30 avril 2015

Vancouver

 


Celui qui a donné son nom à la ville de Vancouver n’a fait qu’y passer. C’était un Anglais, un officier de la Royal Navy.

On croyait en ce temps-là, les dernières années du 18ième siècle, en l’existence d’un passage maritime à travers l’Amérique du Nord entre l’océan Atlantique et l’océan Pacifique. Vancouver croisa la route d’un certain Gray, commerçant américain, qui avait découvert l’embouchure d’un grand fleuve. C’était peut-être le passage recherché mais Vancouver n’y crut pas (à raison). Le fleuve, Gray l’avait appelé Columbia, du nom de son vaisseau. Il était dans le commerce de fourrures.

(Pendant que la France se faisait une révolution, la Grande-Bretagne se faisait un empire)
Vancouver est aujourd’hui la capitale de la province de la Colombie-Britannique dont la superficie avoisine celles de l’Allemagne, de la France et des Pays-Bas réunis. Le Canada n’a pas d’Etats comme les Etats-Unis mais des provinces.

Le Vancouver d’aujourd’hui compte plus de deux millions d’habitants dont plus de la moitié ont pour langue maternelle une autre langue que l’Anglais. La communauté chinoise y est omniprésente. Les panneaux de signalisation sont en Anglais et en Français mais aussi en Chinois. Les chauffeurs de taxi sont presque tous originaires d’Inde.  
Olga occupe un petit appartement au onzième étage d’un immeuble du centre ville d’où l’on a vue sur les gratte-ciels entre lesquels, par beau temps, on peut apercevoir l’océan. Elle travaille à quinze minutes à pied de là dans un grand hôtel. Depuis un peu plus d’un an maintenant, elle y est responsable du département de nettoyage et d’entretien des chambres et des communs.
chez Olga
Elle nous avait concocté un programme de visites et pendant les six jours que nous avons passés sur place, nous avons marché, pédalé, dans les larges rues du centre ville, sur les pontons du port de plaisance (l’île de Granville), sur les voies pédestres du front de mer. Nous avons navigué sur le détroit de Georgia, dans un dédale de fjords, jusqu’à débusquer, aidés d’un sonar, une flottille d’orques, des éléphants de mer rugissants à tout vent, des otaries espiègles.

Au sommet d’un arbre, veillait sur sa progéniture un pygargue à tête blanche (« bald eagle » en Anglais, bien que ce ne soit pas un aigle), emblème national des Etats-Unis. Il faut dire qu’au passage, notre vedette avait franchi la frontière. Nous nous trouvions donc aux Etats-Unis, dans l’Etat de Washington. Seattle ne devait plus être très loin. Dans le lointain, on apercevait le mont Baker, sa cime enneigée qui lui donnait l’air d’une pâtisserie.

Pour atterrir à Vancouver, nous avons fui la nuit. Par le hublot, le ciel semblait ne jamais devoir s’assombrir, aspiré par une clarté venue du fond d’un autre ciel. Partis l’après-midi, nous sommes arrivés le matin du même jour. Au retour, partis l’après-midi, nous sommes arrivés le matin du jour suivant, sans avoir dormi.
Quelques degrés de moins qu’à Paris, qu’à Genève. Soleil à l’arrivée. Le lendemain matin, il pluviotait. Averses l’après-midi alors que nous visitions l’aquarium. Puis grand beau temps le reste de notre séjour.

méduses
Lisa en conversation


C’est le troisième jour, il me semble, qu’un bus nous a emmenés du front de mer au parc du pont de Capilano, suspendu au-dessus d’une eau vive, au milieu d’une forêt de conifères dont certains (notamment les « douglas-fir trees ») sont millénaires. Des passerelles en bois permettent de passer d’arbre en arbre. Une passerelle en plexiglas (« cliffwalk ») longe la  falaise de granite façonnée par les glaciers, formant par endroits un arc-de-cercle au-dessus du vide.
pont suspendu de Capilano

A l’entrée des mâts totémiques, vestiges, le plus souvent reconstitués, des « first nations » dont, par ailleurs, on ne voit pas trace en ville. Les Canadiens affichent partout leur culpabilité à leur endroit. Les plus spectaculaires de ces mâts se trouvent à la lisière du Stanley park qui, à  l’extrémité ouest du centre-ville, occupe toute une presqu’île. Nous en avons fait le tour à vélo. Plus de huit kilomètres. Nous ne nous sommes pas engagés dans la touffeur de la forêt dont les sapins et les cèdres immenses surplombent l’océan. Le parc fait deux fois la superficie de Hyde Park. Il est bordé de plages de sables fins où l’été se baignent, paraît-il, les indigènes, premières et secondes nations confondues.

Les Canadiens sont un peuple sans histoire (ou à peine), mais gorgé de nature sauvage. A la tombée de la nuit, au centre ville de Vancouver, de gros ratons-laveurs (« raccoons »), en quête de nourriture, viennent quelquefois frapper aux carreaux des villas fleuries, alignées dans les quartiers résidentiels, à l’ombre des gratte-ciels. Il est interdit de les nourrir comme de leur faire le moindre mal. Si jamais ils venaient à se montrer trop entreprenants ou trop agressifs, on peut toujours appeler la police. Lydia et Olga en ont aperçus deux soirs consécutifs.
Même au cœur de la ville, la nature comme l’océan ne sont jamais loin. Les gens y vivent décontractés, à l’américaine. Parmi eux, beaucoup de joggers, de cyclistes. Un arbre a été planté sur le toit de l’un des immeubles du front de mer. Il est là, nous explique Olga, pour rappeler la hauteur qu’atteignaient les arbres (celle des immeubles) qui se trouvaient là autrefois.


vue de la fenêtre de l'appartement d'Olga
Les gratte-ciels n’ont pas la raideur des gratte-ciels new-yorkais. Des empilements de caissons de verre, vitrées, à chaque étage, des plinthes aux plafonds, affublés, pour certains, de fenêtres en arc, qui avancent sur la façade (« bow-window »), entièrement vitrées elles aussi, qu’occupe le plus mal loti de la bande d’étudiants à se partager le loyer de l’appartement. Ce qu’atteste le matelas encastré dans l’espace exigu de l’avancée.

Autre image, captée lors de la ballade en vélo en bordure de mer, dans le parc Stanley : un immense tas de souffre jaune citron aperçu sur l’autre rive, West Vancouver, où vivent les plus fortunés des citadins, relié au Stanley Park par le Lion’s Gate Bridge, inauguré en 1939 par George VI et construit grâce aux fonds avancés par la famille Guinness.

De nombreux films hollywoodiens ont été tournés en ville, en plein air ou en studio. Les tournages y sont moins chers et la ville n’hésite pas à louer un pont, comme c’était le cas lors de notre séjour. Le pont est fermé à la circulation. Les gens râlent.
Nous voici de retour, en escale à l’aéroport de Roissy. Lisa dort dans les bras de Lydia. Marie tient bon, je vacille. Nous avons quatre heures d’attente. Nous avons sauté une nuit. Il faut maintenant atteindre la prochaine, franchir un pont suspendu entre deux continents, entre deux dates. A se demander si l’on ne pourrait pas défier l’âge par la seule vertu des décalages horaires.
Sujet de rédaction: raconter vos dernières vacances. Marie ?


sur le ponton, au retour de la chasse aux baleines, Granville Island

28 avril 2015

Les joies simples

Les joies sont simples en enfance. Du papier, des ciseaux, un pain au chocolat, des malabars, un caramel, des feutres, un crayon, un câlin, une peluche, une sucette, une nuit de sommeil, un chocolat chaud, une partie d’échec, un livre d’images.

Et même la table de multiplication que balbutie Lisa entre les haies, sur le chemin qui descend vers l’école.
Le premier arrivé au portail a gagné. Chaque matin, Lisa m’oblige à courir derrière elle, à concourir avec elle. Jusqu’au sapin. Jusqu’au terrain de tennis. Jusqu’au portail. Et chaque matin, grâce à elle, je mesure ma forme ou méforme.

A l’école, les mêmes visages, une poignée de main, « bonjour » ici, « bonjour » là. Un bout de conversation. Des prénoms m’abordent en coup de vent, Juliette, Bernard, François, Katia, Sandra, Alessandra, et certains dont je ne connais que le prénom des enfants, Kali (ou Cali), Laura, Alisha, Timéo, Loïc, Eva, Selma.
L’herbe recommence à pousser. Malédiction du coupeur de tiges. Il y a encore les feuilles noircies du printemps dernier, laissées là sous les arbres qui bourgeonnent.


Nous prenons l’avions demain pour Vancouver. Olga nous a concocté un programme d’activités. Il est question de ballades en mer pour aller voir les baleines.
Il fait beau et presque chaud l’après-midi.

Marie a un contrôle d’histoire ce matin. Sur la paix romaine. L’édit de Caracalla. La vie d’Octave devenu Auguste, fils adoptif de Jules César. La romanisation. Qu’est-ce que ça veut dire la « romanisation » ?
Les profs du collège étaient en grève hier. Presque tous. Sur le parking du collège, reconnaissables à leurs dossards jaune fluorescent, certains distribuaient des tracts, tentaient de convaincre les parents du bien-fondé du mouvement et de la nécessité de les soutenir. La dotation budgétaire des établissements qui ne sont pas situés en zone d’éducation prioritaire va baisser au profit des établissements situés dans ces zones. Pourraient en pâtir le soutien scolaire, les préparations au Brevet (dont il est de nouveau question qu’il soit supprimé), les sections dites Eurolangues (certaines classes devraient fusionnées, l’Italien en LV2 pourrait être abandonnée, etc.). A l’école primaire, moins touchée a priori, seul le directeur faisait grève.

Nous sommes à trois doigts de la fin du mois. Vancouver est derrière nous (j’en parlerai). Dieda a subi son opération. Il est sorti hier de l’hôpital. Nous avons eu l’été, le printemps et aujourd’hui l’automne. Pour un jour, pour quelques jours. J’ai ratissé sous les haies, arraché la mauvaise herbe, tondu la pelouse, rempli des sacs, couru à la déchetterie, très fréquentée en cette saison. Mamie est restée avec nous pendant que Dieda était à l’hôpital. Et la semaine prochaine, je donne des cours.
Qui donc ira chercher les enfants à l’école ? 
 


01 avril 2015

Oiseaux et poissons d'avril

 

Les oiseaux sont là, plus nombreux qu’à l’accoutumée, sautillant de branche en parapet, de fils en aiguilles.

Le printemps nous prend toujours par surprise. Et que cela même soit surprenant, est surprenant. Et ainsi de suite.
Un état de grâce est indescriptible. Les poncifs sont de sortie.

De bon matin, j’ai découpé des poissons d’avril, leur ai fait une bouche et un œil, puis les ai scotchés aux dos de Lisa et Marie. Elles étaient ravies. Marie n’avait que cela en tête depuis le saut du lit. Aujourd’hui, c’est le 1er avril. Marie adore tout ce qui sort de l’ordinaire. Une fête, un anniversaire. 
Je suis né au printemps. Une gracieuseté d’autrefois était de compter les années qui passent en printemps qui reviennent. Je suis bien calé dans cette image. Les filles, y compris Lydia, sont toutes de l’été. Dieda aussi. Seule mamie me tient compagnie.

Depuis près d’un an, vit chez nous un cochon-dinde qui, chaque fois que j’entrouvre le frigidaire, couine dans l’espoir de feuilles de salade. Les filles l’ont appelé « Noisette ».  
Marie s’est mise en tête de préparer nos repas. Après les excès de mon jour anniversaire, je suis à la diète forcée. Elle prépare des crêpes puis avant-hier, des tranches de lard assaisonnées à sa façon. Entre deux séances au petit coin, je n’y touche pas. Hier, elle nous a accommodé des champignons. Je n’y ai pas touché davantage et ce matin, je suis toujours au pain sec et à l’eau. Mais je me permets tout de même une tasse de café.


Vendredi dernier, Lisa a perdu sa coquille de plâtre, celle qui, au bras gauche, l’interdisait d’acrobaties. Nous nous sommes présentés à l’hôpital à 7h00 du matin. Opération sous anesthésie générale pour retirer les vis de son coude. Sortie en milieu d’après-midi.
Depuis l’automne dernier, mon père, dieda pour les enfants, a la jambe gauche endolorie. Ce qui le fait boitiller. Au début, son généraliste n’y vit qu’une tendinite. Une rhumatologue consultée début mars y décela une arthrose de la hanche ce que confirmèrent les radios. La seule solution est le remplacement de la hanche par une prothèse. Rendez-vous a été pris pour l’opération qui aura lieu le 19 avril. Le séjour à l’hôpital durera cinq jours. Le lendemain de l’opération, il pourra se lever et après des séances de rééducation, pourra marcher normalement. Entretemps, la douleur s’est accentuée. Elle l’empêche parfois de dormir.
lac de Divonne début mars
Pour célébrer mon anniversaire, un jour plus tôt, nous avons déjeuné dans un restaurant chic, huppé. Plats tellement sophistiqués que leur énoncé sur la carte ne suffisait à nous renseigner : on ne savait pas trop à quoi s’attendre. Lisa a tout de même mangé son soufflé au fromage (bleu de Gex et Comté), Marie son filet de bœuf Angus posé sur une rosace constituée de fine lamelles de champignons. Pour les grands-parents et moi-même, carpaccio de langoustines accompagné de beignets de cuisses de grenouille. En plat principal, pour Lydia et moi, cœur de ris de veau déposé sur un matignon de légumes. Je ne savais pas ce que c’était qu’un matignon et si cela avait le moindre rapport avec la résidence des premier ministres. Tout compte fait, aucun rapport.

Il a plu toute la journée et le lendemain aussi.

Dès que l’un d’entre nous disparaissait aux toilettes, le chef de salle s’emparait de la serviette laissée sur le bord de la table ou l’accoudoir de la chaise pour la plier et la reposer délicatement à côté de l’assiette.

La meilleure amie de Marie est de nouveau G. Et C. ne l’est plus. Elle n’est plus une amie du tout.

Quand C. a réalisé que Marie s’était raccommodée avec G., elle a tenté, par des manigances, de s’interposer. Au collège, elle les a pourchassées de ses sarcasmes mais sans succès. Ont commencé ensuite des échanges venimeux par réseaux sociaux interposés. Marie s'est échauffée et a eu le tort de donner dans la répartie injurieuse. Un lundi matin, la principale m’appelle pour me lire un message que Marie aurait envoyé à C. Il y est question que celle-ci aille se faire voir dans le trou…du monde, etc. La mère de C. a demandé à me parler. C. soutient que Marie la harcèle, que les messages de ce genre sont légion. J’autorise la principale à communiquer mes coordonnées à sa mère qui m'appelle, que je rappelle. Je suis étonné au passage qu’elle ne les ait pas, mes coordonnées. Elle me demande de faire en sorte que ma fille cesse de harceler la sienne. Pas d’animosité dans sa voix. Je réponds sur le même ton. Je demande à Marie de s’excuser. Une médiation est organisée dans le bureau de la conseillère d’éducation. Ce qui me laisse pantois. L’affaire, si tant est que cela en soit une, s’étant déroulée hors de l’établissement, il n’y a pas lieu, me semble-t-il, de gaspiller son temps et ses ressources à cela. La médiation a finalement lieu. En plus de C. et de Marie, une autre élève, tenant lieu de témoin (à charge), est présente. Marie s’excuse. L’affaire est close. Lorsque j’appelle la mère, C. qui est à ses côtés, prétend que Marie continue de lui écrire, ce que je sais impossible puisque son portable lui a été confisqué. Depuis, C. n’est évidemment plus dans les petits papiers de Marie. La bonne nouvelle, c’est que privée de portable et donc de réseaux sociaux, Marie a levé le nez des écrans et redécouvre le monde. Cette embrouille lui a servi de leçon. Elle est échaudée.

Anniversaire d’une copine puis d’une autre, Lisa enchaîne les anniversaires (samedi et dimanche dernier). Je ne sais pas si des statistiques le confirmeraient mais il me semble qu’une majorité de l’humanité naît au printemps. Un poisson d’avril dans le dos. Avec en arrière-plan, des oiseaux qui sautillent sur les fils électriques.
(Je dois me renseigner à ce sujet, au sujet du poisson d’avril. Sur le chemin de l’école, j’ai promis à Lisa de lui expliquer d’où vient le poisson d’avril).