Il y a dans la volonté un dédoublement de la volonté ou bien, pourrait-on dire, un redoublement de celle-ci dans le temps. La volonté ne s'accomplit qu'à condition d'avoir non seulement voulu mais également voulu ce qu'elle a voulu. Tout d'abord, il ne suffit pas de choisir, il faut vouloir c'est à dire mener la décision prise à son terme. Le terme cependant n'est pas si aisément identifiable. L'accomplissement de nos volontés peut exiger des efforts qui finissent par être une fin en soi puisqu'il y a toujours par devers soi la perspective d'un perfectionnement possible, d'une fin plus achevée. On ne parle plus de volonté mais de persévérance quand le temps n'est plus seulement un paramètre de l'équation mais l'équation toute entière. Mais vouloir ce que l'on veut, ce second temps de la volonté, n'est pas qu'une affaire de perfectionnistes. La volonté exige aussi de nous la faculté de jouir de ses réalisations. Beaucoup d'entre nous sont des peine-à-jouir de la vie, toujours déçus ou commodément enclins à nous prétendre tels - l'autosatisfaction passe par des poses d'éternel insatisfait. Nous vivons sur le mode du futur antérieur qui est celui de la déception, de la frustration, d'un éternel recommencement, d'une éternelle et frénétique insatisfaction: j'aurais voulu et je n'ai pas eu. Et le désir a les ailes gonflées d'un absolu qui échappe à toute figuration, un mythe, un leurre, un moulin à vent. Le choix se confond avec le désir et le désir avec la possession. Les frustrations s'enchaînent, se nourrissent les unes des autres, les jeux ne sont jamais faits, le pari toujours recommencé. Et parce que la déception est prévisible, elle finit par devenir consubstantielle au désir et dès lors, parce qu'on ne sait pas vouloir ce que l'on veut, on en sait plus vouloir du tout. L'avenir est d'autant plus désirable que le désir n'a pas d'avenir.
Ce sont des pensées - un peu tarasbicotées, j'en conviens, égrenées à la va-vite- qui me viennent quand j'observe Marie déjà réduite à prêter si peu de prix à ce qu'elle a et tant de prix à ce qu'elle pourrait encore obtenir ou à ce que d'autres ont et qu'elle n'a pas (encore). Sa jalousie est une modalité de son insatisfaction. Ce qu'elle n'a pas (encore), d'autres l'ont (déjà). Le monde ainsi se subdivise en autant objets de convoitise qu'il y a de personnes - des enfants pour le moment - pour les posséder. J'exagère un peu bien sûr, le monde est encore trop grand pour elle, l'innocence parce qu'elle la rend transparente rend son défaut attachant et Marie sait parfois créer - par le dessin notamment - ce dont elle a besoin pour étancher sa soif de nouveautés. C'est son imaginaire qui pourrait la sauver - mais aussi la perdre. Enfant gâtée, elle pourrait apprendre à jouir de son imaginaire pour étouffer ses désirs en même temps qu'elle les exprime. Il y a en Marie une force désirante, comme dirait Deleuze, une énergie vitale que tant de choses disponibles à profusion dans ce monde de tentations, d'offres et de demandes, voire d'exigences, peuvent gâter, restreindre, abaisser. Ce qu'elle veut exprimer, extraire d'elle-même, soumettre de manière aussi impérieuse au regard, à l'approbation d'autrui, pourrait devenir la meilleure part d'elle-même, se retourner en une force de vie ou de caractère pour autant qu'elle ne lui cherche pas de substituts hors d'elle-même dans une quête éperdue de reconnaissance, de consommation, de médiocrité sentimentale et matérielle.
Nous l'avons trop gâtée, me dis-je, oui, sans doute, elle était la première et quand on ne sait pas trop comment s'y prendre pour offrir ce qu'il y a de meilleur, on donne ce qu'il y a de plus, par petites touches ici et là, se disant à chaque fois: "ah, pour une fois...". Apprendre à Marie, non seulement à compter, lire, écrire mais aussi à trouver les moyens d'aimer la vie, de ne pas attendre des autres les raisons d'être heureuse et de vouloir ce qu'elle veut. Il y aura des accrocs, des heurts, des collisions, des chutes mais bon, nous ferons de notre mieux pour la mettre en orbite et espérons qu'avec un peu de hauteur, on saura aller au fond des choses pour qu'elle apprenne à s'aimer sans vanité, sans boursouflures, avec autant de lucidité que possible.
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