14 décembre 2007

Dis-moi quelque chose !


Nous sommes à Palaiseau dans la banlieue de Paris. Les renards rôdent dans les sous-bois pendant que Marie dort dans la pièce d’en bas, entre le saxophone et nos bagages. Entre les branches, les premiers rayons du soleil ouvrent des espaces nouveaux. Toutes les feuilles ne sont pas encore tombées. Les dernières font un baroud d’honneur avant de se fondre dans le décor. On prend l’avion cette après-midi. Olga rejoindra sa chambre sous les combles d’un hôtel parisien. Marie se sera bien amusée. Du haut de son mètre et quelques centimètres, elle aura enchaîné ses numéros de malice et d’espièglerie. C’est le temps des prouts et des crottes de nez, des chats câlins et des renards perfides, des « poulettes » et des mamans qui couvent leurs petits. Les questions s’enroulent autour de sa langue ; elle en a pour chaque moment, aucune évidence ne trouble sa pensée et les réponses sont prises à la lettre, dans l’alphabet de ses yeux qui s’arrêtent, s’interrogent, se portent ailleurs. Avec Olga, elle retrouve le fil de la conversation avec sa mère, une conversation heurtée, caressante, ininterrompue, pas même par l’absence. Ce fil est enroulé dans la trame de la langue russe. Aucune autre langue ne charrie autant de douceurs et de cajoleries. Selon Lomonossov, la langue russe a la splendeur de l’espagnol, la vivacité du français, la robustesse de l’allemand, la douceur de l’italien, le tout enrichi par la force de l’imagination et la concision du grec et du latin. Parlée à des enfants qui l’entendent pour la première fois, elle les enjôle si bien par ses sonorités mouillées, ses voyelles en cascade, qu’ils sourient et en redemandent.

Dans l’avion: «quand est-ce que je serai grande, papa ?». Demain, après-demain, assez longtemps pour que tu oublies t’en être un jour inquiétée. C’est comme si au-delà d’hier et de demain, le temps se confondait et que l’on ne pouvait plus le départager. Il se contente de durer et s’en étonner ou s’en inquiéter ne le ralentit pas. Plus tard, ce devrait être le tour des parents de poser les questions: «quand est-ce que j’étais jeune, Marie ?». Elle répondrait qu’elle était trop petite pour s’en souvenir. Le temps se sera confondu puisque l’on demandera aux enfants de se souvenir et aux vieillards de parler d’avenir. Connaître les réponses ne suffit pas. Pour le moment, Marie tourne le dos aux nuages et se détourne de mes réponses. Elle y reviendra plus tard quand je ne m’y attendrai plus. De même que cette question-là - «quand est-ce que je serai grande, papa ?» - lui avait été inspirée par une observation faite la veille. «Un jour», lui avais-je dit, «toi aussi tu seras maman». Dans un texto, Lydia me prévient que la prochaine question pourrait être plus embarrassante.

C’est jour de danse. Il lui faut une robe. C’est elle qui le dit. On ne m’a rien dit. La maîtresse se renseignera. Il fait bleu, le ciel est dur, glacial. Puis, il se couvre à mon insu. A midi, la pluie hésite à se faire neige et la neige à se faire pluie. Les essuie-glaces se régalent. J’enfile des gants. Renseignements pris, une robe n’est pas nécessaire. Par contre, une couverture pour la sieste de l’après-midi serait la bienvenue.

Melina a les yeux bleu ciel et la tête penchée. Elle semble moins étonnée que Lisa d’être là, parmi nous. Elle a changé depuis octobre, elle s’est apaisée. Rentrant d’une course, Christophe la pose sur une banquette dans le salon; elle reste là, endormie, les bras en croix dans sa combinaison de cosmonaute en couche culotte. A présent, elle fait ses nuits ou presque et se ménage des plages de sommeil à travers le jour. On est tous descendus dans la pièce d’en bas qui sert de bureau. Christophe joue du saxo, Marie saute sur le lit, Olga frappe dans ses mains. La maison n’a pas encore toutes ses pièces. Sous les combles, il manque encore une chambre à coucher et une salle de bain. Pour le reste, la finition est en cours ; en témoignent les outils disséminés ici ou là, dans la salle de séjour et sur la véranda. Le soir, Christophe pose une tringle dans un vestiaire aménagé dans un espace entre le salon et la salle de bain.

On n’a pas vu un seul renard dans les sous-bois mais on les a entendus. Ils devaient être nombreux. L’entrée de leur terrier est dissimulée entre des rochers creux, sous des arbres abattus ou effondrés. L’étroit sentier que nous suivons à flanc de colline, s’enfonce dans des fourrés de ronces et de broussailles, zigzague quelque temps pour finalement déboucher sur une route de gravier qui, sur la gauche, ne va guère plus loin et sur la droite, descend vers des habitations. Marie est juchée sur mes épaules. Elle en descend à la vue d’un chat. Elle en a tant vus qui ne se laissent pas même approcher que celui-ci qui non seulement se laisse approcher mais exige des caresses, la ravit. On fait un bout de chemin ensemble puis il disparait derrière un portail.

Le noyer n’a plus une feuille sur lui. Toutes ces feuilles à ses pieds, on dirait un éventail. Difficile de prédire si j’aurai le temps de les balayer avant que la neige ne s’y mette. Dans les phares des voitures et la lumière des réverbères, les gouttes de neige qui s’abattent sur les pare-brise font penser à des nuées d’insectes voraces. Ce ne sont encore que des gouttes pourtant mais avant d’être balayées par l’essuie-glace, elles esquissent une empreinte, une signature. A quelques degrés près, l’on bascule d’une saison à l’autre. Marie m’arrache la promesse d’une sortie nocturne si jamais la pluie se faisait neige mais cela n’arrive pas ; il cesse même de pleuvoir et Marie n’y pense plus. Elle s’est endormie avec un cahier de dessins contre la joue. Combien de paroles envolées avant cet abandon. Je la dégage de l’étau des dessins d’un côté et des doudous de l’autre et je remonte la couette sur elle jusqu’aux épaules.

En franchissant les quelques mètres qui me séparent du portail de la porte d’entrée, j’ai été frappé par la rumeur de la pluie, le silence qui la déglutit et prend ainsi consistance, volume. Mais le meilleur moment est encore quand j’éteins la lampe de chevet et que dès lors, plus rien, pas même la vue, ne me détourne du tambourinage de la pluie sur le toit, contre les vitres, sur mon front. Je m’endors à la cent millième gouttes ou un peu plus.

Le dentiste, s’il n’était dentiste, ressemblerait à une novice en lunettes rondes et cheveux bouclés. C’est d’abord à moi de prendre place sur le fauteuil à bascule puis Marie se cale dans mes bras. L’écran est ramené juste au dessus de nous mais le dessin animé attire à peine l’attention de Marie. La dentiste insère entre les dents une espèce de pince à linge en plastique mou afin de maintenir la bouche ouverte. Marie commence aussitôt à se débattre, ce ne sont d’abord que quelques secousses que je parviens à amortir en la plaquant contre moi et en l’agrippant par les mains mais quand la dentiste s’aventure à lui mettre sa fraise sous le nez, les secousses s’accentuent, deviennent convulsions tant et si bien que pour immobiliser Marie, il faut l’aide d’une seconde assistante, alertée par les hurlements. Je transpire à présent ; mes chuchotements à l’oreille de Marie n’y font rien, elle est prise de rage et à plusieurs reprises, parvient à se dégager, ses pieds venant heurter la tablette devant elle. Tout cela me semble une éternité. Les trois femmes en blouses blanches autour de moi ne perdent pas un instant et dans leur précipitation, laissent glisser un bâtonnet métallique et déchirent le bavoir en papier que l’on avait passé autour du cou de Marie au début de l’opération. Enfin, la dent est scellée et l’on laisse Marie libre de ses mouvements ; son premier est de se retourner pour se blottir dans mes bras. Ses cheveux sont trempés de sueur et ses pommettes rouges. Je lui parle longuement puis je la laisse glisser au sol. Nous sortons, payons, enfilons anoraks et cache-nez et comme promis, je l’entraîne vers le magasin de jouets dans la galerie marchande toute proche. Après avoir de nouveau débarrassé Marie de son anorak, je m’accroupis devant elle et ayant ainsi mes yeux à la hauteur des siens, je l’interroge et la scrute. Son regard est absent, lointain, et elle ne répond rien.

Toujours pas de neige. Un éléphant a aspiré le soleil dans sa trompe. Un sorcier, cheveux longs, calotte de guingois, touche du doigt l’un des anneaux de l’arc-en-ciel. Selon la couleur, il devient de cette couleur, tout en lui devient bleu, rouge, vert, jaune ou violet. Il y a un petit garçon qui l’écoute raconter l’histoire d’un kangourou qui avait deux poches, l’une devant pour son petit, l’une derrière pour les couches et les mouchoirs. Le kangourou connaissait bien l’éléphant, aspirateur-de-soleil ; c’était une vieille connaissance, ils s’étaient connus dans un zoo, ils avaient sympathisé. Le sorcier a sorti de son chapeau des nuages qui sont aussitôt montés au ciel. Et il a dit à l’enfant que les nuages ne redescendraient qu’au matin, à condition toutefois que l’éléphant ait relâché le soleil d’ici là car sans soleil, il n’y a pas de jour et la nuit ne finit pas, on s’endort et on ne se réveille plus. Il y a des oiseaux aux branches des arbres, ils chantonnent, ils y font leurs nids, mais voilà que les arbres se mettent à bouger puis à marcher puis à courir puis à voler et les voilà partis au loin vers des contrées moins froides ; les oiseaux restent dans leur sillage, on survole des forêts avec d’autres arbres qui, eux, ne bronchent pas, on survole des déserts, des sommets enneigés, des chutes d’eau, des canyons, des villes, des clochers et des minarets, des temples et des fleuves, d’autres villes et d’autres déserts, des forêts encore, des lacs et des ponts, des routes et des pylônes, des zoos et des arbres encore, des troupeaux de girafes et des tribus d’éléphants. Enfin, les arbres se posent, reprennent racine. Les oiseaux leur tombent à nouveau sur le dos. Ils sont alignés, silencieux, les yeux qui se cherchent de chaque côté de la tête ; on dirait des guirlandes. Précédé d’une nuée de mouches, un éléphant s’approche. Le sorcier agite une baguette à ses flancs et voici le soleil à l’horizon qui ouvre son vieil œil de cyclope. Derrière les rideaux, à vol d’oiseau d’ici, l’enfant se frotte les yeux. Dans le jardin, le noyer solitaire étire ses longues branches torsadées. Le jour se lève, une lumière grise chiffonne le ciel, Marie veut la suite de son histoire.

De ma fenêtre, j’aperçois des enfants courir d’un portique à l’autre, d’un tourniquet à l’autre. A l’assistante polonaise croisée dans l’ascenseur, je demande des nouvelles de ses deux enfants, tout deux en bas âge, l’une souvent malade. L’assistant du Directeur ou plus exactement l’assistant spécial s’enquiert de mes filles. « Quel âge a l’aînée déjà ? » demande-t-il, « quatre ans ?», s’exclame-t-il, « mon dieu, comme le temps passe ! ». Croisée au seuil de l’ascenseur, le matin en arrivant, une collègue puis une autre : « il fait froid aujourd’hui ! », « ils ont annoncé de la neige pour mercredi ». De temps à autre, je tourne la tête vers la vue de ma fenêtre, surplombant le parc, entrevoyant au loin l’un des ponts qui enjambe la Vistule et les phares des voitures, déjà nombreuses en ce début d’après-midi. De la rue, sans même à avoir à lever la tête, on peut voir ceux et celles qui occupent les bureaux du rez-de-chaussée, les yeux rivés à l’écran d’un ordinateur. Sans que je puisse me l’expliquer, cette vision a quelque chose de déprimant, d’inhumain. Je croise le Directeur en personne. Il me présente en coup de vent à un vieux monsieur en pardessus qui me dépasse d’une tête et me salue d’un mot. Je suis le chef d’une unité. Je ne suis pas bien sûr de former à moi seul une unité ou de m’y sentir uni et unique. Je ne suis pas bien sûr d’en être le chef. Je rencontre d’autres chefs d’unité qui sont peut-être au fond tout aussi désemparés que moi. On s’assoit à une table, on discute de choses et d’autres, on prend des notes, on rédige un rapport. La nuit tombe à peine après midi. Je laisse la Vistule sur ma gauche, longe le parc royal, passe devant le palais présidentiel puis devant l’ambassade de Russie, continue tout droit. Ma course s’arrête devant un portail. Marie est assise à la table de la cuisine. Elle a déjà mangé. Elle veut regarder un film. Je me change. De la fenêtre, j’aperçois d’autres fenêtres éclairées elles aussi. Une vieille femme s’agite dans une cuisine. Son beau fils rentre en titubant, il est ivre. Au-dessus, au premier étage, l’enfant fait sa toilette. Marie m’appelle.

De temps à autre, pour retrouver l’équilibre, il faut ajouter à l’année une journée. Ce sont des années bissextiles. Sur le même principe, je me demande s’il ne faudrait pas ajouter une heure ou deux à certaines journées. Mais des heures de jour, de plein jour, pour justement compenser. Qu’on n’est pas l’impression de dîner quand on déjeune ou d’être somnambule quand on rentre chez soi après déjà tant de nuit. Ou bien au contraire, puisqu’il doit en être ainsi, faudrait-il retrancher quelques heures à ces journées qui autrement s’étirent en langueur nocturne. Aller se coucher dans l’après-midi. Une sieste qui fera la jonction avec le sommeil de nuit. Marie s’est endormie. Je suis sceptique quand elle affirme avoir dormi l’après-midi à l’école. Elle n’est ni dormeuse, ni mangeuse. Hier, elle m’a soutenu mordicus que les peluches ne sont pas des jouets. Tombant à l’improviste sur un rayon de jouets égaré dans un magasin d’électroménager, les bras pleins d’un renard en peluche, elle est sans coup férir passé de la théorie à la pratique. « papa, si tu veux, tu peux acheter un jouet ! » Elle a insisté sur le « si tu veux », désamorçant toute forme de protestation, contournant le front du refus sur la pointe des yeux, me tirant par la main, prenant son temps pour choisir. Je me dis bien que je la gâte trop, que je ne devrais pas céder mais il est vrai que c’est à moi que je fais plaisir. Finalement, toutes ces journées passées seul avec elle, je ne leur retrancherai rien, je les ferai bissextiles.

On a passé la journée à la maison. Aucune animation dehors, le calme plat, la grisaille ouatée d’une journée d’automne. A la fin, je ne sais plus de quoi je suis fait, les sensations s’en vont, les pensées aussi. Et puis brusquement, alors qu’il fait nuit depuis déjà quelques heures, des détonations déchirent le silence. Comme elles ne cessent pas, je jette un œil par la fenêtre du côté d’où elles me semblent venir. C’est un feu d’artifice. Je reste là, comme hypnotisé ; Marie me rejoint, elle grimpe sur son tabouret bleu qu’elle trimballe avec elle dans tous les coins de la maison, soucieuse d’être à la hauteur de chaque micro-événement (épluchage de légumes ou de fruits, crépitement d’un œuf dans une poêle, lavage de mains au retour de l’école ou d’une escapade, etc). C’est donc qu’on n’est pas les seuls à vivre dans ce quartier, il y des gens sous ces toits, il y a même des gens qui s’amusent, qui font la fête, qui célèbrent des anniversaires, mariages ou autres événements heureux. Les gerbes de lumières de toutes les couleurs se succèdent un bon moment. Certaines forment comme une espèce de sourire forcé, un masque de paillettes qui clignent des deux yeux et puis disparait. Tout ce clinquant, ce frou-frou d’étincelles, ça jure avec la désolation des lieux. Des habitations aux hommes et femmes, le même fond de tristesse et de résignation. Même quand ils sont gais, les Polonais sont tristes. Les feux d’artifices y sont peut-être plus courants qu’ailleurs. La gaieté aussi a ses arrivistes. J’imagine une limousine, des chapeaux haut-de-forme et des robes ciselées à même la peau dans un décor de carton-pâte.

Marie dort avec des poses de danseuse, poignet et main retournés, doigts écartés, tendus. L’après-midi, on est allé ramasser les dernières feuilles dans le jardin. Je les avais déjà tassées contre l’arbre, dimanche dernier. Il ne restait plus qu’à les jeter dans des sacs poubelles. Il faisait déjà nuit, j’avais allumé les lumières du jardin. Ensuite, il a fallu jouer à la sorcière enfourchant son balai, au petit train et au monstre surgissant des haies, une lampe de poche pointée à la verticale du menton. Je me suis demandé ce qu’auraient pensé les voisins s’il m’avait surpris en pleine nuit, à califourchon sur un balai ou bien courant en décrivant des cercle et proférant des cris de cheminots. Etrange qu’on en soit encore aux trains à vapeur quand on fait le train pour les enfants. Les trains d’aujourd’hui n’amusent pas les enfants. D’ailleurs, ils n’amusent pas les adultes non plus. En France aujourd’hui et depuis quelques jours, ils ne fonctionnent plus les trains, ils sont en grève. C’était mardi aujourd’hui. Marie n’avait pas école. La maîtresse faisait grève elle aussi. Elle ne conduit pas de trains mais il n’y a pas que les trains qui soient en grève. Marie dort maintenant, demain sa maman sera de retour et sa petite sœur. C’est une surprise. Pour Marie, les surprises ne sont jamais imprévues. Elles sont prévues, revendiquées, assumées.

Le brouillard est tombé sur nous comme une nasse. On ne voit rien à dix mètres et la rue est à peine éclairée, les réverbères dressés de guingois égrènent des halos de lumière orange. Puis soudain, il fait tout à fait noir, il faudrait éteindre à l’intérieur pour apercevoir quelque chose : le portail, le grillage, la maison d’en face et derrière, les carrés de lumière sur la façade d’un immeuble. Au matin, le brouillard est toujours là. Sur l’avenue entre le parc Lazenki et les immeubles des ministères, un écureuil s’est avancé jusqu’aux bandes blanches du milieu. Arrivé là, il semble réaliser que quelque chose ne va pas. Des voitures arrivent de face, ralentissent ; venant en sens inverse, je suis la première voiture à rouler droit sur la petite boule rousse qui s’est maintenant immobilisée, puis revenue sur ses pas, tente à nouveau la traversée, puis rebrousse chemin, puis traverse une fois encore, puis retourne en arrière. Je donne un coup de frein ; malgré le brouillard, toutes les voitures s’inclinent devant l’animal qui enfin retourne sur le bas côté et file vers les grilles du parc.

Lydia et Lisa sont de retour. Quatre heures de décalage horaire à rattraper. La première nuit, Lisa s’endort et se réveille tôt. La seconde, elle ne trouve pas le sommeil avant dix heures du soir mais le perd dès cinq heures. Elle a changé, Lisa. Ses yeux comme des billes, ses mains désormais préhensiles mais qui souvent encore cafouillent, s’agacent, se cherchent, ses sourires bonhommes qui surgissent à la commissure des lèvres. On pense commencer les petits pots dans les jours qui viennent. Peut-être ainsi cessera-t-elle de réclamer pendant la nuit et nous gratifiera-t-elle de sa première nuit complète.

Je regarde mon voisin de rue et sa voisine, une jeune fille, sa fille peut-être. Ils ne se parlent pas. Je ne peux m’empêcher de penser que les Polonais ne se parlent pas. Ou du moins, les Polonais de Varsovie. Les Varsoviens (peut-on dire les Varsoviens ? ça sonne mal, ça sonne comme martiens ou vauriens). Le feu passe au vert. Au feu suivant, mes voisins habitent une lada toute délabrée. Un tournevis est enfoncé dans la fente de la portière sans doute pour retenir la vitre, l’empêcher de s’abaisser. Les enfants derrière ne sont plus tout à fait des enfants et ont des mines ennuyées. Les parents ont l’air d’être presque trop âgés pour être les parents. La mère semble se cramponner à ce qui ressemble davantage à une sacoche qu’à un sac à mains. On pourrait croire qu’elle l’a volée ou qu’elle a peur qu’on la lui vole. Tellement peur qu’elle n’a pas pris la peine d’attacher sa ceinture.

En Russe, on ne dit pas « je m’appelle » mais « moi ils m’appellent ». Minia zavout Denis. On n’a pas décidé de son prénom, il s’est imposé à soi, il nous a été imposé. « Ils » parce qu’à la suite des parents, c’est le monde entier qui nous appelle ainsi. Marie aujourd’hui est tellement Marie. A l’école, chaque matin, rituellement, à peine entrée dans la classe, elle appose son prénom, inscrit sur un carton de la taille d’une carte de visite, à côté de sa photo. Tous les autres enfants en font autant. Ici, à la maison, elle compose son prénom avec des lettres magnétiques sur la porte du frigidaire. Je ne peux imaginer pour elle un autre prénom. Pour Lisa, c’est différent. Elle est plus bébé que Lisa. On répète chaque jour ce prénom encore tout neuf, tout neuf comme une paire de chaussures neuves. On le répète comme on agiterait devant elle un hochet ou une baguette magique. Pour que Lisa devienne Lisa. Ils m’appellent Lisa et je serai Lisa. Ils m’appellent Lisa et je m’appelle Lisa. En Russe comme en Français. Les Anglo-saxons verraient bien un « z » à la place du « s ». Tout comme ils redoubleraient bien le « n » de mon prénom. Mais comme on dit, on ne se refait pas.

Ca fait déjà trois ou quatre jours de suite que Lisa se réveille avant l’aube et ne se rendort pas. Ce matin, inexplicablement, non seulement elle a perdu le sommeil mais s’est fâchée net quand je l’ai calée contre moi dans l’espoir de l’y contraindre au sommeil. Alors, je l’ai déposée sur un coussin au milieu de la pièce et là, croyant sa couche pleine, l’ai dégrafée. Une fois les pieds à l’air, elle s’est tue, apaisée, la tête de côté, trois doigts d’une main dans la bouche. Nous sommes restés ainsi une bonne dizaine de minutes, dans le silence enfin retrouvé, tandis que Marie dormait et Lydia récupérait. Elle m’a souri, battant l’air de ses pieds, toute frétillante, ravie. Quand j’ai rajusté sa combinaison, elle s’est aussitôt rebiffée. Ses mains étaient froides, ses pieds aussi mais toute explication était inutile. Il a fallu trouver d’autres expédients pour éviter le renouvellement des scènes précédentes. La nuit, le moindre râle, le moindre cri est déchirant. Finalement, je l’ai de nouveau plaquée contre la poitrine et ignorant ses protestations, j’ai entamé la danse du sommeil, flexion des genoux, balancement d’une jambe sur l’autre, allées venues d’un point fixe à un autre. Les cris ont cessé, ils sont devenus geignements, longue plainte scandée de hoquets. Je l’ai portée cérémonieusement jusqu’à sa chambre, l’ai déposée dans son lit avec d’infinies précautions, l’ai recouverte et me suis retiré sur la pointe des pieds. L’un de ses bras a bougé, un rictus a troublé ses lèvres mais ce fut tout.

De nouveau, feu d’artifices. Qui donc se paie ce luxe chaque dimanche ? Nous, par ce ciel de Novembre, nous sommes sortis, histoire de prendre l’air, nous sommes allés jusqu’au terrain de jeu, à cinq minutes de la maison. Avec Marie, nous avons couru du toboggan aux balançoires, du tourniquet aux pâtés de sable. Derrière le terrain de jeu, il y a un gymnase où des adolescents jouaient au handball. On est passé devant pour aller jusqu’au supermarché. Les supermarchés sont ouverts le dimanche. Il y avait un aquarium dans le supermarché avec des carpes, peut-être une dizaine de carpes. Elles avaient l’air mal en point, flétries, avec des bouches béantes aux lèvres ballantes qu’elles entrouvraient comme pour dire quelque chose, qu’elles plaquaient contre la vitre avec l’air de clamer au secours, d’appeler à l’aide. Marie les examinait, elle passait sur les côtés pour mieux les voir bailler ; elle riait, elle les montrait du doigt, je m’impatientais, elle riait encore. Une fois encore, nous étions les seuls à parler à voix haute, les Polonais ne parlent pas à voix haute. Une femme a juste souri en voyant Marie sautiller devant l’aquarium. Lydia nous attendait dehors, avec Lisa, endormie dans son landau sous une épaisse couverture. Le soir, nous avons bu du beaujolais nouveau avant d’aller dormir.

Deux minutes de soleil en plus. Juste à la pointe du jour. Le ciel cligne de tous les yeux à travers des nuages étirés, il fait jour enfin après des journées à se perdre de vue, à s’atrophier. Le temps d’enfiler un manteau, le temps tourne. Les nuages enflent, se resserrent, font bloc puis montent en neige. L’essuie-glace bat des ailes sur le pare-brise cristallisé. Ils refont la rue devant l’école et les trottoirs aussi. En auront-ils le temps si la neige prend le pavé ? Du sixième étage, le temps semble suspendu aux millions de flocons qui tombent doucement, presque négligemment. La chaussée étincèle, la neige ne tient pas. Les enfants jouent dans le jardin public. Le soleil est loin, derrière les rideaux, il s’éclipse vers trois heures et demie. Je prépare une note, je déjeune de pain noir et d’une tranche de jambon, puis je prends la voiture, roule entre les gouttes, le radiateur poussé à fond, la radio enrayée, dégorgeant cd sur cd. Un membre du personnel est menacé de licenciement, j’ai été choisi pour faire partie d’un panel qui doit déterminer si tout cela s’est fait dans les règles.

La neige est tombée puis a fondu. Marie est déçue: toujours pas de bonhomme de neige. Et pourquoi pas un bonhomme de pluie, lui ai-je proposé. Elle s’est contentée de grimacer puis, à la réflexion, finaude, a décidé de me prendre aux mots. On a versé de l’eau dans une carafe. La carafe s’est brisée mais l’eau n’a pas tenu debout. De la fenêtre de la cuisine, Marie a regardé la pluie tomber. La pluie tombe bien droite mais une fois à terre, elle ne se relève plus, elle se couche et s’étale. Les bonhommes de pluie, ce sont ces rares passants qui passent, une carotte sous le nez.

Nous avons laissé Varsovie en pluie pour trouver Podgorica en pluie. L’avion a effectué un long virage au dessus de la mer avant d’atterrir au milieu des eaux. Pas de bus ni de passerelle, l’aéroport tient en une seule bâtisse de plain pied que l’on rejoint à pieds en contournant des barrières métalliques. L’équipe nationale féminine de handball, reconnaissable à leurs survêtements rouges, nous a précédés au contrôle des passeports. L’entraîneur bedonnant, en survêtement rouge lui aussi, coupe la file, un officiel lui donne l’accolade ; un autobus les attend à la sortie. C’est Bogdan qui nous réceptionne et nous emmène à la mission. Là, une réunion puis une autre, un café pris à la hâte, l’hôtel enfin. Il n’a pas cessé de pleuvoir depuis que nous avons atterri. Dîner dans un restaurant proche de l’hôtel que nous a conseillé Bogdan. La pluie redouble : longtemps après avoir éteint la lampe de chevet, je l’entends encore.

Podgorica est une ville sans caractère, disparate. Des immeubles insipides aux façades décrépies y côtoient des maisons bourgeoises couronnées de frontons et toits à corniches, aujourd’hui abandonnées, leurs parties inférieures désormais occupées par des cafés, restaurants ou boutiques. Le centre ville est un assemblage hétéroclite d’immeubles d’habitation à cinq ou six étages, striés de balcons et de cordes à linges, d’improbables centres commerciaux formés de cubes enchâssés les uns sur les autres dans des structures en aluminium, de maisonnettes à toits pentus, découpées côté rue en boutiques étroites ainsi que de complexes de bureaux aux larges baies vitrées. Des collines rocheuses émergent ici ou là, entre les immeubles. Une rivière encaissée dans un ravin la traverse. Nous passons toute la journée en réunions. Le soir, nous nous retrouvons de nouveau autour d’une table de restaurant, devant un verre de Vranac, un vin rouge local, très apprécié. Nous sommes rejoints par deux autres collègues dont les réunions ne sont prolongées au-delà des nôtres. Le lendemain, le scénario est le même. Au moment de régler la note de l’hôtel, la réceptionniste s’étonne qu’étant Français, je sois né en Italie, à Bologne. Je lui explique que Boulogne sur mer est bien située en France.

Je suis dans l’avion, en route pour Vienne où je passerai la nuit. C’est un avion à hélices. On y est à l’étroit. J’aimerais que les lumières s’éteignent pour voir au dehors. Ecrire dans un avion est grisant. A terre, l’esprit retrouve la fermeté des pensées arrêtées, des sensations éprouvées. Les hôtesses en uniformes rouge sang vont et viennent. Les uns lisent des journaux, des revues, les autres bavardent, d’autres somnolent. De l’aéroport, je prendrai un train de banlieue puis un taxi. Demain, une table-ronde sur les crimes de haine. L’avion du retour en fin d’après-midi.

Vienne, place saint Pierre. Dans la même rue, une plaque apposée à l’entrée de l’immeuble face à l’hôtel, indique que Mozart y habita et y composa l’enlèvement au sérail. La rue Grabner est piétonnière. Au sortir de la table-ronde, j’ai tout juste une heure devant moi pour des achats de Noël. Une paire de bottines pour Lydia, une cape en loden pour Marie. Les bijouteries affichent des prix faramineux, d’autres n’en affichent aucun ce qui est pire. Des touristes se photographient avec le dôme vert-luisant de la cathédrale saint stéphane en arrière-plan. D’autres pointent leurs appareils photos vers les lustres qui surplombent la rue. Des japonais, des italiens, des français. Dans le hall de l’hôtel, je m’empresse de faire de la place dans ma valise pour les bottines et la cape. Le taxi me dépose à l’aéroport. A Varsovie, une fois que Lydia, Marie et Lisa dorment, j’enfile un costume à la hâte dans le salon. La soirée a lieu dans un chalet sur l’autre rive de la Vistule. Il y a là une centaine de collègues en robes de soirée et costume sombre. J’arrive un peu tard pour le buffet. Le DJ n’a pas la gueule de l’emploi : moustache bouffante, cheveux ras, cravate jaunâtre, la mine patibulaire, revêche. Son répertoire n’est pas des plus actuels mais tout le monde a envie de danser. Alors, on danse et on boit et on danse jusqu’à trois heures et demi du matin. On ne se connait pas tous. Et puis, aux employés s’ajoutent leurs épouses et époux. Plus de femmes que d’hommes sur la piste de danse. Quelques unes se sont déchaussées. J’ai retiré ma cravate. J’ai longtemps hésité avant de faire mon entrée en scène mais une fois sur scène, je me suis senti plus léger, je me suis amusé. Ceux qui ne dansent pas regardent ceux qui dansent puis s’en vont manger un bout, reviennent, un verre à la main, puis s’en vont pour de bon. L’un d’entre eux est notre chef informaticien. Il m’a salué et serré la main énergiquement, c’est la première fois qu’on se voyait, il a semblé alors attendre que je lui dise quelque chose, voire même quelque chose d’extraordinaire. « Dis-moi quelque chose » semblait-il dire. Un autre s’est assis près de moi et m’a demandé d’où je venais en France, de quelle région. De retour parmi les miens, j’ai rejoint Marie dans son lit. Elle avait repoussé la couette à ses pieds. Je l’ai ramenée sur elle et sur moi.

L’hiver s’est arrêté à novembre. Les jours tombent dans la nuit dès l’après-midi. Toujours pas de neige mais des guirlandes aux arbres du voisin. Les magasins font le plein, les rayons jouets se garnissent, les clients piétinent. J’ai ramené du Monténégro deux bouteilles de Vranac, Pro Corde, et ce midi en débouche une pour fêter nos retrouvailles entre collègues d’une époque révolue, en visite à Varsovie. Une autre collègue, ancienne collègue elle aussi, a donné le jour à une petite Sara, le lendemain de la saint nicolas. Un texto en guise de faire-part. Nous nous sommes tous connus à Varsovie. Le temps s’est faufilé, des enfants sont nés, l’adolescence a fait long feu. Le soir, je termine la bouteille. Lisa pleure une bonne heure avant de s’endormir. Le lendemain, une demi-heure ; le surlendemain, vingt minutes. Elle a eu cinq mois hier.

Un dragon a fait irruption dans le salon en toute fin d’après-midi. Nous n’avons pas encore décidé comment il s’appellerait. Sa langue est de feu et lui sert à allumer les bougies et les cigares. Il sait nager mais veille à ne jamais mettre la tête sous l’eau car il y perdrait sa langue et toute conversation serait compromise ainsi que la suite de l’histoire. Marie se balance d’une jambe sur l’autre, les yeux écarquillés, s’accompagnant des mains, des doigts pour cheminer dans le dédale de cette dragonnade. Surgit un cheval aux yeux jaunes. Quand il est triste, ce sont des larmes de miel qu’il pleure. Un kangourou tout roux alors s’approche et tend une écuelle pleine de lait pour recueillir les larmes de miel. Je baisse le volume, Marie donne l’amorce de chaque bout d’histoire, le dragon, le cheval, le kangourou. Elle ouvre grand les yeux, oublie tout le reste, se laisse aspirer par les images qui se forment sous ses yeux. C’est comme si soudain elle devenait transparente et que je voyais en elle. Il n’est pas difficile de rester en intelligence avec son enfant, il suffit sans infantilisme d’entrer dans son jeu et de voir comme elle les voit un dragon, un cheval, un kangourou.

Lisa dort peu et sourit beaucoup. Elle hoquète de joie dès qu’elle voit paraître sa sœur qui pourtant se préoccupe peu d’elle. Elle grommelle, elle gémit, elle criaille, elle pète et mordille tout ce qui se présente. Elle est de plus en plus charnue et joufflue. Ses bras comme ses jambes ne lui servent qu’à battre l’air et elle adore la musique et qu’on danse devant elle en claquant des doigts et battant des mains. Elle est d’un sérieux drolatique, d’une drôlerie sévère. A toute heure du jour, elle niche comme un oiseau dans les bras de sa mère. Et quand je parais après une journée d’absence, elle me regarde d’abord comme elle ne me reconnaissait pas puis d’un rictus émerge un sourire, un sourire de biais, un sourire comme pour dire «toi, je te connais, je t’ai déjà vu quelque part, dis-moi quelque chose !»

28 octobre 2007

Avant les premières neiges



Avant les premières neiges, les dernières feuilles. Elles tournoient dans l’air, tapissent les cours et les pelouses, se tassent dans les caniveaux. On annonce une chute des températures: l’automne sera expédié. Les nuits aussi tombent plus tôt. Avec le changement d’heure cette nuit, que restera-t-il des jours ? Des matinées tout au plus.

Lisa entre dans son premier hiver sans avoir encore appris à faire ses nuits. Marie en est à son cinquième et chaque matin pour aller à l’école, elle ouvre les yeux de mauvaise grâce mais la grâce lui revient sitôt que je la ranime par le truchement d’historiettes sans véritable intrigue mais où l’enchante la seule évocation de chiens noirs, de chats bleus, de girafe au long coeur, de loups amateurs de biscuits. Ensuite, dans la cuisine ou sur la table basse du salon, armée d’une trousse débordant de feutres et crayons de couleur, elle s’empresse de mettre au propre toutes ces visions. Le dessin ci-joint est le premier où du brouillard des gribouillis originels est apparu le tableau d’une famille au complet avec cette particularité de nombrils éxubérants.

Il y a quelques jours de cela, en Grèce, nous prenions encore des bains de mer. On s’en souvient comme d’un rêve ; le corps hiberne déjà et les yeux sont sans lumière. Le soleil s’affiche encore de temps à autre mais il est si frêle qu’on peut s’y frotter les yeux dans les yeux, sans ciller. Pourtant, il y a quelque douceur qui subsiste ; les feuilles peut-être, comme les éclats d’un miroir brisé où le soleil aurait pris ses quartier d’hiver.

Venise la semaine dernière. Aéroport Marco Polo. Je prends la navette et de piazza di Roma, le vaporetto qui va au large puis fait un long virage qui le ramène dans les mailles du grand canal. Il pleut à verse ; les eaux verdâtres de la lagune sont comme passées au crible et la houle me plaque contre la paroi derrière laquelle officie le pilote, une casquette enfoncée sur les oreilles. Sur la place San Marco, touristes et pigeons batifolent ; le soleil a soudain déchiré le rideau de pluie pour se poser sur la crête dentelée du palais des doges et l’épaule du sonneur de cloche de la tour de l’horloge. Le geste vif, précis, le pas rapide, les serveurs en blouse blanche et pantalon noir arpentent les allées entre les rangées de tables. Les passerelles en bois sont prêtes pour le cas où l’eau monterait mais en attendant, elles servent de bancs aux touristes harassés par les longues marches dans le dédale des ruelles.

On parle encore Français à Venise. Même ailleurs en Italie, le Français n’est plus parlé comme ici. A force d’être astreint à l’anglais dans ma vie de tous les jours, je n’ai même plus la présence d’esprit de parler d’abord français. Je suis ici pour le travail mais être pour le travail à Venise est aussi incongru que de passer ses vacances à Oulan Bator. Incongruité encore accentuée par le fait que les réunions de travail se tiennent dans la salle du chapitre d’une des six scuola grande que compte Venise. Le plafond est décoré de scènes de l’Apocalypse de Tiepolo et les murs de toiles du Tintoretto relatant la vie de Saint Jean l’Evangéliste, entre autres. Une relique de la croix offerte à la scuola au 14ème siècle est exposée sur l’autel de l’oratoire d’une salle voisine, la salle dite de la croix. Sous de tels auspices, toute discussion est aspirée vers le haut, suspendue aux sombres énigmes qui passent de toile en toile, sur les faces tourmentées du martyre et des bourreaux.

De l’avion du retour, j’aperçois les sommets enneigés des Alpes, bientôt dissimulés sous une laine nuageuse qui s’étend à perte de vue. La ligne de l’horizon rougeoie des derniers feux du crépuscule. Je m’assoupis contre le hublot. Des lambeaux mauves s’intercalent entre l’avion et le plancher nuageux. Les hôtesses se sont éclipsées à l’avant et à l’arrière de l’appareil. A la pression qui s’accroît dans mes oreilles, je pressens la longue descente qui commence vers Varsovie. Marie attend sa surprise dans l’une des maisons dont je vais bientôt apercevoir les toits. On annonce la température qu’il fait en bas mais je n’entends pas. Le soleil est rasant. Les nuages se déchirent mais on ne voit pas encore ce qu’il y a au-dessous. L’horizon passe au-dessus de nous et le ciel prend maintenant des teintes violacées en même temps qu’un relier tourmenté.

La chambre de Marie. Je viens d’éteindre la lumière. Je l’entends dans mon dos qui remue encore. Sa robe de princesse est sur la chaise. Elle l’a mise aujourd’hui pour l’anniversaire de Joséphine. Je me tourne de son côté. J’ouvre les yeux, elle aussi qui les referme aussitôt. J’attends encore. Jeu de cache-cache entre sommeil et veille où le premier qui aura fini de compter les moutons aura perdu ou gagné. Il faut bien encore dix bonnes minutes avant que j’entende enfin sa respiration. Elle se retourne encore sur le dos mais cette fois, elle dort et je peux m’éclipser. Sous son bras, une peluche qui dort elle aussi. Sur la commode, sous une cloche de verre, une tempête de neige. Un carrosse, quelques personnages, des buissons. La neige s’arrête de tomber sitôt qu’on cesse de secouer le tout. Je regarde par la fenêtre. Non, ce n’est qu’un rêve, le ciel est clair, la nuit froide et les dernières feuilles accrochées aux arbres scintillent dans le halo de la lune. Dans le rêve de Marie, les nuages tombent dans le jardin comme des baleines. Ceux de tout à l’heure, que je voyais de l’avion. Ils n’ont pas tenu dans les airs. Sous la cloche à rêves, ils de distillent en flocons de neige. Le matin, ils ne seront que givre sur la vitre arrière des voitures. Je ferme les yeux et je laisse Venise et ses martyres, Varsovie et ses feuilles mortes joindre les deux bouts de ma rêverie.

12 septembre 2007

La diagonale du nageur



Lisa a eu deux mois hier (mais ici sur la photo, c'est Melina qui aura un mois dans deux jours). On a bu une bonne bouteille de Bordeaux. Suivie d'un bout de film sur les attentats du 11 septembre du point de vue des passagers du quatrième avion détourné qui s’est finalement écrasé en rase campagne, manquant sa cible.

Les nuits sont fraîches à présent. Marie a le nez qui coule. On pourrait bien mettre le chauffage en route dès ce soir.

L’ordinateur de bord de la voiture indique, clignotant rouge à l’appui, qu’il faut compléter le niveau du liquide de freins. J’ai appelé Krzysztof, l’homme à tout faire. Je lui ai laissé les clés et les papiers de la voiture. Ce matin, c’est un taxi qui nous a déposés, Marie et moi, devant l’école. La maîtresse de Marie porte le même nom de famille qu’un célèbre joueur de rugby Français. A mi-course, le compteur du taxi s'est enrayé. Je lui ai laissé dix zlotys de plus que le prix affiché.

Lisa s’est réveillé la nuit à cause de son nez bouché. Ce matin, Lydia est éreintée.

L’Argentine a battu la Géorgie (au rugby) et j’ai reçu de Christophe des photos de Melina (faut-il un accent sur le “e” de Melina ? Le correcteur automatique de l'ordinateur prétend me l'imposer). Toujours et encore des photos de bébés. Ce blog dégouline de bébétitude. C'est sa vocation.

La femme de notre directeur est morte d’un cancer il y a quelques jours.

Finalement, il y avait cette femme à la piscine qui faisait des longueurs en brasse. Curieusement, au lieu de les faire d’un bord à l’autre, elle les faisait d’un angle à l’autre du bassin. De mon tapis roulant, n’ayant d’autre vue que celle donnant directement sur le bassin, son manège ne pouvait m’échapper. J’ai songé qu’il ne pouvait avoir d’autre fondement que le fameux théorème de Pythagore. Sachant que la piscine mesure dix-sept mètres de longueur et six de largeur, en parcourant l’hypoténuse de ce triangle rectangle, elle prolonge sa course d’un peu plus d’un mètre par rapport à une longueur de piscine.

Dans l’océan de la vie de tous les jours, les petits riens s’égrènent comme des gouttes d’eau que rien ne différencie entre elles sinon l’angle d’approche, de distorsion, de déformation. La réalité est hors de prise. A ce train-là, nager en diagonale peut changer la vie. Tout comme réciter chaque jour une leçon différente en s’astreignant à un examen de conscience. Car il n’est rien de plus essentiel que de ne jamais se perdre de vue. Il y a toujours un point au milieu du bassin où toutes les diagonales se croisent et c’est là très précisèment qu’il faut garder la tête hors de l’eau.

07 septembre 2007

Sans-papier


Encore aujourd’hui, près de deux mois après avoir vu le jour, Lisa est une sans-papier. Il ne suffit donc pas de se donner la peine d’être né pour exister. Il faut en faire la demande, remplir et signer des formulaires, apposer des timbres fiscaux, préparer un dossier.

D’abord, deux semaines après la naissance, rendez-vous fut pris avec les services de l’état civil polonais mais en l’absence d’une traduction en Polonais de l’acte de naissance de la maman, l’acte de naissance ne put être accordé. Il fallut décrocher un second rendez-vous. Plus d’un mois s’était écoulé quand nous nous représentâmes devant l’officier l’état civil. Lydia possédant un passeport établi en langue Russe, son nom de famille fut retranscrit phonétiquement en Polonais à partir du cyrillique. Cela en dépit du fait que son nom figurait dans le passeport en caractères latins comme en caractères cyrilliques. La transcription phonétique eut pour résultat d’ajouter deux consonnes - un “j” et un “w – à la transcription latine du nom de famille. On peut se demander si un Thaïlandais, un Géorgien, un Chinois ou un Arménien aurait bénéficié du même traitement. Les Polonais ne sont pas prêts de ravaler leur russophobie.

Toujours est-il que n’importe qui, sur la seule base de ces documents, pourrait contester que Lydia soit bien la mère de Lisa.

Mais ce n’était pas tout. Une longue discussion s’ensuivit sur le fait de savoir si le nom de la ville de naissance de Lydia devait ou non figurer sur l’acte de naissance de Lisa sous son appellation actuelle - Saint Pétersbourg - ou celle de l’année de naissance de Lydia – Léningrad. Finalement mais à l’arrachée, Léningrad l’emporta.

Lisa obtînt donc un accusé réception en bonne et due forme. Restait à procéder à sa transcription par le Consulat de France. L’employée Polonaise du Consulat qui me reçut s’aperçut rapidement qu’un document manquait à mon dossier. Il s’agissait d’une pièce annexe à l’acte de naissance, à savoir le procès verbal par lequel j’avais officiellement reconnu Lisa comme étant ma fille devant l’état civil Polonais. Ce document, l’officier d’état civil Polonais avait refusé de nous en donner copie. L’employée du Consulat me soutînt mordicus que cette copie ne pouvait nous être refusée pour autant que nous en fassions la demande. Il fallut donc retourner une troisième fois au service de l’état civil réclamer la pièce manquante. Une collègue Polonaise s’informa. Pour obtenir cette pièce, il fallait en faire la demande par écrit, timbre de cinq zlotys à l’appui. Ma collègue me rédigea la demande que je signai et avec laquelle je me présentai pour la troisième fois au service de l’état civil. J’obtins sans difficulté la copie demandée et l’apportai au consulat, accompagnée d’une lettre signée par Lydia par laquelle elle demandait à ce que son nom de famille figurât sur l’acte de naissance de Lisa dans sa version latine et non polonaise. Je dois maintenant appeler le Consulat d’ici quelques jours. Si tout se passe bien, Lisa sera bientôt de ce monde pour les Polonais comme pour les Français.

Reste à obtenir un passeport. Aujourd’hui, seuls des passeports biométriques sont délivrés pour lesquels deux photos d’identité sont exigées comme autrefois mais répondant des normes draconiennes: l’enfant ne doit pas sourire, il doit se tenir droit, les yeux grand ouverts et la photo doit être prise sur fond clair – on ne doit pas voir les mains des parents s’efforçant de maintenir l’enfant droit devant l’objectif, toutes choses évidentes quand on a que quelques semaines de vie à son actif. Nous sommes allés chez un photographe et Lisa a fait bonne figure. Nous avons nos photos. Seulement, la demande de passeport ne peut être déposée qu’une fois l’acte de naissance établi et en présence de l’enfant. Donc, il est probable que les allées et venues au Consulat seront encore à l’ordre du jour pour une partie de la semaine prochaine. Au final, Lisa sera la première d’entre nous à disposer d’un passeport biométrique. Elle passera du statut de sans-papier à celui d’icône biométrique.

05 septembre 2007

Lisa sourit



C’est la rentrée depuis deux jours. Il pleut sur Varsovie comme sur Brest en d’autres temps. Marie n’a pas la même maîtresse que l’année dernière mais cela ne semble pas la déranger. Elle retrouve l’école avec plaisir. Pendant ce temps, Lisa sourit devant la caméra et sous les yeux de sa mère.

03 septembre 2007

les incontournables de la rentrée


Tout le monde doir savoir qu’il y a chaque année une rentrée. Et tout le monde doit savoir que chaque année, la rentrée a ses “incontournables”. C’est ce qu’affichent supermarchés, sites marchands et enseignes en tout genre. Les soldes prennent fin avec la rentrée et laissent alors la place aux incontournables, c’est à dire à tout ce qu’il serait de mauvais goût de ne pas acheter, de ne pas posséder à moins bien sûr de se résigner à faire sa sortie plutôt que sa rentrée.

Il y avait autrefois des femmes, des femmes surtout, qui faisaient leur entrée dans le monde. Par la suite, on ne parle plus que de “rentrées”.

A vrai dire, les incontournables d’une entrée dans le monde sont une maman et un papa. C’est pourquoi Marie demain ne fera qu’une rentrée: après la petite section, la moyenne section. Dans son carnet de classe, il est indiqué qu’elle est admise en moyenne section.

Dans le monde où Marie fait sa rentrée, à force de tout avoir – du moins à vue de nez -, quelque chose vient toujours à nous manquer. Le tout finit par se confondre avec ce manque, avec ce qui lui manque pour faire un tout. On ne se rend pas compte à quel point il nous devient impossible de vouloir en même temps qu’inéluctable d’espèrer plus, d’attendre davantage. C’est dans ce monde qu’une publicité pour une carte de crédit vante le pouvoir de celle-ci d’acheter tout ce qui peut s’acheter. On pourrait tout aussi bien vanter l’illusion ainsi créée de pouvoir se passer de ce qui ne s’achète pas ou de pouvoir s’en racheter. Mais certains n’ont ni la carte de credit ni ce que celle-ci ne peut leur offrir en plus.

Je ne pourrais jamais apporter cela à Marie, je veux dire une raison ou une passion de vivre. Elle devra se débrouiller toute seule, par delà l’amour reçu. Ce sont des temps abstraits; comme dirait Philippe Muray, nous vivons dans des parcs d’abstraction. S’en extraire exige une force de caractère qui peut facilement tourner à l’anémie ou verser dans le ressentiment. Que Marie soit honnête avec elle-même, c’est déjà beaucoup. Son entrée dans le monde, j’espère que nous pourrons simplement l’aider à la tisser sur cette trame-là.

En attendant et pour ce qui est de la moyenne section, Marie a déjà projeté de presenter sa petite soeur Lisa à sa maîtresse qu’elle n’imagine pas être une autre que celle de l’année dernière. Lisa lui sert de doudou et les doudous ne lui servent pas tant de compagnons nocturnes que de sésame-ouvre-toi des salles de classe. Ce sont de vrais incontournables.

30 août 2007

Lisa boit maman rit




Mise aux poings




Hurler à la vie



Marie est née en quarante minutes, Lisa en deux heures, la première à la suite d’une césarienne, la seconde naturellement et précipitamment.

J’étais là pour Marie, absent pour Lisa. J’étais en Grèce au moment où Lisa est venue au monde. On l’attendait pour la fin du mois mais elle était pressée. J’ai eu Lydia au téléphone juste avant et juste après. Marie dormait à mes côtés.

Quand Marie est née, c’est à moi qu’on a demandé de couper le cordon ombilical. Il y avait un petit attroupement autour de Marie qui n’avait pas encore crié. Je ne pouvais voir ce qu’il lui faisait. Lydia était dans une autre pièce, sous anesthésie. Tout est allé si vite. Les émotions ont filé au fil du rasoir.

Mais ce n’est pas cela, ces circonstances, toutes les mêmes d’une naissance à une autre, que seule rend unique le fait que c’est à nous que cela arrive, non, ce n’est pas cela qui passait comme une ombre sous mes yeux.

J’étais frappé par la chose la plus bête du monde. Et la plus stupéfiante. Je me disais: comment se peut-il qu’il n’y ait rien puis quelqu’un, le néant ou l’absence et soudain ce corps tout dégoulinant de sang et autres sécrétions, cette présence à laquelle on donne un nom à défaut de visage.

On me l’a mis entre les bras ce petit être rougeaud, criard, ce bloc de chair, aux traits de martyre, fossilisé dans la stupéfaction. C’était Marie. Et ce n’était pas encore Marie, la Marie d’aujourd’hui, quatre ans, petit bout de femme. C’était alors comme une sorte d’extra-terrestre, tombée du ciel ou surgie du chapeau d’un chirurgien-magicien.

Je n’étais pas là pour Lisa. J’ai été privé de sa naissance. Je l’ai trouvée déjà là mais c’en était pas moins mystérieux. Un nouveau tour de passe-passe: Lisa. On avait mis longtemps à tomber d’accord sur ce prénom. Alors que Marie était venue tout de suite.

Il n’y avait personne et maintenant, Lisa et Marie.

J’ai pensé que la mort procédait de la même mystification. D’une seconde à l’autre, l’anéantissement. On vous laisse un prénom et un nom pour se souvenir, pour les proches. On vous met en boîte et puis voilà, vous n’êtes plus. Et vous n’en saurez jamais rien.

C’est une pensée effrayante, dira-t-on, incongrue. Et pourquoi donc ? Cette pensée-là, au contraire, me rassurerait presque. C’est comme si, par ce parallèle, on tenait les deux bouts de son existence dans la main et que par là même, ce jeu d’apparition et de disparition perdait de son épaisseur dramatique. Je ne serai plus et je n’en saurai rien. C’est tout. De même que je n’avais pas demandé à vivre.

C’est même étonnant cette atmosphère recueillie qui règne dans une maternité. On dirait que derrière chaque porte un drame se joue. La nuit, le jour – mais la nuit, l’impression produite s’en trouve redoublée -, on entend des femmes hurler. Hurler à la vie. On voit passer des berceaux et des infirmières, on entend les premiers cris. Dans ces couloirs où chaque porte semble gardienne d’un abîme, on soupçonne que la vie et la mort se frôlent.

Ensuite, dans les jours, les semaines qui suivent la naissance, il est de rigueur d’exposer et de partager avec les siens des photos du nouveau-né. Les parents se transforment en paparazzis. Jamais on n’est autant photographié qu’aux premiers jours, premières semaines, premiers mois de son existence. Après, tout le monde s’habitue à vous. On vous connait. On vous a assez vu. Au mieux, vous servez de faire-valoir aux enfants nés après vous. Vous n’aurez plus droit au portrait, à l’intimité avec le ou la photographe, vous n’aurez plus droit qu’à la photo de famille, de groupe, de vacances, de bureau, voire de foule anonyme. A moins de devenir célèbre. Célèbre comme un nouveau-né.

29 août 2007

Vies personnelles


Le temps se gâte. L’été s’effiloche. Lisa n’est pas encore dans ses souliers. Après seulement quelques semaines d'existence extra-utérine, la vie est encore à ses yeux une entreprise sidérante. Le métabolisme n’est pas en place d’où crises de larmes à répétition, surtout en fins de journée. Pendant ce temps, Marie redécouvre ses marionnettes, oubliées depuis longtemps au fond d’un panier. Il y a la sorcière que barre une bouche-cicatrice. Il y a le roi à la barbe ballante à la commissure des lèvres et il y a le pierrot avec des grelots aux extrémités de son bicorne. L’école reprend lundi prochain.

Il y a quelques jours, je lisais ce qu’une mère en détresse, s’exprimant sur un blog, écrivait au sujet de sa «vie personnelle» sacrifiée sur l’autel de la vie de famille. C’est une drôle de chose qu’une vie personnelle. Dans le monde d’aujourd’hui où l’on est peut-être plus avare de son temps que des moyens de s’en acheter, on n’a que ce mot à la bouche. Nous avons soif de vies personnelles. C’est à dire d’être soi, d’être à soi, de s’appartenir, rejetant loin de soi tout ce qui autrement nous mettrait hors de soi. Pour autant, la vie n’est jamais si personnelle que lorsqu’elle est toute extérieure. Nos curiosités, nos intérêts, nos passions, tout est prétexte à des incursions, des détours ou de simples habitudes. Les enfants, ça rend évidement la vie personnelle moins personnelle. Les enfants sont là pour nous faire passer le goût de la vie personnelle. Ils nous en auront tellement fait passer le goût que plus tard, quand eux-mêmes en auront pris le goût, ils nous reprocheront sans vergogne de leur infliger ce qu’ils nous ont infligé.

Dans ce climat, habité par ces pensées, on se surprend, un soir, alors qu’on fait les cent pas dans la pénombre d’une chambre, guettant sur le visage de l’enfant les signes de sa capitulation dans les bras d’Orphée, on se surprend donc à regretter le temps où l’on était tout à soi, tout chargé de soi mais rien que de soi. Le temps où la vie allait tellement de soi qu’elle ne sortait jamais de son lit, un lit à ne partager avec personne, si ce n’est pour des plaisirs passagers. Il ne nous venait pas à l’esprit que les évidences puissent avoir une largeur de vie au-delà du cercle de soi. Si l’enfant ne dort pas, si les nuits sont hachées menu, si les cris ne cessent pas, s’il faut être sans cesse sur le qui-vive, aux aguets, s’il nous est demandé un dévouement auquel la vie moderne ne prépare pas, que les mœurs d’aujourd’hui répriment ou dénigrent, alors, on craque, on se demande si l’on a bien voulu tout cela, si tout cela n’est pas au dessus de nos forces, on se demande comment se sortir de ce guêpier, comment retrouver le goût de l’irresponsabilité d’une vie sans enfants, les plaisirs d’une existence egocentrique, la saveur des journées sans descendance et des nuits sans interférences.


Et puis, soudain, à la manière du reptile, l’enfant ouvre les yeux et vous dévisage avec tout le sérieux de son âge. Il n’a aucune idée de ce que vous êtes. Il n’a aucune idée tout court et aucune image et aucune légende à glisser sous les images. Vos murmures ne sont que caresses et quand il sourit, vous savez pertinemment qu’il ne peut encore être question de sourires mais de grimaces avec un vague air de famille avec la famille des sourires. Parmi les familiers, il y a le sourire de l’ironie. L’ironie que l’on ressent en entendant les mots «vie personnelle». Vous n’avez désormais aucune explication et aucun alibi. Vous n’avez renoncé à rien et rien ne vous empêche mais le langage a changé et les mots en sont quitte avec les récriminations du dieu individu. Il faut pour être s’oublier, se mettre en trois, quatre, selon les enfants, il faut s’effacer sous sa descendance et trouver en soi les ressorts d’une vie élargie à d’autres feux. C’est à ce prix que la vie aura le sien. L’enfant a souri, oui, vous en êtes maintenant certain: il a souri et il a même ajouté dans un murmure: «papa, connais toi-même!»

28 août 2007

23 août 2007

Leçons d’anatomie



















A quoi servent les pieds quand on ne marche pas encore ? A pédaler dans les draps et faire la crevette qui pète, hoquète et ronchonne.

A quoi servent les mains quand on ne marche pas encore sur les mains ? A compter ses têtées sur les doigts de sa mère.

A quoi sert le nez quand on ne sait pas se moucher ? A loucher pour ne pas le perdre de vue.

A quoi servent les yeux quand ce que l’on voit n’a ni nom ni d’adresse ? A osciller comme un pendule entre ce qui bouge et ce qui ne bouge pas, à voir son nez au milieu de la figure et à en chercher le bout.

A quoi servent les cheveux quand la vie est encore chauve ? A faire le nid pour les mains vagabondes de sa soeur.

A quoi servent les joues quand les baisers sont encore volatiles, superflues ? A s’accouder sur les épaules, à prendre des airs de hibou mal léché, taciturne et sourcilleux, à s'époumoner comme un trompettiste dans les seins de sa mère.

A quoi sert le cœur quand il tambourine à peine ? A faire battre celui de ses parents.

22 août 2007

Pochemou


Quelqu’un m’a dit, je ne sais plus qui, que le monde se divisait entre ceux qui demandaient pourquoi et ceux qui demandaient comment.

Ceux qui s’intéressent au comment des choses seraient les adeptes du mode d’emploi, les sectateurs de l’utile, les thuriféraires de la débrouille.

Ceux qui ne s’intéressent qu’au pourquoi des choses ne seraient que de doux rêveurs, des funambules de la perplexité, des chercheurs d’embrouille and in fine des affabulateurs.

En d’autres mots, quand les uns font avec, les autres cherchent au-delà. Quand les uns sont terre-à-terre, les autres ont la tête ailleurs. Les uns sont techniciens, artisans, ingénieurs, médecins, scientifiques; les autres sont poètes, philosophes, théologiens, cartomanciens, paumés ou fumistes ou tout cela à la fois. Les uns ont un métier; les autres une vocation. Fourmi d’un côté, cigale de l’autre.

Cependant, ce clivage n'apparaît pas tout de suite. Il y a toujours, forcément, un temps, dans la tendre enfance, où le pourquoi parade en tête de toutes les interrogations. Même ceux qui plus tard ne jureront que par le «comment» doivent en passer par là et mettre d'abord des "pourquoi" à leur "comment". Pourquoi ceci, pourquoi cela. Un pourquoi de tous les instants qui ne laisse rien au hasard ou à l’évidence, taraudé par l'impatience et le soupçon que quelque chose se trame qu'on ne veut pas nous dire, qui se passe dans notre dos et qu'il faut élucider coûte que coûte. Un pourquoi hypnotique, mécanique, qui ne laisse rien exister sans cause, rien dire sans raison, rien faire sans mobile: à ce train, le passé est la cause de l'avenir, le présent le mobile du passé et l'avenir la raison du présent. Un pourquoi aboyeur, surgissant à la moindre alerte, vigilant comme un cerbère, qui ne se lasse pas de réponses, qui surmonte toutes les déceptions des réponses toute faites, irréfléchies. Répondre «parce que c’est comme ça» ou «je ne sais pas» ne fait pas l’affaire mais Marie ne se résigne pas, elle fait une pause puis rebondit vers d’autres «pourquoi», tous aussi désarmants les uns que les autres.

Quand donc se produit le basculement vers la résignation ou l’indifférence ? Quand donc la curiosité s’émousse-t-elle et justement: pourquoi ? Peut-être à cause des réponses qui n’en sont pas ou si rarement, qui, en tout cas, ne font jamais un sort définitif aux questions posées. Il y a sans doute d’autres manières, moins candides et moins abruptes, de s’étonner, de questionner le monde et d’interroger autrui. Cela s’appelle les bonnes manières. Alors, on se tourne vers les «comment ça marche», camouflés sous des airs désinvoltes, faux-cul ou fautifs. On se demande comment s’y faire une place dans ce monde, comment s’y abriter ou s’en protéger, comment s’y plonger corps et âme ou s’en défaire. Sous la surface, les "pourquoi" n’ont pas disparu, n'ont pas capitulé; les "comment" sont plus fragiles et moins débonnaires qu’il n’y paraît à première vue. Et il n’y a sans doute pas de différences profondes entre ces deux lignes de vie. Elles s’entremêlent, s'entrecoupent. Demander comment, c’est aussi une manière de demander son chemin qui est aussi une manière de répondre à un pourquoi. Demander pourquoi, c’est aussi demander comment, ne serait-ce que comment cela se fait-il ?

En Russe, «pourquoi» se dit «pochemou». C’est comme ça qu’on surnomme Marie ces derniers temps. Son monde semble osciller entre trois pôles: maman, papa et pourquoi. Pendant ce temps, sa petite sœur ne se pose visiblement aucune question même s’il lui arrive de prendre des poses à la shopenhauer, quasi-condescendante vis-à-vis de parents aux préoccupations si futiles. Un matin, nous l’avons trouvée ainsi, prosternée devant le dieu Sommeil, les doigts de pieds en éventail, couvant sans doute tous les «pourquoi» et les «comment» qu’elle nous servira d’ici quelques années. Et nous nous ferons alors un plaisir de l’aiguiller sur Marie qui saura alors à son tour comme il est difficile de répondre. Et de ne pas répondre.

21 août 2007

Chat eau


Hotel Kanu, Nowy Zyzdrój




17 août 2007

Dialogue



  • - Papa, tu as une grenouille sur ta bouche…
    - Je ne vois rien..
    - Maintenant, elle est sur ton nez…
    - Marie, laisse-moi, je dors encore…
    - Papa !
    - (….)
    - Papa !
    - Oui !
    - Tu t’appelles comment ?
    - Papa.
    - Non, tu t’appelles Nénuphar.
    - (…)
    - je te dis que tu t’appelles Nénuphar !
    - (…)
    - Papa, tu t’appelle Nénuphar.
    - C’est qui, Nénuphar…
    - C’est toi.
    - Moi ? Non, je m’appelle Papa.
    - Non, Nénuphar.
    - Et toi ?
    - Moi, je m’appelle…Boubou.
    - Boubou ?
    - Oui, Boubou (grand éclat de rires)
    - Marie, il est trop tôt encore pour se réveiller…
    - (silence)
    - Papa !
    - Quoi encore ! Dors maintenant !
    - Papa, je veux faire pipi…
    - (Papa se lève, prend Marie par la main, l’entraîne dans les toilettes)
    - Papa !
    - Hm..
    - Pourquoi le crocodile, il a mangé le canard…elle était où, sa maman ?
    - La maman de qui ?
    - Du canard..
    - Elle était…elle était dans un parc, elle mangeait du pain…
    - Du pain ?
    - Oui.
    - Qu’est-ce qu’elle faisait dans un parc ?
    - Elle mangeait du pain.
    - Qui lui donnait du pain ?
    - Toi.
    - Moi ? (haussant les sourcils)
    - Oui, toi.
    - Le crocodile, il était aussi dans le parc…
    - Euh…non
    - Pourquoi ?
    - Parce que les crocodiles ne vivent pas dans les parcs, ils vivent dans les zoos ou bien dans des pays où il fait très chaud, très loin d’ici…
    - Très loin d’ici ?
    - Oui.
    - Pourquoi ?
    - Parce qu’ils aiment la chaleur, ils aiment quand il fait chaud.
    - Alors pourquoi il a mangé le canard ? Parce qu’il avait chaud !
    - (silence)
    - Papa, je n’aime pas les crocodiles…
    - Moi non plus…
    - J’aime beaucoup les canards. Est-ce qu’on va aller leur donner du pain ?
    - Oui, mais d’abord, il faut dormir…
    - Je ne suis pas fatiguée..
    - Eh, bien moi, oui…
    - (papa et marie, de nouveau dans le lit)
    - Papa, pourquoi les crocodiles, ils ne mangent pas du pain ?

Melina et Nutella


Melina est née à Orsay le 14 août. Le même jour mais quelques heures plus tôt (vers 4h30 du matin) et dans la même commune, les policiers de la brigade anticriminalité du commissariat de Palaiseau aperçoivent deux jeunes "individus", âgés de 15 et 16 ans, "défavorablement connus" de leurs services, selon l'expression consacrée.
L'horaire très matinal de leur promenade et le fait qu'ils portent un sac attirent l'attention des policiers, qui jugent leur attitude "suspecte". Les fonctionnaires demandent donc aux deux jeunes de s'arrêter et exigent qu'ils leur présentent le contenu du sac. Bonne pioche : les policiers découvrent un ordinateur portable, un appareil photo numérique, deux téléphones portables, un paquet de cigarettes et... un pot de Nutella. Des objets que les deux adolescents viennent de voler dans un pavillon quelques instants plus tôt.

Profitant du sommeil des occupants, les deux cambrioleurs s'étaient glissés par une porte-fenêtre restée ouverte. Là, ils avaient trouvé un sac qu'ils avaient rapidement rempli d'objets précieux, potentiellement intéressants à revendre. Mais l'appât du gain s'était aussi doublé d'une certaine gourmandise : à la vue d'un pot de Nutella. Le plus jeune des cambrioleurs n'avait pu se réfréner et avait glissé dans le sac l'objet du désir et du délit dont le slogan publicitaire est "Nutella, votre complice au quotidien."

Sous de tels auspices, Melina ne pourra qu’être complice. Ce qui explique le pyjama à rayures sur la photo.

16 août 2007

15 août 2007

Narreux


Aujourd’hui, les Varsoviens s’attroupent le long de l’avenue Ujazdowskie pour voir leurs soldats défiler. Ils célèbrent la victoire de la Pologne sur l’armée Russe le 15 août 1920. A la tête de leurs divisions victorieuses, le Général Josef Pilzudski, héros national qui ainsi préserva l’indépendance de la Pologne acquise seulement deux ans plus tôt après trois siècles d’éclipse. Cette bataille fut sans doute décisive au-delà du seul cas de la Pologne. Une défaite polonaise aurait probablement permis aux troupes conduites par le général Toukhatchevski de se répandre à travers les territoires de l’ex-Empire Austro-hongrois et d’étendre les mailles du bolchévisme sur une grande partie de l’Europe ce qui, de fait, se réalisera vingt cinq années plus tard.


Un capitaine de l’armée Française a participé à la bataille de la Vistule. Dès janvier 1919, il fut affecté à sa demande au corps armé composé de volontaires et emmené par le général polonais Joseph Haller, transfuge de l'armée autrichienne. Petite ossature (quatre divisions) de l'armée du gouvernement de Varsovie, cette armée avait été mise sur pied pour faire face à la menace bolchevique. Le future Général de Gaulle participe notamment à la reprise de Hrubischow. Au retour à Varsovie de l'armée polonaise qui a repoussé l'Armée Rouge, il est nommé chef du cabinet du général Niessel et est décoré de la plus haute distinction polonaise, la Virtuti Militari. La campagne de Pologne lui a permis d’affiner par l’observation ses conceptions militaires. Pas de tranchées, pas de front: cette campagne n’a rien à voir avec la guerre qu'il a vécue cinq ans auparavant:

Trois années auparavant, de Gaulle eut pour compagnon de captivité celui-là même qui fut défait par les Polonais aux abords de la Vistule, le Général Toukhatchevski. Ce dernier réussit à s’évader en 1917 et lorsque la guerre civile éclate et que Trotski organise l'Armée rouge des ouvriers et des paysans, il se voit confié, alors qu’il n’a que vingt-cinq ans, le commandement de la première Armée. Quatre années durant, il assumera tous les commandements contre les contre-offensives des Russes blancs menées par Koltchak, Miller, Denikine ou Wrangel, toujours avec succès. Battu seulement par Pilzudski, il devient un héros de la guerre civile et poursuit son ascension une fois la paix revenue. Connu, apprécié, admiré dans le monde entier, c’est à lui que l’Armée rouge doit sa réputation en 1936.

Un an plus tard, à Moscou, sept hommes sont traînés par des policiers jusqu’au milieu d’une cour après deux semaines d'interrogatoires poussés qui les ont considérablement amochés. Hier, ces hommes étaient parmi les plus hauts dignitaires de l'Armée rouge et parmi eux, se trouve le maréchal Toukhatchevski, quarante quatre ans. Dans quelques instants, par ordre de Staline, il va mourir. Son crime ? Infraction au devoir militaire, trahison envers la patrie, trahison envers les peuples de l'URSS, trahison envers l'Armée rouge ouvrière et paysanne. C’est ce que dit Radio Moscou. A l'audience du tribunal judiciaire spécial, après lecture de l'acte d’accusation, le maréchal Toukhatchevski lancera aux juges : « Vous n'avez pas rêvé cela, par hasard?»

Le général Iakir, l’un de ses compagnons d’infortune, après lecture de la sentence, écrivit à Staline : «Je suis un loyal soldat, dévoué au parti, à État, au peuple. Toute ma vie consciente s'est écoulée dans un travail honnête, plein d'abnégation, sous les yeux du parti et de ses dirigeants. Je suis honnête dans chacune de mes paroles. Je mourrai en prononçant des paroles d'amour pour vous, pour le parti et pour le pays, avec une foi inébranlable en la victoire du communisme». Dans la marge, Staline se contente de noter « Scélérat et prostitué ».

La mort des sept chefs de l'armée ne constitue que le premier épisode d'une gigantesque purge militaire dont seront victimes trois maréchaux sur cinq, soixante-quinze des quatre-vingts membres du Conseil supérieur de la guerre ; treize sur quinze des commandants d'armée, trente-cinq mille officiers soit la moitié de l'encadrement de l'Armée rouge.

En décembre 1936, un certain Skobline rend visite à Berlin à Reinhard Heydrich, l'adjoint d'Himmler à la tête de la Gestapo. Skobline est officiellement général de l'armée blanche commandée par le général Miller, président de l'Organisation mondiale des militaires russes émigrés, son adjoint en l'occurrence. Par anticommunisme, Skobline travaille pour les Allemands qui le paient grassement. Ce jour-là, Skobline révèle au Nazi un double complot: les hauts militaires allemands voudraient renverser Hitler cependant que leurs homologues soviétiques voudraient se débarrasser de Staline. D'ailleurs, les uns et les autres sont en relation secrète et lui, Skobline, peut en apporter la preuve.

Le lendemain, Heydrich tire les conclusions de cet entretien : « Correctement utilisée, cette information pourrait porter au haut commandement de l'Armée rouge un coup dont il ne se remettrait sans doute pas avant de longues années. En ce qui concerne le Grand Etat-Major allemand, elle nous aiderait à éliminer des éléments qui, en son sein, demeurent hostiles au national-socialisme ». Le 24 décembre 1936, la décision est prise dans le bureau de Hitler : l'on va fabriquer un dossier démontrant les agissements délictueux de Toukhatchevski et l'on va s'arranger pour que Staline - par un moyen ou un autre – en soit informé. Nul doute que le maître du Kremlin, convaincu de la trahison du maréchal, n'hésitera pas à le liquider, supprimant ainsi le militaire le plus talentueux de toutes les Russies.

Des lettres de Toukhatchevski sont volées au ministère des Armées. On fait appel aux services d’un faussaire particulièrement habile, imitant à la perfection la signature du maréchal soviétique. Le plan consiste à produire suffisamment de documents prouvant que Toukhatchevski avec d’autres conspirent avec les généraux de l'Allemagne Nazie pour prendre le pouvoir dans leurs pays respectifs. Quelques jours plus tard, le vrai-faux dossier comprend quelque trente-deux pages auxquelles on a ajouté, pour faire bonne mesure, une photo de Trotski entouré de fonctionnaires allemands. Communiquer ledit dossier aux Soviétiques par le truchement d'un vrai-faux traître allemand n'est plus qu'un jeu d'enfant.

Les Allemands exultent sans se rendre compte qu’ils ont été bernés. Car le Russe blanc Skobline est en réalité un agent soviétique depuis 1930. Et s'il est venu voir Heydrich, c'est sur ordre de Staline. A la même époque, il livre son supérieur russe blanc, le général Miller au NKVD. Miller, emmené au Havre, embarqué sur un cargo soviétique, se retrouvera à Moscou. Là, interrogé, jugé, il sera finalement abattu.

Toukhatchevski tombe donc victime d'une double machination. Il n’était en désaccord avec Staline que sur un point : les relations avec l'Allemagne hitlérienne. Tout comme le Général Josef Pilzudski, le maréchal penchait pour une guerre préventive contre le régime nazi, avec l'aide des Anglais et des Français. Tout comme le Général Josef Pilzudski, il ne fut entendu ni des uns ni des autres. Or Staline songeait déjà sérieusement à une entente avec Hitler. Avant Hitler, le maréchal avait sollicité et obtenu l'aide de spécialistes allemands pour l'organisation de l'Armée rouge. Ensuite, parce que - par un juste retour d'ascenseur - il a permis à la Reichswehr d'entraîner ses unités blindés et son aviation en URSS, toutes choses interdites aux Allemands par le traité de Versailles. Le tribunal qui le condamne l’accuse justement d'intelligence avec l'Allemagne.

Le Général Josef Pilzudski que de Gaulle admirait avait préconisé une guerre préventive contre Hitler dès 1933. Il alla jusqu'à soumettre un plan en trois points qui resta sans réponse ce qui l’amena, en désespoir de cause, à négocier avec l’Allemagne Nazie et la Russie Bolchévique des traités qui ne sauvèrent pas son pays. Il mourut en 1935.

Quatre-vingt sept ans après la bataille de la Vistule, tout cela semble bien loin sans doute aux badauds qui s’ébrouent dans l’avenue Ujazdowskie et prennent des photos de leurs bambins juchés sur des chars dernier cri. Le Maréchal Josef Pilzudski a sa statue qui jouxte le palais présidentiel où deux jumeaux se partagent les rênes du pouvoir. Que sait-on de la Pologne ? Josef Pilzudski, tout comme de Gaulle, aimait profondément son pays mais se méfiait de ceux qui l'habitaient. icI, un pays saigné à blanc qui n’a pas encore traversé l’ombre de son passé. Là-bas, la Russie qui retourne à ses vieux démons sur fond de corruption, de violence urbaine, de haine de soi et des autres. Pas grand-chose à voir avec tous ces généraux du passé, héros ou victimes, pris dans des engrenages et machinations.

Aujourd’hui, j’ai appris de Christophe le mot «narreux». Ce mot serait wallon ou lorrain. Il ne figure pas au dictionnaire. Est narreux par exemple quelqu'un qui ne boit pas dans le même verre qu’un autre, qui fait le dégoûté. Ce mot désigne aussi des personnes ayant aisément le coeur au bord des lèvres. Par exemple, cet extrait de presse où il est dit que la municipalité de Charleroi offre à ses administrés des sachets (opaques pour les narreux) leur permettant de ramasser les déjections de leurs chiens. Les chevaux sont tous narreux, ils ne boivent pas après les autres animaux. L’histoire ne dit pas si l’humanité ne ferait pas mieux d’imiter ses montures, d'être narreuse à l’endroit du vingtième siècle et de refuser à jamais de boire de cette eau-là, dans ce verre-là.

Melina

Une dépêche AFP nous apprend à l’instant la naissance de Melina à 18:45 ce mardi 14 août à Orsay. Isabelle, sa maman, et Christophe, son papa, se portent bien. Plus de details dans les prochaines heures. Et surtout des photos.

13 août 2007