Une grappe de ballons rouges est accrochée aux arbres du jardin, ainsi empêchée d’aller au ciel. Corbeaux, pigeons et canards se disputent les miettes que leur jettent les promeneurs et quand tout a été picoré, refont bande à part, les uns sur les eaux, les autres dans les airs et les allées. Les écorces sont humides et à la longue prennent des teintes charbonneuses où s’encagent des volées de corbeaux sinistres.
L’hiver est venu avec presque deux mois de retard, la neige en guenilles se terre où elle peut. A un mois du printemps, tout est compromis. Les gemmes qui perçaient comme des verrues aux doigts des arbres se rétractent. A disparu le balai de la sorcière que j’avais empalé sur le manche évidé de la brouette et qui se dressait comme un drapeau au milieu du jardin. Quelqu’un l’aura remisé sous l’escalier qui descend dans le jardin. Le brasero rumine la cendre de l’été dernier. Des sacs poubelles, où s’entassent les feuilles du noyer, sont alignés le long du mur de la maison. La lourde table de bois qui fut autrefois au centre de notre salon pourrit maintenant sur le flanc, contre le mur de la terrasse. L’herbe qui était encore verte il y a une semaine pointe sous la mince couche de neige. Pas de quoi faire un bonhomme de neige. Marie est déçue. Cette nuit, il en est encore tombé mais rien à faire, aussitôt la température remonte et la neige fond. C’est presque pour rire qu’elle a enfilé ce matin sa combinaison de neige et ses moon boots. En rentrant de l’école, elle s’est rendue à l’évidence: partout, la neige est en lambeaux, défaite une nouvelle fois.
Il en est tombé pourtant tombé jusqu’en Grèce. La photo ci-jointe en témoigne. Mais ici cet hiver restera un hiver de pacotille à moins qu'il ne lui prenne la fantaisie de mordre sur le printemps et de nous plomber le moral en plein mois de mai. Rien n’est à exclure.
Lisa est malade. Un début d’otite. Fièvre la nuit dernière. Elle nous fait des yeux tristes, abattus mais il suffit de quelques moments de rémission entre deux remontées des températures pour qu’elle retrouve le sourire. Son sourire bleu, franc, limpide. Son sourire des grands jours qui s’élargit, s’illumine davantage encore dès que paraît Marie, son idole. Pour la voir, quand elle la devine à proximité, masquée, elle tend les bras devant elle pour nous écarter et la retrouver des yeux. Les grimaces de Marie, sa seule vue, suffisent à la mettre en joie. Seule Marie la fait rire. Tant que Marie est dans sa ligne de mire, son humeur est joyeuse, elle oublie sa peine et ses chagrins. Même quand la fièvre la tenaille et l’empêche de trouver le sommeil. Même quand elle est toute rouge à force d’avoir pleurniché, à force d’avoir la tête qui lui tourne. Lisa a cet air candide et sans détour des bonnes âmes. Quand elle regarde, elle regarde, longuement, sérieusement, curieusement, sans la moindre once d’impatience, sans questionnement, sans malice mais avec une joie entière et poignante.
Dans la voiture, je l’avais placée côté passager, le siège tournant le dos au pare-brise. Ainsi, elle n’avait qu’à tourner les yeux pour me voir. A l’aller, elle a failli s’endormir, je l’en ai empêchée in extremis en parlant, en sifflotant. Au retour, elle m’a ainsi regardé longuement, engoncée dans sa combinaison, sous son bonnet, le nez calé sur sa tétine. Elle ne m’a pas quittée des yeux jusqu’à l’arrêt complet des moteurs, sur le pas de la porte. Elle n’a pas gémi, elle ne s’est pas débattue, elle n’a pas souri. Elle m’a simplement regardé, ses pupilles bleues logées dans le coin des yeux. Elle est émouvante, Lisa. Elle n’est pas sans malice dans ses bons moments mais au fond, elle ne fait pas d’histoire, elle prend les choses comme elles lui viennent. Ce n’est pas le cas de Marie.
L’hiver est venu avec presque deux mois de retard, la neige en guenilles se terre où elle peut. A un mois du printemps, tout est compromis. Les gemmes qui perçaient comme des verrues aux doigts des arbres se rétractent. A disparu le balai de la sorcière que j’avais empalé sur le manche évidé de la brouette et qui se dressait comme un drapeau au milieu du jardin. Quelqu’un l’aura remisé sous l’escalier qui descend dans le jardin. Le brasero rumine la cendre de l’été dernier. Des sacs poubelles, où s’entassent les feuilles du noyer, sont alignés le long du mur de la maison. La lourde table de bois qui fut autrefois au centre de notre salon pourrit maintenant sur le flanc, contre le mur de la terrasse. L’herbe qui était encore verte il y a une semaine pointe sous la mince couche de neige. Pas de quoi faire un bonhomme de neige. Marie est déçue. Cette nuit, il en est encore tombé mais rien à faire, aussitôt la température remonte et la neige fond. C’est presque pour rire qu’elle a enfilé ce matin sa combinaison de neige et ses moon boots. En rentrant de l’école, elle s’est rendue à l’évidence: partout, la neige est en lambeaux, défaite une nouvelle fois.
Il en est tombé pourtant tombé jusqu’en Grèce. La photo ci-jointe en témoigne. Mais ici cet hiver restera un hiver de pacotille à moins qu'il ne lui prenne la fantaisie de mordre sur le printemps et de nous plomber le moral en plein mois de mai. Rien n’est à exclure.
Lisa est malade. Un début d’otite. Fièvre la nuit dernière. Elle nous fait des yeux tristes, abattus mais il suffit de quelques moments de rémission entre deux remontées des températures pour qu’elle retrouve le sourire. Son sourire bleu, franc, limpide. Son sourire des grands jours qui s’élargit, s’illumine davantage encore dès que paraît Marie, son idole. Pour la voir, quand elle la devine à proximité, masquée, elle tend les bras devant elle pour nous écarter et la retrouver des yeux. Les grimaces de Marie, sa seule vue, suffisent à la mettre en joie. Seule Marie la fait rire. Tant que Marie est dans sa ligne de mire, son humeur est joyeuse, elle oublie sa peine et ses chagrins. Même quand la fièvre la tenaille et l’empêche de trouver le sommeil. Même quand elle est toute rouge à force d’avoir pleurniché, à force d’avoir la tête qui lui tourne. Lisa a cet air candide et sans détour des bonnes âmes. Quand elle regarde, elle regarde, longuement, sérieusement, curieusement, sans la moindre once d’impatience, sans questionnement, sans malice mais avec une joie entière et poignante.
Dans la voiture, je l’avais placée côté passager, le siège tournant le dos au pare-brise. Ainsi, elle n’avait qu’à tourner les yeux pour me voir. A l’aller, elle a failli s’endormir, je l’en ai empêchée in extremis en parlant, en sifflotant. Au retour, elle m’a ainsi regardé longuement, engoncée dans sa combinaison, sous son bonnet, le nez calé sur sa tétine. Elle ne m’a pas quittée des yeux jusqu’à l’arrêt complet des moteurs, sur le pas de la porte. Elle n’a pas gémi, elle ne s’est pas débattue, elle n’a pas souri. Elle m’a simplement regardé, ses pupilles bleues logées dans le coin des yeux. Elle est émouvante, Lisa. Elle n’est pas sans malice dans ses bons moments mais au fond, elle ne fait pas d’histoire, elle prend les choses comme elles lui viennent. Ce n’est pas le cas de Marie.
Marie, elle, apprend chaque jour de nouvelles tournures de phrases, de nouveaux mots. Sa grand-mère qui ne comprend pas le Français s’émerveille à l’entendre jacasser dans la langue de Molière avec tant d’impétuosité dans la voix qu’il pourrait sembler que la terre entière lui appartient. L’une de ses nouvelles expressions favorites est «ce n’est pas un problème» ou, au contraire, c’en est un. «Papa, ce n’est pas un problème si je me lave pas les dents aujourd’hui». «papa, le problème, c’est que Monsieur Tioc n’a pas un seul chien mais trois, un blanc, un vert et un rouge». Tout est problème. Selon l’angle choisi. Ou ne l’est pas. Selon l’angle choisi. Quelques uns de ces problèmes sont vite surmontés grâce à un «pardon» salvateur. L’équation est la suivante: je fais quelque chose d’interdit comme par exemple, jeter des mouchoirs en papier derrière le canapé ou bien retirer tous les imagiers que maman ou papa avait posé sur la tablette de Lisa pour la divertir quelques instants, et ensuite quand je suis réprimandée, je lâche un «pardon», je le répète si les réprimandes ne cessent pas immédiatement, je le répète en haussant la voix si elles continuent, en ajoutant "je t'ai déjà dit pardon", quitte cette fois à me faire tancer vertement.
Quand papa me raconte des histoires, je l’interromps pour réorienter l’intrigue dans le sens voulu. Surtout, je lance de nouvelles pistes, je fais entrer en scène de nouveaux personnages et je n’hésite pas à contester certains faits, attributs de ces personnages ou autres dispositions. Et si papa, à son tour, m’interrompt pour me rappeler que c’est lui qui décide de l’évolution de l’histoire et des personnages, je ris et je recommence dix secondes plus tard quand survient un nouveau tournant de cette même intrigue qui ne me convient pas. Le problème, c’est que les histoires sont toujours trop courtes et qu’il faut alors faire venir maman qui attendait son tour dans la chambre voisine. Papa s’éclipse, on lui dit qu’on l’aime beaucoup, on lui demande de le redire encore une fois, de le dire aussi à maman, à maman de le dire à papa et alors seulement, tout va bien, il n’y a plus aucun problème. Jusqu’à demain.
Quand papa me raconte des histoires, je l’interromps pour réorienter l’intrigue dans le sens voulu. Surtout, je lance de nouvelles pistes, je fais entrer en scène de nouveaux personnages et je n’hésite pas à contester certains faits, attributs de ces personnages ou autres dispositions. Et si papa, à son tour, m’interrompt pour me rappeler que c’est lui qui décide de l’évolution de l’histoire et des personnages, je ris et je recommence dix secondes plus tard quand survient un nouveau tournant de cette même intrigue qui ne me convient pas. Le problème, c’est que les histoires sont toujours trop courtes et qu’il faut alors faire venir maman qui attendait son tour dans la chambre voisine. Papa s’éclipse, on lui dit qu’on l’aime beaucoup, on lui demande de le redire encore une fois, de le dire aussi à maman, à maman de le dire à papa et alors seulement, tout va bien, il n’y a plus aucun problème. Jusqu’à demain.
Hier, je lui ai demandé de me traduire des phrases en Russe. «Comment dit-on «le chien aboie dans la nuit», «le ciel est bleu», «la neige tombe», etc ? Cela la troublait de se rendre compte que ces mêmes choses pouvaient se dire avec des mots différents, qu’elle pouvait dire des choses que je ne comprenais pas mais aussi qu’il y avait des mots qu’elle connaissait en Français mais pas en Russe. J’avais l’impression qu’elle avait cru jusqu’ici que ces deux langues, au lieu de se superposer l’un à l’autre, disant les mêmes choses mais avec des sons différents, se chevauchaient l’une l’autre, se prolongeaient, qu’elles étaient taillées dans la même étoffe, que, pour ainsi dire, la même encre coulait dans leurs veines. Et là soudain, quelque chose la titillait, peut-être le vague pressentiment que le monde n’était pas fait d’un seul tenant, qu’il se divisait au fur et à mesure qu’il s’étendait et qu’à force d’être ainsi chaque jour, à l’école ou ailleurs, astreinte d’en prendre toute la mesure, les failles iraient s’élargissant.
Dans les yeux de Lisa, pour le moment, il n’y a pas de faille mais au contraire toute la plénitude de l’innocence, celle d’un seul enfant, celle de tous les enfants. Et toutes les malignités de Marie, toutes ses ruses, tous ses «pardons» et tous ses «problèmes» ne sont encore que des bulles de savon qui ne troublent pas encore son esprit. Ce sont ces ballons rouges aperçus ce matin dans un jardin public alors que la neige venait tout juste de savonner les rues puis de s'en retirer illico.
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