En sortant de chez Natalya et Fabio, nous avons roulé jusqu’à l’autre bout de la ville. Le premier novembre, les cimetières polonais sont des lieux ouverts aux familles comme aux badauds. Les tombes sont recouvertes de chandelles et de bougies. Les visiteurs se pressent dans les allées. Il règne une atmosphère que l’on pourrait qualifier de bon enfant si ne s’y mêlait une pointe de solennité. Jetant un regard aux noms et aux dates gravés sur les pierres, je sens vite s’effriter le fond de futilité ronronnante qui tapisse l’existence. On se sent pour le moins tenu à une gravité de circonstance et c’est dans cet esprit que l’on s’évertue à tancer les enfants juchés sur nos épaules qui bavardent et s’interpellent joyeusement. Ce à quoi Marie rétorque que les morts n’entendant plus, on ne saurait les incommoder par nos cris. En fait, sa répartie se déroule par paliers successifs : « papa, les morts, est-ce qu’ils peuvent nous entendre ? ». « Mais s’ils ne peuvent pas nous entendre, on ne peut pas les déranger ? ». « Et alors pourquoi faudrait-il parler moins fort ? ». On dirait entendre Socrate, son rire quand, à la fin, il touche. Que les morts nous entendent ou pas, au fond, je ne l’ai qu’entendu dire.
Pourtant à peine entrée dans l’église, Socrate se décompose. La voici qui éclate en sanglots et jure ses grands dieux qu’on ne la prendra pas à vieillir et à mourir. Lydia prend Marie dans ses bras qui ne cesse de répéter qu’elle ne veut pas devenir vieille, qu’elle ne veut pas mourir. A cents lieux des fanfaronnades de tout à l’heure, quand nous déambulions entre les tombes, la voici qui s’estime flouée, soudain prise à la gorge par l’évidence de sa condition. Je ne sais s’il faut prendre cela à la lettre mais ses larmes et son chagrin sont bien réels. Le lendemain, elle me montre un dessin où l’on voit une tombe surmontée d’une croix et l’esquisse d’un squelette placé là, sous terre. Elle me demande de donner un nom à ce mort et sans me démonter, je l’affuble d’un nom on ne peut plus banal qu’elle fait semblant d’inscrire sur la croix et je fais semblant d’être satisfait. Sur l’autre moitié de la page, elle nous a tous représentés, Lydia, moi-même, elle-même et les autres enfants. Les enfants ont la chevelure enroulée à la façon d’un « a » en écriture cursive, aux extrémités incurvées vers le haut. C’est sa manière et cela me rassure de l’y retrouver dans ce cadre mortuaire, comme si l’aspect morbide du dessin s’évanouissait d’un trait, chagrins étouffés, larmes séchées à la pointe de ses yeux ronds.
La jalousie de Marie que je croyais révolue a reparu en Grèce, chez ses grands parents où nous avons passé une semaine. Dans un jardin d’enfants à Alymos, Lisa l’ayant mordue à la suite d’une chamaillerie, elle lâche ces mots : « quand même, je crois qu’elle veut que je sois morte. » Mais dans un autre jardin d’enfant à Glyfada, elle m’assure que c’est à elle de s’occuper de sa soeur puisque « c’est ma soeur quand même et je veux qu’elle soit libre. » Par moments, elle se plaint ouvertement de ne plus être aimée : « papa, tu ne m’aimes plus. » Et le soir, avant de s’endormir, quand je lui demande si elle sait à quel point sa maman et son papa l’aiment, elle acquiesce d’un hochement de tête et s’enfouit, la tête la première, dans ses rêves. Mais quelquefois, elle s’emporte : « papa, je ne veux plus te voir » et de prendre ses coudes dans ses mains et de quitter la scène d’un pas décidé. Quand je lui demande pourquoi elle a bousculé sa soeur ou pourquoi elle a été méchante, elle me répond évasivement, sans me regarder et sans s’interrompre d’être ailleurs, qu’elle ne sait pas. En d’autres circonstances, surprise une fourchette en plastique dans la main pointée dans la direction de sa soeur, elle fond en larmes et prend la fuite. Là aussi, elle ne sait pas, il y a comme de l’effroi dans ses yeux et je ne sais trop comment lui parler, quels mots et quel ton employer pour la rassurer et la sermonner dans le même mouvement. Un soir, alors qu’elle prenait un bain avec sa soeur, elle interrompt ma réprimande d’un abrupt « papa, tu bavardes, tu bavardes… ». Excédé, j’ai menacé de la priver d’histoire au moment du coucher. « Tu verras comme je ne bavarde plus » ai-je ajouté. Je m’en suis voulu d’avoir dit cela, d’avoir cédé à la colère. Sanglotant, elle m’a dit : « ça, c’est la chose la plus méchante du monde que tu me dis ». L’exaspération me fait parfois dire des choses que je regrette. Je suis pris de bouffées d’adrénaline que je contiens avec difficulté. En cela, Marie me ressemble. Nous sommes tout deux des colériques qui s’ignorent, des impatients.
Il y aussi l’ennui. Nietzsche soutenait que le monde est tel que l’on voulut ceux qui se sont le plus ennuyés. A l’aune de cette réflexion, je veux bien croire que la découverte de l’ennui soit aussi importante que celle de la mort. L’ennui est une forme de mort dont il faut renaître indéfiniment, quasi quotidiennement. Bien souvent, on ne sait pas le nommer, le reconnaître pour ce qu’il est, prenant l’effet pour la cause. Quoi qu’il en soit, c’est en se frottant à lui qu’on apprend à se découvrir des intérêts ou, mieux encore, des talents. Dessiner parce qu’on s’ennuie, danser parce qu’on s’ennuie, chanter parce qu’on s’ennuie, s’inventer un monde parce qu’on s’ennuie et un monde débarrassé de l’ennui justement. Mais parfois, l’ennui prévaut et l’innocence exige qu’on le constate et s’en plaigne ouvertement à ceux que l’on juge responsable de nous en délester : ses parents. L’ennui, me disait la femme d’un ami, c’est une bonne chose pour les enfants, ils doivent nécessairement en passer par là. J’entends aussi les reproches faits aux parents de céder à la facilité d’un écran de télévision – ou d’ordinateur – pour résorber cet ennui chez leurs enfants. Il conviendrait plutôt de laisser nos enfants s’ennuyer, de les laisser geindre jusqu’à ce qu’ils trouvent en eux la force de ne plus s’ennuyer.
Marie serait plutôt du côté des contemplatifs, des rêveurs, des conteurs. Tout ce que je peux souhaiter, c’est qu’elle soit une rêveuse active. Que les histoires qu’elle se raconte, certaines à travers moi, son conteur attitré pour le moment, la portent plutôt qu’elles ne la déportent, qu’elles l’éveillent plutôt qu’elles ne l’assoupissent. C’est un pari risqué et tout dépend de l’accompagnement et d’une force qu’elle aura ou qu’elle n’aura pas.
Quand Marie réclame « quelque chose à regarder », elle veut dire par là un film mais je la prends aux mots et lui propose à la place de regarder ensemble un mur, le mur devant nous ou bien, s’il lui faut quelque chose de plus attrayant, de regarder par la fenêtre. Elle se plaint alors que je fasse trop souvent « des blagues » mais elle en rit pourvu que ces blagues ne soient pas à ses dépens, auquel cas elle se vexe et boude. Quand Lisa est réprimandée, elle prend sa défense ; quand elle ne l’est pas et devrait l’être selon elle, elle la dénonce et si elle venait alors à être rabrouée, elle se fâche et traite Lisa de « méchante ». Les filles, c’est bien connu, sont des rapporteuses, dédaignent l’ironie, méprisent l’introspection. La solidarité fraternelle est encore une denrée rare et ne pèse pas bien lourd face à la revendication d’un amour paternel et maternel exclusif.
Il y a quelques semaines, pour la première fois, Marie a découché. Elle est restée dormir chez son amie Mila. Mila est la fille de Ruta et Benjamin qui viennent de s’installer à Varsovie. Elle a un an de plus que Marie. Elle est en cours préparatoire, à l’âge des premiers devoirs à la maison. Elle vient de perdre sa première dent de lait. Sous son oreiller, la souris lui a glissé quatre Zlotys. Marie vient d’apprendre que les dents se perdaient et que d’autres venaient. « Pourquoi on appelle ça des dents de lait, papa ? ».
L'expression ''dent de lait'' est populaire mais erronée. On parle plus scientifiquement de dents provisoires. En effet la fonction de le denture provisoire est de permettre une mastication allégée et peu efficace en attendant mieux, ainsi qu'une phonation à peu près correcte. On vit ainsi en l'attente de l'évolution des dents dites définitives qui se forment dans l'os maxillaire ou mandibulaire, évoluent à mesure que les lactéales se résorbent par leur racine et finissent pas tomber par manque d'implantation. En se résorbant ainsi, les lactéales préparent, ouvrent et ménagent le chemin que suivent les dents d'adultes. Ce chemin se nomme ''iter dentis''. Ceci n'est vrai que pour les 20 lactéales. Dans le fond de la bouche, à partir de la première molaire et plus loin, les trois molaires s'appellent monophysaires car elles se forment dans le maxillaire sur une seule et même tige. Elles ne sont donc pas concernées par le phénomène substitutif.
J’ai cherché la réponse dans le dictionnaire. Provisoirement, ma réponse fut la suivante : ce sont les dents qui viennent quand on est encore qu’un bébé et qu’on ne boit encore que du lait.
Mais je reviens à Marie et Mila. L’après-midi, nous étions allés nous promener dans un parc. Marie et Mila jouaient ensemble avec Salomé, la petite sœur de Mila, et Noa. Sur le chemin du retour, Marie m’a répondu qu’elle irait dormir chez Mila. Je lui avais posé la question parce que le projet en avait déjà esquissé tout au long de l’après-midi mais jusque là, Marie avait répondu non. Je crus qu’elle changerait d’avis quand le moment de se quitter arriverait. Mais non, elle a suivi ses amies et m’a laissé seul rentrer chez nous. Ca m’a fait bizarre. J’ai pensé qu’elle aurait des regrets au moment de s’endormir. J’avais oublié de prévenir Ruta que la nuit, elle portait encore une couche. J’ai envoyé un texto à Ruta qui m’a répondu que tout allait bien, qu’elles papotaient dans la chambre, qu’elles étaient contentes.
Je suis toujours inquiet pour Marie. Au point d’être sans cesse sujet à des pressentiments. Je la sens fragile dans sa tête et dans son corps et elle le sait, elle sait que je m’inquiète. Elle le sent dans sa tête et dans son corps. Quand elle a mal quelque part, elle ne dira rien, elle le dira à maman mais pas à papa. Etait-ce un pressentiment quand, le premier jour déjà, je me suis inquiété, voyant toutes ses infirmières s’affairer autour d’elle ? Je ne l’avais pas entendu crier. J’ai pensé qu’il y avait un problème mais soudain, les infirmières m’ont laissé un passage jusqu’à elle pour me laisser couper le cordon ombilical. La veille de notre départ pour la Grèce, elle s’est réveillée au milieu de la nuit, tenaillée par une forte fièvre. Elle délirait, parlait de monstres qui hantaient sa chambre, qu’elle voyait là, sur le mur au-dessus de la veilleuse, ou bien sur son oreiller. Puis, elle s’est rendormie dans les bras de sa mère.
Lisa, quant à elle, arpente ce monde en toute confiance. Elle est devenue blonde et ses yeux qui furent d’abord bleu foncé, ont foncé jusqu’au gris-vert. Lisa semble toute entière dévouée à la bonne humeur, à l’espièglerie, aux bons côtés de l’existence. Elle mange tout ce qui lui tombe sous la main et ne tolère pas d’être tenue à l’écart de la table quand elle nous y voit tous attablés, occupés à petit-déjeuner, déjeuner ou dîner. Elle grimpe alors sur nos genoux et veut tout essayer, quitte à régurgiter ce qu’elle ne parvient pas à avaler. L’après-midi comme le soir, elle dort de bon cœur, tout de go, à peine glissée sous sa couette. Elle sourit et minaude au grand jour, à la face du premier venu. Elle offre ses grands yeux à toutes les curiosités, à toutes les aventures. Elle babille tant et si bien, avec des intonations bien marquées et l’aplomb de quelqu’un qui s’indignerait de ne pas être compris tout de suite, qu’on finit presque par se demander si elle ne parle pas dans quelque langue inconnue de nous mais qui existerait vraiment. Il y a quand même quelques mots de Russe qui se glissent dans la conversation. Elle sait désigner sa tétine, une banane, une voiture qui passe dans la rue, un chien qui aboie, un enfant, une femme sur une photo. Elle savoure les onomatopées pa-pa et ma-ma qu’elle module différemment suivant les circonstances, caressante, voire enjôleuse par moments, impérieuse, suppliante en d’autres moments. Sa joie de vivre est contagieuse, désarmante, sa tonicité sidérante par moments tant rien ne semble pouvoir l’arrêter. Quand on rentre du bureau, sitôt qu’elle nous aperçoit dans le vestibule, elle se rue dans nos jambes qu’elle enlace et si Marie fait mine de s’interposer, elle tente de la repousser. La gronder est difficile parce qu’elle met tant de grâce à violer tous les interdits qu’il est difficile de ne pas rire et d’élever la voix. Elle ne marche pas, elle court d’une pièce à l’autre, rit aux éclats, s’enroule dans les rideaux, revient sur ses pas, cherche à attirer l’attention sur elle en hochant la tête, en grimaçant, en trépignant sur place dans une espèce de flamenco improvisé. C’est qu’elle aime par-dessus tout entendre le bruit de ses pas sur le parquet et plus ça résonne, plus elle est en joie. Quand enfin elle est fatiguée, après avoir mis la maison sens dessus dessous, elle tend les bras pour qu’on la prenne dans nos bras et une fois hissée à notre hauteur, bascule en avant et pose sa joue sur notre épaule. Soudain songeuse, elle remplit l’espace de son regard. Ses balbutiements s’espacent, elle écarte de la main le biberon, désigne son lit dans le coin de la chambre ; une fois couchée, elle attend qu’on la recouvre de la couette, s’enroule dedans ; suit la tétine qu’elle aspire goulûment ; alors seulement, elle tourne la tête sur le côté et nous laisse partir.
Je n’ai pas vu les feuilles ni la neige tomber. Les premières neiges sont apparues dans la nuit du 20 au 21 novembre. Le matin, Marie était toute excitée ; Lisa, plutôt perplexe. Une fois dehors, Lisa a tendu les bras comme pour attraper les confettis qui tombaient du ciel. Marie tentait d’amasser assez de neige pour faire un bonhomme de neige mais il y en avait encore trop peu. Les jours suivants, la neige a fondu mais des lambeaux ont subsisté, ici et là. Le bobsleigh est au milieu du jardin. Je n’ai pas eu le temps de ramasser les feuilles tombées du noyer. Elles affleurent maintenant sous la neige.
Je viens d’obtenir une promotion. Je devrais être content mais je suis seul au bureau, dans l’attente d’une visite chez le dentiste pour me faire soigner un mal de dents qui me tenaille depuis hier. Le week-end dernier, nous avons séjourné dans une station SPA, à trois heures de route de Varsovie. J'ai quelques photos de Marie et Mila dans la piscine. En voici une, pour clore ce chapitre.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire