| Entre filles, à la fin du combat, il faut se faire la bise (c'était le premier combat de Lisa avec une fille) |
Lisa - Papa, on dirait que les nuages, ils sont posés sur la montagne mais en fait, ils sont pas sur la montagne, ils sont dans le ciel, hein papa ?
Papa - Tu sais, les nuages parfois tombent très bas, et
c’est comme ça qu’on se retrouve dans le brouillard…
(silence)
Lisa - Alors, les nuages…c’est…c’est de l’air qui se voit…
Papa - Si tu veux : de l’air qui se voit.
On dirait que novembre dure encore, que la nouvelle année a
commencé plus tôt cette année. On a eu beau dresser des sapins et les
enguirlander et les emmailloter comme il faut, pas une goutte de neige, rien que
de la pluie et du brouillard aussi (comme jamais au cours de ces trois
dernières années), et aujourd’hui, janvier ne se ressemble pas davantage, la
neige sur les cimes du jura est clairsemée, il faut aller jusque dans les Alpes
- et encore - pour retrouver des sensations d’hiver.
C’était quand déjà ? En décembre ou en novembre. Marie
et moi avions préparé une soupe marocaine, dite « harira ». Il faut
commencer par faire revenir les oignons dans de l’huile d’olive. A Marie, je
demande de déverser dans le fait-tout deux cuillérées à soupe d’huile d’olive.
Du tiroir à couverts, elle tire deux cuillers à soupe.
Tournoi d’escrime. A une heure de route de chez nous, en
Suisse. Arthur est malade, Lisa est seule, entourée d’inconnus, la plus jeune
et l’une des six filles seulement pour une vingtaine de garçons. Comme les
autres filles sont toutes plus âgées qu’elle, elle affronte d’abord des
garçons, un seul de son âge, d’autres plus grands. Elle gagne, elle perd, elle
ne se décourage pas. Des parents encouragent leurs enfants en se plaçant au
plus près des couloirs bleus où les combattants coulissent, tantôt vers l’avant,
tantôt reculant jusqu’à se retrouver acculés. Les garçons surtout ont besoin de
gagner et leurs parents d’afficher leur soutien et leur fierté quand ils
gagnent. Lisa n’a pas besoin d’être réconfortée quand elle perd: elle n’est pas
mauvaise perdante, elle s’amuse, même si elle reste très sérieuse, très
concentrée. Elle est tout de même très fière quand le maître lui remet une
coupe – même si elle n’a pas gagné, précise-t-elle à chaque fois qu’on ne lui
demande pas. Elle a placé la coupe sur le petit tabouret bleu à côté de son lit.
De nouveau, depuis quelques semaines, Marie perd des cils. Elle
en a perdu un bon tiers pour chaque œil. Ses paupières, d’abord légèrement
enflées et rougies sur le bord, ont retrouvé leur taille normale et le
processus semble interrompu. Le médecin a prescrit une pommade et un test
sanguin que nous ferons à la rentrée. Marie nous interdit de parler de cela devant
elle ; elle ne nous laisse pas regarder ; elle fait l’autruche et se
braque sitôt que le sujet est évoqué. C’est étrange. J’ai finalement réussi à l’amadouer
sur le chemin du docteur en voiture, en lui parlant longuement et j’ai senti
que mes paroles portaient, qu’elle se détendait. Ceci dit, arrive l’âge où un
père doit ignorer de sa fille certaines choses. Je le ressens confusément :
ce n’est pas encore le comment du « comment fait-on des bébés ? »,
c’est, plus en profondeur, le pourquoi d’une prise de confiance dans le rapport
à autrui, à la séduction, au « qu’en dira-t-on ». Il y a comme un angle
mort dans notre champ de vision : les soucis qu’on peut se faire pour elle
l’inquiètent bien davantage que la cause réelle de nos soucis.
Dans ces temples du consumérisme débridé que sont centre
commerciaux et supermarchés, je ne peux m’attarder longtemps sans éprouver de
la nausée. C’est à qui en fera le plus et chaque enseigne de surenchérir sur
les autres avec force empilements de papillotes, pyramides de champagnes et
consorts, étalages de fois gras et autres victuailles. Ceci dit, Lydia me
reproche d’acheter trop, comme si nous avions à tenir un siège et de fait, je
dois, dans une autre vie, avoir vu venir l’apocalypse. Autant l’admettre :
je ne sais pas non plus résister aux enfants qui le savent, surtout la petite,
et en profite ; je les gâte, je me fais chérir à crédit et ensuite, je
leur demande de ne rien dire à maman qui va tout de même l’apprendre en lisant
ceci (mais elle le sait déjà).
Dans l’entrée de l’immeuble, sur les boîtes aux lettres,
j’ai déposé deux assiettes en carton et les ai remplies de papillotes (car j’en
ai bien sûr acheté). J’ai été surpris de les voir se vider au fil de la
semaine. Il n’en reste plus que deux par assiette (et ça, c’était tout à
l’heure, ce matin encore). Quelqu’un d’autre a rempli les assiettes à nouveau
(je viens de vérifier). Elles sont vides à nouveau (depuis hier), pleine à
nouveau alors que les fêtes sont maintenant derrière nous.
A sept heures, je passe chercher Lisa au collège voisin où
elle a cours d’escrime. Loin est le temps des premiers cours quand il faisait
plein jour et même chaud encore (en septembre) et où la maman d’Arthur en
profitait pour faire faire ses premiers pas à la petite sœur d’Arthur,
Charlotte. Peut-être cette fois Lisa aura-t-elle pensé à ramener écharpe,
bonnet et gants. A moins qu’ils ne soient déjà aux objets perdus. Car hier,
passant devant sa classe pour me rendre dans la salle où avait lieu la réunion
de l’école, j’ai eu beau me baisser pour examiner le contenu de chaque casier,
je n’ai rien trouvé.
Lisa continue de déchiffrer à perdre haleine tout ce qui se
présente et parfois cela donne des éructations inintelligibles qu’elle
s’indigne que je ne comprenne pas. C’est que le plus souvent ce sont des noms
de marque ou des mots en Anglais.
Chaque année compte
douze mois. Chaque mois compte trente ou trente et un jour (je laisse février
de côté). Le 31 décembre, c’était le dernier jour de l’année. Le 1er
janvier, c’était le premier jour de l’année. L’année dernière, nous étions en
2013. Depuis hier, nous sommes en 2014. Lisa me dévisage,
incrédule : son œuf est un peu dur, elle ne veut pas manger plus de la
moitié d’un croissant. Elle finit tout de même par boire son jus d’orange. Il
faut dire que depuis l’an 2000, les passages d’une année à l’autre me laissent
aussi incrédules que Lisa. Les mois ont bien leur compte de jours et de nuits,
les années leur lot de mois et de saisons, le temps ne passe pas, il fuit
désormais et je serais tenté de regarder derrière moi ce qui peut bien lui
faire si peur. Car il fut un temps où il prenait son temps, où un rien
l’arrêtait, où les pauses s’enchaînaient, et on n’avait alors aucun scrupule à faire
la fête chaque fois que l'occasion se présentait de le laisser passer devant soi, animé par une forme de
galanterie existentielle.
Cinq enfants ont déambulé chez nous le dernier jour de l’année
dernière. Il y avait Léo, deux ans et demi, suivi de Max, six ans, né dans la
même clinique varsovienne que Lisa, une semaine plus tard (sa mère y a disposé
de la même chambre que Lydia), Ada, 8 ans, et les deux nôtres, ravies bien
entendu. En quête de chocolats, Léo, bonne pâte, souriait comme un soleil ;
Max, lui, se crispait à la seule vue d’images sur un écran (jouissance
douloureuse parce que pétrie de la prémonition qu’elle ne durerait pas : en
effet, nous avons fini par éteindre la télévision) ; Ada, gracieuse et sage
comme une image (images sans doute d’un autre temps), suivait Marie dans sa
chambre où celle-ci lui faisait découvrir les joyaux de son trésor en pâte Fimo,
exposés dans des vitrines. Une collègue de Lydia s’est jointe à nous au moment
où nous passions à table, elle est apparue dans le jardin, brandissant une
lampe de torche, ayant sonné en vain à notre porte (le tapage sans doute nous
ayant empêché de l’entendre). Nous avions mis les petits plats dans les grands :
foie gras à la mangue, arrosé d’un jus de grenade, salades Russes (les vraies -
pas les succédanés vendus sous vide dans les supermarchés - concoctées par
Lydia la veille), etc.
Avant cela, nous avions passé Noël en Grèce, en famille,
chez Christophe. Je ne sais trop comment « raconter » cela, un Noël
en famille, je devrais relire ce que j’en disais les années précédentes. A
peine puis-je distiller des pointillés, quelques images: un sapin de Noël,
des papiers cadeaux déchirés, des bûches crépitant dans une cheminée et des
bulles – en répons - dans six coupes de champagne, des cousin et cousines
déchaînés : en prélude, on leur demande de nous chantonner quelque chose,
de nous donner le « la » avant de commencer à nous gaver comme les
oies dont le foie repose en tranches au milieu de la table (avec plus ou moins
de mauvaise foi, il est de bon ton de plaindre les oies) – et dont nous allons
nous gaver.
J’entends Lisa jurer : ça commence par « pu »
mais ça finit par «naise». L’espace d’une seconde, j’ai craint le pire. Il faut
sans cesse guetter les gracieusetés qui nous viennent des cours de récré :
les enfants s’y déniaisent et nous autres, parents, devons faire semblant de
nous en indigner. Je crois bien que certains adultes en ont appris davantage
dans ces cours que dans les salles de classe : ça se ressent aujourd’hui
encore, dans la façon qu’ils ont d’en parler comme, de manière plus générale,
dans leurs façons de parler (l’ « idiome relâché » qu’évoque
douloureusement Finkelkraut).
Devant les enfants, à cause des enfants, je m’entends appeler
mon père « dieda » et ma mère « mamie ». Et il m’arrive
d’appeler Lydia « maman » (voir ci-dessus, huit paragraphes plus haut)
et de m’entendre appelé par elle « papa ». Parce que dans le feu des échanges, il n’y a
plus de place que pour les liens entre adultes et enfants. Entre adultes, ce ne
sont que des apartés, des à-côtés – quand bien même seraient-ils plus longs,
plus étoffés que les échanges avec les enfants
-, les enfants ayant le quasi-monopole de la scène, chacun des « grands »
n’ayant sa place et sa partie qu’en fonction des rôles principaux tenus nécessairement
par les enfants. Cela en dit long sur ce qui a changé depuis le temps où les
enfants n’avaient le droit que d’être des adultes en miniature, empêchés d’exprimer
leur « âme d’enfants » sauvageons : aujourd’hui, s’impose aux adultes
le devoir d’adapter le monde aux désirs des enfants au risque de ne les
préparer à rien qu’à la revendication (que tous les vœux soient exaucés).
Alors quand vient le temps justement des vœux tous azimuts, « customisés »
comme dirait Marie (qui, via internet, apprend l’Anglais sans le savoir), quand
les enfants accablés de cadeaux font l’expérience de leurs premières gueules de
bois (l’abondance tenant lieu d’ivresse), il faudrait seulement leur souhaiter d’apprendre
la retenue, la « sobriété heureuse » : en vouloir moins pour en obtenir
davantage. Ici leurs parents ne peuvent se contenter de vœux pieux, il leur
faut chaque jour qui passe montrer l’exemple car les enfants, en cela plus
sages que nous, ne se paient jamais de mots, ils ne sont jamais dupes : seuls
les actes leur parlent. Il faut donc agir en conséquence (à bon entendeur,
salut !).
Lisa - Papa, on
dirait que les nuages, ils sont posés sur la montagne mais en fait, ils sont
pas sur la montagne, ils sont dans le ciel, hein papa ?
Papa - Tu sais, les nuages parfois tombent très bas, et
c’est comme ça qu’on se retrouve dans le brouillard…
(silence)
Lisa - Alors, les nuages…c’est…c’est de l’air qui se voit…
Papa - Si tu veux : de l’air qui se voit.
Lisa - Et parce qu’il se voit, nous, on ne voit plus rien…
Papa – c’est ça…
Je ne saurai dire pourquoi mais ce bref échange en voiture avec
Lisa, au retour de sa leçon d’escrime, m’a rendu heureux ou disons, m'a fait plaisir. J’ai lu quelque part
cette boutade de Prévert « j’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait
en partant » mais ne pourrait-on pas substituer « arrivant » à « partant » sans
que cela ne retire rien à la petite philosophie cachée (faussement débonnaire) derrière
ces mots ?
Aujourd’hui, l’air ne se voit pas. Il pleut tout simplement et cela ne suffit pas à nous empêcher de voir.
Aujourd’hui, l’air ne se voit pas. Il pleut tout simplement et cela ne suffit pas à nous empêcher de voir.
| Lisa avec sa coupe de Noël |