Depuis vendredi (c’était il y a deux semaines
de cela), Marie se plaignait de maux de ventre. Lundi, le docteur nous reçoit
en urgence. Elle nous rassure, prescrit un sirop pour faciliter son transit
intestinal. Rien de grave, une constipation, ça
passera. En sortant, Marie s’étonne :
-
Papa mon ventre, il parle ?
-
Comment ça ?
-
Le docteur, elle a dit que j’avais
des mots dans le ventre…
Lisa a fait sa première prise de judo. « On
ne joue plus », m’a-t-elle assuré (car les deux premiers cours, ce n’étaient
que des jeux encore – il fallait faire l’hippopotame par exemple en marchant à
quatre pattes). « J’ai réussi à faire tomber Safir » ajoute-t-elle d’une
voix où fierté et malice se jouent l’une de l’autre. Avant de s’élancer sur le
tatami, les enfants doivent saluer. Là, sur la bande rouge, ils s’assoient en
tailleur, les uns à côté des autres, attendant que le maître soit prêt. Il y a
évidemment du chahut : dans l’entrebâillement de la porte, je vois Lisa
donner des coups d’épaule, en recevoir. Quelques uns, intimidés, se tiennent
dans un coin, un doigt dans la bouche comme pour mouiller au-dessus de leurs
têtes un point d’interrogation. Le maître est affable. A la porte d’entrée, il
vérifie les ceintures blanches des kimonos, les dénoue et les renoue si
nécessaire. Lisa a été acceptée bien que d’un an trop jeune pour commencer.
Cela n’a aucun rapport mais Lisa aime les
artichauts. Il doit y avoir une philosophie de l’artichaut. Coluche disait que
c’est le seul plat où il y en a davantage dans son assiette après qu’avant. Ce
doit être cela sans compter évidemment le côté ludique, les feuilles à détacher,
à tremper dans la vinaigrette, à empiler dans l’assiette selon un savant montage.
Et puis le Graal, le cœur de l’artichaut dissimulé sous une couche de poils végétaux.
D’abord, elle laissait Lydia s’occuper de détacher le cœur de son écrin incomestible
puis l’ayant vue faire, elle décida de s’acquitter elle-même du plaisir de cet ultime
décorticage. Et depuis, elle se débrouille seule.
Marie qui ne ferait pas de mal à une mouche et
nous interdit d’écraser les araignées est une carnivore forcenée. Surtout la viande
crue. Tartare ou carpaccio, elle se régale à la vue du sang. Il y aussi, dans
un tout autre ordre d’idées, le bacon, l’un de ces mots d’anglais qu’elle
collectionne comme on collectionne des papillons. Après avoir appris par cœur le
« Hello Goodbye » des Beatles, mélodie efficace mais économe en mots
(que pendant des jours, j’ai passé en boucle chaque matin dans la voiture), elle
prend plaisir à en découvrir de nouveaux qu’elle pique dans sa mémoire et nous
ressort à l’occasion ou qu’elle surprend dans la conversation que Lydia et moi
tentons d’avoir le soir au dîner.
Novembre ne s’est pas laissé désirer. Les
placards font demi-tour : vêtements chauds à portée de main, vêtements d’été
loin derrière ou bien dans les cartons. On ne sait pas quoi faire de ces
journées de vacance –deux semaines ; les enfants dessinent à longueur de
journée et comme j’ai du travail, j’ai peu de temps à leur consacrer. Ceci dit,
je les emmène de temps à autre faire les courses avec moi ce qui n’a rien d’excitant
et, en leur compagnie, n’est pas toujours de tout repos essentiellement à cause
des rayons de jouets qui ont doublé de volume d’une semaine à l’autre. Car Noël
est déjà dans les bacs, les premiers sapins surgissent de terre, tout
enguirlandés, et Marie commence à dresser des listes qu’elle tient secrètes
dans les doubles tiroirs de boîtes à secrets dont les clés sont elles-mêmes
égarés dans quelque autre boîte qu’elle garde toujours à portée de main sur sa
table de chevet. Ranger la chambre de Marie ou simplement y passer l’aspirateur
tient de la gageure ; il y règne un désordre savamment orchestré, aucun
espace n’y est laissé au hasard, il y a des posters d’animaux scotchés sur les
portes des placards, des tombereaux de colifichets et bibelots exposés sous d’invisibles
vitrines, un goût du secret, d’une intimité naissante d’où Lydia comme moi
sommes lentement mais sûrement exclu. Je la soupçonne de tenir des journaux
intimes. J’écris cela au pluriel car il me semble qu’en ceci comme en bien d’autres
choses, elle se disperse. Marie est intarissable au sujet de bien des choses
mais des barrières viennent peu à peu séparer le futile de l’essentiel. Ce sont
peut-être déjà des histoires de garçons. Je ne veux rien savoir ce qui amuse
Lydia.
| un dessin de Lisa |
Il fait beau ce matin, froid mais bleu avec
tout de même des rubans nuageux qui viennent faire craindre un changement radical
d’ici quelques heures. Nous irons faire une promenade en forêt. Depuis que sa
professeur de dessin les a emmenés faire la cueillette de champignons, Marie n’a
plus rien contre les promenades en forêt.
Entre les deux sœurs, les chamailleries sont
quasi incessantes. Quand elles se poursuivent jusque pendant les repas, cela
leur donne une tonalité tout autre ; on dirait deux vieilles tantes qui
trouvent dans l’invective le palliatif aux récriminations, celles que l’on
garde pour soi. Il y a tout un apprentissage qui se fait dans ces échanges de
réparties plus ou moins amènes. Je vois bien Lisa apprendre de nouveaux mots,
de nouvelles expressions, mieux enchaîner ses pensées, sans compter le côté
psychologique de la chose, trouver le mot qui touche, le haussement d’épaules
qui fâche, le silence qui toise. Ce serait comme un artichaut dont elle
examinerait chaque feuille avec attention, en extirperait avec les dents la substantifique
moelle puis apprendrait, une fois la chose défaite et vidée, à la remettre d’aplomb,
à la reconstituer feuille par feuille, not après mot. Je l’empêche de dire « ouais »
mais elle dira « trop cool » : il y en aura davantage à la fin, des
mots qu’elle garde en bouche et qui fondent dans son esprit. Toutes ces
chamailleries bien évidemment sont l’un des signes extérieurs d’une complicité
grandissante. Elles peuvent passer des heures désormais à s’inventer un monde
dans l’espace d’une chambre quitte à cacher sous les tables des verres d’eau, mouiller
des serviettes qu’on retrouvera plus tard dans un coin de la pièce, essaimer
des nœuds de pâte à modeler qu’on retrouvera trop tard sous un tapis ou le long
de la plinthe derrière le commode. Les dégâts collatéraux à ce rapprochement sont
pléthore. Il faut chaque jour se confronter à des arbitrages impossibles :
qui la première a griffé, a dit que l’autre est bête, ou laide, ou bien d’autres
choses encore, qui la première a commencé, qui la dernière a continué ? On
a beau décider de ne punir que solidairement, sans chercher à savoir, il y a
toujours des cas limites qui font trembler tout l’édifice de sa détermination à
ne pas laisser entraîner dans des investigations qui, de toute façon, ne
mèneraient nulle part. Lisa est plus physique, elle griffonne sur le nez ou le
poignet de Marie comme sur un brouillon de dessin ; Marie donne des coups
mais ne griffe pas, elle est plus sournoise que la petite mais toujours moins
violente ; elle pleure davantage et plus longtemps mais elle comme sa sœur
sont sans rancune et les drames scandés par des cris et des larmes se terminent
souvent dans des éclats de rire. Et cela parfois me porte sur les nerfs.
Car moi, en attendant, j’ai un cœur d’artichaut.
| le lac d'Annecy |