26 juillet 2011

Sub specie aeternitas


Hier Marie a eu huit ans. Demain, nous prenons la route pour Patras où nous embarquerons sur un ferry à destination d’Ancône. Aujourd’hui, les journaux annoncent que les fleuristes d’Oslo sont en rupture de stock et qu’une chanteuse britannique est morte à l’âge de vingt-sept ans. Elle s’appelait Vinmaison, du moins c’est ainsi, s’il fallait traduire les noms propres en noms communs d’une langue dans une autre, c’est ainsi qu’on traduirait son nom en Français. Mes parents ne la connaissaient pas; je l’avais entendue, quelques chansons; je l’avais aperçue, sa silhouette, sa chevelure noire dressée sur la tête, en forme de cône et retombant comme des lianes entrelacées jusqu’à mi-corps, voire plus bas. Marie a huit ans aujourd’hui, ce n’est pas une nouvelle ni un fait divers, plutôt un fait de conte de fées. Car quand on vit encore hors du monde, qu’on ne s’y est pas encore accommodé, qu’on n’y a pas encore fait son lit et ses gammes, que tout se passe comme dans un rêve, les anniversaires ne sont pas des nouvelles, ce sont des souvenirs qu’on n’a pas encore avec l'éternité par-devers soi.
Deux semaines plus tôt, Lisa eu quatre ans. La moitié de Marie, ça n'arrive qu'une fois dans une vie. J'espère vivre au moins jusqu'au double de l'âge de Lisa (cela n'arrivera si je vis encore quand elle aura 42 ans). Ce qu’elle en dit de ses quatre ans d'aujourd'hui ? Elle en dit que ce n’est pas grave. Lisa a compris à quel point les grands étaient des gêneurs, des pisse-froid, des mal-embouchés ; alors, pour s’en défendre, avant même qu’ils se piquent d’intervenir pour interrompre ses jeux, elles leur lancent un « ce n’est pas grave » qui les désarment ou les détournent. Son anniversaire, c’est une occasion de boire du champagne, de souffler des bougies, d’entrechoquer des verres, de poser pour des photos, de se bâfrer de chocolat. Et de redemander un tout-petit-peu-juste-une-fois du champagne. Parfois, elle me jette un coup d’œil comme pour me surveiller, me deviner ou m’anticiper – va-t-il gronder, est-il content, que veut-il, que fait-il, que fera-t-il si je... Elle se méfie, elle a ses raisons mais elle sourit du même mouvement, ce n’est pas un sourire pour s’émouvoir, c’est un sourire pour rire qu’une grimace guette à la commissure des lèvres. Lisa est un ange et les anges sont sub specie aeternitas, sous le regard de l’éternité. Il ne faut pas les déranger, il faut les accompagner. Les avoir près de soi est un privilège. Car ils ne sont jamais arrivés, ils sont toujours « entre », ils suivent une ligne de fuite où nous ne pouvons les suivre.

Et puis voilà, juillet se termine, nous allons monter sur un bateau, voir la mer de la mer, toucher terre, retrouver maman - pour elles -, Lydia - pour moi -, et samedi, elles repartiront entre filles cette fois, me laissant seul, elles prendront les airs, verront le ciel du ciel, et iront toucher terre bien loin d’ici où en plus de latitude et de longitude, elles changeront de langue et de grands-parents. Sous le regard de l’éternité, il n’est rien qui ne sorte de l’ordinaire. Ceci étant, les anniversaires nous aident à toucher terre.

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