12 septembre 2007

La diagonale du nageur



Lisa a eu deux mois hier (mais ici sur la photo, c'est Melina qui aura un mois dans deux jours). On a bu une bonne bouteille de Bordeaux. Suivie d'un bout de film sur les attentats du 11 septembre du point de vue des passagers du quatrième avion détourné qui s’est finalement écrasé en rase campagne, manquant sa cible.

Les nuits sont fraîches à présent. Marie a le nez qui coule. On pourrait bien mettre le chauffage en route dès ce soir.

L’ordinateur de bord de la voiture indique, clignotant rouge à l’appui, qu’il faut compléter le niveau du liquide de freins. J’ai appelé Krzysztof, l’homme à tout faire. Je lui ai laissé les clés et les papiers de la voiture. Ce matin, c’est un taxi qui nous a déposés, Marie et moi, devant l’école. La maîtresse de Marie porte le même nom de famille qu’un célèbre joueur de rugby Français. A mi-course, le compteur du taxi s'est enrayé. Je lui ai laissé dix zlotys de plus que le prix affiché.

Lisa s’est réveillé la nuit à cause de son nez bouché. Ce matin, Lydia est éreintée.

L’Argentine a battu la Géorgie (au rugby) et j’ai reçu de Christophe des photos de Melina (faut-il un accent sur le “e” de Melina ? Le correcteur automatique de l'ordinateur prétend me l'imposer). Toujours et encore des photos de bébés. Ce blog dégouline de bébétitude. C'est sa vocation.

La femme de notre directeur est morte d’un cancer il y a quelques jours.

Finalement, il y avait cette femme à la piscine qui faisait des longueurs en brasse. Curieusement, au lieu de les faire d’un bord à l’autre, elle les faisait d’un angle à l’autre du bassin. De mon tapis roulant, n’ayant d’autre vue que celle donnant directement sur le bassin, son manège ne pouvait m’échapper. J’ai songé qu’il ne pouvait avoir d’autre fondement que le fameux théorème de Pythagore. Sachant que la piscine mesure dix-sept mètres de longueur et six de largeur, en parcourant l’hypoténuse de ce triangle rectangle, elle prolonge sa course d’un peu plus d’un mètre par rapport à une longueur de piscine.

Dans l’océan de la vie de tous les jours, les petits riens s’égrènent comme des gouttes d’eau que rien ne différencie entre elles sinon l’angle d’approche, de distorsion, de déformation. La réalité est hors de prise. A ce train-là, nager en diagonale peut changer la vie. Tout comme réciter chaque jour une leçon différente en s’astreignant à un examen de conscience. Car il n’est rien de plus essentiel que de ne jamais se perdre de vue. Il y a toujours un point au milieu du bassin où toutes les diagonales se croisent et c’est là très précisèment qu’il faut garder la tête hors de l’eau.

07 septembre 2007

Sans-papier


Encore aujourd’hui, près de deux mois après avoir vu le jour, Lisa est une sans-papier. Il ne suffit donc pas de se donner la peine d’être né pour exister. Il faut en faire la demande, remplir et signer des formulaires, apposer des timbres fiscaux, préparer un dossier.

D’abord, deux semaines après la naissance, rendez-vous fut pris avec les services de l’état civil polonais mais en l’absence d’une traduction en Polonais de l’acte de naissance de la maman, l’acte de naissance ne put être accordé. Il fallut décrocher un second rendez-vous. Plus d’un mois s’était écoulé quand nous nous représentâmes devant l’officier l’état civil. Lydia possédant un passeport établi en langue Russe, son nom de famille fut retranscrit phonétiquement en Polonais à partir du cyrillique. Cela en dépit du fait que son nom figurait dans le passeport en caractères latins comme en caractères cyrilliques. La transcription phonétique eut pour résultat d’ajouter deux consonnes - un “j” et un “w – à la transcription latine du nom de famille. On peut se demander si un Thaïlandais, un Géorgien, un Chinois ou un Arménien aurait bénéficié du même traitement. Les Polonais ne sont pas prêts de ravaler leur russophobie.

Toujours est-il que n’importe qui, sur la seule base de ces documents, pourrait contester que Lydia soit bien la mère de Lisa.

Mais ce n’était pas tout. Une longue discussion s’ensuivit sur le fait de savoir si le nom de la ville de naissance de Lydia devait ou non figurer sur l’acte de naissance de Lisa sous son appellation actuelle - Saint Pétersbourg - ou celle de l’année de naissance de Lydia – Léningrad. Finalement mais à l’arrachée, Léningrad l’emporta.

Lisa obtînt donc un accusé réception en bonne et due forme. Restait à procéder à sa transcription par le Consulat de France. L’employée Polonaise du Consulat qui me reçut s’aperçut rapidement qu’un document manquait à mon dossier. Il s’agissait d’une pièce annexe à l’acte de naissance, à savoir le procès verbal par lequel j’avais officiellement reconnu Lisa comme étant ma fille devant l’état civil Polonais. Ce document, l’officier d’état civil Polonais avait refusé de nous en donner copie. L’employée du Consulat me soutînt mordicus que cette copie ne pouvait nous être refusée pour autant que nous en fassions la demande. Il fallut donc retourner une troisième fois au service de l’état civil réclamer la pièce manquante. Une collègue Polonaise s’informa. Pour obtenir cette pièce, il fallait en faire la demande par écrit, timbre de cinq zlotys à l’appui. Ma collègue me rédigea la demande que je signai et avec laquelle je me présentai pour la troisième fois au service de l’état civil. J’obtins sans difficulté la copie demandée et l’apportai au consulat, accompagnée d’une lettre signée par Lydia par laquelle elle demandait à ce que son nom de famille figurât sur l’acte de naissance de Lisa dans sa version latine et non polonaise. Je dois maintenant appeler le Consulat d’ici quelques jours. Si tout se passe bien, Lisa sera bientôt de ce monde pour les Polonais comme pour les Français.

Reste à obtenir un passeport. Aujourd’hui, seuls des passeports biométriques sont délivrés pour lesquels deux photos d’identité sont exigées comme autrefois mais répondant des normes draconiennes: l’enfant ne doit pas sourire, il doit se tenir droit, les yeux grand ouverts et la photo doit être prise sur fond clair – on ne doit pas voir les mains des parents s’efforçant de maintenir l’enfant droit devant l’objectif, toutes choses évidentes quand on a que quelques semaines de vie à son actif. Nous sommes allés chez un photographe et Lisa a fait bonne figure. Nous avons nos photos. Seulement, la demande de passeport ne peut être déposée qu’une fois l’acte de naissance établi et en présence de l’enfant. Donc, il est probable que les allées et venues au Consulat seront encore à l’ordre du jour pour une partie de la semaine prochaine. Au final, Lisa sera la première d’entre nous à disposer d’un passeport biométrique. Elle passera du statut de sans-papier à celui d’icône biométrique.

05 septembre 2007

Lisa sourit



C’est la rentrée depuis deux jours. Il pleut sur Varsovie comme sur Brest en d’autres temps. Marie n’a pas la même maîtresse que l’année dernière mais cela ne semble pas la déranger. Elle retrouve l’école avec plaisir. Pendant ce temps, Lisa sourit devant la caméra et sous les yeux de sa mère.

03 septembre 2007

les incontournables de la rentrée


Tout le monde doir savoir qu’il y a chaque année une rentrée. Et tout le monde doit savoir que chaque année, la rentrée a ses “incontournables”. C’est ce qu’affichent supermarchés, sites marchands et enseignes en tout genre. Les soldes prennent fin avec la rentrée et laissent alors la place aux incontournables, c’est à dire à tout ce qu’il serait de mauvais goût de ne pas acheter, de ne pas posséder à moins bien sûr de se résigner à faire sa sortie plutôt que sa rentrée.

Il y avait autrefois des femmes, des femmes surtout, qui faisaient leur entrée dans le monde. Par la suite, on ne parle plus que de “rentrées”.

A vrai dire, les incontournables d’une entrée dans le monde sont une maman et un papa. C’est pourquoi Marie demain ne fera qu’une rentrée: après la petite section, la moyenne section. Dans son carnet de classe, il est indiqué qu’elle est admise en moyenne section.

Dans le monde où Marie fait sa rentrée, à force de tout avoir – du moins à vue de nez -, quelque chose vient toujours à nous manquer. Le tout finit par se confondre avec ce manque, avec ce qui lui manque pour faire un tout. On ne se rend pas compte à quel point il nous devient impossible de vouloir en même temps qu’inéluctable d’espèrer plus, d’attendre davantage. C’est dans ce monde qu’une publicité pour une carte de crédit vante le pouvoir de celle-ci d’acheter tout ce qui peut s’acheter. On pourrait tout aussi bien vanter l’illusion ainsi créée de pouvoir se passer de ce qui ne s’achète pas ou de pouvoir s’en racheter. Mais certains n’ont ni la carte de credit ni ce que celle-ci ne peut leur offrir en plus.

Je ne pourrais jamais apporter cela à Marie, je veux dire une raison ou une passion de vivre. Elle devra se débrouiller toute seule, par delà l’amour reçu. Ce sont des temps abstraits; comme dirait Philippe Muray, nous vivons dans des parcs d’abstraction. S’en extraire exige une force de caractère qui peut facilement tourner à l’anémie ou verser dans le ressentiment. Que Marie soit honnête avec elle-même, c’est déjà beaucoup. Son entrée dans le monde, j’espère que nous pourrons simplement l’aider à la tisser sur cette trame-là.

En attendant et pour ce qui est de la moyenne section, Marie a déjà projeté de presenter sa petite soeur Lisa à sa maîtresse qu’elle n’imagine pas être une autre que celle de l’année dernière. Lisa lui sert de doudou et les doudous ne lui servent pas tant de compagnons nocturnes que de sésame-ouvre-toi des salles de classe. Ce sont de vrais incontournables.