27 février 2008

Hooligans en culottes courtes




Noah, Marie et Laura, 24 février





Lisa et sa maman (après la sieste)

26 février 2008

Sorcellerie


Nous avons chacun notre poste de travail. J’ai tiqué quand Gilles a employé ces mots: « poste de travail ». Moi, j’ai de la chance, j’ai un poste de travail dans une pièce pour moi tout seul, au sixième étage. Marie ne comprend pas que l’on travaille, elle ne comprend pas que maman, après l’avoir déposée à la maison, retourne au travail. Le travail, c’est un endroit où il y a des étages et à chaque étage des gens qui travaillent. De la portière de la voiture garée devant nos bureaux, elle lève les yeux et jauge l’immeuble d’où je viens tout juste de sortir et qui l’intrigue à cause de ces lumières allumées à tous les étages, à toutes les fenêtres. Les gens, pense-t-elle, travaillent pour acheter des sucettes à leurs enfants. Et des jouets aussi. Tout le reste nous est donné. Tout le reste nous est acquis.

Mais au travail, comme sur le lieu d’un crime de jour en jour reporté, il y a des sorciers et des sorcières. La maman de Marie en connait une de sorcière. Elle s’appelle Kirsten. Marie a oublié l’autre soir d’interroger maman au sujet de la sorcière Kirsten. Je lui avais demandé de le faire en mon absence mais elle a oublié. La sorcière Kirsten n’a pas de balai ni de chapeau pointu, elle n’a pas de pomme à croquer, elle ne mange pas les enfants, n’épouse pas leurs papas, ne les égare pas en pleine forêt. D’ailleurs, quand on la voit, on a du mal à s’imaginer que c’est une sorcière. Des cheveux gris et courts, des yeux derrière des lunettes, gris eux aussi, la voix neutre des gens gris. En réunion, elle pose devant elle, bien en évidence, portable et blackberry, des baguettes magiques, en somme, qu’elle agite de temps à autre pour signifier son indisponibilité et son importance. Elle a transformé ainsi beaucoup de monde en ennemis personnels. De nénuphar en nénuphar, des batraciens l’observent, la guettent et se demandent comme lever la malédiction qui pèsent sur eux tous. Des princesses et des princes charmants sommeillent ainsi sous le joug de l’infâme Kirsten, résignés certains jours, enragés d’autres.

Marie aussi a un portable. Depuis qu’elle en a un, elle appelle toutes ses amies. Carlotta, Laura, Marisha. Elle leur raconte ce qui se passe à la maison, ce qui passe à la télévision, ce qui lui passe par la tête. Puis elle raccroche et Lisa se charge d’en grignoter chaque touche, sans jamais quitter sa sœur des yeux. Aujourd’hui, sa soeur n’a pas voulu laisser maman regagner son poste de travail. Elle a pleurniché. Quand nous sommes rentrés à la maison, quelques heures plus tard, elle était attablée à sa table basse, les mains, le menton et les avant-bras tatoués aux feutres rouge, vert et bleu. Le savon n’y a rien fait, ou à peine. Les larmes non plus. Elle avait l’âme brouillée, sauvage. Quand elle veut qu’on la chatouille à tout propos, c’est que ça ne va pas. La sorcière Kirsten est passée par là. Je tombe sur le dessin qu’elle a laissé derrière elle. Nous avons tous des mains à trois doigts mais je nous reconnais tous. En plus de nous, il y a elle, la sorcière avec un ballon à la main. Et un peloton de grenouilles dans le lointain.

Ce soir, je me suis rendu compte qu’elle n’avait plus besoin du marchepied pour se laver les dents. J’avais pris l’habitude de le pousser sous le lavabo mais ce soir, elle m’a devancé dans la salle de bain et s’est tout de suite emparé de sa brosse à dents et du tube de dentifrice. Elle n’a pas eu besoin du marchepied. Pendant que Lisa barbote dans sa bassine, elle renverse le marchepied et comme c’est ceux, elle y crèche toute une ribambelle de peluches et fait mine de leur donner le bain.

Toute la soirée, on a joué aux pirates. Le canapé était un bateau et si on laissait traîner la main dans l’eau, un requin risquait de l’emporter. Lisa était affublée d’un chapeau d’arlequin et souriait toutes voiles dehors. Marie jacassait au milieu du salon. Elle avait mal à la jambe hier, ne pouvait plus courir dans l’allée qui mène chez Gabi et Nicolas puis elle a oublié la douleur et s’est remise à trotter, à courir. La soirée est passée vite. Elles dorment et je veille. Lisa continue de se réveiller pour sa ration de lait. Deux fois par nuit. Parfois plus.

J’ai quitté mon poste de travail, éteins les lumières, dévalé les six étages, le portable a sonné au moment où j’atteignais la porte d’entrée, Marie était assise à l’avant, on a roulé sans encombres; à chaque fois qu’elle touchait la vitre avec sa peluche, la vitre s’abaissait, elle ne pouvait pas me voir presser le bouton du tableau de bord. Puis, on a joué aux pirates, au requin, aux anniversaires. Coyote et sa bande. Bipbip. Je n’ai jamais entendu dire que les coyotes chassaient les autruches. La vitre s’est abaissée. Bipbip s’est échappée.

Pendant la nuit, il y a quelques nuits, il y a eu un orage. J’aurais dit que je rêvais mais c’était vrai. En février, en Pologne, un orage a éclaté. En pleine nuit. Ca a commencé avec des rafales de vent montant en puissance jusqu’à ce que le ciel éclate en lambeaux de lumière. La foudre est tombée au loin. Personne ne s’est réveillé. La nuit a continué. Marie demande ce que c’est qu’un mauvais rêve. Le soir, dans la pénombre, chaque mot, chaque phrase, chaque image s’incruste en elle, s’écoule en elle et resurgit les jours suivants. Que l’on puisse faire de mauvais rêves la trouble. Qu’alors, on se réveille dans une chambre vide, qu’on reconnaisse autour de soi le décor familier, que cela même soit rassurant, cela la trouble. La foudre est tombée au loin mais personne ne s’est réveillé. La lumière tambourine dans les rideaux comme le pouls sous la peau. Le vent est tombé tout d’un coup.

Il y a un rat mort dans le jardin. La chatte l’a laissé là et maintenant, elle se pavane langoureusement d’un bout du jardin à l’autre, sous la balustrade le long de la terrasse.

18 février 2008

Pardons et problèmes




Une grappe de ballons rouges est accrochée aux arbres du jardin, ainsi empêchée d’aller au ciel. Corbeaux, pigeons et canards se disputent les miettes que leur jettent les promeneurs et quand tout a été picoré, refont bande à part, les uns sur les eaux, les autres dans les airs et les allées. Les écorces sont humides et à la longue prennent des teintes charbonneuses où s’encagent des volées de corbeaux sinistres.

L’hiver est venu avec presque deux mois de retard, la neige en guenilles se terre où elle peut. A un mois du printemps, tout est compromis. Les gemmes qui perçaient comme des verrues aux doigts des arbres se rétractent. A disparu le balai de la sorcière que j’avais empalé sur le manche évidé de la brouette et qui se dressait comme un drapeau au milieu du jardin. Quelqu’un l’aura remisé sous l’escalier qui descend dans le jardin. Le brasero rumine la cendre de l’été dernier. Des sacs poubelles, où s’entassent les feuilles du noyer, sont alignés le long du mur de la maison. La lourde table de bois qui fut autrefois au centre de notre salon pourrit maintenant sur le flanc, contre le mur de la terrasse. L’herbe qui était encore verte il y a une semaine pointe sous la mince couche de neige. Pas de quoi faire un bonhomme de neige. Marie est déçue. Cette nuit, il en est encore tombé mais rien à faire, aussitôt la température remonte et la neige fond. C’est presque pour rire qu’elle a enfilé ce matin sa combinaison de neige et ses moon boots. En rentrant de l’école, elle s’est rendue à l’évidence: partout, la neige est en lambeaux, défaite une nouvelle fois.

Il en est tombé pourtant tombé jusqu’en Grèce. La photo ci-jointe en témoigne. Mais ici cet hiver restera un hiver de pacotille à moins qu'il ne lui prenne la fantaisie de mordre sur le printemps et de nous plomber le moral en plein mois de mai. Rien n’est à exclure.

Lisa est malade. Un début d’otite. Fièvre la nuit dernière. Elle nous fait des yeux tristes, abattus mais il suffit de quelques moments de rémission entre deux remontées des températures pour qu’elle retrouve le sourire. Son sourire bleu, franc, limpide. Son sourire des grands jours qui s’élargit, s’illumine davantage encore dès que paraît Marie, son idole. Pour la voir, quand elle la devine à proximité, masquée, elle tend les bras devant elle pour nous écarter et la retrouver des yeux. Les grimaces de Marie, sa seule vue, suffisent à la mettre en joie. Seule Marie la fait rire. Tant que Marie est dans sa ligne de mire, son humeur est joyeuse, elle oublie sa peine et ses chagrins. Même quand la fièvre la tenaille et l’empêche de trouver le sommeil. Même quand elle est toute rouge à force d’avoir pleurniché, à force d’avoir la tête qui lui tourne. Lisa a cet air candide et sans détour des bonnes âmes. Quand elle regarde, elle regarde, longuement, sérieusement, curieusement, sans la moindre once d’impatience, sans questionnement, sans malice mais avec une joie entière et poignante.

Dans la voiture, je l’avais placée côté passager, le siège tournant le dos au pare-brise. Ainsi, elle n’avait qu’à tourner les yeux pour me voir. A l’aller, elle a failli s’endormir, je l’en ai empêchée in extremis en parlant, en sifflotant. Au retour, elle m’a ainsi regardé longuement, engoncée dans sa combinaison, sous son bonnet, le nez calé sur sa tétine. Elle ne m’a pas quittée des yeux jusqu’à l’arrêt complet des moteurs, sur le pas de la porte. Elle n’a pas gémi, elle ne s’est pas débattue, elle n’a pas souri. Elle m’a simplement regardé, ses pupilles bleues logées dans le coin des yeux. Elle est émouvante, Lisa. Elle n’est pas sans malice dans ses bons moments mais au fond, elle ne fait pas d’histoire, elle prend les choses comme elles lui viennent. Ce n’est pas le cas de Marie.

Marie, elle, apprend chaque jour de nouvelles tournures de phrases, de nouveaux mots. Sa grand-mère qui ne comprend pas le Français s’émerveille à l’entendre jacasser dans la langue de Molière avec tant d’impétuosité dans la voix qu’il pourrait sembler que la terre entière lui appartient. L’une de ses nouvelles expressions favorites est «ce n’est pas un problème» ou, au contraire, c’en est un. «Papa, ce n’est pas un problème si je me lave pas les dents aujourd’hui». «papa, le problème, c’est que Monsieur Tioc n’a pas un seul chien mais trois, un blanc, un vert et un rouge». Tout est problème. Selon l’angle choisi. Ou ne l’est pas. Selon l’angle choisi. Quelques uns de ces problèmes sont vite surmontés grâce à un «pardon» salvateur. L’équation est la suivante: je fais quelque chose d’interdit comme par exemple, jeter des mouchoirs en papier derrière le canapé ou bien retirer tous les imagiers que maman ou papa avait posé sur la tablette de Lisa pour la divertir quelques instants, et ensuite quand je suis réprimandée, je lâche un «pardon», je le répète si les réprimandes ne cessent pas immédiatement, je le répète en haussant la voix si elles continuent, en ajoutant "je t'ai déjà dit pardon", quitte cette fois à me faire tancer vertement.

Quand papa me raconte des histoires, je l’interromps pour réorienter l’intrigue dans le sens voulu. Surtout, je lance de nouvelles pistes, je fais entrer en scène de nouveaux personnages et je n’hésite pas à contester certains faits, attributs de ces personnages ou autres dispositions. Et si papa, à son tour, m’interrompt pour me rappeler que c’est lui qui décide de l’évolution de l’histoire et des personnages, je ris et je recommence dix secondes plus tard quand survient un nouveau tournant de cette même intrigue qui ne me convient pas. Le problème, c’est que les histoires sont toujours trop courtes et qu’il faut alors faire venir maman qui attendait son tour dans la chambre voisine. Papa s’éclipse, on lui dit qu’on l’aime beaucoup, on lui demande de le redire encore une fois, de le dire aussi à maman, à maman de le dire à papa et alors seulement, tout va bien, il n’y a plus aucun problème. Jusqu’à demain.

Hier, je lui ai demandé de me traduire des phrases en Russe. «Comment dit-on «le chien aboie dans la nuit», «le ciel est bleu», «la neige tombe», etc ? Cela la troublait de se rendre compte que ces mêmes choses pouvaient se dire avec des mots différents, qu’elle pouvait dire des choses que je ne comprenais pas mais aussi qu’il y avait des mots qu’elle connaissait en Français mais pas en Russe. J’avais l’impression qu’elle avait cru jusqu’ici que ces deux langues, au lieu de se superposer l’un à l’autre, disant les mêmes choses mais avec des sons différents, se chevauchaient l’une l’autre, se prolongeaient, qu’elles étaient taillées dans la même étoffe, que, pour ainsi dire, la même encre coulait dans leurs veines. Et là soudain, quelque chose la titillait, peut-être le vague pressentiment que le monde n’était pas fait d’un seul tenant, qu’il se divisait au fur et à mesure qu’il s’étendait et qu’à force d’être ainsi chaque jour, à l’école ou ailleurs, astreinte d’en prendre toute la mesure, les failles iraient s’élargissant.

Dans les yeux de Lisa, pour le moment, il n’y a pas de faille mais au contraire toute la plénitude de l’innocence, celle d’un seul enfant, celle de tous les enfants. Et toutes les malignités de Marie, toutes ses ruses, tous ses «pardons» et tous ses «problèmes» ne sont encore que des bulles de savon qui ne troublent pas encore son esprit. Ce sont ces ballons rouges aperçus ce matin dans un jardin public alors que la neige venait tout juste de savonner les rues puis de s'en retirer illico.

04 février 2008

Tulipes


A table !


Ages bêtes




Marie traverse l’âge bête. On lit ça dans les livres pour adultes sur les enfants. L’âge bête, c’est dire à la cantonade des choses sans queue ni tête, scander les conversations de caca-prout et divers crachotements. D’autres disent que l’âge bête, c’est l’adolescence. Je dirai qu’il y a la petite et la grande adolescence. A l’âge de Marie, tout se vit encore en catimini, les émotions affleurent mais ne savent pas se dire ou à peine. D’où des périodes de confusion. On le voit à ses yeux qui s’interrogent mais ne disent rien. Elle ne commente jamais ses états d’âme et de corps. Elle est tout entière dans la pelote de ses jeux. Mais, une après-midi, sans crier gare, elle lance: «maman s’occupe de Lisa, papa s’occupe de moi» et sur ce, congédie sa mère.

La nuit dernière, Lisa nous a fait une nuit complète et puis ce fut tout. La nuit suivante, elle s’est réveillée à cinq heures avec des hurlements de douleur à cause de la fièvre. Il lui a fallu une bonne demi-heure pour se calmer et finalement se rendormir dans les bras de sa mère. Après cela, ne pouvant trouver le sommeil, je suis descendu dans le salon. La télévision retransmettait en direct les demi-finales du simple féminin de l’open d’Australie. Une Serbe contre une Slovaque. Aucune des deux n’était née l’année de mon baccalauréat. Je ne sais pourquoi cette pensée saugrenue m’est venue. Elle a aussitôt reflué dans mon for intérieur, pas assez loin pour que j’oublie de la noter. Son insignifiance même me la rend mémorable. Au dehors, le jour se levait. Le soleil descendait dans les arbres. Je suis allé prendre une douche.

La lumière me fatigue les yeux. J’éteins. Lisa dort et Marie aussi et Lydia aussi. Dormir. La première nuit, j’avais le front brûlant et Lydia m’a fait prendre des comprimés. Elle venait d’en avaler deux elle aussi. Lisa s’est réveillée et Marie l’appelait. Je ne sais pas où elle a trouvé la force de se lever. Le docteur lui avait fortement recommandé de ne pas allaiter tant que le virus sévissait. Elle a dû donc descendre dans la cuisine pour préparer un biberon. Dans la journée, nous avons enfilé des masques de chirurgien. Marie avait encore de la fièvre. Les antibiotiques ne faisaient pas d’effet mais le docteur n’a pas jugé utile d’en changer. Paracétamol et ibufren ont fini par venir à bout de la fièvre. J’ai moi-même retrouvé des forces dès le lendemain. Lydia, au contraire, replongeait au cœur de la maladie et toussait de plus en plus tandis qu’à notre grand soulagement, la petite tenait le coup. La nuit suivante cependant, elle s’est mise à se débattre dans son lit comme si quelque chose la démangeait; perdant aussitôt sa tétine, elle se réveillait ou du moins, geignait, chouinait, chuintait pendant quelques minutes avant de basculer vers des registres moins susceptibles d’être ignorés. Et cela toutes les dix minutes. Au début, on a pensé ou espéré que cela ne durerait pas, il lui arrive parfois de mettre du temps à s’endormir mais toutes les dix minutes, quinze maximum, le même phénomène se reproduisait. Vers deux heures et demie du matin, après que Lydia l’ait nourrie et comme les démangeaisons reprenaient encore, suivies des mêmes criailleries, je me suis installé dans le sofa près de son lit. Le reste de la nuit, je l’ai passé à aller et venir du sofa au lit de Lisa et au matin, c’est à peine si j’avais fermé l’oeil de toute la nuit. Marie n’avait pas de fièvre, Lisa non plus. On a enfilé nos masques. La télévision retransmettait la finale de Melbourne. Un Serbe contre un Français. Le Français a perdu.

La santé nous est revenue au bout de quelques jours. A Marie et moi d’abord puis à Lydia. Lisa, elle, était passée à côté même si quelque chose la perturbait et qu’elle nous gratifia d’une nuit semblable à la précédente. Le mercredi, je suis retourné travailler. La nuit suivante fut moins mouvementée, nous avons enfin pu dormir. Au sein, Lisa désormais préfère le biberon qu’elle réclamer deux fois par nuit, aux alentours de minuit puis vers cinq heures. Jeudi, histoire de se réconcilier avec le monde des biens portants, j’ai acheté des tulipes. Lydia et Halina ont pris des clichés de Lisa avec les tulipes au premier plan. Et quelques autres où l’on voit Marie et sa sœur enlacées, toute les deux calées dans l’espèce de canot pneumatique où Lisa apprend à tenir assise. C’est celle-ci que j’ai emportée au bureau. Je l’ai encadrée et elle est maintenant sous mes yeux, contre le mur. Sur mon bureau, il y a aussi une photo de Lydia et Marie quand Marie avait deux ans et des poussières. La photo est floue, les yeux scintillent, elles sont joue contre joue.

Dimanche, Marie a de nouveau de la fièvre. Je suis d’abord excédé, je suis sans cesse après elle pour la faire manger, j’ai l’impression d’en faire trop, je le sais mais ne peux m’en empêcher. Finalement, il fait tellement beau qu’on décide d’aller se balader malgré tout. Lisa dans son landau, Marie me donnant la main, Lydia restée à la maison, on se dirige vers le jardin d’enfant le plus proche puis Marie se lassant vite de celui-ci, vers un autre, plus éloigné. Le soleil est généreux pour la saison et il fait presque doux, bien trop doux pour un mois de février en Pologne. L’après-midi et la nuit suivante, la fièvre ne desserre pas son étau, elle n’est pas très élevée mais on décide de retourner chez le docteur dès lundi. Le docteur prescrit des fortifiants à prendre pendant quatre mois et une analyse d’urine au cas où la cause de la fièvre serait une infection urinaire. A l’école, la classe de Marie est décimée. La maîtresse me montre les cartons où sont inscrits les prénoms des enfants; neuf n’iront pas rejoindre les autres sur le panneau où sont punaisées les photos correspondantes. Marie n’a pas vraiment bonne mine mais elle n’a plus de fièvre.

Les parents aussi connaissent leur âge bête. S’inquiéter tous les jours à cause des enfants est abêtissant. J’ai seulement le vague pressentiment qu’en l’écrivant, qu’en intercalant les mots entre le passé et l’avenir, on donne au présent l’épaisseur qui lui manque quand on se contente d’osciller dans cesse entre passé et l’avenir, ne concédant au souvenir que cendres, poussières et photos jaunies. Il est sans importance que cela ait eu lieu, que cette nuit-là, Lisa n’ait pas dormi et que Marie ait eu de la fièvre. Le temps effacera tout le superflu, j’écris cela aveuglément pour en quelque sorte redoubler mon ignorance et surtout ne jamais éteindre l’étonnement qui s’ensuit, gage d’immortalité. Ce pourrait être une histoire que je raconterai à Marie et à Lisa quand elles seront grande, auront franchi tous les ages bêtes de la vie et que je ne serai – bêtement - plus là.

Revoyant Marie après une semaine d’absence, l’institutrice dit qu’elle a grandi. Souvent quand on est malade à cet âge, me dit-elle, on en profite pour grandir. C’est aux âges bêtes qu’on grandit le plus.