisent plus, il faut faire foule et feu de chaque année, replâtrer le sillage des bateaux au long cours avec des sparadraps d’écume, apprendre à décompter. Alors, quatre ans, huit ans, ce n’est rien, ce n’est pas grave, c’est un jeu d’enfant. Grandir, trouver son cri, sa voix, ses mots, sa place, son nom, sa canne de berger pour les moutons de son âge. Les enfants ne sont pas des germes d’adulte, ce sont des êtres à part qui n’appartiennent pas en propre à celui ou celle qu’ils seront. Les enfants n’ont pas d’âge puisqu’ils sont d’aujourd’hui, à jamais. Ce qu'ils seront plus tard ne les concerne pas tout à fait.

A ce paradoxe des âges s'ajoute le paradoxe des anniversaire. C'est un certain Richard von Mises qui le découvrit. Un spécialiste des probabilités, lit-on dans sa biographie, mais aussi de la résistance des matériaux. Résistance à la vieillesse, probabilité de l'échec: ça se tient. Ceci dit, le paradoxe des anniversaires n'a rien à voir avec la recherche du temps perdu et autres méditations ovidiennes sur les affres de l'exil que chaque anniversaire nous donne l'occasion de mesurer au jour près. Le paradoxe des anniversaires, c'est tout bonnement  "une estimation probabiliste du nombre de personnes que l'on doit réunir pour avoir une chance sur deux que deux personnes de ce groupe aient leur anniversaire le même jour de l'année" (voir le graphique ci-dessus). Il se trouve que ce nombre est 23, ce qui choque un peu l'intuition mais que l'on peut démontrer mathématiquement. À partir d'un groupe de 57 personnes, la probabilité est supérieure à 99 %.

30 juillet 2011

29 juillet 2011

Deux mouettes


Marie tient dans sa main le porte-monnaie que mamie lui a donné juste avant de partir. Lisa serre dans la sienne un chaton en peluche enveloppé dans un mouchoir kleenex. Et l'on aperçoit aussi, au poignet de Marie, la montre offerte par dieda pour son anniversaire, celui de Marie. Ici, nous sommes sur un ferry de la compagnie Anek. C'est jeudi matin. Nous avons embarqué la veille à Patras. Dans quelques heures, nous arriverons à destination en Italie. Le vent est monté. Nous avons déambulé sur les passerelles supérieures jusqu'à la cabine de pilotage. Le vent nous soulevait; les filles, aveuglées par leurs cheveux, s'accrochaient au bastingage. Lisa voyait des dauphins partout, des mamans et des bébés, et Marie trouvait encore le moyen de me harceler de questions à propos de tout et de rien. Elle a peur, me dit-elle, que le bateau coule mais elle a peur surtout la nuit, quand la mer est là, invisible, masse noire piaffante d'écume, peau de serpent qu'écaille la lune, ongle après ongle. Mais la veille, nous avons dormi tôt, il faisait encore jour quand nous avons regagné la cabine. Le mouvement régulier de la houle nous a bercés et nous avons dormi comme des loirs. Au petit-déjeuner, les filles étaient affamées. Quand Ancône est apparue enfin dans la brume, nous avons déserté la cabine pour le pont où des familles entières de Turcs avaient campé pour la nuit. Des femmes enfourladées, des hommes à la mine sombre, patibulaire, des enfants par brassées, sagement assis sur des nattes pendant que Lisa et Marie jouaient bruyamment à s'attraper et à se mettre en prison. C'était, comme pour nous, le voyage retour, le leur sans doute plus harassant, d'où la mélancolie ambiante, le vague à l'âme. Là où nous accostions les vagues étaient vertes, le vent jonglait avec les serpentins d'écume et les mouettes étaient attirées comme des mouches par les tourbillons que faisait le ferry en tournant sur lui-même pour se caler par l'arrière contre les quais. Sous nos yeux, des centaines de voitures étaient garées en épis; les quais ressemblaient à un tapis à damiers multicolores. Les corridors menant au garage étaient bondés, nous avons attendu sur le pont qu'ils se désengorgent. Les voitures étaient parquées tellement près les unes des autres qu'il était impossible d'ouvrir les portières. J'ai déposé le sac à dos sur la voiture et nous avons attendu que les portes s'ouvrent et que les voitures se désincarcèrent les uns des autres. Quand la voie fut enfin libre, je poussai les filles à l'arrière de la voiture, fourrai le sac à dos dans le coffre, m'engouffrai dans la voiture.

Nous sommes arrivés à destination un peu moins de dix heures plus tard.

26 juillet 2011

Sub specie aeternitas


Hier Marie a eu huit ans. Demain, nous prenons la route pour Patras où nous embarquerons sur un ferry à destination d’Ancône. Aujourd’hui, les journaux annoncent que les fleuristes d’Oslo sont en rupture de stock et qu’une chanteuse britannique est morte à l’âge de vingt-sept ans. Elle s’appelait Vinmaison, du moins c’est ainsi, s’il fallait traduire les noms propres en noms communs d’une langue dans une autre, c’est ainsi qu’on traduirait son nom en Français. Mes parents ne la connaissaient pas; je l’avais entendue, quelques chansons; je l’avais aperçue, sa silhouette, sa chevelure noire dressée sur la tête, en forme de cône et retombant comme des lianes entrelacées jusqu’à mi-corps, voire plus bas. Marie a huit ans aujourd’hui, ce n’est pas une nouvelle ni un fait divers, plutôt un fait de conte de fées. Car quand on vit encore hors du monde, qu’on ne s’y est pas encore accommodé, qu’on n’y a pas encore fait son lit et ses gammes, que tout se passe comme dans un rêve, les anniversaires ne sont pas des nouvelles, ce sont des souvenirs qu’on n’a pas encore avec l'éternité par-devers soi.
Deux semaines plus tôt, Lisa eu quatre ans. La moitié de Marie, ça n'arrive qu'une fois dans une vie. J'espère vivre au moins jusqu'au double de l'âge de Lisa (cela n'arrivera si je vis encore quand elle aura 42 ans). Ce qu’elle en dit de ses quatre ans d'aujourd'hui ? Elle en dit que ce n’est pas grave. Lisa a compris à quel point les grands étaient des gêneurs, des pisse-froid, des mal-embouchés ; alors, pour s’en défendre, avant même qu’ils se piquent d’intervenir pour interrompre ses jeux, elles leur lancent un « ce n’est pas grave » qui les désarment ou les détournent. Son anniversaire, c’est une occasion de boire du champagne, de souffler des bougies, d’entrechoquer des verres, de poser pour des photos, de se bâfrer de chocolat. Et de redemander un tout-petit-peu-juste-une-fois du champagne. Parfois, elle me jette un coup d’œil comme pour me surveiller, me deviner ou m’anticiper – va-t-il gronder, est-il content, que veut-il, que fait-il, que fera-t-il si je... Elle se méfie, elle a ses raisons mais elle sourit du même mouvement, ce n’est pas un sourire pour s’émouvoir, c’est un sourire pour rire qu’une grimace guette à la commissure des lèvres. Lisa est un ange et les anges sont sub specie aeternitas, sous le regard de l’éternité. Il ne faut pas les déranger, il faut les accompagner. Les avoir près de soi est un privilège. Car ils ne sont jamais arrivés, ils sont toujours « entre », ils suivent une ligne de fuite où nous ne pouvons les suivre.

Et puis voilà, juillet se termine, nous allons monter sur un bateau, voir la mer de la mer, toucher terre, retrouver maman - pour elles -, Lydia - pour moi -, et samedi, elles repartiront entre filles cette fois, me laissant seul, elles prendront les airs, verront le ciel du ciel, et iront toucher terre bien loin d’ici où en plus de latitude et de longitude, elles changeront de langue et de grands-parents. Sous le regard de l’éternité, il n’est rien qui ne sorte de l’ordinaire. Ceci étant, les anniversaires nous aident à toucher terre.

25 juillet 2011

24 juillet 2011

22 juillet 2011

17 juillet 2011

13 juillet 2011