22 août 2007

Pochemou


Quelqu’un m’a dit, je ne sais plus qui, que le monde se divisait entre ceux qui demandaient pourquoi et ceux qui demandaient comment.

Ceux qui s’intéressent au comment des choses seraient les adeptes du mode d’emploi, les sectateurs de l’utile, les thuriféraires de la débrouille.

Ceux qui ne s’intéressent qu’au pourquoi des choses ne seraient que de doux rêveurs, des funambules de la perplexité, des chercheurs d’embrouille and in fine des affabulateurs.

En d’autres mots, quand les uns font avec, les autres cherchent au-delà. Quand les uns sont terre-à-terre, les autres ont la tête ailleurs. Les uns sont techniciens, artisans, ingénieurs, médecins, scientifiques; les autres sont poètes, philosophes, théologiens, cartomanciens, paumés ou fumistes ou tout cela à la fois. Les uns ont un métier; les autres une vocation. Fourmi d’un côté, cigale de l’autre.

Cependant, ce clivage n'apparaît pas tout de suite. Il y a toujours, forcément, un temps, dans la tendre enfance, où le pourquoi parade en tête de toutes les interrogations. Même ceux qui plus tard ne jureront que par le «comment» doivent en passer par là et mettre d'abord des "pourquoi" à leur "comment". Pourquoi ceci, pourquoi cela. Un pourquoi de tous les instants qui ne laisse rien au hasard ou à l’évidence, taraudé par l'impatience et le soupçon que quelque chose se trame qu'on ne veut pas nous dire, qui se passe dans notre dos et qu'il faut élucider coûte que coûte. Un pourquoi hypnotique, mécanique, qui ne laisse rien exister sans cause, rien dire sans raison, rien faire sans mobile: à ce train, le passé est la cause de l'avenir, le présent le mobile du passé et l'avenir la raison du présent. Un pourquoi aboyeur, surgissant à la moindre alerte, vigilant comme un cerbère, qui ne se lasse pas de réponses, qui surmonte toutes les déceptions des réponses toute faites, irréfléchies. Répondre «parce que c’est comme ça» ou «je ne sais pas» ne fait pas l’affaire mais Marie ne se résigne pas, elle fait une pause puis rebondit vers d’autres «pourquoi», tous aussi désarmants les uns que les autres.

Quand donc se produit le basculement vers la résignation ou l’indifférence ? Quand donc la curiosité s’émousse-t-elle et justement: pourquoi ? Peut-être à cause des réponses qui n’en sont pas ou si rarement, qui, en tout cas, ne font jamais un sort définitif aux questions posées. Il y a sans doute d’autres manières, moins candides et moins abruptes, de s’étonner, de questionner le monde et d’interroger autrui. Cela s’appelle les bonnes manières. Alors, on se tourne vers les «comment ça marche», camouflés sous des airs désinvoltes, faux-cul ou fautifs. On se demande comment s’y faire une place dans ce monde, comment s’y abriter ou s’en protéger, comment s’y plonger corps et âme ou s’en défaire. Sous la surface, les "pourquoi" n’ont pas disparu, n'ont pas capitulé; les "comment" sont plus fragiles et moins débonnaires qu’il n’y paraît à première vue. Et il n’y a sans doute pas de différences profondes entre ces deux lignes de vie. Elles s’entremêlent, s'entrecoupent. Demander comment, c’est aussi une manière de demander son chemin qui est aussi une manière de répondre à un pourquoi. Demander pourquoi, c’est aussi demander comment, ne serait-ce que comment cela se fait-il ?

En Russe, «pourquoi» se dit «pochemou». C’est comme ça qu’on surnomme Marie ces derniers temps. Son monde semble osciller entre trois pôles: maman, papa et pourquoi. Pendant ce temps, sa petite sœur ne se pose visiblement aucune question même s’il lui arrive de prendre des poses à la shopenhauer, quasi-condescendante vis-à-vis de parents aux préoccupations si futiles. Un matin, nous l’avons trouvée ainsi, prosternée devant le dieu Sommeil, les doigts de pieds en éventail, couvant sans doute tous les «pourquoi» et les «comment» qu’elle nous servira d’ici quelques années. Et nous nous ferons alors un plaisir de l’aiguiller sur Marie qui saura alors à son tour comme il est difficile de répondre. Et de ne pas répondre.

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