08 février 2007

Tigrouille, maman Tigrouille et moi-même



le premier jour de neige...(24 janvier)

La petite fille aux cheveux rouges


La petit fille aux cheveux rouges a un gros chagrin. Pinocchio et Pierrot la lune tentent de la consoler.

Un gros homme à la barbe si longue qu’il risque à tout moment de s’y prendre les pieds, ce gros homme donc est un méchant, une espèce d’ogre en tenue civile. Oui, un méchant.

La petite fille aux cheveux rouges a maintenant changé de robe, passant d’une robe rouge à carreaux blancs à une robe blanche à carreaux oranges. Elle n’a pas cessé de pleurer. Un caniche aux boucles grises s’est joint à elle et aux deux garçons qui, eux, sont toujours habillés comme ils l’étaient deux pages plus tôt.

Le gros homme est bûcheron à ses heures perdues. Il déteste tout ce qui ressemble de près ou de loin à un arbre. Il commence par enrouler sa barbe autour du tronc, deux ou trois tours selon le diamètre du tronc, puis il asséne un coup de hache entre les anneaux de sa barbe noire. L’arbre trébuche, éternue, titube puis bascule entre deux nuages égarés dans les bas fonds de la forêt.

La petite fille aux cheveux rouges est maintenant consolée. «Ca veut dire quoi ‘consoler’?» demande la petite fille. «ça veut dire quand on est plus triste aprés avoir été triste» répond papa en tournant la page. Page suivante, Pierrot joue de la guitare et Pinocchio se trémousse dans le hall de ce qui semble être un manoir abandonné. Un vieil homme fatigué, en chaussons et peignoir de flanelle, s’est joint à eux. Il sourit du sourire des bons vieillards bienveillants et somnolents. Il sourit comme l’on se sourit à soi-même, au sortir d’un songe. Il semble ne pas voir les enfants qui lui tendent des grimaces sans cesser leur sarabande. La nuit est tombée. La petite fille aux cheveux rouges a fermé les yeux.

Le gros homme a abattu toute une forêt. C’est un spectacle de ruines, lambeaux d’écorces, bris de branches, brasier de feuilles. Chaussé de bottes, l’ogre s’avance jusqu’au milieu de la page. Il ne reste qu’un seul arbre au milieu de la page. Un arbre plus petit, plus frêle que tous les autres qui gisent maintenant autour de lui. Un petit arbre aux feuilles bleues. L’ogre se crache dans les mains puis s’empare de sa hache et va pour décocher une première salve quand l’arbre commence à s’élever dans les airs. L’ogre, stupéfait, s’arrête tout net.

La maman de la petite fille a fait un long voyage en avion. Elle lui manque, sa maman. Elle sait qu’elle sera bientôt de retour: demain, plus tard, dans pas trés longtemps. Aujourd’hui, elle est triste. La dame qui s’occupe d’elle est venue la chercher à l’école. La maman de Pierrot s’appelle Stéphanie. Le papa de Pinocchio s’appelle comme papa, dit-elle à la dame qui s’occupe d’elle. « Il s’appelle comment ton papa ? » lui a demandé l’agent de la sécurité devant l’école. Sa barbe est si longue qu’il pourrait se moucher dedans. Il ne laisse passer personne sauf sur présentation d’une carte jaune délivrée par l’école. Dans le taxi, la petite fille aux cheveux rouges regarde les arbres le long de la route qui mène à la maison.

L’arbre est maintenant très haut dans le ciel. Il déploie ses ailes et file droit vers l’horizon. Il traverse les nuages et frôle les montagnes. Il survole les mers et resdescend sur terre. Ses feuilles bleues s'allument. Il se pose sur une route de campagne. Un autobus s’approche. Une colonne de fourmis s’échappe de l’arbre et s’engouffre en toute hâte dans l’autobus. Dans le taxi qui l’emmène à la maison, la maman de la petite fille aux cheveux rouges sourit. Elle sourit comme l’on se sourit à soi-même, au sortir d’un songe. Puis, elle ferme les yeux sans cesser de sourire.

06 février 2007

La compagnie des monstres


Le mot “monstre” est apparu au 12ème siècle. Venu du latin monstrum (ce terme du vocabulaire religieux désignait un prodige avertissant de la volonté des dieux, un signe à déchiffrer), qui lui-même provient de monstrare (montrer), le mot a évolué pour s’appliquer aux êtres humains et animaux ayant des deformations physiques ainsi qu’à des créatures composites aux formes étonnantes. Aujourd’hui, un monstre s’entend soit d’un être fantastique des légendes, mythologies ou traditions populaires, soit d’un animal de taille exceptionnelle, soit d’un être difforme. Mais c’est la difformité avant tout qui attire l’oeil de Marie. Dans son monde où aucune règle n’a encore véritablement émergé du magma des exceptions, tout l’étonne et rien ne la surprend. La peur se cherche encore, elle tâtonne entre fascination et répulsion. Souvent, elle est feinte et partie prenante d’une mise en scène où nous, les parents, sommes pris à témoin. Entre les mains de Marie, des morceaux de son âme future avec lesquelles elle se compose, décompose et recompose. Quand elle clame “j’ai peur ! j’ai peur !”, les yeux exorbités, en nous tirant par la manche, c’est qu’elle ne sait pas vraiment si elle doit avoir peur. Les monstres se tiennent à la lisière de forêts où elle n’ose s’aventurer qu’avec nous, en nous tirant par la manche: “viens voir avec moi ce que cela fait d’avoir peur !”. Si l’un de ces monstres surgissaient sous ses yeux, pour de vrai, elle aurait probablement peur pour de vrai. Derrière le masque, le visage prend forme. Les monstres lui inculquent le degré zéro du conformisme sans lequel l’existence est terrifiante. Elle a besoin d’être rassurée sur elle-même autant que sur les autres. Ces autres, rassurants parce qu’ils sont semblables, inquiétants parce qu’ils sont autres. C’est aussi une manière de tracer des frontières, de circonscrire, de cerner un territoire, de clore l’infini du “monstre” en soi, d’en tarir la source quitte à la voir resurgir plus tard, bien plus tard. Cet infini, c’est celui du possible, du jeu infini de l’imagination par lequel la Forme se démultiplie à l’infini et la Norme consent à des exceptions vertigineuses. Le petit monstre à trois yeux (en triangle), bâti d’un touffe de cheveux oranges, dressée d’un seul tenant sur ses pieds, ce petit monstre est à lui seul un vertige. Pour vivre sans peur, il faut apprendre à rire de lui – non du rire de la moquerie mais du rire du jeu ce qui est la seule manière de le prendre au sérieux - et à retrouver en lui la grimace familière, les mêmes soucis, les mêmes appréhensions. Plus le monstre, au delà de son apparence, se prend à lui ressembler – sa maman lui manque, il fait des bêtises, il adore le chocolat – plus les peurs s’éloignent et le monde devient rassurant, familier sans cesser, pour autant, d’être étonnant.