
Nous avons chacun notre poste de travail. J’ai tiqué quand Gilles a employé ces mots: « poste de travail ». Moi, j’ai de la chance, j’ai un poste de travail dans une pièce pour moi tout seul, au sixième étage. Marie ne comprend pas que l’on travaille, elle ne comprend pas que maman, après l’avoir déposée à la maison, retourne au travail. Le travail, c’est un endroit où il y a des étages et à chaque étage des gens qui travaillent. De la portière de la voiture garée devant nos bureaux, elle lève les yeux et jauge l’immeuble d’où je viens tout juste de sortir et qui l’intrigue à cause de ces lumières allumées à tous les étages, à toutes les fenêtres. Les gens, pense-t-elle, travaillent pour acheter des sucettes à leurs enfants. Et des jouets aussi. Tout le reste nous est donné. Tout le reste nous est acquis.
Mais au travail, comme sur le lieu d’un crime de jour en jour reporté, il y a des sorciers et des sorcières. La maman de Marie en connait une de sorcière. Elle s’appelle Kirsten. Marie a oublié l’autre soir d’interroger maman au sujet de la sorcière Kirsten. Je lui avais demandé de le faire en mon absence mais elle a oublié. La sorcière Kirsten n’a pas de balai ni de chapeau pointu, elle n’a pas de pomme à croquer, elle ne mange pas les enfants, n’épouse pas leurs papas, ne les égare pas en pleine forêt. D’ailleurs, quand on la voit, on a du mal à s’imaginer que c’est une sorcière. Des cheveux gris et courts, des yeux derrière des lunettes, gris eux aussi, la voix neutre des gens gris. En réunion, elle pose devant elle, bien en évidence, portable et blackberry, des baguettes magiques, en somme, qu’elle agite de temps à autre pour signifier son indisponibilité et son importance. Elle a transformé ainsi beaucoup de monde en ennemis personnels. De nénuphar en nénuphar, des batraciens l’observent, la guettent et se demandent comme lever la malédiction qui pèsent sur eux tous. Des princesses et des princes charmants sommeillent ainsi sous le joug de l’infâme Kirsten, résignés certains jours, enragés d’autres.
Marie aussi a un portable. Depuis qu’elle en a un, elle appelle toutes ses amies. Carlotta, Laura, Marisha. Elle leur raconte ce qui se passe à la maison, ce qui passe à la télévision, ce qui lui passe par la tête. Puis elle raccroche et Lisa se charge d’en grignoter chaque touche, sans jamais quitter sa sœur des yeux. Aujourd’hui, sa soeur n’a pas voulu laisser maman regagner son poste de travail. Elle a pleurniché. Quand nous sommes rentrés à la maison, quelques heures plus tard, elle était attablée à sa table basse, les mains, le menton et les avant-bras tatoués aux feutres rouge, vert et bleu. Le savon n’y a rien fait, ou à peine. Les larmes non plus. Elle avait l’âme brouillée, sauvage. Quand elle veut qu’on la chatouille à tout propos, c’est que ça ne va pas. La sorcière Kirsten est passée par là. Je tombe sur le dessin qu’elle a laissé derrière elle. Nous avons tous des mains à trois doigts mais je nous reconnais tous. En plus de nous, il y a elle, la sorcière avec un ballon à la main. Et un peloton de grenouilles dans le lointain.
Ce soir, je me suis rendu compte qu’elle n’avait plus besoin du marchepied pour se laver les dents. J’avais pris l’habitude de le pousser sous le lavabo mais ce soir, elle m’a devancé dans la salle de bain et s’est tout de suite emparé de sa brosse à dents et du tube de dentifrice. Elle n’a pas eu besoin du marchepied. Pendant que Lisa barbote dans sa bassine, elle renverse le marchepied et comme c’est ceux, elle y crèche toute une ribambelle de peluches et fait mine de leur donner le bain.
Toute la soirée, on a joué aux pirates. Le canapé était un bateau et si on laissait traîner la main dans l’eau, un requin risquait de l’emporter. Lisa était affublée d’un chapeau d’arlequin et souriait toutes voiles dehors. Marie jacassait au milieu du salon. Elle avait mal à la jambe hier, ne pouvait plus courir dans l’allée qui mène chez Gabi et Nicolas puis elle a oublié la douleur et s’est remise à trotter, à courir. La soirée est passée vite. Elles dorment et je veille. Lisa continue de se réveiller pour sa ration de lait. Deux fois par nuit. Parfois plus.
J’ai quitté mon poste de travail, éteins les lumières, dévalé les six étages, le portable a sonné au moment où j’atteignais la porte d’entrée, Marie était assise à l’avant, on a roulé sans encombres; à chaque fois qu’elle touchait la vitre avec sa peluche, la vitre s’abaissait, elle ne pouvait pas me voir presser le bouton du tableau de bord. Puis, on a joué aux pirates, au requin, aux anniversaires. Coyote et sa bande. Bipbip. Je n’ai jamais entendu dire que les coyotes chassaient les autruches. La vitre s’est abaissée. Bipbip s’est échappée.
Pendant la nuit, il y a quelques nuits, il y a eu un orage. J’aurais dit que je rêvais mais c’était vrai. En février, en Pologne, un orage a éclaté. En pleine nuit. Ca a commencé avec des rafales de vent montant en puissance jusqu’à ce que le ciel éclate en lambeaux de lumière. La foudre est tombée au loin. Personne ne s’est réveillé. La nuit a continué. Marie demande ce que c’est qu’un mauvais rêve. Le soir, dans la pénombre, chaque mot, chaque phrase, chaque image s’incruste en elle, s’écoule en elle et resurgit les jours suivants. Que l’on puisse faire de mauvais rêves la trouble. Qu’alors, on se réveille dans une chambre vide, qu’on reconnaisse autour de soi le décor familier, que cela même soit rassurant, cela la trouble. La foudre est tombée au loin mais personne ne s’est réveillé. La lumière tambourine dans les rideaux comme le pouls sous la peau. Le vent est tombé tout d’un coup.
Il y a un rat mort dans le jardin. La chatte l’a laissé là et maintenant, elle se pavane langoureusement d’un bout du jardin à l’autre, sous la balustrade le long de la terrasse.