04 mars 2011

Buvardage

Le soleil a fait une apparition ce matin, jour de marché. Après mon jogging matinal – six kilomètres avalés péniblement -, j’ai emmené Lisa au marché. De sa poussette, elle détaillait les éventaires, repérait les jouets, suivait les autres enfants du regard. Au bas de l’avenue, nous nous sommes dirigés vers une petite plaine de jeu, celle d’un café jouxtant l’église. Lisa a vaqué du toboggan aux balançoires, celles des grands, sans harnais (pour la première fois, me semble-t-il). Nous avons remonté l’avenue tandis que le soleil s’estompait. C’est Marie qui nous a ouvert. Dans la cuisine, Dieda décortiquait les deux poissons achetés plus tôt ce matin au marché avec Marie qui, depuis lors, joue au marché avec des boîtes à chaussures en guise d’étals. Il n’y a plus d’arêtes. Lisa, après avoir refusé d’en manger, en redemande; Marie s’agace qu’on lui reproche de manger moins que sa sœur. Une jalousie sourde qui déborde par moments. Elle s’énerve, Lisa l’énerve. Et ce soir, je lui ai parlé longuement après l’avoir congédiée de la chambre où elle dormait les autres nuits avec sa sœur. J’essaie de garder mon calme, de lui parler posément, calmement. Et ce soir, j’ai eu l’impression de parler juste. Je lui ai lu une histoire, elle a demandé à ce que je laisse la porte entrouverte pour qu’elle nous entende, nous les grands, et le son de la télévision qui diffuse un film de je ne sais qui où joue Annie Girardot qui vient de mourir, à laquelle on rend ainsi hommage.
J’attends des nouvelles de Varsovie à propos d’une mission en Biélorussie. Sans doute que ça ne se fera pas. J’ai pensé tout à coup, dans la salle de bain, que ce temps passé au plus près des enfants était ce que j’avais de plus précieux et que le temps, loin d’eux, était du temps perdu, du temps que je ne retrouverais plus. C’est idiot. J’entends tellement de parents me dire cela et ils me le disent d’une manière ou sur un ton qui m’agace, qui m’énerve comme dirait Marie. Je les crois mais je ne partage pas leur sentiment. Il sonne faux, il sonne obligé, contraint, convenu. Je me dis qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. Moi seul le sais: l'expérience n'est rien d'autre que la vanité de savoir ce que d'autres ont su avant soi et l'humilité de le savoir mieux qu'eux.
Chaque moment qui passe est une fuite aussi inavouée qu’imperceptible. Un regard, une étreinte, un mot, un sourire, un éclat de rire, une moue, une grimace, un cri, des larmes, une promenade anodine entre les étals du marché, la mer en bout de course, un oiseau perché sur un fil électrique. Les petits riens du grand tout. Plis et replis, affabulations du quotidien, regrets, remords et répétitions. Il n'y a rien à dire, rien à constater, se faire buvard de sa propre vie, y jeter l'ancre pour ne point tanguer vers des idées d'absolu, de rédemption, de salut. Être là, dans cette présence d'esprit que la vie seule illumine. 

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