(7 septembre 2006)
Marie va à l’école depuis avant hier. Le premier jour, elle y est allée de bon coeur. Il y avait dans la salle une petite cuisine aménagée spécialement pour les enfants avec des fruits, des legumes et des oeufs en plastique ainsi que tout l’attirail nécessaire pour cuisiner. Elle était ravie. Elle m’a fait asseoir à une table et m’a servi un oeuf sur le plat (elle commence seulement à connaître les mots pour distinguer l’oeuf sur le plat de l’oeuf à la coque). Elle ne prêtait qu’une attention distraite à l’animation qui, en ce jour de rentrée, régnait dans la pièce du fait de l’arrivée en file indienne des parents avec leurs bambins qu’il s’agissait ensuite de disposer ici ou là dans la pièce et de rassurer, consoler, cajoler avant de les abandoner à leur sort. L’ambiance était électrique, les parents n’avaient pas l’air plus rassuré que les enfants. Deux ou trois enfants pleuraient à chaudes larmes, d’autres hurlaient, seuls quelques-uns, les plus âgés (la classe comprend des enfants des petites et moyennes sections), ne laissaient rien paraître et s’affairaient déjà à différents jeux. Marie monopolisait l’espace cuisine, elle découvrait des nouvelles richesses dans les bacs alignés dans les étagères: des frites en plastique, des pommes, des poires, des tomates, des courgettes, des aubergines, des assiettes, des couverts, tout cela en plastique. Elle semblait ne pas voir ce qui se passait autour d’elle.
Le deuxième jour, le menu n’avait pas changé: crises de larmes, parents consternés, l’institutrice et son assistante désemparées, allant d’un enfant à l’autre au gré des urgences. Marie s’est encore une fois réfugiée dans la cuisine, refusant tout échange avec ses congénères mais déjà moins à l’aise, ne pouvant plus tout à fait ignorer l’enjeu de cette animation. Elle commençait à comprendre que ce qui avait commencé la veille sur l’air d’une promenade à trois (avec Galina, la nounou) s’était transformé en une promesse d’internement. Un peu comme plus tard les enfants devenus grands attirent leurs parents devenus trop vieux dans des hospices où les maitresses sont devenues des infirmières. Marie commençait à comprendre qu’en ces lieux, sa liberté, son insousciance, sa spontanéité ne seraient plus que tolérées, qu’on allait lui apprendre les bonnes manières, la vie avec les autres et une réalité (celles des chiffres, des dates, des noms, des conventions) où ses désirs auraient de moins en moins de place.
Evidemment, Marie ne sait rien de tout cela mais au troisième jour, elle n’était déjà plus la même. Son espace cuisine étant ‘squattée’ par des plus grands qu’elle, je l’ai fait s’asseoir à une table basse tapissée de puzzles en bois coloré. Mais tout cela ne l’intéressait plus vraiment ou alors plus que du bout des yeux seulement, ses yeux qui étaient devenus rouges, son mention qui tressaillait, ses lèvres qu’elle pinçait pour ne pas pleurer. Non, elle ne voulait plus de tout cela, la promenade était finie, ses mains se tortillaient l’une dans l’autre (car elle savait aussi, elle avait déjà appris cela de l’année précédente, que toute résistance serait in fine inutile), elle voulait rentrer avec papa, elle demandait où était maman, oui, l’école ne lui disait plus rien, la société des enfants était une mauvaise farce, ce n’était pas raisonnable mais la nature n’est pas raisonnable et désormais, ce lieu, pour elle comme pour moi, ne respirait plus que la contrainte, la prison, la repression de toute forme de spontanéité. Quelque chose de profondément enfoui en tout être humain me tenait un autre langage que le langage appris et j’aurais voulu l’emmener loin de cette prison, loin de ces esprits chagrins et mielleux, dans un monde où l’enfance demeure, où son langage ne deviant jamais langue morte, où il n’est jamais effacé de l’ardoise de nos vies.
(29 septembre 2006)
Trois semaines ont passé et Marie ne s’est pas encore accoutumée à sa nouvelle vie. On leur apprend à reconnaître leur prénom et les jours de la semaine, on leur apprend à s’asseoir les uns à côté des autres alignés sur un banc. Le mardi, la journée commence avec une séance de gymnastique suivie d’une demi-heure de polonais. Marie qui a pris l’habitude d’emmener avec elle, dans un petit sac plastique, les restes de son petit-déjeûner, depose ceux-ci entre ses jambes et lève les bras en l’air en même temps que les autres élèves. Presque chaque soir quand je rentre, elle me soutient mordicus qu’elle n’a pas pleuré à l’école, elle insiste, il faut que je la croie, cela semble important pour elle. Mais chaque matin, à l’entrée, c’est toujours la même scène, les mêmes atermoiements. Jusque là, elle n’a pas protesté, elle a simplement essayé de gagner du temps, mangeant son petit-déjeûner le plus lentement possible, retardant le moment de s’habiller, tirant en longueur chaque étape qui mène des rideaux tirés dans sa chambre à la porte de la salle de classe. Dernièrement, l’apparition de la sorcière, une marionnette à laquelle je donne vie, voix et le mauvais caractère qui se doit, a comme allégé son fardeau. Désormais, je m’asseois avec elle à l’arrière de la voiture, la marionnette au poing qui, tout comme elle, peste contre son sort ou admet avoir peur de l’école, ne pas vouloir y aller. Ce theâtre la soulage; la sorcière est devenue sa compagne d’infortune, elle s’adresse à elle directement, sans me voir, parfois se prend de tendresse pour elle et la serre à l’étouffer contre elle en disant “loubit” qui, en Russe, veut dire “je t’aime”. A deux reprises déjà, la sorcière l’a suivie dans la classe et y est restée avec elle. Aujourd’hui, dans la précipitation, la sorcière est restée sur le carreau et je l’ai ramenée sur la banquette arrière de la voiture où elle n’a pas bougé de la journée. A force de la serrer contre elle, de la taquiner, de la poursuivre de ses assiduités dont certaines ne sont pas tendres du tout, la pauvre sorcière a la bouche fendu qui laisse voir la mousseline dont elle est faite. Et par cette bouche, sort une autre vérité que celle des personnes habitées. Moi-même, je me prends à la regarder avec tendresse. Avec ses nattes noires, son chapeau pointu, sa robe bleue et sa mauvaise humeur bonasse, elle s’est fait une petite place au sein de notre comédie familiale.
Marie va à l’école depuis avant hier. Le premier jour, elle y est allée de bon coeur. Il y avait dans la salle une petite cuisine aménagée spécialement pour les enfants avec des fruits, des legumes et des oeufs en plastique ainsi que tout l’attirail nécessaire pour cuisiner. Elle était ravie. Elle m’a fait asseoir à une table et m’a servi un oeuf sur le plat (elle commence seulement à connaître les mots pour distinguer l’oeuf sur le plat de l’oeuf à la coque). Elle ne prêtait qu’une attention distraite à l’animation qui, en ce jour de rentrée, régnait dans la pièce du fait de l’arrivée en file indienne des parents avec leurs bambins qu’il s’agissait ensuite de disposer ici ou là dans la pièce et de rassurer, consoler, cajoler avant de les abandoner à leur sort. L’ambiance était électrique, les parents n’avaient pas l’air plus rassuré que les enfants. Deux ou trois enfants pleuraient à chaudes larmes, d’autres hurlaient, seuls quelques-uns, les plus âgés (la classe comprend des enfants des petites et moyennes sections), ne laissaient rien paraître et s’affairaient déjà à différents jeux. Marie monopolisait l’espace cuisine, elle découvrait des nouvelles richesses dans les bacs alignés dans les étagères: des frites en plastique, des pommes, des poires, des tomates, des courgettes, des aubergines, des assiettes, des couverts, tout cela en plastique. Elle semblait ne pas voir ce qui se passait autour d’elle.
Le deuxième jour, le menu n’avait pas changé: crises de larmes, parents consternés, l’institutrice et son assistante désemparées, allant d’un enfant à l’autre au gré des urgences. Marie s’est encore une fois réfugiée dans la cuisine, refusant tout échange avec ses congénères mais déjà moins à l’aise, ne pouvant plus tout à fait ignorer l’enjeu de cette animation. Elle commençait à comprendre que ce qui avait commencé la veille sur l’air d’une promenade à trois (avec Galina, la nounou) s’était transformé en une promesse d’internement. Un peu comme plus tard les enfants devenus grands attirent leurs parents devenus trop vieux dans des hospices où les maitresses sont devenues des infirmières. Marie commençait à comprendre qu’en ces lieux, sa liberté, son insousciance, sa spontanéité ne seraient plus que tolérées, qu’on allait lui apprendre les bonnes manières, la vie avec les autres et une réalité (celles des chiffres, des dates, des noms, des conventions) où ses désirs auraient de moins en moins de place.
Evidemment, Marie ne sait rien de tout cela mais au troisième jour, elle n’était déjà plus la même. Son espace cuisine étant ‘squattée’ par des plus grands qu’elle, je l’ai fait s’asseoir à une table basse tapissée de puzzles en bois coloré. Mais tout cela ne l’intéressait plus vraiment ou alors plus que du bout des yeux seulement, ses yeux qui étaient devenus rouges, son mention qui tressaillait, ses lèvres qu’elle pinçait pour ne pas pleurer. Non, elle ne voulait plus de tout cela, la promenade était finie, ses mains se tortillaient l’une dans l’autre (car elle savait aussi, elle avait déjà appris cela de l’année précédente, que toute résistance serait in fine inutile), elle voulait rentrer avec papa, elle demandait où était maman, oui, l’école ne lui disait plus rien, la société des enfants était une mauvaise farce, ce n’était pas raisonnable mais la nature n’est pas raisonnable et désormais, ce lieu, pour elle comme pour moi, ne respirait plus que la contrainte, la prison, la repression de toute forme de spontanéité. Quelque chose de profondément enfoui en tout être humain me tenait un autre langage que le langage appris et j’aurais voulu l’emmener loin de cette prison, loin de ces esprits chagrins et mielleux, dans un monde où l’enfance demeure, où son langage ne deviant jamais langue morte, où il n’est jamais effacé de l’ardoise de nos vies.
(29 septembre 2006)
Trois semaines ont passé et Marie ne s’est pas encore accoutumée à sa nouvelle vie. On leur apprend à reconnaître leur prénom et les jours de la semaine, on leur apprend à s’asseoir les uns à côté des autres alignés sur un banc. Le mardi, la journée commence avec une séance de gymnastique suivie d’une demi-heure de polonais. Marie qui a pris l’habitude d’emmener avec elle, dans un petit sac plastique, les restes de son petit-déjeûner, depose ceux-ci entre ses jambes et lève les bras en l’air en même temps que les autres élèves. Presque chaque soir quand je rentre, elle me soutient mordicus qu’elle n’a pas pleuré à l’école, elle insiste, il faut que je la croie, cela semble important pour elle. Mais chaque matin, à l’entrée, c’est toujours la même scène, les mêmes atermoiements. Jusque là, elle n’a pas protesté, elle a simplement essayé de gagner du temps, mangeant son petit-déjeûner le plus lentement possible, retardant le moment de s’habiller, tirant en longueur chaque étape qui mène des rideaux tirés dans sa chambre à la porte de la salle de classe. Dernièrement, l’apparition de la sorcière, une marionnette à laquelle je donne vie, voix et le mauvais caractère qui se doit, a comme allégé son fardeau. Désormais, je m’asseois avec elle à l’arrière de la voiture, la marionnette au poing qui, tout comme elle, peste contre son sort ou admet avoir peur de l’école, ne pas vouloir y aller. Ce theâtre la soulage; la sorcière est devenue sa compagne d’infortune, elle s’adresse à elle directement, sans me voir, parfois se prend de tendresse pour elle et la serre à l’étouffer contre elle en disant “loubit” qui, en Russe, veut dire “je t’aime”. A deux reprises déjà, la sorcière l’a suivie dans la classe et y est restée avec elle. Aujourd’hui, dans la précipitation, la sorcière est restée sur le carreau et je l’ai ramenée sur la banquette arrière de la voiture où elle n’a pas bougé de la journée. A force de la serrer contre elle, de la taquiner, de la poursuivre de ses assiduités dont certaines ne sont pas tendres du tout, la pauvre sorcière a la bouche fendu qui laisse voir la mousseline dont elle est faite. Et par cette bouche, sort une autre vérité que celle des personnes habitées. Moi-même, je me prends à la regarder avec tendresse. Avec ses nattes noires, son chapeau pointu, sa robe bleue et sa mauvaise humeur bonasse, elle s’est fait une petite place au sein de notre comédie familiale.