15 août 2007

Narreux


Aujourd’hui, les Varsoviens s’attroupent le long de l’avenue Ujazdowskie pour voir leurs soldats défiler. Ils célèbrent la victoire de la Pologne sur l’armée Russe le 15 août 1920. A la tête de leurs divisions victorieuses, le Général Josef Pilzudski, héros national qui ainsi préserva l’indépendance de la Pologne acquise seulement deux ans plus tôt après trois siècles d’éclipse. Cette bataille fut sans doute décisive au-delà du seul cas de la Pologne. Une défaite polonaise aurait probablement permis aux troupes conduites par le général Toukhatchevski de se répandre à travers les territoires de l’ex-Empire Austro-hongrois et d’étendre les mailles du bolchévisme sur une grande partie de l’Europe ce qui, de fait, se réalisera vingt cinq années plus tard.


Un capitaine de l’armée Française a participé à la bataille de la Vistule. Dès janvier 1919, il fut affecté à sa demande au corps armé composé de volontaires et emmené par le général polonais Joseph Haller, transfuge de l'armée autrichienne. Petite ossature (quatre divisions) de l'armée du gouvernement de Varsovie, cette armée avait été mise sur pied pour faire face à la menace bolchevique. Le future Général de Gaulle participe notamment à la reprise de Hrubischow. Au retour à Varsovie de l'armée polonaise qui a repoussé l'Armée Rouge, il est nommé chef du cabinet du général Niessel et est décoré de la plus haute distinction polonaise, la Virtuti Militari. La campagne de Pologne lui a permis d’affiner par l’observation ses conceptions militaires. Pas de tranchées, pas de front: cette campagne n’a rien à voir avec la guerre qu'il a vécue cinq ans auparavant:

Trois années auparavant, de Gaulle eut pour compagnon de captivité celui-là même qui fut défait par les Polonais aux abords de la Vistule, le Général Toukhatchevski. Ce dernier réussit à s’évader en 1917 et lorsque la guerre civile éclate et que Trotski organise l'Armée rouge des ouvriers et des paysans, il se voit confié, alors qu’il n’a que vingt-cinq ans, le commandement de la première Armée. Quatre années durant, il assumera tous les commandements contre les contre-offensives des Russes blancs menées par Koltchak, Miller, Denikine ou Wrangel, toujours avec succès. Battu seulement par Pilzudski, il devient un héros de la guerre civile et poursuit son ascension une fois la paix revenue. Connu, apprécié, admiré dans le monde entier, c’est à lui que l’Armée rouge doit sa réputation en 1936.

Un an plus tard, à Moscou, sept hommes sont traînés par des policiers jusqu’au milieu d’une cour après deux semaines d'interrogatoires poussés qui les ont considérablement amochés. Hier, ces hommes étaient parmi les plus hauts dignitaires de l'Armée rouge et parmi eux, se trouve le maréchal Toukhatchevski, quarante quatre ans. Dans quelques instants, par ordre de Staline, il va mourir. Son crime ? Infraction au devoir militaire, trahison envers la patrie, trahison envers les peuples de l'URSS, trahison envers l'Armée rouge ouvrière et paysanne. C’est ce que dit Radio Moscou. A l'audience du tribunal judiciaire spécial, après lecture de l'acte d’accusation, le maréchal Toukhatchevski lancera aux juges : « Vous n'avez pas rêvé cela, par hasard?»

Le général Iakir, l’un de ses compagnons d’infortune, après lecture de la sentence, écrivit à Staline : «Je suis un loyal soldat, dévoué au parti, à État, au peuple. Toute ma vie consciente s'est écoulée dans un travail honnête, plein d'abnégation, sous les yeux du parti et de ses dirigeants. Je suis honnête dans chacune de mes paroles. Je mourrai en prononçant des paroles d'amour pour vous, pour le parti et pour le pays, avec une foi inébranlable en la victoire du communisme». Dans la marge, Staline se contente de noter « Scélérat et prostitué ».

La mort des sept chefs de l'armée ne constitue que le premier épisode d'une gigantesque purge militaire dont seront victimes trois maréchaux sur cinq, soixante-quinze des quatre-vingts membres du Conseil supérieur de la guerre ; treize sur quinze des commandants d'armée, trente-cinq mille officiers soit la moitié de l'encadrement de l'Armée rouge.

En décembre 1936, un certain Skobline rend visite à Berlin à Reinhard Heydrich, l'adjoint d'Himmler à la tête de la Gestapo. Skobline est officiellement général de l'armée blanche commandée par le général Miller, président de l'Organisation mondiale des militaires russes émigrés, son adjoint en l'occurrence. Par anticommunisme, Skobline travaille pour les Allemands qui le paient grassement. Ce jour-là, Skobline révèle au Nazi un double complot: les hauts militaires allemands voudraient renverser Hitler cependant que leurs homologues soviétiques voudraient se débarrasser de Staline. D'ailleurs, les uns et les autres sont en relation secrète et lui, Skobline, peut en apporter la preuve.

Le lendemain, Heydrich tire les conclusions de cet entretien : « Correctement utilisée, cette information pourrait porter au haut commandement de l'Armée rouge un coup dont il ne se remettrait sans doute pas avant de longues années. En ce qui concerne le Grand Etat-Major allemand, elle nous aiderait à éliminer des éléments qui, en son sein, demeurent hostiles au national-socialisme ». Le 24 décembre 1936, la décision est prise dans le bureau de Hitler : l'on va fabriquer un dossier démontrant les agissements délictueux de Toukhatchevski et l'on va s'arranger pour que Staline - par un moyen ou un autre – en soit informé. Nul doute que le maître du Kremlin, convaincu de la trahison du maréchal, n'hésitera pas à le liquider, supprimant ainsi le militaire le plus talentueux de toutes les Russies.

Des lettres de Toukhatchevski sont volées au ministère des Armées. On fait appel aux services d’un faussaire particulièrement habile, imitant à la perfection la signature du maréchal soviétique. Le plan consiste à produire suffisamment de documents prouvant que Toukhatchevski avec d’autres conspirent avec les généraux de l'Allemagne Nazie pour prendre le pouvoir dans leurs pays respectifs. Quelques jours plus tard, le vrai-faux dossier comprend quelque trente-deux pages auxquelles on a ajouté, pour faire bonne mesure, une photo de Trotski entouré de fonctionnaires allemands. Communiquer ledit dossier aux Soviétiques par le truchement d'un vrai-faux traître allemand n'est plus qu'un jeu d'enfant.

Les Allemands exultent sans se rendre compte qu’ils ont été bernés. Car le Russe blanc Skobline est en réalité un agent soviétique depuis 1930. Et s'il est venu voir Heydrich, c'est sur ordre de Staline. A la même époque, il livre son supérieur russe blanc, le général Miller au NKVD. Miller, emmené au Havre, embarqué sur un cargo soviétique, se retrouvera à Moscou. Là, interrogé, jugé, il sera finalement abattu.

Toukhatchevski tombe donc victime d'une double machination. Il n’était en désaccord avec Staline que sur un point : les relations avec l'Allemagne hitlérienne. Tout comme le Général Josef Pilzudski, le maréchal penchait pour une guerre préventive contre le régime nazi, avec l'aide des Anglais et des Français. Tout comme le Général Josef Pilzudski, il ne fut entendu ni des uns ni des autres. Or Staline songeait déjà sérieusement à une entente avec Hitler. Avant Hitler, le maréchal avait sollicité et obtenu l'aide de spécialistes allemands pour l'organisation de l'Armée rouge. Ensuite, parce que - par un juste retour d'ascenseur - il a permis à la Reichswehr d'entraîner ses unités blindés et son aviation en URSS, toutes choses interdites aux Allemands par le traité de Versailles. Le tribunal qui le condamne l’accuse justement d'intelligence avec l'Allemagne.

Le Général Josef Pilzudski que de Gaulle admirait avait préconisé une guerre préventive contre Hitler dès 1933. Il alla jusqu'à soumettre un plan en trois points qui resta sans réponse ce qui l’amena, en désespoir de cause, à négocier avec l’Allemagne Nazie et la Russie Bolchévique des traités qui ne sauvèrent pas son pays. Il mourut en 1935.

Quatre-vingt sept ans après la bataille de la Vistule, tout cela semble bien loin sans doute aux badauds qui s’ébrouent dans l’avenue Ujazdowskie et prennent des photos de leurs bambins juchés sur des chars dernier cri. Le Maréchal Josef Pilzudski a sa statue qui jouxte le palais présidentiel où deux jumeaux se partagent les rênes du pouvoir. Que sait-on de la Pologne ? Josef Pilzudski, tout comme de Gaulle, aimait profondément son pays mais se méfiait de ceux qui l'habitaient. icI, un pays saigné à blanc qui n’a pas encore traversé l’ombre de son passé. Là-bas, la Russie qui retourne à ses vieux démons sur fond de corruption, de violence urbaine, de haine de soi et des autres. Pas grand-chose à voir avec tous ces généraux du passé, héros ou victimes, pris dans des engrenages et machinations.

Aujourd’hui, j’ai appris de Christophe le mot «narreux». Ce mot serait wallon ou lorrain. Il ne figure pas au dictionnaire. Est narreux par exemple quelqu'un qui ne boit pas dans le même verre qu’un autre, qui fait le dégoûté. Ce mot désigne aussi des personnes ayant aisément le coeur au bord des lèvres. Par exemple, cet extrait de presse où il est dit que la municipalité de Charleroi offre à ses administrés des sachets (opaques pour les narreux) leur permettant de ramasser les déjections de leurs chiens. Les chevaux sont tous narreux, ils ne boivent pas après les autres animaux. L’histoire ne dit pas si l’humanité ne ferait pas mieux d’imiter ses montures, d'être narreuse à l’endroit du vingtième siècle et de refuser à jamais de boire de cette eau-là, dans ce verre-là.

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