03 janvier 2014

L'air qui se voit


Entre filles, à la fin du combat, il faut se faire la bise (c'était le premier combat de Lisa avec une fille)

Lisa  - Papa, on dirait que les nuages, ils sont posés sur la montagne mais en fait, ils sont pas sur la montagne, ils sont dans le ciel, hein papa ?

Papa - Tu sais, les nuages parfois tombent très bas, et c’est comme ça qu’on se retrouve dans le brouillard…

(silence)

Lisa - Alors, les nuages…c’est…c’est de l’air qui se voit…

Papa - Si tu veux : de l’air qui se voit.

On dirait que novembre dure encore, que la nouvelle année a commencé plus tôt cette année. On a eu beau dresser des sapins et les enguirlander et les emmailloter comme il faut, pas une goutte de neige, rien que de la pluie et du brouillard aussi (comme jamais au cours de ces trois dernières années), et aujourd’hui, janvier ne se ressemble pas davantage, la neige sur les cimes du jura est clairsemée, il faut aller jusque dans les Alpes - et encore - pour retrouver des sensations d’hiver.

C’était quand déjà ? En décembre ou en novembre. Marie et moi avions préparé une soupe marocaine, dite « harira ». Il faut commencer par faire revenir les oignons dans de l’huile d’olive. A Marie, je demande de déverser dans le fait-tout deux cuillérées à soupe d’huile d’olive. Du tiroir à couverts, elle tire deux cuillers à soupe. 

Tournoi d’escrime. A une heure de route de chez nous, en Suisse. Arthur est malade, Lisa est seule, entourée d’inconnus, la plus jeune et l’une des six filles seulement pour une vingtaine de garçons. Comme les autres filles sont toutes plus âgées qu’elle, elle affronte d’abord des garçons, un seul de son âge, d’autres plus grands. Elle gagne, elle perd, elle ne se décourage pas. Des parents encouragent leurs enfants en se plaçant au plus près des couloirs bleus où les combattants coulissent, tantôt vers l’avant, tantôt reculant jusqu’à se retrouver acculés. Les garçons surtout ont besoin de gagner et leurs parents d’afficher leur soutien et leur fierté quand ils gagnent. Lisa n’a pas besoin d’être réconfortée quand elle perd: elle n’est pas mauvaise perdante, elle s’amuse, même si elle reste très sérieuse, très concentrée. Elle est tout de même très fière quand le maître lui remet une coupe – même si elle n’a pas gagné, précise-t-elle à chaque fois qu’on ne lui demande pas. Elle a placé la coupe sur le petit tabouret bleu à côté de son lit.

 
De nouveau, depuis quelques semaines, Marie perd des cils. Elle en a perdu un bon tiers pour chaque œil. Ses paupières, d’abord légèrement enflées et rougies sur le bord, ont retrouvé leur taille normale et le processus semble interrompu. Le médecin a prescrit une pommade et un test sanguin que nous ferons à la rentrée. Marie nous interdit de parler de cela devant elle ; elle ne nous laisse pas regarder ; elle fait l’autruche et se braque sitôt que le sujet est évoqué. C’est étrange. J’ai finalement réussi à l’amadouer sur le chemin du docteur en voiture, en lui parlant longuement et j’ai senti que mes paroles portaient, qu’elle se détendait. Ceci dit, arrive l’âge où un père doit ignorer de sa fille certaines choses. Je le ressens confusément : ce n’est pas encore le comment du « comment fait-on des bébés ? », c’est, plus en profondeur, le pourquoi d’une prise de confiance dans le rapport à autrui, à la séduction, au « qu’en dira-t-on ». Il y a comme un angle mort dans notre champ de vision : les soucis qu’on peut se faire pour elle l’inquiètent bien davantage que la cause réelle de nos soucis.

Dans ces temples du consumérisme débridé que sont centre commerciaux et supermarchés, je ne peux m’attarder longtemps sans éprouver de la nausée. C’est à qui en fera le plus et chaque enseigne de surenchérir sur les autres avec force empilements de papillotes, pyramides de champagnes et consorts, étalages de fois gras et autres victuailles. Ceci dit, Lydia me reproche d’acheter trop, comme si nous avions à tenir un siège et de fait, je dois, dans une autre vie, avoir vu venir l’apocalypse. Autant l’admettre : je ne sais pas non plus résister aux enfants qui le savent, surtout la petite, et en profite ; je les gâte, je me fais chérir à crédit et ensuite, je leur demande de ne rien dire à maman qui va tout de même l’apprendre en lisant ceci (mais elle le sait déjà).

Dans l’entrée de l’immeuble, sur les boîtes aux lettres, j’ai déposé deux assiettes en carton et les ai remplies de papillotes (car j’en ai bien sûr acheté). J’ai été surpris de les voir se vider au fil de la semaine. Il n’en reste plus que deux par assiette (et ça, c’était tout à l’heure, ce matin encore). Quelqu’un d’autre a rempli les assiettes à nouveau (je viens de vérifier). Elles sont vides à nouveau (depuis hier), pleine à nouveau alors que les fêtes sont maintenant derrière nous.

A sept heures, je passe chercher Lisa au collège voisin où elle a cours d’escrime. Loin est le temps des premiers cours quand il faisait plein jour et même chaud encore (en septembre) et où la maman d’Arthur en profitait pour faire faire ses premiers pas à la petite sœur d’Arthur, Charlotte. Peut-être cette fois Lisa aura-t-elle pensé à ramener écharpe, bonnet et gants. A moins qu’ils ne soient déjà aux objets perdus. Car hier, passant devant sa classe pour me rendre dans la salle où avait lieu la réunion de l’école, j’ai eu beau me baisser pour examiner le contenu de chaque casier, je n’ai rien trouvé.

Lisa continue de déchiffrer à perdre haleine tout ce qui se présente et parfois cela donne des éructations inintelligibles qu’elle s’indigne que je ne comprenne pas. C’est que le plus souvent ce sont des noms de marque ou des mots en Anglais.

Chaque année compte douze mois. Chaque mois compte trente ou trente et un jour (je laisse février de côté). Le 31 décembre, c’était le dernier jour de l’année. Le 1er janvier, c’était le premier jour de l’année. L’année dernière, nous étions en 2013. Depuis hier, nous sommes en 2014. Lisa me dévisage, incrédule : son œuf est un peu dur, elle ne veut pas manger plus de la moitié d’un croissant. Elle finit tout de même par boire son jus d’orange. Il faut dire que depuis l’an 2000, les passages d’une année à l’autre me laissent aussi incrédules que Lisa. Les mois ont bien leur compte de jours et de nuits, les années leur lot de mois et de saisons, le temps ne passe pas, il fuit désormais et je serais tenté de regarder derrière moi ce qui peut bien lui faire si peur. Car il fut un temps où il prenait son temps, où un rien l’arrêtait, où les pauses s’enchaînaient, et on n’avait alors aucun scrupule à faire la fête chaque fois que l'occasion se présentait de le laisser passer devant soi, animé par une forme de galanterie existentielle.

Cinq enfants ont déambulé chez nous le dernier jour de l’année dernière. Il y avait Léo, deux ans et demi, suivi de Max, six ans, né dans la même clinique varsovienne que Lisa, une semaine plus tard (sa mère y a disposé de la même chambre que Lydia), Ada, 8 ans, et les deux nôtres, ravies bien entendu. En quête de chocolats, Léo, bonne pâte, souriait comme un soleil ; Max, lui, se crispait à la seule vue d’images sur un écran (jouissance douloureuse parce que pétrie de la prémonition qu’elle ne durerait pas : en effet, nous avons fini par éteindre la télévision) ; Ada, gracieuse et sage comme une image (images sans doute d’un autre temps), suivait Marie dans sa chambre où celle-ci lui faisait découvrir les joyaux de son trésor en pâte Fimo, exposés dans des vitrines. Une collègue de Lydia s’est jointe à nous au moment où nous passions à table, elle est apparue dans le jardin, brandissant une lampe de torche, ayant sonné en vain à notre porte (le tapage sans doute nous ayant empêché de l’entendre). Nous avions mis les petits plats dans les grands : foie gras à la mangue, arrosé d’un jus de grenade, salades Russes (les vraies - pas les succédanés vendus sous vide dans les supermarchés - concoctées par Lydia la veille), etc.

Avant cela, nous avions passé Noël en Grèce, en famille, chez Christophe. Je ne sais trop comment « raconter » cela, un Noël en famille, je devrais relire ce que j’en disais les années précédentes. A peine puis-je distiller des pointillés, quelques images: un sapin de Noël, des papiers cadeaux déchirés, des bûches crépitant dans une cheminée et des bulles – en répons - dans six coupes de champagne, des cousin et cousines déchaînés : en prélude, on leur demande de nous chantonner quelque chose, de nous donner le « la » avant de commencer à nous gaver comme les oies dont le foie repose en tranches au milieu de la table (avec plus ou moins de mauvaise foi, il est de bon ton de plaindre les oies) – et dont nous allons nous gaver.

J’entends Lisa jurer : ça commence par « pu » mais ça finit par «naise». L’espace d’une seconde, j’ai craint le pire. Il faut sans cesse guetter les gracieusetés qui nous viennent des cours de récré : les enfants s’y déniaisent et nous autres, parents, devons faire semblant de nous en indigner. Je crois bien que certains adultes en ont appris davantage dans ces cours que dans les salles de classe : ça se ressent aujourd’hui encore, dans la façon qu’ils ont d’en parler comme, de manière plus générale, dans leurs façons de parler (l’ « idiome relâché » qu’évoque douloureusement Finkelkraut).

Devant les enfants, à cause des enfants, je m’entends appeler mon père « dieda » et ma mère « mamie ». Et il m’arrive d’appeler Lydia « maman » (voir ci-dessus, huit paragraphes plus haut) et de m’entendre appelé par elle « papa ».  Parce que dans le feu des échanges, il n’y a plus de place que pour les liens entre adultes et enfants. Entre adultes, ce ne sont que des apartés, des à-côtés – quand bien même seraient-ils plus longs, plus étoffés que les échanges avec les enfants  -, les enfants ayant le quasi-monopole de la scène, chacun des « grands » n’ayant sa place et sa partie qu’en fonction des rôles principaux tenus nécessairement par les enfants. Cela en dit long sur ce qui a changé depuis le temps où les enfants n’avaient le droit que d’être des adultes en miniature, empêchés d’exprimer leur « âme d’enfants » sauvageons : aujourd’hui, s’impose aux adultes le devoir d’adapter le monde aux désirs des enfants au risque de ne les préparer à rien qu’à la revendication (que tous les vœux soient exaucés).

Alors quand vient le temps justement des vœux tous azimuts, « customisés » comme dirait Marie (qui, via internet, apprend l’Anglais sans le savoir), quand les enfants accablés de cadeaux font l’expérience de leurs premières gueules de bois (l’abondance tenant lieu d’ivresse), il faudrait seulement leur souhaiter d’apprendre la retenue, la « sobriété heureuse » : en vouloir moins pour en obtenir davantage. Ici leurs parents ne peuvent se contenter de vœux pieux, il leur faut chaque jour qui passe montrer l’exemple car les enfants, en cela plus sages que nous, ne se paient jamais de mots, ils ne sont jamais dupes : seuls les actes leur parlent. Il faut donc agir en conséquence (à bon entendeur, salut !).

Lisa  - Papa, on dirait que les nuages, ils sont posés sur la montagne mais en fait, ils sont pas sur la montagne, ils sont dans le ciel, hein papa ?

Papa - Tu sais, les nuages parfois tombent très bas, et c’est comme ça qu’on se retrouve dans le brouillard…

(silence)

Lisa - Alors, les nuages…c’est…c’est de l’air qui se voit…

Papa - Si tu veux : de l’air qui se voit.

Lisa - Et parce qu’il se voit, nous, on ne voit plus rien…

Papa – c’est ça…

Je ne saurai dire pourquoi mais ce bref échange en voiture avec Lisa, au retour de sa leçon d’escrime, m’a rendu heureux ou disons, m'a fait plaisir. J’ai lu quelque part cette boutade de Prévert « j’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant » mais ne pourrait-on pas substituer « arrivant » à « partant » sans que cela ne retire rien à la petite philosophie cachée (faussement débonnaire) derrière ces mots ?

Aujourd’hui, l’air ne se voit pas. Il pleut tout simplement et cela ne suffit pas à nous empêcher de voir.
Lisa avec sa coupe de Noël