Bientôt la mi-août et déjà un bout d’automne pointe le nez dans le feuillage des tilleuls et des châtaigners le long de l’avenue Ujazdowskie. Un coup de patte rousse à la pointe des feuilles, côté rue, comme à la parade. A quelques kilomètres d’ici, sous le ciel et les plafonds, imprévisible, Lisa ouvre les yeux sur le monde, des yeux bleu foncé d’un sérieux confondant. Toutes mes grimaces la sidèrent. A peine l’ombre d’un sourire, ses muscles zygomatiques sont encore engourdies dans la nuit fœtale. Son crâne est de forme oblongue avec des mèches qui semblent toutes plantées sur la nuque et courir jusque sur le front, dans le style napoléonien. Ca lui donne un air bougon. On a remarqué depuis avant-hier que leur couleur tendait à s’éclaircir: sera-t-elle blonde elle aussi ?
La nuit dernière fut paisible, comparée à la précédente. Souvent, la nuit, je passe d’un lit à l’autre, Marie réclamant sa mère mais devant finalement se contenter de son père dont les pieds pendent hors du lit. Olga nous a rejoints dimanche dernier. Elle a sa chambre dans le grenier. Le soleil va et vient entre les averses, sans se mouiller. Le jardin crépite de criquets bondissants et la nuit venue, de grillons. L’herbe est desséchée, clairsemée. Nous n’en prenons pas soin. Tout juste si on la coupe de temps à autre. La tondeuse est brinquebalante et ne tiendra pas jusqu’aux premières neiges.
Marie a récemment découvert qu’il y avait des vieux parmi nous. Les vieux, ce sont des gens qui ne voient pas clair et dont la main tremble. Elle aime bien que je fasse le vieux. On va au fond du jardin. Il y a là un coin de jardin, calfeutré sous un prunier qui produit des quetsches, délimité par un grillage et bordé de buissons de groseilles. Sous cette voûte naturelle, je dois faire le vieux, plisser les yeux et tendre les deux mains devant moi comme un somnambule qui voudrait s’emparer d’un fantôme. Marie dans le rôle du fantôme s’esclaffe et pousse des cris de sioux puis elle s’enfuit en me frôlant, dans un éclat de rire moqueur. Maintenant, quand nous nous croisons, nous nous saluons d’un «ave», la main sur la tranche, à l’oblique, au dessus de la tête. Indiens et romains se mélangent. Le jardin en grouille.
Ni Dieda (grand-père en Russe) ni mamie (grand-mère en Français) ne sont vieux. C’est Marie qui le dit. Les vieux, c’est autre chose. D’abord, ils passent à la télévision. On les voit munis de cannes, répondant aux questions de journalistes affolés, en quête du vaccin ultime: après celui de la grippe, le vaccin contre la mort. Il arrive que Marie décrète que tel «pauvre» animal est mort. Par exemple, cet escargot décroché d’une feuille de prunier – les escargots ont pris de drôles de postures depuis que Marie en fait l’élevage - et mort accidentellement sur la table d’opération du jardin, écrasé sous le poids de sa coquille.
Quand donc commence l’âge tragique quand il faut répondre de sa vie ? Marie ne se retourne jamais. Ni devant, ni derrière elle. Elle porte sa coquille avec tout le naturel de l’enfance et enfourche des chevaux imaginaires qui volent au-dessus de la mêlée des vieux et des escargots poussifs. Pégase est son idole du moment. L’escargot s’appelle Oscar. S’appelait.
Mais les vieux ne veulent pas mourir. Assis sur les bancs publics, feuilletant des magazines télé, ils regardent, attendris, les enfants jouer dans les bacs à sable. Bientôt, quand Marie sera vieille, qu’elle aura sa canne, ses tremblements, ses fourmis dans les jambes et sa coquille trop lourde à porter, peut-être que la vieillesse alors sera éternelle. On ne mourra plus et on ne cessera jamais de vieillir.
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