L'une des maître-nageuses est sortie sur le perron en tongs fumer une cigarette. Jambes et pieds nus faisant face au gymnase où Lisa se prépare à ses quarante cinq minutes de judo. Pour l'instant, elle virevolte dans l'aire d'attente où parents et enfants se tiennent chaud. La neige pourlèche murets et parapets, essaime des flaques blanches au milieu de nulle part que les enfants piétinent gaiement. Sur cette scène, la dame en tongs détonne; quelqu'un vient lui parler, elle lui sourit puis s'éclipse et les enfants rentrent dans le gymnase. Le vestiaire sent la sueur et la pisse; la dizaine de bambins, génération 2006 (Lisa faisant exception puisqu'elle est de l'année suivante), qui endossent leur kiminos blancs ceintures blanches, zigzaguent dans le ring délimité par les bancs où les parents font la conversation tout en fourrant les vêtement de leur progéniture dans des sacs de gym. Le maître de judo, comme dit Lisa, ouvre enfin la porte. Les judokas se mettent en file indienne et l'un après l'autre, après un bref salut face au maître qui se tient accroupi, prennent pieds (nus) sur le tatami. Quand tous ont passé le seuil de la porte bleue et se sont alignés en rang par terre au fond de la salle, le maître referme la porte et la leçon commence. Lisa nous rapporte que personne, y compris les garçons, n'a réussi à la faire tomber. Le judo, c'est l'art de ne pas tomber. Elle est très fière.
| cuisiner avec papa |
Autre scène, autrejour: Marie rentre de l'école, les larmes aux yeux. C'est que sa meilleure amie n'est plus sa meilleure amie. Elle te l'a dit ? Oui, c'est la faute à C. qui ne veut plus qu'elle soit mon amie. Va lui parler, lui dis-je, c'est un malentendu. C'est quoi un malentendu ? C'est quand on ne se comprend pas et qu'on croit pourtant se comprendre. Ah ! Bon ! Enfin, quelque chose comme ça. Parle-lui ! te dis-je. Mais non: elle me soutient que C. l'empêche de parler à son ex-meilleure amie, que dès qu'elle s'en approche, elle s'interpose entre elle et elle. C'est fini. Elle n'a plus de meilleure amie. Il n'y a plus d'espoir (elle aime les mots trop grands pour elle). Et Marie de sangloter. Je lui tiens un discours musclé, viril: il ne faut pas pleurer, il ne faut pas montrer ses faiblesses, il ne faut pas toujours faire confiance, il faut... Ce discours ne tient pas la route, je monte sur mes grands chevaux avec de grands mots aussi, elle boit mes paroles mais au fond, elle n'adhère pas, comme on dit aujourd'hui. Ce qui lui importe, au fond, c'est que son père prête à son histoire une telle attention, qu'il lui parle ainsi longuement, avec fougue, qu'il lui explique comment se protéger des mauvais coups, des faux amis. Mais je sais bien que ces discours sont vains: on n'évite pas les coups avant d'en avoir pris, on ne se méfie pas avant d'avoir fait confiance, on ne cesse pas de pleurer avant d'avoir pleuré. Il faut se contenter de mots plus petits, laisser les grands chevaux aux écuries, dire simplement: tu verras, ça passera, demain, vous serez de nouveau copines et si tu n'arrives pas à lui parler à l'école, on l'invitera à la maison samedi, elle viendra et vous vous parlerez. C . ne pourra pas vous empêcher de vous parler et puis vous serez de nouveau copines, tu verras. C'est ce que je finis par lui dire. Le reste de la soirée, elle est toute joyeuse et je sais pourquoi. Elle veut m'aider en cuisine au grand dam de Lisa, préposée aux salades (plonger les feuilles de salade dans le panier rempli d'eau, remettre le couvercle et faire tourner le panier, ensuite le bloquer en pressant de l'index le bouton en caoutchouc noir puis recommencer, ensuite vider le panier de son eau et repartir pour un tour jusqu'à ce que les feuilles soient bien propres et bien sèches), elle veut mettre la table, elle veut aider, se rendre utile, elle oublie sa meilleure copine. C'est en grandissant, en s'alourdissant qu'on perd cette faculté de passer d'une chose à l'autre, de virevolter, de tourner les pages, de ne pas ressasser, de ne pas ruminer, de laisser l'avenir venir à soi.
Le lendemain, en sortant de l'école, elle m'annonce triomphalement que sa meilleure amie et elle sont de nouveau les meilleures amies du monde et que C. aussi est redevenue son amie. Elle précise: "ce n'était qu'un malentendu !", l'air de me reprocher d'avoir pris la chose trop à coeur. Je hoche les épaules, je tourne la page, je lui demande, perfide: "tu as des devoirs à faire ?"
Il a beaucoup plu et l'eau a stagné, les champs se sont tranformés en bassins de rétention et puis là-dessus, il a neigé, l'eau a gelé et ce sont maintenant des patinoires où le soleil fait le beau, entre deux rafales de neige. Nous allons changer de maison, nous allons nous installer dans un appartement bien à nous - encore que le vrai propriétaire, tout compte fait, ce soit la banque. C'est quoi une banque ? C'est là où on met tout son argent. Tout ? Mais dans ton portefeuille, il y en a de l'argent. Ca, c'est de l'argent de poche.
| la saison des champignons (maintenant terminée) |
Et puis, c'est trop compliquéces histoires de banque, de prêt, de sous. Allez, c'est l'heure d'aller se coucher. Lydia est déjà en haut, à raconter une histoire. Marie me réclamera un chapitre du Club des Sept. Ou deux. Elle me dit que ce qu'elle regrettera, c'est l'escalier. Comment ça ? Oui, l'escalier. Il n'y a pas d'escalier là on sera. Et pourquoi regretteras-tu l'escalier ? Elle ne le dit pas mais c'est grâce aux marches de l'escalier craquant sous mes pas qu'elle m'entend venir ce qui lui donne le temps de cacher ses secrets.
Je m'étais procuré une dizaine de cartons que Marie puis Lisa ont réquisitionnés. Elles les ont remplis de jouets, livres et babioles. Elles sont prêtes. Elles n'attendent que ça.
Le notaire nous a félicités. Il est jeune, alerte, expéditif. La banquière aussi, "conseillère clientèle", jeune, tonique, débit saccadé, l'air de penser "c'est tellement évident ce que je vous dis là"; c'est la nouvelle génération, il me donne du monsieur, ils me coincent dans la bulle des presque quinquagénaires, ils se la font professionnel jusqu'au bout des yeux mais au fond, ce qu'ils ont, c'est du temps à ne pas perdre surtout, des pages à tourner le plus vite possible, d'un client à l'autre: ils ne pensent pas, ils cliquent. Combien de temps avant que plus rien ne se fasse à la main, que les textos supplantent les textes ? C'est le genre de questions qui me donne l'âge que j'ai. Marie, elle, surfe sur youtube, elle a son adresse email, elle voudrait un portable (même si elle n'ose pas le demander); dans sa classe, me dit-elle, il y en a qui ont déjà leur Iphone. Et d'autres encore, leur Ipad. La maîtresse doit faire preuve d'autorité pour s'assurer que tous ces engins de plus en plus miniaturisés ne viennent pas perturber les cours. Pour la classe découvertes de mai prochain, elle a déjà annoncé la couleur: pas d'appareil photos, pas de portable, pas de jeu vidéo, aucun appareil électronique. Seuls seront acceptés les appareils photos jetables.
Marie, pour Noël, elle voudrait une petite caméra pour faire des films. Lisa ne sait pas encore. Elle ne fait pas de plans. Elle entre dans les magasins et montre du doigt ce qu'elle voudrait. Selon le magasin, selon le moment, c'est toujours quelque chose de différent. Il y a bien ces tablettes tactiles pour les enfants, bourrées de jeux éducatifs, nous dit-on, nous disent-ils (les publicitaires). Ni Lydia ni moi ne sommes convaincus. Mais parfois, nous nous demandons si nous ne sommes pas déjà un peu dépassés.
Et voilà qu'il neige encore, à gros flocons. Lisa va réclamer sa luge. Marie aussi. Et si d'ici lundi, la neige a tenu, nous formerons jusqu'à l'école un attelage où je ferai le renne et elles, les deux filles du père Noël.
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