10 décembre 2008

Iter dentis

En sortant de chez Natalya et Fabio, nous avons roulé jusqu’à l’autre bout de la ville. Le premier novembre, les cimetières polonais sont des lieux ouverts aux familles comme aux badauds. Les tombes sont recouvertes de chandelles et de bougies. Les visiteurs se pressent dans les allées. Il règne une atmosphère que l’on pourrait qualifier de bon enfant si ne s’y mêlait une pointe de solennité. Jetant un regard aux noms et aux dates gravés sur les pierres, je sens vite s’effriter le fond de futilité ronronnante qui tapisse l’existence. On se sent pour le moins tenu à une gravité de circonstance et c’est dans cet esprit que l’on s’évertue à tancer les enfants juchés sur nos épaules qui bavardent et s’interpellent joyeusement. Ce à quoi Marie rétorque que les morts n’entendant plus, on ne saurait les incommoder par nos cris. En fait, sa répartie se déroule par paliers successifs : « papa, les morts, est-ce qu’ils peuvent nous entendre ? ». « Mais s’ils ne peuvent pas nous entendre, on ne peut pas les déranger ? ». « Et alors pourquoi faudrait-il parler moins fort ? ». On dirait entendre Socrate, son rire quand, à la fin, il touche. Que les morts nous entendent ou pas, au fond, je ne l’ai qu’entendu dire.

Pourtant à peine entrée dans l’église, Socrate se décompose. La voici qui éclate en sanglots et jure ses grands dieux qu’on ne la prendra pas à vieillir et à mourir. Lydia prend Marie dans ses bras qui ne cesse de répéter qu’elle ne veut pas devenir vieille, qu’elle ne veut pas mourir. A cents lieux des fanfaronnades de tout à l’heure, quand nous déambulions entre les tombes, la voici qui s’estime flouée, soudain prise à la gorge par l’évidence de sa condition. Je ne sais s’il faut prendre cela à la lettre mais ses larmes et son chagrin sont bien réels. Le lendemain, elle me montre un dessin où l’on voit une tombe surmontée d’une croix et l’esquisse d’un squelette placé là, sous terre. Elle me demande de donner un nom à ce mort et sans me démonter, je l’affuble d’un nom on ne peut plus banal qu’elle fait semblant d’inscrire sur la croix et je fais semblant d’être satisfait. Sur l’autre moitié de la page, elle nous a tous représentés, Lydia, moi-même, elle-même et les autres enfants. Les enfants ont la chevelure enroulée à la façon d’un « a » en écriture cursive, aux extrémités incurvées vers le haut. C’est sa manière et cela me rassure de l’y retrouver dans ce cadre mortuaire, comme si l’aspect morbide du dessin s’évanouissait d’un trait, chagrins étouffés, larmes séchées à la pointe de ses yeux ronds.

La jalousie de Marie que je croyais révolue a reparu en Grèce, chez ses grands parents où nous avons passé une semaine. Dans un jardin d’enfants à Alymos, Lisa l’ayant mordue à la suite d’une chamaillerie, elle lâche ces mots : « quand même, je crois qu’elle veut que je sois morte. » Mais dans un autre jardin d’enfant à Glyfada, elle m’assure que c’est à elle de s’occuper de sa soeur puisque « c’est ma soeur quand même et je veux qu’elle soit libre. » Par moments, elle se plaint ouvertement de ne plus être aimée : « papa, tu ne m’aimes plus. » Et le soir, avant de s’endormir, quand je lui demande si elle sait à quel point sa maman et son papa l’aiment, elle acquiesce d’un hochement de tête et s’enfouit, la tête la première, dans ses rêves. Mais quelquefois, elle s’emporte : « papa, je ne veux plus te voir » et de prendre ses coudes dans ses mains et de quitter la scène d’un pas décidé. Quand je lui demande pourquoi elle a bousculé sa soeur ou pourquoi elle a été méchante, elle me répond évasivement, sans me regarder et sans s’interrompre d’être ailleurs, qu’elle ne sait pas. En d’autres circonstances, surprise une fourchette en plastique dans la main pointée dans la direction de sa soeur, elle fond en larmes et prend la fuite. Là aussi, elle ne sait pas, il y a comme de l’effroi dans ses yeux et je ne sais trop comment lui parler, quels mots et quel ton employer pour la rassurer et la sermonner dans le même mouvement. Un soir, alors qu’elle prenait un bain avec sa soeur, elle interrompt ma réprimande d’un abrupt « papa, tu bavardes, tu bavardes… ». Excédé, j’ai menacé de la priver d’histoire au moment du coucher. « Tu verras comme je ne bavarde plus » ai-je ajouté. Je m’en suis voulu d’avoir dit cela, d’avoir cédé à la colère. Sanglotant, elle m’a dit : « ça, c’est la chose la plus méchante du monde que tu me dis ». L’exaspération me fait parfois dire des choses que je regrette. Je suis pris de bouffées d’adrénaline que je contiens avec difficulté. En cela, Marie me ressemble. Nous sommes tout deux des colériques qui s’ignorent, des impatients.

Il y aussi l’ennui. Nietzsche soutenait que le monde est tel que l’on voulut ceux qui se sont le plus ennuyés. A l’aune de cette réflexion, je veux bien croire que la découverte de l’ennui soit aussi importante que celle de la mort. L’ennui est une forme de mort dont il faut renaître indéfiniment, quasi quotidiennement. Bien souvent, on ne sait pas le nommer, le reconnaître pour ce qu’il est, prenant l’effet pour la cause. Quoi qu’il en soit, c’est en se frottant à lui qu’on apprend à se découvrir des intérêts ou, mieux encore, des talents. Dessiner parce qu’on s’ennuie, danser parce qu’on s’ennuie, chanter parce qu’on s’ennuie, s’inventer un monde parce qu’on s’ennuie et un monde débarrassé de l’ennui justement. Mais parfois, l’ennui prévaut et l’innocence exige qu’on le constate et s’en plaigne ouvertement à ceux que l’on juge responsable de nous en délester : ses parents. L’ennui, me disait la femme d’un ami, c’est une bonne chose pour les enfants, ils doivent nécessairement en passer par là. J’entends aussi les reproches faits aux parents de céder à la facilité d’un écran de télévision – ou d’ordinateur – pour résorber cet ennui chez leurs enfants. Il conviendrait plutôt de laisser nos enfants s’ennuyer, de les laisser geindre jusqu’à ce qu’ils trouvent en eux la force de ne plus s’ennuyer.

Marie serait plutôt du côté des contemplatifs, des rêveurs, des conteurs. Tout ce que je peux souhaiter, c’est qu’elle soit une rêveuse active. Que les histoires qu’elle se raconte, certaines à travers moi, son conteur attitré pour le moment, la portent plutôt qu’elles ne la déportent, qu’elles l’éveillent plutôt qu’elles ne l’assoupissent. C’est un pari risqué et tout dépend de l’accompagnement et d’une force qu’elle aura ou qu’elle n’aura pas.

Quand Marie réclame « quelque chose à regarder », elle veut dire par là un film mais je la prends aux mots et lui propose à la place de regarder ensemble un mur, le mur devant nous ou bien, s’il lui faut quelque chose de plus attrayant, de regarder par la fenêtre. Elle se plaint alors que je fasse trop souvent « des blagues » mais elle en rit pourvu que ces blagues ne soient pas à ses dépens, auquel cas elle se vexe et boude. Quand Lisa est réprimandée, elle prend sa défense ; quand elle ne l’est pas et devrait l’être selon elle, elle la dénonce et si elle venait alors à être rabrouée, elle se fâche et traite Lisa de « méchante ». Les filles, c’est bien connu, sont des rapporteuses, dédaignent l’ironie, méprisent l’introspection. La solidarité fraternelle est encore une denrée rare et ne pèse pas bien lourd face à la revendication d’un amour paternel et maternel exclusif.

Il y a quelques semaines, pour la première fois, Marie a découché. Elle est restée dormir chez son amie Mila. Mila est la fille de Ruta et Benjamin qui viennent de s’installer à Varsovie. Elle a un an de plus que Marie. Elle est en cours préparatoire, à l’âge des premiers devoirs à la maison. Elle vient de perdre sa première dent de lait. Sous son oreiller, la souris lui a glissé quatre Zlotys. Marie vient d’apprendre que les dents se perdaient et que d’autres venaient. « Pourquoi on appelle ça des dents de lait, papa ? ».

L'expression ''dent de lait'' est populaire mais erronée. On parle plus scientifiquement de dents provisoires. En effet la fonction de le denture provisoire est de permettre une mastication allégée et peu efficace en attendant mieux, ainsi qu'une phonation à peu près correcte. On vit ainsi en l'attente de l'évolution des dents dites définitives qui se forment dans l'os maxillaire ou mandibulaire, évoluent à mesure que les lactéales se résorbent par leur racine et finissent pas tomber par manque d'implantation. En se résorbant ainsi, les lactéales préparent, ouvrent et ménagent le chemin que suivent les dents d'adultes. Ce chemin se nomme ''iter dentis''. Ceci n'est vrai que pour les 20 lactéales. Dans le fond de la bouche, à partir de la première molaire et plus loin, les trois molaires s'appellent monophysaires car elles se forment dans le maxillaire sur une seule et même tige. Elles ne sont donc pas concernées par le phénomène substitutif.

J’ai cherché la réponse dans le dictionnaire. Provisoirement, ma réponse fut la suivante : ce sont les dents qui viennent quand on est encore qu’un bébé et qu’on ne boit encore que du lait.

Mais je reviens à Marie et Mila. L’après-midi, nous étions allés nous promener dans un parc. Marie et Mila jouaient ensemble avec Salomé, la petite sœur de Mila, et Noa. Sur le chemin du retour, Marie m’a répondu qu’elle irait dormir chez Mila. Je lui avais posé la question parce que le projet en avait déjà esquissé tout au long de l’après-midi mais jusque là, Marie avait répondu non. Je crus qu’elle changerait d’avis quand le moment de se quitter arriverait. Mais non, elle a suivi ses amies et m’a laissé seul rentrer chez nous. Ca m’a fait bizarre. J’ai pensé qu’elle aurait des regrets au moment de s’endormir. J’avais oublié de prévenir Ruta que la nuit, elle portait encore une couche. J’ai envoyé un texto à Ruta qui m’a répondu que tout allait bien, qu’elles papotaient dans la chambre, qu’elles étaient contentes.

Je suis toujours inquiet pour Marie. Au point d’être sans cesse sujet à des pressentiments. Je la sens fragile dans sa tête et dans son corps et elle le sait, elle sait que je m’inquiète. Elle le sent dans sa tête et dans son corps. Quand elle a mal quelque part, elle ne dira rien, elle le dira à maman mais pas à papa. Etait-ce un pressentiment quand, le premier jour déjà, je me suis inquiété, voyant toutes ses infirmières s’affairer autour d’elle ? Je ne l’avais pas entendu crier. J’ai pensé qu’il y avait un problème mais soudain, les infirmières m’ont laissé un passage jusqu’à elle pour me laisser couper le cordon ombilical. La veille de notre départ pour la Grèce, elle s’est réveillée au milieu de la nuit, tenaillée par une forte fièvre. Elle délirait, parlait de monstres qui hantaient sa chambre, qu’elle voyait là, sur le mur au-dessus de la veilleuse, ou bien sur son oreiller. Puis, elle s’est rendormie dans les bras de sa mère.

Lisa, quant à elle, arpente ce monde en toute confiance. Elle est devenue blonde et ses yeux qui furent d’abord bleu foncé, ont foncé jusqu’au gris-vert. Lisa semble toute entière dévouée à la bonne humeur, à l’espièglerie, aux bons côtés de l’existence. Elle mange tout ce qui lui tombe sous la main et ne tolère pas d’être tenue à l’écart de la table quand elle nous y voit tous attablés, occupés à petit-déjeuner, déjeuner ou dîner. Elle grimpe alors sur nos genoux et veut tout essayer, quitte à régurgiter ce qu’elle ne parvient pas à avaler. L’après-midi comme le soir, elle dort de bon cœur, tout de go, à peine glissée sous sa couette. Elle sourit et minaude au grand jour, à la face du premier venu. Elle offre ses grands yeux à toutes les curiosités, à toutes les aventures. Elle babille tant et si bien, avec des intonations bien marquées et l’aplomb de quelqu’un qui s’indignerait de ne pas être compris tout de suite, qu’on finit presque par se demander si elle ne parle pas dans quelque langue inconnue de nous mais qui existerait vraiment. Il y a quand même quelques mots de Russe qui se glissent dans la conversation. Elle sait désigner sa tétine, une banane, une voiture qui passe dans la rue, un chien qui aboie, un enfant, une femme sur une photo. Elle savoure les onomatopées pa-pa et ma-ma qu’elle module différemment suivant les circonstances, caressante, voire enjôleuse par moments, impérieuse, suppliante en d’autres moments. Sa joie de vivre est contagieuse, désarmante, sa tonicité sidérante par moments tant rien ne semble pouvoir l’arrêter. Quand on rentre du bureau, sitôt qu’elle nous aperçoit dans le vestibule, elle se rue dans nos jambes qu’elle enlace et si Marie fait mine de s’interposer, elle tente de la repousser. La gronder est difficile parce qu’elle met tant de grâce à violer tous les interdits qu’il est difficile de ne pas rire et d’élever la voix. Elle ne marche pas, elle court d’une pièce à l’autre, rit aux éclats, s’enroule dans les rideaux, revient sur ses pas, cherche à attirer l’attention sur elle en hochant la tête, en grimaçant, en trépignant sur place dans une espèce de flamenco improvisé. C’est qu’elle aime par-dessus tout entendre le bruit de ses pas sur le parquet et plus ça résonne, plus elle est en joie. Quand enfin elle est fatiguée, après avoir mis la maison sens dessus dessous, elle tend les bras pour qu’on la prenne dans nos bras et une fois hissée à notre hauteur, bascule en avant et pose sa joue sur notre épaule. Soudain songeuse, elle remplit l’espace de son regard. Ses balbutiements s’espacent, elle écarte de la main le biberon, désigne son lit dans le coin de la chambre ; une fois couchée, elle attend qu’on la recouvre de la couette, s’enroule dedans ; suit la tétine qu’elle aspire goulûment ; alors seulement, elle tourne la tête sur le côté et nous laisse partir.

Je n’ai pas vu les feuilles ni la neige tomber. Les premières neiges sont apparues dans la nuit du 20 au 21 novembre. Le matin, Marie était toute excitée ; Lisa, plutôt perplexe. Une fois dehors, Lisa a tendu les bras comme pour attraper les confettis qui tombaient du ciel. Marie tentait d’amasser assez de neige pour faire un bonhomme de neige mais il y en avait encore trop peu. Les jours suivants, la neige a fondu mais des lambeaux ont subsisté, ici et là. Le bobsleigh est au milieu du jardin. Je n’ai pas eu le temps de ramasser les feuilles tombées du noyer. Elles affleurent maintenant sous la neige.

Je viens d’obtenir une promotion. Je devrais être content mais je suis seul au bureau, dans l’attente d’une visite chez le dentiste pour me faire soigner un mal de dents qui me tenaille depuis hier. Le week-end dernier, nous avons séjourné dans une station SPA, à trois heures de route de Varsovie. J'ai quelques photos de Marie et Mila dans la piscine. En voici une, pour clore ce chapitre.

11 juillet 2008

10 juillet 2008

30 juin 2008

Labyrinthes

J’ai attrapé une labyrintite. Une labyrintite est une inflammation de l’oreille interne qui occasionne des vertiges. Ces vertiges peuvent être violents au point de ne plus pouvoir se déplacer et s’alimenter. C’est donc cloué dans le canapé que j’ai assisté aux premiers pas de Lisa.

A l’oreille, Marie me chuchote: ne dis pas à maman que…que…le chat a fait une grosse bêtise. Le chat est dans le panier. C’est sa maison. Comme les escargots, il la transporte de pièce en pièce.

Le jeu des sept familles. Je demande la famille minet. C’est une histoire que je lui raconte chaque soir, avant de s’endormir. Elle sait faire semblant de ne pas se reconnaître dans les intrigues que je développe. C'est elle et ce n’est pas elle. Toujours ce même double mouvement d’approche et d’éloignement.

Olga est repartie pour Paris avant de rejoindre Tachkent demain. Halina est revenue hier. Sa fille a accouché il y a deux semaine d’un petit garcon prénommé Marc.

Dans l’oreille, j’entends des voix. Marie me dit qu’elle a rêvé que nous étions tous sur la plage en Grèce. Lisa était trop petite l'année derniere Une voix ajoute que tout n’est pas perdu.

Lisa entre dans le labyrinthe, deux pas en avant, arrêt, deux autres pas, arrêt de nouveau, retombée sur les fesses. Pleurer ou pas pleurer, on ne sait pas encore.

A Paris, désormais, de Maison Alfort à la Gare d’Austerlitz, on peut prendre par la Seine, un vaporetto égaré en île-de-France. Sur notre île en Pologne, les bateaux flottent dans le ciel, je m'y cramponne pour ne pas tomber. Pour ne pas tomber plus bas.

Natalya et Fabio se marient en août. Nous sommes invités. Ce sera en Sardaigne.

Le ciel se couvre et se découvre, c’est selon. Aux pires moments de ma labythintite, je m’allongeais au milieu du jardin, les yeux rivés au ciel et cela seul me soulageait. J’observais les nuages qui formaient des continents disloqués puis, s’assombrissant, tombaient en gouttes de pluie.

Une tortue sert de bac à sable. Chaque soir, il faut songer à remettre la carapace en place. Au cas où il pleuvrait pendant la nuit.

L’Espagne a remporté la coupe d'Europe des Nations. Marie veut une glace au café. Lisa piètine ses dessins. Elle pleurniche. Lisa la regarde pleurer, perplexe. Elle tend un bras puis l'autre comme pour toucher des doigts ces larmes empruntées. Marie s’empare de ses feutres et s’en va dessiner plus loin où Lisa la rejoint aussitôt. Ainsi de suite: rires, larmes et jeux de mains.

Marie me glisse à l’oreille un secret de plus. J’ai la tête qui tourne. Il faut que je m’allonge à nouveau. A nouveau, les nuages, deux pas, arrêt, deux pas encore, nouvel arrêt, état d'appesanteur. Lisa me dépasse, je m’allonge, la tête dans les nuages: ils forment des golfes, des péninsules, des presqu’îles, des îles, des pointillés, des postiches puis ils se serrent les uns contre les autres, se gonflent comme des cornemuses, débordent et dévalent enfin le ciel en trombes d’eaux. La tortue a revêtu sa carapace. Dans un coin, Marie dessine des nuages et toute une famille de chats suspendus aux gouttières. Des fleurs et des sirènes, des soleils aux fils d’araignée, des rivières en lacets et en bandeaux. Un secret me tombe à nouveau dans le creux de l’oreille: Marie veut maintenant une glace à la fraise et maman ne doit pas le savoir.

Comme au bureau, j’ai d’elle une photo, elle m’en demande une qu’elle aurait de moi à l’école, dans son casier. Puis elle oublie et l’ecole est finie. Une dernière danse sur une estrade, sous une nuée de paparazzis, dans une robe blanche avec des roses pas plus grandes que des têtes d’épingle, cousues dans les plis. Une dernière calvacade dans la cour de récréation en compagnie de Marisha, de Laura et d’Elsa et puis c’en est fini, les grandes vacances ont commencé.

Il faudrait chaque jour penser quelque chose auquel on n'aurait jamais pensé jusque là, quelque chose qui nous surprendrait nous-même, qui nous prendrait en défaut comme par surprise. Parce que sinon, on a l’impression de ne faire qu’un avec soi-même ce qui est tout de même usant à la longue, meme si cela ne dure pas toujours. Le pire est quand on atteint le stade où l’on ne pense plus ce que l’on s’interdisait de penser. Cela s’appelle aussi l’expérience. Dans le cadre professionnel, l'expérience rend des services embarrassants à la longue. On se coule dans des états de service, des évaluations de performance. C’est assez spectaculaire mais le mal est plus profond et il ne suffit pas de rentrer chez soi pour s’en défaire. Oui, il faudrait une pensée neuve par jour. Alors, quand on me demande comment je fais pour vivre ainsi, sans avoir aucune minute à moi, la seule réponse devrait être celle-ci: ce sont les enfants qui me rendent à moi-même, mais un moi débarbouillé de ces parodies d'antichambre d'une illusoire et inaccessible cour des grands. Ils ont la grâce et nous la font partager, hors de toute enveloppe matérielle, dans un corps de nuage et de sable.

Il n’en sera pas toujours ainsi. L’ennui se rapproche dangereusement. L’âme de Marie s’en ressent par moments. Elle prononce déjà ce mot. Il est là, il rôde, il tombe du ciel, il efface tous les labyrinthes et les remplace par de mornes plaines où les uns et les autres se regardent en chiens de faience. Les enfants ne devraient jamais être en vacances. C”est une punition qu’on leur inflige. Heureusement qu’il y aura bientôt la mer. L'ennui fond dans la mer.

Sur cette pensée saugrenue, Olga nous fait asseoir les uns contre les autres et prend une photo.

07 juin 2008

27 mai 2008

De l’escargot à la limace: notes liminaires


Les agents de police tiennent le compte des passants qui passent. Dans un calepin, ils notent les moindres faits et gestes de ceux et celles qui croisent leur chemin. Revêtus de leurs combinaisons jaune fluorescent, ils prennent note, ils inventorient, ils répertorient. A chaque coin de rue, ils font halte, sortent de leur large poche un calepin et notent ce qu’ils ont vu.

Que notent-ils ? Leurs impressions, des renseignements, des numéros de plaque numérologiques, le temps qu’il fait, le nombre de feuilles tombées depuis la veille, les noms des passants, tout ce qui se passe d’anormal dans le périmètre qui leur a été assigné ? Et s’il ne se passe rien d’anormal, ils inventent, ils composent une autre réalité, ils deviennent poètes au lieu de policiers.

Lisa se réveille chaque jour à six heures et demie. Ce matin, je l’ai trouvée, les jambes coincées entre les barreaux de son lit, un grand sourire aux lèvres dès qu’elle m’a vu. Torchée, changée, elle s’est transportée par mes bras interposés jusque sur le tapis du salon. J’ai changé les piles d’un ballon en mousse qui émet des sons de chevaux au galop, de rires aux éclats, de sirènes de train. Et des chansons aussi : tapis rouge, tapis gris, une souris qui nous file entre les pattes.

Les agents de police font demi-tour et retournent dans la cabine en plexiglas devant l’ambassade de Hongrie. Ils ont rengainé leurs calepins. Les passants se font rares. C’est la fin de la journée. Le parking diplomatique se vide de ses voitures à plaques bleues. Chaque jour, Les arbres s’alourdissent d’une poignée de feuilles et comme il a plu, la cadence s’accélère. Quand on prend l’allée qui longe l’immeuble jusqu’au parking, on doit maintenant se baisser pour passer sous les branches du marronnier. Les policiers attendent la relève. Un minibus bleu nuit s’engage dans la rue Chopin.

Marie me demande comment on fait pour acheter une maison et l’amener ici où nous habitons. Je ne comprends pas la question. Elle répète : comment on fait pour amener la maison qu’on a achetée ici ? Dans quelle sorte de magasin on trouve des maisons comme la nôtre et comment on fait pour la transporter ici ? Les maisons ne s’achètent pas dans les magasins. Elles s’achètent sur pied, déjà construites. Tu vois, ces murs, dessous, il y a des briques, tu as déjà vu des briques, c’est comme des cubes, on les empile, on met de la colle entre eux pour qu’ils tiennent ensemble et comme ça, on a des murs, on peint en blanc par-dessus et on a des murs comme ceux que tu vois aux quatre coins de ta chambre. Alors, il y avait des gens qui étaient ici avant nous ? Oui. Et maintenant, ce sera nous toute la vie ? Non, un jour, on s’en ira, on ira dans une autre maison. Maintenant, on dort, Marie. Elle ferme les yeux, les ouvre à nouveau : et pourquoi, on ne pourrait pas l’amener avec nous ? Quoi ? La maison.

Les agents de poésie s’assoupissent. Ils ont pris note des dernières allées et venues et ils se sont assoupis. Demain, il fera beau. Au ciel viennent des étoiles et les nuages s’étirent avant de prendre le large. En pleine nuit, un minibus s’engage dans la rue Chopin. Deux hommes en sortent, deux hommes y prennent place. Les calepins des nouveaux venus sont vierges de tout renseignement, de toute information, de tout numéro. Le quartier leur appartient, ils n’ont qu’à le parcourir en tout sens et là, au coin de la rue Chopin et de l’avenue Ujazdowskie, ouvrir leurs calepins à la première page, sortir de la poche revolver un stylo-bic, le pointer à la surface rêche du papier et y tracer les premiers signes.

Deux escargots gravissaient la treille du jardin. Marie est allée chercher son tabouret bleu, celui dont elle se sert pour décrocher lunes et autres planètes mais même juchée sur le tabouret, elle ne pouvait atteindre les deux compères qui peinaient dans leur ascension, inconscients du danger. Je fus appelé à la rescousse et décrochais les deux coquilles. Marie promettait d’en prendre le plus grand soin. Ils furent transbordés sur la terrasse, tout contre le pas de la porte-fenêtre. Là, Marie les déposa sur un amas d’herbes arrachées à la hâte du jardin. L’un des deux restait lové dans sa coquille tandis que l’autre tendait le cou et les antennes dans un effort désespéré pour s’éloigner de sa prédatrice attentionnée. On les oublia là quelques heures et au retour d’une course en ville, ils n’avaient toujours pas décampé. L’un des deux se prélassait goulûment dans le fagot d’herbes fraîches ; l’autre avait gravi la vitre jusqu’à la croisée. Le soir, en ouvrant la fenêtre pour rabattre la grille et la fermer à clé, j’entendis un craquement. C’était la coquille de l’escargot qui, s’écartant de son tas d’herbes, s’était malencontreusement hissé sur le pas de la porte. Peut-être cherchait-il à rejoindre son compagnon, toujours scotché à la croisée de la fenêtre, un mètre plus haut. Toujours est-il que sa coquille s’était brisée net. Le lendemain matin, Marie découvrit la scène du crime. L’escargot gisait sur le carrelage, des débris de coquille autour de lui. Elle le plaignit puis s’en retourna dans le jardin et y dénicha deux autres escargots fringants neufs, eux aussi amarrés à la treille. Elle les déposa sur la vitre de la fenêtre où elle les observa longuement. De temps à autre, elle se saisissait de l’un d’eux, lui touchait délicatement les antennes pour les voir se rétracter puis le reposait. Je l’entendis leur annoncer que leur maman était morte et qu’il ne fallait pas pleurer parce qu’elle allait s’occuper d'eux désormais.

Je ne sais toujours pas ce que notent dans leurs calepins les agents de police. Personne ne le sait. Lisa a déchiré le dessin de Marie et Marie pleurniche. Lisa rampe comme un escargot. Ensuite, ce fut l’heure de sa première sieste, celle du matin. Le silence est revenu. Marie est retournée au jardin. Un timide rayon de soleil s’est arraché au massif nuageux. Les escargots aussi font dodo. Marie demande quand Lisa se réveillera. Elle me demande si nous aussi, on pourrait faire comme les escargots, transporter notre maison avec nous au lieu de la laisser ici et d’en prendre une autre. Oui mais tu vois, lui dis-je, l’escargot meurt si sa maison casse ; il ne peut pas vivre sans sa maison tandis que nous, notre maison peut casser, on en trouvera une autre et on continuera à vivre. Elle me regarde, perplexe, puis surenchérit : papa, pourquoi il y a les escargots et pourquoi il y a les limaces ? papa, est-ce que nous, on est des limaces ?

L’agent de police s’est assis sur un banc. Sur son calepin, on peut lire les mots suivants : papa, pourquoi il y a les escargots et pourquoi il y a les limaces ? papa, est-ce que nous, on est des limaces ?

26 mai 2008

Marius et nous

Autrefois, cela aurait été le sujet d’une rédaction : « racontez vos dernières vacances ».

Nous partîmes un beau matin, le coffre plein, le cœur léger. Nous prîmes la route de Patras que nous atteignîmes au bout de trois heures et demie de route. Le ciel s’était entretemps couvert et il menaçait de pleuvoir. A Patras, nous avons embarqué sur un paquebot de taille titanesque (à entendre ici par référence au Titanic, le naufrage en moins). Nous avons parqué la voiture dans le ventre du paquebot et de là, avons gagné les étages supérieurs. A la réception, on nous a donné des cartes magnétiques et un groom nous a conduits jusqu’à notre cabine.

J’avais des souvenirs d’enfance pleins la tête. Autrefois, c’est chaque été que nous prenions le ferry pour traverser l’adriatique et rejoindre la Grèce puis, au retour, l’Italie. A l’aller, nous embarquions soit à Ancona soit à Brindisi ; une seule fois, si je me souviens bien, nous prîmes la mer dans le port de Gênes. Ces traversées étaient grisantes pour des enfants. Mon frère et moi déambulions à perdre haleine dans le dédale des couloirs, cages d’escalier, ponts et passerelles. Nous mettions un point d’honneur à ne laisser aucun recoin inexploré : bars, restaurants, piscines, casinos, boutiques duty-free, plate-forme supérieure d’où l’on a une vue à trois cent soixante degrés sur l’immensité de la mer. En ce temps-là, le restaurant avait de la classe ; les repas étaient servis sur des nappes blanches avec des couverts clinquants et par des serveurs en grande tenue, tablier blancs sur pantalons noirs. J’ai aussi le souvenir des files de voitures à l’arrêt sur le quai, leurs passagers patientant pendant de longues heures sous le soleil torride de juillet ou d’août. L’attente elle-même était mythique. Mon frère et moi nous faufilions entre les voitures, cherchant d’éventuels complices parmi l’armada d’enfants de toutes les nations qui, comme nous, se morfondaient à l’ombre des voitures. On était à des années lumière de l’ère Schengen ; mon père faisait la queue ici et là, passeports et billets en main. Aujourd’hui, le contrôle des tickets s’effectue de la portière, au pied du pont-levis. Il prend moins d’une minute.

Une fois à bord, le repérage des lieux a pris l’allure d’un pèlerinage. Marie s’est laissée prendre au jeu mais encore un peu trop petite pour en saisir tout le piquant, elle s’est vite orientée vers des jeux terrestres, bien connus d’elle, qui se jouent dans le périmètre matelassé d’un parc d’enfants, encagé dans des filets multicolores. Le bateau a fait escale à Igoumenitsa. Nous y avons jeté l’ancre une heure à peine avant le dimanche de Pâques et nous n'en sommes repartis qu’un quart d’heure après que toutes les cloches de la ville, les sirènes de bateau et les klaxons des poids lourds parqués dans le port ont annoncé bruyamment la résurrection du Christ. Les passagers qui le désiraient étaient autorisés à quitter le bateau pour aller à l’église. De l’arrière du bateau où nous assistions à cet étrange ballet, nous vîmes des membres de l’équipage se répartir en deux voitures qui filèrent aussitôt hors de l’enceinte du port pour n’en revenir qu’une demi-heure plus tard, chaque passager tenant un cierge allumé à la main. Pendant ce temps, d’autres membres de l’équipage, restés à quai, jetaient des pétards à tour de bras. Interloquée, Marie s’était bouché les oreilles puis elle demanda à grimper sur mes épaules et le temps de la porter de mes épaules à la cabine où son grand-père dormait déjà, le bateau avait déjà repris la mer.

Le bateau tanguait, balancé par la houle. En haute mer, le mouvement s’accentua. Marie qui avait ingurgité un plat de spaghettis en dégurgita une bonne partie durant la nuit. Elle ne s’endormit pour de bon qu’au petit matin. Sa grand-mère n’était pas non plus dans son assiette qu’elle aussi avait trop remplie la veille à la cafétaria. Occupé que j’étais avec Marie, je ne sentis rien. Le soleil avait refait surface; par le hublot, la mer défilait, une bande d’écume blanche au ras de la coque. Nous retournâmes dans le bar où nous avions passé une bonne partie de la soirée. Marie oublia vite ses déboires nocturnes. Comme la veille, des groupes s’étaient formés à chaque coin de la salle où des postes de télévision diffusaient des feuilletons ou des émissions de variété. La côte italienne émergea des brumes en début d’après-midi. La mer laissa le bleu profond du grand large pour le vert émeraude de plages riantes. Dans l’enceinte du port d’Ancona, des volées de mouettes s’abattirent dans les tourbillons qui se formaient dans le sillage du bateau. Un petit remorqueur accosta le bateau par l’arrière et d’une large enjambée, le pilote prit pied à son bord par une petite porte qu’on aurait dit découpée au chalumeau dans la coque juste pour l’occasion.

D’Ancona, nous prîmes la route de Milan pour ensuite bifurquer en direction de Bologne. Nous n’avions pas imaginé tomber sur des embouteillages. Toute l’Italie s’en revenait de vacances. Nous roulâmes au pas pendant une grande partie du trajet en direction de Parme où mon père avait réservé un hôtel. Les aires de repos étaient bondées mais à la différence du Français, l’Italien tend à faire bonne figure contre mauvaise fortune. Tout ce petit monde s’ébrouait gentiment, dans la bonne humeur. Les hommes allaient pisser derrière la haie des arbres qui séparait l’aire de repos de la campagne environnante. Les femmes ne disposaient pas des mêmes facilités et devaient patienter à la queue-leu-leu devant la petite bâtisse des toilettes publiques. Une cohue s’agitait sous le chapiteau de la station service, cherchant à se faufiler à l’intérieur du magasin où l’on vendait sandwichs, boissons, biscuits et autres denrées.

De Parme, nous filâmes vers les Alpes sous lesquelles, via le tunnel de Fréjus, nous passâmes d’Italie en France. C’est au château de Salornay, en Saône-et-Loire, non loin de Mâcons, que nous passâmes la nuit suivante. Nous y arrivâmes sous une pluie battante mais le lendemain matin, un grand soleil faisait scintiller les verts profonds et frais de la campagne environnante. Mes parents occupaient la chambre des mariés, dans une tour carrée, à la base de laquelle se trouvait autrefois le pont-levis donnant sur la basse-cour, aujourd’hui simple près percé d’une mare à canards. La chambre était éclairée par trois hautes fenêtres à meneau, l’une, face au lit, donnant sur la plaine de Mâcons en contrebas, les monts du Beaujolais à l’horizon, celle de droite sur la ferme avec sa rangée de porches, celle de gauche enfin sur la cour intérieure du château. Avec Marie, nous avons été à la rencontre d’un troupeau de vaches charolaises qui nous ont d’abord accueillis avec indifférence. Mais comme nous approchions, l’une d’elles s’est écartée du troupeau et s’est dirigé vers nous, d’abord lentement, puis en pressant le pas. Nous avons rebroussé le chemin illico mais comme la vache s’approchait, nous avons enjambé le filin électrifié délimitant le champ. Elle s’est arrêtée, nous nous sommes éloignés. Marie a essuyé ses larmes. Les semelles de nos chaussures étaient redoublées d’une semelle de boue. Il a fallu les passer longtemps sous l’eau du robinet puis les laisser sécher au soleil.

A la course aux charolaises succéda une visite moins mouvementée au poulailler où Marie put s’extasier à la vue d’un magnifique coq en bermuda et de poussins enchaînés par un fil invisible à leurs génitrices en état de panique. En contrebas, juste devant nous, un pigeonnier agrémenté d’une mare aux canards. Plus loin, l’allée bordée de marronniers qui menait des grilles grandes ouvertes du château à la cour intérieure.

Nous déjeunâmes à Mâcons sous des platanes émondés de près et passâmes une seconde nuit au château. Nous fîmes d’une traite les derniers quatre cent kilomètres qui nous séparaient de Paris. Le temps s’était remis au gris. Les vacances n’étaient pas finies. Nous passâmes la journée suivante chez Christophe à Palaiseau. Marie retrouva sa cousine Mélina et lui soutira des rires en rafales. Dans les sous-bois, nous traquâmes le renard, toujours accompagnés du singe Marius, personnage inventé par Dieda à notre départ de Grèce et que Marie avait tenu à inclure dans le cercle familial. Marius ne se montre jamais mais il est bien là, en chair, en os et surtout en poils. En Grèce, il loge dans la cave ; sur le bateau, à fond de cale et à Paris, nous l’aurions bien vu se balancer à la tour Eiffel. Revenus avec nous à Varsovie, on lui a fait une petite place au sous-sol mais en l’absence d’Olga, il insiste pour regagner le grenier et y passer ses nuits.


Pendant ce temps, Lisa monte sur ses jambes comme sur des échasses. On la chausse et elle s’élance à travers les vastes espaces qui s’ouvrent devant elle. Chutes et chagrins s’enchaînent, sans répit de l’une à l’autre. Non seulement, elle est déterminée à prendre ses jambes à ses pieds, en dépit de la gravité, mais elle tient aussi, dans le même mouvement toujours vers l’avant, à jouer de ses mains pour s’accaparer de tout ce qui lui tombe sous la main. Deux cibles favorites : le petit tabouret bleu dont Marie se sert depuis des lustres pour accéder aux éviers et le landau pour poupée qu’elle aimerait transformer en bolide propulsé à la vitesse de ses yeux. Elle pousse le tabouret devant elle mais déséquilibrée par la main qui empoigne l’objet, l’autre restant accrochée à la mienne, elle tourne en rond, improvise un tourniquet avec moi pour centre de gravité.

De quoi se souviendra Marie plus tard ? Des vaches qui nous ont chassés de leur près ? Du coq en bermuda ? De l’âne aux yeux infestés de mouches ? Peut-être bien de Marius le singe qui ne se sera jamais montré mais qui aura su se faire désirer plus que tout autre.


26 avril 2008

Paraboles

Le monsieur Anglais du premier est décédé il y a une semaine. Quelques mois plus tôt, on lui avait diagnostiqué un cancer. Je ne l’ai jamais rencontré. Il ne sortait pas souvent. Je ne connaissais de lui que sa rover bleu nuit stationnée dans l’entrée. On me dit que c’était un homme élégant, distingué, discret, polyglotte. Avant de prendre sa retraite en Grèce, il avait été le directeur d’une banque américaine en Egypte. Sa femme qui travaille encore en Angleterre est venue ainsi que sa fille qui habite à Madrid. Et puis, voilà, c’est fini. Marie dit que lorsque l’on est mort, c’est pour toute la vie. Ce disant, elle parlait d’un hanneton trouvé mort dans l’allée qui mène à l’entrée. Des fourmis commençaient à le grignoter comme un vulgaire épi de maïs. Elle s’en est indignée et du pied, a rejeté l’insecte plus loin, hors de portée des fourmis.

Nous avons marché jusqu’à la mer. On voit la mer sitôt qu’on s’engage dans la rue qui longe le stade et descend vers la mairie et l’église. Aujourd’hui est vendredi saint et l’on sonne le glas. A intervalles réguliers, le tintement de la cloche. Un seul coup. On rentre dans l’église où chacun leur tour, les fidèles baisent la croix et sortent aussitôt par une autre porte que celle par laquelle ils sont entrés. Je ne suis de mauvaise humeur à cause d’un entretien de travail qui s’est mal passé. Je rumine, je ressasse, je m’en veux et sur ces entrefaites, Marie me demande ce que font tous ces gens. Il y a des gens qui croient en dieu et d’autres qui ne croient pas en dieu, lui dis-je, poussé par je ne sais quel besoin de l’intriguer. A sa question - c’est qui, dieu ? -, je réponds que c’est quelqu’un qui est au ciel, ce à quoi, après un moment de réflexion, elle répond par cette nouvelle et définitive question : et pourquoi il reste au ciel et ne descend pas ici ?

Dimanche, ce sera Pâque. Sur la plage, des couples languissent au soleil. Deux chiens des rues surgissent de nulle part et nous suivent jusqu’à la marina. Dans le jardin d’enfants, Marie tourne en rond. J’apprends qu’Olga est arrivée à Varsovie. Elle a dû prendre le train au lieu de l’avion parce que son passeport n’était pas encore prêt. Pour une question d’assurance, même à l’intérieur de la zone Schengen, un ressortissant d’un pays non membre de la zone Schengen voyageant à l’intérieur de la zone Schengen et possesseur d’un titre de résidence dans l’un des pays membres de cette zone Schengen ne peut prendre l’avion sans passeport.

Avec Marie, la conversation ne s’est pas arrêtée là. Je lui explique que je ne crois pas en dieu, que je ne crois pas que dieu existe. Elle me demande pourquoi. Je ne sais quoi répondre. J’ai sa main dans la mienne. Le petit homme rouge passe au vert. Nous traversons le boulevard de la mer. La plage est devant nous. Elle change de sujet et me demande si le bateau sur lequel nous monterons demain sera aussi grand que celui-ci qu’elle me désigne du doigt. Il s’agit d’un bateau de pêche, à peine plus grand qu’une caïque. A l’horizon se détachent les côtes de l’île d’Egine. Demain, nous roulerons jusqu’à Patras et le soir même, embarquerons à bord d’un ferry pour traverser l’adriatique. Nous serons à Ancona après demain en début d’après-midi.

Le monsieur Anglais, je l’imagine comme une sorte de lord chétif et souffreteux, engoncé dans des habits trop grands pour lui, le teint pâle, les lèvres fines. Mes parents parfois me parlaient de lui. Une nuit, déjà malade, il est tombé de son lit. Sa femme qui veillait sur lui est venue demander de l’aide à mon père. Un soir, des mois plus tôt, il était venu sonner à notre porte. Une pétition qu’il rapportait après l’avoir signée. La dernière réunion de copropriétaires avait donné lieu à des échauffourées. Certains refusaient de signer. Il a simplement expliqué à ma mère que lui préférait se tenir à l’écart, que les choses en avaient toujours été ainsi, qu'elles ne changeraient probablement pas. En particulier, le grec américain du dernier étage qui n’est jamais là et refuse par principe d’engager la moindre dépense autre que d’entretien. A cause de cela, on ne peut s’accorder sur rien et le jardinier Albanais que l’on voulait remplacer est resté. Il faut dire qu’il travaillait au noir.

J’imagine encore que l’Anglais, il était du genre à fréquenter un club, à porter le chapeau colonial d’une main, un cigare de l’autre. Désormais sans lui, la vie continue jusqu’à la prochaine réunion de copropriété. Les fourmis sont à la besogne. Marie mange une glace devant un dessin animé japonais. Il reste la parabole à son balcon. La voiture n’est plus là. Marie me prend le téléphone des mains. Elle grimpe sur un tabouret pour se laver les dents. Après s'y être reprise à deux fois, elle s’endort, sa poupée polonaise à ses côtés, son papa français de l'autre.

22 avril 2008

Toute la vie


Où a-t-elle entendu ces mots: “toute la vie” ? Elle les lâche inopinément dans la conversation pour marquer des points. Toute la vie, ce sera maman qui dormira à ses côtés. Et quand maman lui explique qu’il faudrait qu’elle apprenne à dormir toute seule, elle se tourne du côté du mur comme si elle concédait enfin au sommeil le droit de l’arracher à sa maman puis se retourne et glisse à l’oreille de sa maman : toute la vie, maman !

Toute la vie, nous serons ensemble. Ici ou ailleurs, ensemble. Inséparables. Lisa, elle, n’en demande pas tant mais elle n’est guère insensible aux vertus du divertissement pascalien : avoir toujours quelqu’un dans la même pièce qu’elle et des objets pleins les mains, à balancer à travers la pièce ou avec lesquels marteler la tablette devant elle. Deux dents ont surgi en lever de rideau, sous la ligne qui sépare ses sourires en deux virgules parfaitement symétriques. Quand elle est contente de son sort, elle se frotte les mains à la manière de Charlot. On s’attendrait à la voir se retrousser les manches et lâcher, à son tour : j’ai toute la vie devant moi, allons-y !

L’école est finie pour Marie. Vacances de printemps. On a ramené de l’école ses cahiers et la couverture bleue de ses siestes. La nuit suivante, elle a été prise de maux de ventre mais le lendemain, tout allait bien. Lisa a le nez qui coule comme un robinet intarissable malgré tous nos efforts. On leur donne à chacune du sirop de calcium.

Les bourgeons éclatent. Le jardin est irradié de fleurs blanches surgies en quelques heures. Il a plu pendant trois jours et l’herbe est aussi verte qu’un tapis de billard. Presque chaque jour, Marie enjambe son vélo rouge pour une promenade dans les rues alentour. Elle a repéré un chien blanc qui frétille de joie quand il la voit venir près des grilles derrière lesquels il se morfond. Elle lui jette des pommes de pins qu’il mâchonne quelques instants puis laisse tomber au sol. Marie est emballée. Elle ne vient plus partir. Elle reste là à courir le long de la grille, le chien de même de l’autre côté. Je m’attends à voir surgir d’un instant à l’autre les propriétaires de la villa mais l’endroit semble désert.

Je viens d’avoir quarante trois ans. On a fêté ça comme il se doit. On n’avait pas assez de bougies, alors on s’est contenté d’un « 4 » et d’un « 3 » avec une mèche au-dessus, deux seulement bougies à souffler. A ce compte-là, je ne risque pas l’essoufflement. Centenaire, il ne m’en faudra qu’une de plus et si je vais jusque là, la performance n’aura rien d’inaccessible. En attendant, j’ai toute la vie devant moi.




19 avril 2008

V.I.P


On n’a pas vu l’heure passer, on s’est enroulés dans nos histoires à dormir debout et finalement, on s’est endormis couchés. Enfin, elle oui, moi je faisais semblant, je me suis redressé, je l’ai regardée, j’ai écouté sa respiration, je me suis levé sans faire de bruit ou le moins possible, j’ai enfilé mes savates et me suis éclipsé. Quand maman est là, je ne suis que le conteur et maman l’endormeuse. Je m’en vais avant le dernier acte, souhaitant la bonne nuit à la mère et l’enfant blotties sous la même couette. Maman, elle, s’endort pour de bon elle aussi et ne se réveille qu’aux premiers soubresauts de la cadette qui, en général aux alentours de minuit, se fend de quelques gémissements plus ou moins prolongés. Maman, alors, change de couche, retrouve la conjugale où je fais semblant de lire avant de m’endormir à mon tour, sans faire semblant cette fois.

Je suis ce soir dans les airs, à bord d’un moyen courrier, destination Erevan. La nuit sera longue. Atterrissage prévu à quatre heures du matin. Une voiture dépêchée par les services protocolaires de l’assemble nationale doit me réceptionner à la descente de l’avion pour me déposer à l’hôtel Congress que je connais bien pour y avoir déjà séjourné plusieurs fois. J’ai laissé les miennes seules, livrées à elles-mêmes. L’image de toutes les trois sur le perron me faisant signe – enfin, Lisa exceptée – et moi de même de l’intérieur du taxi, cette image me reste sur la rétine et sur le cœur. J’ai l’impression d’être dans un film tellement la scène est rabâchée. Et je regarde cette scène comme spectateur. Les projecteurs ici et là, la caméra. La voiture coulisse le long de la grille et disparait au bout de la rue. Les séparations font du bien, elles soudent les familles. A trop rester, on se quitte.

Dernièrement, l’histoire préférée de Marie, c’est celle de la navette spatiale. Tous les deux, on passe la tête sous l’oreiller, on compte jusqu’à trois avant de presser le bouton qui nous propulse dans l’espace, destination une autre planète et de là, une autre planète. Une fois qu’on a pressé le bouton, on a la tête qui s’agite, prise de convulsions ; c’est à cause de la poussée des réacteurs. Certaines planètes ne sont pas recommandées ; il faut les quitter au plus vite avant que de maléfiques créatures ne s’en prennent à notre vaisseau. Parfois, on leur échappe d’extrême justesse, d’autres fois, on ne se fait pas prier. La pire de toutes les planètes est très certainement celle où habite un effroyable vampire qui se fait annoncer par une série de coups sourds sur les lattes du lit. A ce bruit, Marie sursaute et presse frénétiquement le bouton de décollage. Ejectés dans l’espace intersidéral, on reste alors longtemps silencieux et puis voilà, une autre planète, d’autres créatures.

La grand-mère maternelle de Lisa et Marie s’en est allée. Nous nous sommes retrouvés tous les quatre dans le salon. Lisa en avait les jambes coupées, elle qui s’était trimballée ainsi par monts, vaux et étages, abusant de la sollicitude grand-maternelle. Lisa nous a retrouvés, nous ses parents qui la voyons déjà grandir : les combinaisons qui ne lui vont plus, une taille de plus pour les chaussettes, une tranche de poids au-dessus pour les couches. C’est étrange mais Lisa m’inquiète moins que Marie. J’ai le pressentiment que je serai toujours après Marie alors que Lisa suivra son chemin, sans tracas inutiles, sans tergiversations. Je la regarde les yeux dans les yeux, je la scrute, je lui touche le front quand je soupçonne un début de fièvre, j’épluche ses états d’âme et y plonge toute mon âme. Lisa, elle, est toute joie, tout sourire. L’amour n’est jamais à court d’incarnations.

Une nuit, on a été réveillés en sursaut par une sonnerie, on a cru que c’était l’alarme dont est équipée la maison mais qui, n’étant pas enclenchée quand nous y sommes, n’aurait pas dû sonner. Ceci dit, le temps qu’on tombe du lit et qu’on s’élance hagards dans le hall, la sonnerie avait cessé et on est retourné se coucher, râlant d’être ainsi privé de sommeil pour une cause sans rapport avec les geignements de la petite. Comme si ce n’était pas assez d’être aux prises avec ce démon de minuit. La nuit suivante, le même phénomène se reproduit ; cette fois, j’ai la présence d’esprit de désamorcer l’alarme en composant le code sur le cadran du premier étage mais la sonnerie ne cesse pas; au contraire, elle redouble et c’est alors qu’on se rend compte que c’est en fait le réveil que la mère de Lydia avait emporté dans sa chambre qui sonne ainsi. Il est dans le grenier. Pour être sûr qu’il ne sonne plus, je retire la pile. On retourne se coucher, furieux contre nous-mêmes et le fantôme de la grand-mère maternelle. Mais le pire est à venir. Comme l’alarme de la maison a sonné, la compagnie de sécurité a immédiatement dépêché sur les lieux l’un de ses vigiles qui maintenant sonne à la porte. Je descends mais trop tard pour lui ouvrir le portail; je le vois déjà enjamber le mur d’enceinte. Il contourne la maison pour vérifier que tout est en ordre côté jardin. J’attends de le voir réapparaître, sachant qu’il faudra me montrer, sans quoi il continuera de sonner et réveillera toute la maisonnée. J’ouvre la porte, il est sur perron et commence à me parler en Polonais. J’essaie de lui faire comprendre que tout va bien, qu’il peut s’en aller mais rien à faire, il a besoin d’une preuve que je ne suis pas un cambrioleur particulièrement retors qui aurait enfilé pyjama et savates de circonstance afin de se faire passer pour le maître de maison. Je comprends qu’il me demande mes papiers. Je suis pris d’un accès de rage que je contiens autant que je peux, sachant pertinemment qu’il ne fait que son boulot et que toute autre attitude de sa part en la circonstance passerait à bon droit pour de la négligence. Cependant, incapable d’imaginer d’avoir à m’en retourner dans la chambre à coucher fourailler dans les poches de mon veston à la recherche de mon passeport, je continue d’insister que tout va bien, merci, maintenant vous pouvez vous en aller. Après beaucoup d’hésitations, il finit par s’en aller mais je sens bien que l’affaire n’est pas close. En effet, dans la minute qui suit, le portable de Lydia se met à sonner dans la cuisine, troisième variante de sonnerie après le réveil de la grand-mère et l’alarme de la maison. Je me rue dans la cuisine et réponds à la voix qui m’interroge toujours en Polonais que je m’appelle denis p. et que je suis bien chez moi. La voix raccroche, la voiture s’éloigne, je me recouche. Pendant ce temps, toujours en délicatesse avec le sommeil au long cours, Lisa s’était réveillée et Lydia avait eu tout le loisir, pendant que je m’escrimais à faire valoir mon droit d’être en ses lieux, de vider tout un biberon dans le gosier de notre noctambule.

Je suis maintenant dans la chambre 311 de l’hôtel Congress. La fenêtre est ouverte. Les voitures roulent au pas dans l’avenue devant l’hôtel et se fraient un chemin à coups de klaxon, parfois un seul mais appuyé et prolongé, parfois deux mais du bout des doigts, en saccade, rarement trois. Je n’ai pas beaucoup dormi. A la descente de l’avion, une jeune femme a brandi mes nom et prénoms inscrits sur une pancarte. Elle a eu l’air surprise un instant, elle m’a demandé si j’avais des bagages à récupérer, je n’en avais qu’un mais que je n’avais pas enregistré, les bagagistes qui s’affairaient déjà au pied de la rampe de débarquement des bagages, l’avaient déjà déposé à quelques mètres de la rampe d’escalier. Un van m’a ensuite déposé devant une bâtisse à l’écart de l’aéroport où m’attendait le chef du Protocole, col mao, yeux bleus, bel homme, qui m’a serré la main et m’a accompagné à l’intérieur dans la salle d’attente pour V.I.P. Je n’y ai attendu que quelques instants, le temps que mon passeport passe de main en main jusqu’au guichet des visas. Exempté de contrôle de police et de contrôle des bagages, j’ai suivi le chef du protocole jusqu’à ce guichet. Une brève conversation avec la femme du guichet s’est ensuivie. On m’a prié de sortir sur le perron où une voiture m’attendait. Ma valise était déjà dans le coffre, le chef du protocole m’avait pris des mains ma serviette et mes dossiers, je les lui ai repris pendant qu’il s’enquérait de mon passeport resté avec la dame du guichet. Une ombre me l’a finalement rapportée pendant que le chef du protocole, sourire en coin, m’a souhaité un bon séjour et à demain. La voiture a filé dans la nuit. Pour moi, il n’était encore que tard dans la nuit alors que trois heures plus loin, Erevan avait déjà basculé de l’autre côté, avec la lune en ligne de mire mais marée basse. Encore une petite heure avant l’aurore.

Pourquoi les enfants veulent-ils qu’on leur raconte des histoires ? Pourquoi ce besoin pressant d’être transporté dans un autre monde juste avant et afin de trouver le sommeil ? Le ravissement de Marie quand, sous ses yeux, passe le cortège de ces personnages de carton-rêve, est tel que l’interruption de ces moments privilégiés lui en coûte beaucoup et que seule maman peut la consoler de cette chute brutale. A travers ses historiettes, souvent sans queue ni tête, elle triture les multiples facettes d’un jeu de rôles comme on démonte et remonte un moteur ou un fusil. Elle met à l’épreuve des enchaînements de causes à effets comme si elle n’était jamais certaine que ces enchaînements soient inéluctables et qu’elle cherchait à la fois à s’en assurer et à s’en libérer.

C’est comme si elle cherchait à tracer une frontière entre des mondes qu’elle ne peut s’empêcher autrement de faire jouer l’un contre et avec l’autre. Cherchant à comprendre cela, je me dis que c’est un peu comme si avant de prendre l’avion pour Erevan, d’atterrir à Erevan, de rejoindre mon hôtel, de prendre mon petit-déjeuner dans la salle vide du restaurant, je m’arrêtais un instant et entreprenais de jouer toutes ces scènes, de les avoir devant mes yeux avant même de les vivre, ceci en m’aidant de toute sorte d’ustensiles, jouets et autres objets dénichés dans mon environnement immédiat, pour reconstituer l’aéroport, l’avion, la salle des VIP, la voiture dans la nuit, la réception de l’hôtel, la chambre de l’hôtel, et toutes les situations et conversations qui tissent ces lieux les uns aux autres.

Tous les jeux sont des jeux de rôles. Une multitude de secrets logent en chaque chose et en chacun de nous. Des secrets de polichinelle donc de comédie, une comédie qui permet d’apprendre à vivre. Par la vertu de ces jeux de rôles, je vois bien que c’est Polichinelle qui est assis dans cet avion, un bandeau sur les yeux, tentant de trouver le sommeil. C’est Polichinelle qui attend dans une salle d’attente pour gens d’importance, exemptés des contrôles, attentes et autorisations auxquels sont sujets les polichinelles ordinaires. C’est Polichinelle qui éteint la lampe de chevet dans un lit assez grand pour contenir plus d’un polichinelle. C’est polichinelle qui se prend pour celui que désignent une carte de visite, un titre, une fonction, un CV.

La journée touche à sa fin. Erevan a changé. Des constructions nouvelles, des chantiers, des nuages de poussière, des nouvelles vitrines. Je suis frappé par la prédilection de ses habitants pour le noir. Leurs cheveux, leurs yeux, leurs habits noirs courent littéralement les rues. Physiquement aussi, ils se ressemblent par leurs nez camus, leurs fronts hauts, leur petite taille. Les femmes ont des chevelures abondantes, noir de geai, taille fine et regards scrutateurs ; les hommes ont des mines patibulaires. N’ayant pas eu le temps de déjeuner, je dîne tôt, en terrasse. En soirée, le restaurant accueille des groupes de jazz. Le nez dans mes dossiers, je commande une salade et des tranches d’aubergine panée. Je rentre à pied. Une rue piétonnière traverse en diagonale un quartier d’habitations dont pas mal d’habitants ont été expropriés ces dernières années. Des immeubles en grès s’élèvent de part et d’autre, inhabités encore, fenêtres sans vitre, rez-de-chaussée barrés de banderoles annonçant l’ouverture prochaine de boutiques de luxe. Les protestations des habitants n’y ont rien fait. Les procès intentés contre la municipalité n’ont rien donné. Dans la partie haute de la rue qui débouche du côté de l’opéra, un attroupement d’hommes, de femmes et d’enfants aussi attirent mon attention. On m’explique que c’est là l’une des derniers résidus des grandes manifestations qui ont eu lieu après les élections. Les enfants se chamaillent, courent et rient à gorges déployées.

Il ne faut pas croire tout ce que l’on nous dit. Les gens s’inventent des histoires. Ils ne sont pas sûrs d’avoir eu le choix. Entre la version officielle et la réalité, il y a bien des mensonges. Mais ce qui me frappe, c’est l’océan d’incompréhension entre les uns et les autres. Dans la salle où je suis, surmonté de lustres et de dorures, l’interprète traduit ce qu’on lui dit de chaque côté de la table. D’abord, il y a eu les caméras, les appareils photos et nous tous, un dossier sous le bras, debout face aux objectifs, sous les flashes des appareils photos. Quelqu’un d’important est entré et tout le monde s’est retourné. De son costume aux reflets mordorés, il a tendu une main, la même, à chacun d’entre nous. Une fois assis, la discussion s’est engagée. Les caméras ont quitté les lieux. Sont restés les lustres et les dorures. Pendant que nous commencions à parler, un serveur s’affairait à une table basse dans un coin de la vaste pièce d’apparat. Fruits secs, jus de fruit, chocolats. Plusieurs fois, nous avons demandé une interruption de séance pour nous concerter dans un autre coin de la pièce. L’interprète traduit mais ce ne sont pas les mots employés qui expliquent les malentendus mais le fond sur lequel ils se détachent qui leur confère un tout autre sens. Des mots que nous employons ne leur disent rien ; d’autres que nous prononçons à la légère les exaspèrent. Je flaire le quiproquo mais ne peux toujours me l’expliquer. C’est la part d’implicite qui mine le dialogue, ce qu’on croit ne pas avoir besoin d’expliciter. C’est ce que l’on se croit autorisé à penser de son interlocuteur, du monde dans lequel il vit, de la pente de son esprit façonné au contact des mêmes idées, des années durant. C’est aussi cette faculté que nous avons à prendre nos discours pour la réalité qu’ils cherchent à atteindre ou à fuir. Les gens se font des idées, se racontent des histoires, se bercent du son de la langue contre le palais. De leurs manières, de leurs non-dits comme de leurs palabres, ils font un monde à part entière. A force, la langue est piégée: faux amis, comme on dit. Le jugement en est obscurci. C’est comme si à la place des mains pour toucher la peau du monde, on n’avait plus que des idées, des idées de main et que soi-même, on ne serait plus qu’une idée de soi. Pour clôturer la séance, on s’accorde sur le texte d’un mémorandum. Une journaliste m’aborde dans l’escalier. «Rien à dire pour le moment». VIP oblige.

C’est moi qui chaque matin prépare le petit-déjeuner de Marie. A quelques variations prés, c’est toujours le même menu: kiwis, jus d’orange, un œuf à la coque, une tartine et du lait au chocolat. Et presque toujours, Marie n’en vient pas à bout. Je dois la presser, hausser la voix. Parfois, ça se termine dans les larmes mais à force d’insister, je parviens à lui faire manger un peu plus chaque jour. Maintenant que je suis absent, elle se demande bien si sa mère saura lui préparer son petit-déjeuner. Inquiète, elle explique sentencieusement à sa mère quelles en sont les composantes. C’est ma plus grande victoire. C’est sa mère qui m’en rapporte les fruits et levant le nez de mon ordinateur après avoir lu le message de Lydia qui me raconte cela, je surprends dans le miroir le sourire du père ému.

Je me suis allongé dans le lit, face à l’écran de télévision qui égrène les nouvelles du jour. On y parle de V.I.P, des people comme on dit désormais. Non pas le peuple, les gens ordinaires mais au contraire, les gens d’importance, pas les gens d’importance-occasionnelle-et-toute-relative comme moi ces jours-ci mais les habitués des V.I.P lounges. Ces gens si importants, qui sont-ils ? que font-ils dans la vie ? Ils font ce que je fais chaque soir dans la chambre de Marie : ils racontent des histoires. Qu’ils jouent au ballon, fassent des films, chantent sur scène, animent des émissions de télévision ou remportent des élections, ils nous racontent des histoires à dormir debout. Je me dis - sans rancune - que leur talent est d’être les premiers à y croire.

Un minibus nous ramène à l’aéroport. Dans l’avion, je ne suis sûr pas d’avoir dormi et quand je me réveille, c’est encore la nuit, l’avion entame sa descente sur Munich. La piste est détrempée. Le jour s’est levé. Un bus puis un autre puis un autre avion. A Varsovie, il pleut aussi. Pendant la nuit, j’ai avalé une barre chocolatée qui m’est depuis restée sur l’estomac. Les crampes s’accentuent. Le taxi me dépose devant chez nous. Marie est à l’école et Lydia sans doute sur le chemin du bureau. Seule la nounou et Lisa sont à la maison. Je vais me coucher. Je ne me sens pas bien du tout.

Lisa me sourit. Sa drôlerie coutumière, ses petites mains qui se joignent dans la prière vers le dieu objet à saisir de toute urgence, ses raclements de gorge quand quelque chose la turlupine. Les sons commencent à lui dire quelque chose. C’est « di di » pour voiture – je demande pourquoi, on me répond que c’est en Russe, le bruit que font les voitures quand elles passent devant chez nous – c’est « lampa » pour le lustre de la chambre à coucher, c’est « mama » pour maman et « papa » (l’intonation sur le premier pas) pour « papa » (l’intonation sur le second pas). Elle tend les bras pour que je la prenne et gigote frénétiquement en direction du tricycle dans le salon pour que je l’y juche et promène triomphalement du salon à la cuisine et vice versa. Marie n’aimait pas être secouée ; elle, elle adore.

Marie, au téléphone, quand j’étais encore à Erevan, m’avait commandé un « bébé ». Maintenant qu’elle voit Lydia occupée avec sa petite sœur, elle s’est piquée au jeu, elle veut l’imiter. Je lui ai acheté une poupée « made in Poland » (l’autre branche de l’alternative étant une poupée « made in china ») et son couffin. Jusqu’ici, Marie ne s’était jamais intéressée aux poupées. Elle l’a baignée, elle l’a coiffée, elle l’a couchée et à présent, elles dorment ensemble, la poupée, Marie et Lydia.

D'Erevan, j’ai rapporté un tapis dont le motif est une croix arménienne ainsi qu’une bouteille de cognac de vingt ans d’âge. Chaque membre de notre Délégation a reçu les mêmes cadeaux. Ils nous attendaient dans le minibus qui nous a ramené du restaurant où nous avions dîné copieusement avec notre hôte à l’hôtel. Les dernières heures qui nous séparaient du départ vers l’aéroport, je les ai passées éveillé, la fenêtre grande ouverte, à l’écoute du flot des voitures qui allait se tarissant au fil des heures. L’enseigne de l’hôtel éclairait la fenêtre. Une lumière orangée. Il faisait chaud. Je pouvais entendre au loin les sons étouffés d’une mélodie. J’ai finalement reconnu la voix d’Aznavourian.

31 mars 2008

Joyeux anniversaire, Papa !


- pourquoi tu es vieux, Papa ?
- mais je ne suis pas vieux !!!
- pourquoi tu es vieux et maman, elle est jeune ?
- A cause de la barbe, insinuai-je.
- A cause de la barbe ? se récria-t-elle.
- De la barbe et de la moustache, ajoutai-je pour parachever l’insinuation. Si je me rasai, je resterai aussi jeune que maman.
- Oui ?
- Oui.
- Alors pourquoi tu ne te rases pas ?
- Parce que les papas, il vaut mieux que ça devienne vieux. S’ils restent jeunes, toi, tu pourras jamais grandir.
- (…)
- Oui mais pourquoi tu ne te rases pas la moustache au moins ?
- Pourquoi pas la barbe plutôt ?
- Parce que plus tard, quand je serai grande, je préférerai avoir une barbe.
- Mais toi, tu n’auras jamais de barbe.
- Alors je ne deviendrai jamais vieille ?
- Non, comme maman !
- Mais j’aurai autant d’anniversaires que je veux ?
- Oui.
- Et je pourrai inviter qui je veux ?
- Oui.
(elle rit)
- Joyeux anniversaire, Papa !

22 mars 2008

Melinesque

Melina joue aux castagnettes en compagnie de sa chenille.

20 mars 2008

Bataille de pelochons


Il ne neige pas. On dirait plutôt une bataille de pelochons crevés et les flocons de voleter, de mousser, de frétiller. Lydia est en Arménie et Marie à l’école. Quand les petites sont couchées, je souffle un peu mais je n’ai pas assez d’énergie pour éteindre la télé et m’atteler à mes textes ou bien compiler mes factures et les régler. Comme disait Fénéon, « je n’ai plus de goût que pour l’oisiveté ». Et puis quand enfin je vais me coucher, je m’en veux et m’endors amer.

Entretemps, la bataille de pelochons a pris une autre tournure. Plus de frétillement mais un rideau blanc au travers duquel on distingue à peine en pointillés les arbres et les pelouses. En quelques minutes, nous voici revenu en arrière dans un paysage hivernal, et le printemps semble loin. C’est jour de gymnastique à l’école. Laura a pris la main de Marie et ensemble, elles sont entrées dans le gymnase. En passant dans le long corridor qui longe le gymnase, on entend les enfants courir et sauter sur le parquet en bois.

En Arménie, ce sont des temps difficiles. Le premier mars, des manifestations organisées par l’opposition ont tourné au bain de sang, huit morts, cent trente un blessés suite à quoi l’état d’urgence a été décrété jusqu’au 20 mars. L’opposition conteste le résultat des élections présidentielles qui se sont tenues le 19 février. Lydia est sur place. Elle rentre mardi si tout va bien.

La neige a cessé, le ciel s’éclaircit, le soleil s’infiltre entre les nuages. D’ici quelques heures, la neige aura fondu et ce sera le printemps à nouveau. Dimanche, pour les catholiques, ce sera Pâques. Marie a écrit au feutre les prénoms de ses amis sur des cartons d’invitation que j’avais préparés à l’avance. Marisha, Laura, Carlotta et Guillaume sont ses invités. Nous cacherons des œufs en chocolat dans le jardin. J’ai glissé les invitations dans les casiers des quatre heureux élus. Il y en aura d’autres mais pas de l’école. On espère que le temps sera au beau. En Grèce où nous étions jusqu’au 10 mars, la question ne se pose pas comme en témoignent ces clichés.


19 mars 2008

Rêveuse éveillée




Quelques jours sans les enfants. Sillonnant les rues de Florence, battant le pavé jusqu’aux statues de David et de Persée, à l’ombre du palazzio vecchio, croisant des quatuors de japonaises graciles et des trios de sexagénaires américains. Trois jours dans la ville de Brunelleschi dont la tombe ne fut découverte qu’en 1972, un peu plus de 115 mètres sous la coupole octogonale de la cathédrale Santa Maria del Fiore, son grand oeuvre qui le fit passer à la postérité. Aujourd’hui, une grille seulement le sépare d’une boutique souvenirs où défilent les touristes. Nous laissons derrière nous les marbres polychromes du baptistère, du campanile et de la cathédrale pour le béton gris souris de la banlieue varsovienne. Il y a bien une cathédrale à deux rues de chez nous mais sa coupole n’est pas digne d’un Brunelleschi.

Qu’est-ce que tu en penses ? lâche-t-elle avec aplomb. Le langage de Marie s’élargit à de nouveaux horizons mais j’ai beau m’acharner à lui apprendre à jouer aux petits chevaux, elle ne parvient pas encore à faire le lien avec les chiffres - qu’elle annone à la manière d’une charade - et la progression d’une case à l’autre en fonction du nombre de points sur le dès. Tout encore lui semble aléatoire et comme disait Jean Baudrillard auquel on demandait ce qu’il en pensait : «le réel n’intéresse personne». Ce à quoi, Freud dans «La création littéraire et le rêve éveillé » (passage de 1908) répond ceci qu’il faut citer in extenso: « L’occupation préférée et la plus intensive de l’enfant est le jeu. Peut-être sommes-nous en droit de dire que tout enfant qui joue se comporte en poète, en tant qu’il se crée un monde à lui, ou, plus exactement, qu’il transpose les choses du monde où il vit, dans un ordre nouveau tout à sa convenance. Il serait alors injuste de dire qu’il ne prend pas ce monde au sérieux, tout au contraire, il prend au sérieux son jeu, il y emploie de grandes qualités d’affect. Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, c’est la réalité (c’est moi qui souligne dans le texte). En dépit de son investissement d’affects, l’enfant distingue fort bien de la réalité le monde de ses jeux. Il cherche volontiers un point d’appui aux objets et aux situations qu’il imagine dans les choses palpables et visibles du monde réel. Rien d’autre que cet appui ne différencie le jeu de l’enfant du rêve éveillé. »

Cela dit, je me demande si cela ne s’applique pas tout autant aux adultes, à cette différence près qu’ils ont eux appris à cacher leur jeu. L’éducation leur a inculqué le souci de faire semblant de ne s’intéresser qu’au réel ce qui ne les engage à rien sauf à ne jamais rêver qu’éveillés. D’où les divertissements, jeux du cirque et autres simagrées censées nous alléger le poids de l’existence. Les enfants imitent ce qu’ils pensent n’être qu’un jeu, leur mimétisme se perfectionne avec les années; à l’adolescence, un sentiment d’imposture les accable, ils ne se sentent pas à la hauteur en même temps qu’ils méprisent les règles de ce jeu ; la contradiction elle-même où ils s’enferrent décuple leur accablement et leur mépris. Seulement arrive un temps où ils se prennent au jeu avec tout l’esprit de sérieux et d’héritage qui convient. La réalité leur échappe définitivement alors même qu’ils sont convaincus n’en avoir jamais été aussi proches. Un éloignement définitif se produit que la vieillesse ne parvient pas à réduire : l’enkystement est bien trop avancé, la nostalgie, les souvenirs parachèvent le goût de l’irréalité. A la tombée du jour, c’est encore la lumière qui nous aveugle et non l’obscurité. Nous sentons bien ce qui nous arrive – comme le dit Freud, nous distinguons fort bien la réalité du monde de nos jeux - mais avec toujours assez de recul, de dispersion et de distraction, de sorte que ce qui nous arrive semble finalement arriver à un autre et qu’on finit toujours par se perdre de vue dans un décor de carton-pâte.

Nous avons déjeuné dans une taverne sur le front de mer. Calmars, friture de poissons, poulpe grillé, salade villageoise, vin résiné. Des chats miaulent de faim sur la digue où des bateaux de pêche sont amarrés. La route serpente le long du rivage. Les premiers baigneurs de la saison nagent jusqu’aux bouées. Un lac surplombé de falaises communique avec la mer. Il parait que des Américains qui s’étaient aventurés dans les grottes sous-marines ont été pris dans le siphon et n’ont jamais refait surface. Du ponton, on descend dans l’eau par une échelle, on peut se baigner presque toute l’année, l’eau y est toujours plus chaude qu’en mer. Marie veut que je prenne des photos. Un chat surgit, tout le reste alors n’existe plus. Elle se persuade que le chat nous connait, qu’il veut être à nous, que nous devons nous en occuper. Et puis, comme à chaque fois, elle lui dit au revoir et nous voici de nouveau en voiture. Elle y pense encore puis oublie.

A ainsi m’évertuer à consigner ici même les petits riens de la vie de tous les jours, je me surprends parfois à m’exhorter au souvenir alors même que l’oubli aurait dû naturellement suivre sa pente. Ce qu’elle vient de dire, le ton employé, l’expression sur son visage, le geste qu’elle a eu et au-delà de cet instant, sa manière d’être qui combine tant de facettes qu’on ne pourrait les recombiner sans déformer, tronquer ou surexposer, trahir, rien de cela ne peut être retenu autrement qu’en lambeaux, à l’arraché, par la grâce du sentiment qui me lie à elle. Impossible de creuser davantage l’instant présent, de le faire trébucher dans quelque éternité subreptice: prendre ce visage entre ses mains, le saisir, le braquer sur soi, le retenir dans son frémissement, l’empêcher de glisser hors de soi, dans le temps.

Il faut bien vivre à la légère, sans s’abaisser à de faux procès, à des douleurs factices, à des désirs amers. Quelques heures ou années plus tard, reprenant ce carnet, je n’entends que cette basse continue : Marie qui rit, qui parle, qui m’interroge, Marie qui rit encore, qui boude, qui pleurniche, qui joue, Marie qui mange, qui m’appelle, qui se cache derrière un rideau, Marie qui danse, qui chante, qui pose, sourire forcé aux lèvres.

Quelques jours sans les enfants et les enfants vous manquent déjà. Marie n’aime pas les retrouvailles. Quand elle entend nos voix dans le vestibule, elle va se cacher, elle se dit peut-être qu’on aurait dû mieux la chercher et le jeu consiste à ne pas la trouver tout de suite, à faire semblant de se demander où elle est passée, à faire semblant de ne pas comprendre. Les retrouvailles tournent à la partie de cache-cache et quand enfin elle se découvre, il est déjà trop tard pour les effusions des retrouvailles. En temps ordinaires, les parties de cache-cache ne sont pas toujours ordinaires. Dés que j’ai fini de compter à haute voix jusqu’à dix, au lieu de se tenir coi dans sa cachette, elle pousse des cris, m’attire dans sa direction, crie plus fort si elle me voit bifurquer dans la mauvaise direction comme si le but du jeu était tout l’inverse de ce qu’il est habituellement. Mais Freud serait peut-être d’accord avec elle pour supposer qu’on ne se cache jamais que pour être trouvé.

17 mars 2008

Lazare


Evidemment ce récit n’est pas sur le même registre que les historiettes que raconte ce blog mais je l’ai trouvé tellement extraordinaire que je le reproduis ci-dessous tel que lu dans un article publié dans le Monde de mercredi dernier. Que le dernier “poilu” à mourir se prénomme Lazare et que sa vie ait été aussi rocambolesque ne s’invente pas.

Lazare Ponticelli, le dernier ancien combattant de 14-18, l'ultime rescapé parmi les 8,5 millions d'hommes mobilisés en bleu horizon, est mort, mercredi 12 mars, au Kremlin-Bicêtre, à l'âge de 110 ans. Lazare fut longtemps Lazzaro, né le 7 décembre 1897, à Bettola, en Emilie Romagne. Il est issu d'une famille pauvre de sept enfants. Un frère puis son père meurent en 1903. La mère abandonne la famille qui se disperse. La sœur aînée emmène une partie de la fratrie "au paradis", là où il y a du travail, en France. Trop jeune, Lazare reste en Italie. Il est confié à une marâtre.

A 9 ans, n'ayant aucune nouvelle des siens, Lazare décide de partir à son tour. Il prend le train pour Paris, débarque gare de Lyon sans parler un mot de français, ne sachant ni lire ni écrire. Il erre trois jours dans la salle des pas perdus, est recueilli par une famille italienne qui le prend en pitié et l'héberge quelques mois.

Lazare devient ramoneur et crieur de journaux. Dès la déclaration de guerre, trichant sur son âge, l'Italien s'engage. Il intègre le premier régiment de marche de la légion étrangère de Sidi Bel Abbes, y retrouve par hasard son frère Céleste. "J'ai voulu défendre la France parce qu'elle m'avait donné à manger", explique Lazare. Après un mois d'instruction, il est envoyé au front, sous les ordres d'un descendant de Garibaldi.

Il participe à la confusion des premiers mois. Son premier fait d'arme est d'avoir, alors qu'il était de garde, blessé un général au mollet. Il assiste à l'hécatombe, soigne son frère, blessé au combat. Le régiment perd un quart de ses effectifs en trois semaines. "Au début, nous savions à peine nous battre et nous n'avions presque pas de munitions. Chaque fois que l'un d'entre nous mourait, on se taisait et on attendait son tour." Il crapahute dans la guerre de mouvement (Soissons, Vitry-le-François, l'Argonne), survit à la pagaille. Puis il creuse les premières tranchées d'un conflit qui s'organise pour durer.

Lazare Ponticelli aimait raconter ce jour où un homme s'était retrouvé blessé dans le no man's land qui séparait les lignes. Les brancardiers n'osaient s'aventurer sous le feu. "Il hurlait : Venez me chercher, j'ai la jambe coupée. Je n'en pouvais plus. J'y suis allé avec une pince. Je suis d'abord tombé sur un Allemand, le bras en bandoulière. Il m'a fait deux avec ses doigts. J'ai compris qu'il avait deux enfants. Je l'ai pris et je l'ai emmené vers les lignes allemandes. Quand ils se sont mis à tirer, il leur a crié d'arrêter. Je l'ai laissé près de sa tranchée. Il m'a remercié. Je suis reparti en arrière, près du blessé français. Il serrait les dents. Je l'ai tiré jusqu'à nos lignes, avec sa jambe de travers. Il m'a embrassé et m'a dit : Merci pour mes quatre enfants. Je n'ai jamais pu savoir ce qu'il était devenu."

En 1915, Lazare se bat du côté de Verdun lorsque l'Italie, le 24 mai, se range aux côtés des Alliés. Un officier le fait rechercher dans les tranchées. "Tous les Italiens devaient retourner se battre chez eux." Le légionnaire proteste, souhaite rester. "Je pensais que m'être battu pour la France avait fait de moi un Français." Déception. "Ils m'ont dit : Il faut vous en aller ." Il est démobilisé de force, rentre à Paris, se cache six semaines, tente de se réengager dans l'armée française, est finalement transféré entre deux gendarmes à Turin.

Il enfile à regret l'uniforme italien, intègre les chasseurs alpins, se retrouve dans le Tyrol, enterré dans la neige face aux lignes autrichiennes. Ses compagnons parlent couramment l'allemand. Les deux camps s'envoient des messages avec un élastique puis sympathisent. "Ils nous donnaient du tabac et nous des boules de pain. Personne ne tirait plus."

Les hommes organisent même des patrouilles communes. La farce dure trois semaines, manque de se terminer devant un conseil de guerre. "L'état-major nous a déplacés dans une zone plus dure." En 1916, il est sur le Monte Cucco, qui sera le théâtre d'une terrible bataille l'année suivante. Les hommes multiplient les assauts stériles et dévastateurs, affrontent les gaz sans masque.

Lazare reste plus de deux jours derrière sa mitrailleuse. Des éclats d'obus lui grêlent le visage. Aveuglé par son sang, il parvient à bloquer des Autrichiens qui se sont réfugiés dans une caverne. Sa section fait deux cents prisonniers. Le héros blessé est envoyé à l'arrière. Il est opéré sans anesthésie, des hommes le maintiennent cloué sur la table d'opération pendant que le chirurgien creuse la plaie et la badigeonne d'alcool.

Ses faits d'arme valent à Lazare une citation mais également un dégoût absolu de cette guerre. "Je tire sur toi mais je ne te connais même pas. Si seulement tu m'avais fait du mal." La révoltante absurdité des combats est traversée d'infimes moments de bonté dont la rareté fait la valeur.

"Mon meilleur souvenir en Italie, ce sont les lettres que ma marraine de guerre, une porteuse de lait que j'avais rencontrée avant de partir au front, m'envoyait. Ne sachant à l'époque ni lire, ni écrire, ce sont des copains qui m'aidaient à correspondre avec elle." Après quelques semaines de convalescence à Naples, Lazare est renvoyé en 1918 sur le front, vers Montello, où il apprend l'Armistice. Autrichiens et Italiens, "tous les gars levaient les bras en l'air".

Lazare est contraint de rester sous l'uniforme italien. Il apprend par hasard la mort d'une de ses sœurs, Catherine, victime de la grippe espagnole. En 1920, l'armée italienne souhaite le démobiliser. Il refuse : il veut l'être sous l'uniforme français, avec lequel il a commencé la guerre, ce qui lui permettra de revenir légalement dans ce pays. Il lui faut à nouveau se battre, cette fois contre l'absurde administration. Il obtient finalement gain de cause. Il revient à Paris, avec cinq francs en poche.

Il redevient ouvrier. Avec Céleste et un autre frère, Bonfils, il monte une entreprise de ramonage et de chaudronnerie. Il se marie en 1923 avec une Française, Clara, dont il a trois enfants. Lazare n'obtiendra la nationalité française qu'en 1939, à la veille de la déclaration de guerre. Il veut encore se battre mais est jugé inapte au service parce que trop âgé.

Après la Libération, sa société Ponticelli frères continue de prospérer. Elle se diversifie, notamment dans les travaux publics et l'extraction pétrolière, prend une stature internationale. Le groupe a aujourd'hui un chiffre d'affaires de 480 millions d'euros et emploie 3800salariés. Lazare Ponticelli en abandonnera progressivement les rênes dans les années 1960.

Il lui restait à honorer la promesse faite à ses camarades des tranchées. "Quand nous montions à l'assaut, nous nous disions : Si je meurs, tu penseras à moi. " Ne jamais les oublier : le dernier rescapé aura respecté jusqu'au bout ce serment.

11 mars 2008

Le coeur y est

Marie a tranché : « maman s’occupe de Lisa, papa s’occupe de moi. » Les choses désormais en vont ainsi. Marie, fille-à-papa. Papa ceci, papa cela. Papa partout, papa-monde. Papa-rachute, papa-razzi. Reste maman au dessus de ce monde, en apesanteur.

La maîtresse l’a encore répété ce matin, jour de rentrée après deux semaines de congé : Marie a grandi. Elle est plus grande que Laura. Son comportement aussi change. Ses questions s’affinent et exigent des réponses moins allusives ou désinvoltes. Chaque jour, elle ouvre une nouvelle porte, cogne aux fenêtres, pousse des volets, fait prendre l’air à de vieilles choses et à de vieilles idées. Rien n’est insignifiant, tout l’intéresse mais presque jamais ce qui devrait l’intéresser si l’on s’en tient aux vieilles idées susmentionnées. Au fond, je me demande si tout cela ne l’effraie pas un peu. Les enfants ne se départagent pas, leurs émotions sont transparentes et contradictoires ; après quelques années d’insouciance, ils commencent à entrevoir des pièges, des obstacles, des limites, des impossibilités. Ils ont la prescience qu’au plus intime de ce monde se niche un ennemi. Un ennemi qui fait qu’à chaque pas, le paysage bouge, change et que d’autres significations se greffent sur d’anciennes. A la fin, les enfants se retrouvent avec des cailloux pleins les poches, au cœur d’une forêt profonde où les sentiments se chevauchent, s’embrouillent, où la confusion règne, où toute profondeur reste insoupçonnée.

Elle a maintenant compris que Laura parle une autre langue qu’elle ne connait pas. Elle se demande pourquoi les Japonais qu’elle ne sait pas être des Japonais ont les yeux bridés. D’ailleurs, elle se demande plutôt pourquoi nous n’avons pas les yeux comme eux. Les réponses qui n’en sont pas – c’est comme ça et pas autrement – l’agacent, elle reposera la même question dix minutes plus tard. Et dix minutes plus tard encore.

Avant d’éteindre la lumière, je lui raconte une histoire. Elle ne veut pas de livres, je dois inventer une histoire sans autre filet que mon imagination et étant entendu qu’y évolueront les mêmes personnages que ceux de la veille. Au fil des soirées, les caractères se dessinent, chaque personnage, tous des animaux, se singularise. Par le hasard des situations qui se présentent, l’un devient téméraire et l’autre lâche. Mais dans ce bal des méchants et des gentils, des espiègles et des maladroits, Marie inverse les rôles quand ça lui plait. Le méchant sera pardonné pendant que le plus gentil s’encanaillera. Suprême forme de sagesse : le vice sera consolé et la vertu moquée.

Pour raconter ces histoires, il faut y mettre du cœur. Ce n’est pas qu’une formule toute faite. Quand le cœur n’y est pas, pour cause de fatigue ou de mauvaise humeur, les scènes sont convenues, les personnages sans vie. Mais quand le cœur se prend au jeu, voici alors Marie agenouillée dans son lit, écarquillant les yeux à l’évocation des incartades, fourberies et mésaventures des uns et des autres. Si jamais l’inspiration s’élève au-dessus des limites du genre, atteignant des sphères où toute histoire a sa morale, je verrai Marie s’allonger, poser sa joue contre l’oreiller, ne plus rien dire, avoir seulement les yeux qui brillent. Un ange passera. Rien n’aura été voulu ainsi mais quelque chose nous aura tenu ensemble, en apesanteur au-dessus de la cour des miracles où les animaux font leur tour et puis s’en vont.

Elle me demande tout d’un coup qui sera le garçon qui sera le papa de ses bébés. Elle dit que les garçons sont les chefs et les filles des princesses. J’essaie de lui retirer cette idée de la tête, me demandant comment diable elle lui est venue, cette idée-là. On peut être princesse et chef, voilà tout. En Grèce, pour le carnaval, elle s’est déguisée en cœur : un boléro piqué de motifs en forme de cœur, des cœurs imprimés sur son tee-shirt vert pomme, une baguette magique avec un cœur à la place de l’étoile. La municipalité d’Athènes avait organisé une exposition à ciel ouvert de sculptures sur le thème du cœur (dieu sait pourquoi). Le gagnant verra son œuvre exposé au musée Benaki. Marie pose devant quelques unes de ces sculptures, sur la place de la Constitution, en face du Parlement.

Lisa aujourd'hui a huit mois.