10 décembre 2012

Le jeu des sept familles

Comme dirait Marie, voici les "sisters" ! C'est la trêve de Noël !
Le jeu consiste à se substituer les uns aux autres autour de la table. Lisa est maman, maman est papa, papa est Lisa. Marie reste toujours égale à elle-même: cours de Russe ce matin donc elle râle et n'est pas d'humeur à se livrer à ces enfantillages. Lisa-maman houspille papa-Lisa qui ne veut pas manger ses kiwis, maman-papa hausse la voix et Lisa-Lisa en frétille d'aise. Marie descend les marches de l'escalier qui vit avec nous ses derniers jours. Elle aimerait bien deux oeufs sur le plat avec plein de bacon. Elle adore le bacon quand il craque sous la dent.

Le jour se lève avec la gueule de bois, la neige durcie par le gel craque sous les pas, les voitures roulent au pas, des enfants s'ébrouent dans les champs.  Je laisse Marie sur le pas de la porte; la leçon précédente vient de se terminer. Je la récupère une heure plus tard, je manque une marche, je me rattrape in extremis, il faut que je laisse les bottines pour de vraies chaussures de montagne.

Le locataire qui prendra la suite, un jeune Anglais qui ne parle pas le Français (sa femme le parle, elle attend un enfant, leur deuxième; le premier a six ans), est venu prendre des mesures pour les meubles Ikéa que sa femme et lui envisagent d'acheter dans les jours qui viennent. J'étais aussi cordial que possible; lui semblait pressé, posait des questions dont il n'écoutait les réponses que d'un oeil tandis que l'autre, inquisiteur, lorgnait dans tous les coins de la maison, un peu comme une bille dans un jeu de quilles.

Nous avons enfin déménagé. Les déménageurs se parlaient, s'apostrophaient en Portugais. Ils étaient trois, quatre par moments, plus nombreux les après-midi. La compagnie de gaz a coupé le gaz à mon insu tandis que la compagnie d'électricité rechignait à rétablir l'électricité dans notre nouveau domicile. A la fin tout de même, un prénommé Ahmed, bien plus sympathique que tous les autres - les "Français de souche", cassants, au ton acerbe, prêts à dégainer à la moindre protestation -, Ahmed donc prit l'initiative toute personnelle de me promettre l'électricité. En fait de fée, ce fut une espèce de Père Noël débraillé, en bottes de sept lieux, bourru et mal dégrossi, qui finit par apparaître sur le seuil de notre porte. D'un coup de baguette magique, il descella puis scella le compteur. Cinq minutes, cela lui avait pris cinq minutes mais, pour venir, dix appels téléphoniques, presque une heure trente d'attente (tous appels cumulés) sur un répondeur exigeant qu'on lui fournisse numéro de client, raison de l'appel, confirmation d'une adresse, etc., etc.

Et puis, contre toute attente, nous avons passé la dernière nuit - entre déménagement et emménagement -  à l'hôtel, cela parce que le type de la compagnie de gaz avait décidé d'anticiper d'une journée son passage par chez nous et de couper le gaz tout bonnement au lieu d'effectuer un relevé, comme il était convenu. Et puisque le compteur était à l'extérieur, il n'a pas jugé utile de se présenter, de nous avertir: il est passé incognito, a coupé le gaz, a disparu. J'ai cru que la chaudière nous avait lâché, elle ne l'avait pas fait en deux ans et voilà qu'au dernier moment, le dernier jour, elle perdait la flamme. Ne me doutant pas que le gaz avait été coupé, j'appelai pour un dépannage mais comme on ne pouvait nous envoyer personne avant le lendemain, je courrai aussitôt à l'hôtel voisin réserver une chambre. Ensuite seulement, je compris: au téléphone, une voix distraite m'informa que oui, le technicien était passé plus tôt que prévu. Pas d'excuses, pas de remords, juste un constat susurré comme une évidence. "Monsieur, ne haussez pas la voix".

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Faut-il pour autant se fier au père Noël ? Marie n'y croit pas trop; Lisa a la foi et Marie la délicatesse de ne pas la détromper. Un soir, quelques jours avant Noël, Lydia rappela à Lisa qu'elle n'avait pas écrit au père Noël pour lui demander ses cadeaux. "Et comme tu ne sais pas encore écrire, tu peux, tu dois lui parler, il t'entendra". Aussitôt Lisa referma la porte de sa chambre derrière elle et de son lit, adressa de vive voix et de tout son coeur une prière au dieu Noël pour qu'il lui apporte les cadeaux espérés. Et quand elle les eut reçus, elle n'oublia pas de le remercier de vive voix, une fois encore derrière porte close. Je ne crois pas avoir jamais approché de si près la foi, ce que cela veut dire d'avoir la foi, celle des gens simples comme des enfants, celle des enfants. Moi qui ne croit ni en dieu ni au père Noël, non loin de croire que ceux qui croient en dieu n'ont en fait jamais cessé de croire au père Noël, le père Noël des grands en somme. Marie a tout de même un doute: et s'il y avait quelqu'un ? Pas ces types un peu louches qui déambulent dans les centres commerciaux et se font prendre en photo avec des enfants terrorisés. Non, quelqu'un d'autre, qui ne se montre pas, auquel on n'écrit pas, qui ne nous parle pas et avec lequel il n'y a pas de conversation possible. Nous, les parents, on se borne à ne pas la détromper trop brutalement; nous entretenons un semblant de foi car son enfance, c'est aussi un peu la nôtre. Un enfant qui ne croit plus au père Noël n'est plus vraiment un enfant. Alors, comme à sa soeur, on lui cache les paquets et avec elle, on l'entraîne dans la chambre puis on les ramène ensemble au salon où, sous le sapin, scintillent papier doré et bouquets de serpentins argentés.

Concours de tétines entre Léandre et Lisa
Chaque soir, je lis à Marie les aventures de Thésée, d'Hercule, d'Antigone, d'Hyppolyte, d'Ariane, d'Oedipe et de tous les dieux qui leur rendent à tous la vie impossible et la mort possible, presque souhaitable. Je la laisse lire le premier paragraphe de chaque épisode. J'essaie de lui apprendre à lire à la bonne respiration, à la bonne hauteur de voix, en marquant virgules et points, avec de l'expression. Elle aime cela. La maîtresse nous avait fixé rendez-vous à tous les deux pour nous remettre le bulletin scolaire en mains propres. Elle recevait tous les parents les uns après les autres, jour après jour, tout au long de la dernière semaine avant les vacances. Marie manque de confiance en elle, nous dit-elle d'entrée de jeu, regardant Marie puis moi puis Marie encore. J'approuve, je renchéris. Autrefois, on disait de moi la même chose, année après année, il suffit de feuilleter mes bulletins scolaires. La confiance, c'est comme un dieu caché qui fait de courtes apparitions dans le fond d'une classe où gazouillent des mouches distraites. Est-ce le caractère, est-ce héréditaire, inscrit, comme on dit, dans les gênes, peut-on la gagner ? Lydia me dit de faire attention: Marie n'a d'yeux que pour moi, elle est fragile, elle cherche dans mes yeux des assurances, elle attend mon approbation, elle craint d'être mal jugée, elle pleurniche sitôt que je hausse la voix. Suis-je trop sévère avec elle ? Est-ce que je lui parle comme il faut ? Est-ce que je fais ce qu'il faut pour qu'elle prenne confiance en elle ? Je ne sais pas. Je fais attention mais pas toujours. Je n'ai pas toujours la patience, je voudrais que l'évidence le soit pour elle aussi, je la prends parfois de trop haut, de trop loin, et d'autres fois, bien que présent, je lui suis absent. Il est étrange de se voir jouer un rôle qu'on ne s'imaginait pas endosser. Cela fait plus de neuf ans et il ne me va pas, il ne va à personne d'ailleurs; ce n'est pas si naturel que cela d'avoir entre les mains la vie d'un être humain. Le fait est qu'il faut se souvenir de cela et tâcher de faire au mieux, sans se prendre de trop haut ni de trop bas.


Il faut lui apprendre à croire en elle-même. C'est très difficile. A cet âge et même plus tard, même si plus tard on sait des moyens de se le dissimuler. Ou de ne plus y penser. Elle, en fait, elle n'y pense pas. La confiance, c'est un mot trop grand pour elle. Elle est dans cet état premier où les choses viennent à soi, où l'on va aux choses sans mettre en elles et soi la moindre distance. Alors, la confiance, je ne sais pas, on ne sait pas de quoi il s'agit tant qu'on ne l'a pas.

Noël est passé. Il y a des photos convenues: on continue d'année en année à se fabriquer des souvenirs. Il reste des cartons dans les salles de bain, sous les lavabos. J'ai sorti tous les livres, je leur ai fait prendre l'air avant de les caser dans les étagères, puis de les empiler quand les étagères ne suffisaient plus. Nous avons eu du monde, Mamie et Dieda, Christophe, Isabelle et les cousin, cousine. Depuis avant-hier, nous avons Olga et sa cousine Julia. Le père Noël n'a pas fait long feu; avec lui, la neige a disparu, elle se maintient dans les hauteurs, au-dessus de nos têtes, sur les cimes du Jura. Nous n'avons pas encore skié. Nos skis sont dans la cave, il faudra penser à les monter. Marie n'ira pas à l'école aujourd'hui, elle tousse, elle ne se sent pas bien, j'ai appelé le cabinet médical, on m'a dit de rappeler à 14h00. Lisa, elle, est à l'école; elle était ravie de s'apercevoir qu'Hannah et elle portaient la même robe.

Au jeu des sept familles, je demande le père et la fille.

07 décembre 2012

Les deux filles du père Noël




L'une des maître-nageuses est sortie sur le perron en tongs fumer une cigarette. Jambes et pieds nus faisant face au gymnase où Lisa se prépare à ses quarante cinq minutes de judo. Pour l'instant, elle virevolte dans l'aire d'attente où parents et enfants se tiennent chaud. La neige pourlèche murets et parapets, essaime des flaques blanches au milieu de nulle part que les enfants piétinent gaiement. Sur cette scène, la dame en tongs détonne; quelqu'un vient lui parler, elle lui sourit puis s'éclipse et les enfants rentrent dans le gymnase. Le vestiaire sent la sueur et la pisse; la dizaine de bambins, génération 2006 (Lisa faisant exception puisqu'elle est de l'année suivante), qui endossent leur kiminos blancs ceintures blanches, zigzaguent dans le ring délimité par les bancs où les parents font la conversation tout en fourrant les vêtement de leur progéniture dans des sacs de gym. Le maître de judo, comme dit Lisa, ouvre enfin la porte. Les judokas se mettent en file indienne et l'un après l'autre, après un bref salut face au maître qui se tient accroupi, prennent pieds (nus) sur le tatami. Quand tous ont passé le seuil de la porte bleue et se sont alignés en rang par terre au fond de la salle, le maître referme la porte et la leçon commence. Lisa nous rapporte que personne, y compris les garçons, n'a réussi à la faire tomber. Le judo, c'est l'art de ne pas tomber. Elle est très fière.

cuisiner avec papa

Autre scène, autrejour: Marie rentre de l'école, les larmes aux yeux. C'est que sa meilleure amie n'est plus sa meilleure amie. Elle te l'a dit ? Oui, c'est la faute à C. qui ne veut plus qu'elle soit mon amie. Va lui parler, lui dis-je, c'est un malentendu. C'est quoi un malentendu ? C'est quand on ne se comprend pas et qu'on croit pourtant se comprendre. Ah ! Bon ! Enfin, quelque chose comme ça. Parle-lui ! te dis-je. Mais non: elle me soutient que C. l'empêche de parler à son ex-meilleure amie, que dès qu'elle s'en approche, elle s'interpose entre elle et elle. C'est fini. Elle n'a plus de meilleure amie. Il n'y a plus d'espoir (elle aime les mots trop grands pour elle). Et Marie de sangloter. Je lui tiens un discours musclé, viril: il ne faut pas pleurer, il ne faut pas montrer ses faiblesses, il ne faut pas toujours faire confiance, il faut... Ce discours ne tient pas la route, je monte sur mes grands chevaux avec de grands mots aussi, elle boit mes paroles mais au fond, elle n'adhère pas, comme on dit aujourd'hui. Ce qui lui importe, au fond, c'est que son père prête à son histoire une telle attention, qu'il lui parle ainsi longuement, avec fougue, qu'il lui explique comment se protéger des mauvais coups, des faux amis. Mais je sais bien que ces discours sont vains: on n'évite pas les coups avant d'en avoir pris, on ne se méfie pas avant d'avoir fait confiance, on ne cesse pas de pleurer avant d'avoir pleuré. Il faut se contenter de mots plus petits, laisser les grands chevaux aux écuries, dire simplement: tu verras, ça passera, demain, vous serez de nouveau copines et si tu n'arrives pas à lui parler à l'école, on l'invitera à la maison samedi, elle viendra et vous vous parlerez. C . ne pourra pas vous empêcher de vous parler et puis vous serez de nouveau copines, tu verras. C'est ce que je finis par lui dire. Le reste de la soirée, elle est toute joyeuse et je sais pourquoi. Elle veut m'aider en cuisine au grand dam de Lisa, préposée aux salades (plonger les feuilles de salade dans le panier rempli d'eau, remettre le couvercle et faire tourner le panier, ensuite le bloquer en pressant de l'index le bouton en caoutchouc noir puis recommencer, ensuite vider le panier de son eau et repartir pour un tour jusqu'à ce que les feuilles soient bien propres et bien sèches), elle veut mettre la table, elle veut aider, se rendre utile, elle oublie sa meilleure copine. C'est en grandissant, en s'alourdissant qu'on perd cette faculté de passer d'une chose à l'autre, de virevolter, de tourner les pages, de ne pas ressasser, de ne pas ruminer, de laisser l'avenir venir à soi.

Le lendemain, en sortant de l'école, elle m'annonce triomphalement que sa meilleure amie et elle sont de nouveau les meilleures amies du monde et que C. aussi est redevenue son amie. Elle précise: "ce n'était qu'un malentendu !", l'air de me reprocher d'avoir pris la chose trop à coeur. Je hoche les épaules, je tourne la page, je lui demande, perfide: "tu as des devoirs à faire ?"

Il a beaucoup plu et l'eau a stagné, les champs se sont tranformés en bassins de rétention et puis là-dessus, il a neigé, l'eau a gelé et ce sont maintenant des patinoires où le soleil fait le beau, entre deux rafales de neige. Nous allons changer de maison, nous allons nous installer dans un appartement bien à nous - encore que le vrai propriétaire, tout compte fait, ce soit la banque. C'est quoi une banque ? C'est là où on met tout son argent. Tout ? Mais dans ton portefeuille, il y en a de l'argent. Ca, c'est de l'argent de poche.

la saison des champignons (maintenant terminée)

Et puis, c'est trop compliquéces histoires de banque, de prêt, de sous. Allez, c'est l'heure d'aller se coucher. Lydia est déjà en haut, à raconter une histoire. Marie me réclamera un chapitre du Club des Sept. Ou deux. Elle me dit que ce qu'elle regrettera, c'est l'escalier. Comment ça ? Oui, l'escalier. Il n'y a pas d'escalier là on sera. Et pourquoi regretteras-tu l'escalier ? Elle ne le dit pas mais c'est grâce aux marches de l'escalier craquant sous mes pas qu'elle m'entend venir ce qui lui donne le temps de cacher ses secrets. 

Je m'étais procuré une dizaine de cartons que Marie puis Lisa ont réquisitionnés. Elles les ont remplis de jouets, livres et babioles. Elles sont prêtes. Elles n'attendent que ça.

Le notaire nous a félicités. Il est jeune, alerte, expéditif. La banquière aussi, "conseillère clientèle", jeune, tonique, débit saccadé, l'air de penser "c'est tellement évident ce que je vous dis là"; c'est la nouvelle génération, il me donne du monsieur, ils me coincent dans la bulle des presque quinquagénaires, ils se la font professionnel jusqu'au bout des yeux mais au fond, ce qu'ils ont, c'est du temps à ne pas perdre surtout, des pages à tourner le plus vite possible, d'un client à l'autre: ils ne pensent pas, ils cliquent. Combien de temps avant que plus rien ne se fasse à la main, que les textos supplantent les textes ? C'est le genre de questions qui me donne l'âge que j'ai. Marie, elle, surfe sur youtube, elle a son adresse email, elle voudrait un portable (même si elle n'ose pas le demander); dans sa classe, me dit-elle, il y en a qui ont déjà leur Iphone. Et d'autres encore, leur Ipad. La maîtresse doit faire preuve d'autorité pour s'assurer que tous ces engins de plus en plus miniaturisés ne viennent pas perturber les cours. Pour la classe découvertes de mai prochain, elle a déjà annoncé la couleur: pas d'appareil photos, pas de portable, pas de jeu vidéo, aucun appareil électronique. Seuls seront acceptés les appareils photos jetables.

Marie, pour Noël, elle voudrait une petite caméra pour faire des films. Lisa ne sait pas encore. Elle ne fait pas de plans. Elle entre dans les magasins et montre du doigt ce qu'elle voudrait. Selon le magasin, selon le moment, c'est toujours quelque chose de différent. Il y a bien ces tablettes tactiles pour les enfants, bourrées de jeux éducatifs, nous dit-on, nous disent-ils (les publicitaires). Ni Lydia ni moi ne sommes convaincus. Mais parfois, nous nous demandons si nous ne sommes pas déjà un peu dépassés.

Et voilà qu'il neige encore, à gros flocons. Lisa va réclamer sa luge. Marie aussi. Et si d'ici lundi, la neige a tenu, nous formerons jusqu'à l'école un attelage où je ferai le renne et elles, les deux filles du père Noël.