06 août 2007

Premiers rôles


Avec l’arrivée de Lisa, les yeux bandés dans son berceau de plexiglas irradié de rayons bleues, je me demandais comment j’allais faire pour en aimer une autre après Marie. Avant Marie, je me demandais par quel miracle l’amour d’un enfant nous vient. Dans nos vies, jusqu’à la paternité ou maternité, il y a deux sortes d’amour, l’amour filial d’abord, l’amour tout court ensuite. L’amour envers ses parents est si évident qu’on le néglige; parfois, on s'en repent trop tard. L’amour tout court est si peu évident et tellement à conquérir qu’il faut souvent moins de temps pour le déclarer que de temps pour qu’il se fasse connaître pour ce qu’il est vraiment. C’est pour cela qu’on en change parfois, voire souvent. Evidemment, il existe toute sorte d’amours périphériques dont certaines peuvent prendre une place si grande qu’elles n’ont finalement rien de périphérique. Par exemple, l’amour fraternel ou l’amitié.

Mais l’amour d’un enfant, c’est tout autre chose. L’amour y précède en quelque sorte l’existence car en face de soi, il n’y a que le miroir de deux yeux sans couleur, sans visage, sans corps ou presque. Tout ce que l’on ressent alors est animal, rien n’est très conscient, tout se joue sous la surface et dans la difficulté à traverser des émotions qui, très vite, presque à la hâte, façonnent en soi une autre personne faite de l’adulte soudain contraint de se retourner sur lui-même et de l’enfant que nous étions. C’est comme s’il nous était demandé des comptes sur ce que nous sommes devenus, sur ce que nous avons accompli, sur ce que nous sommes désormais capables d’offrir. Dans les yeux de l’enfant, on trouve la confiance qui nous manquait en même temps qu’on se prend à craindre de ne pas la mériter. Mais on n’a pas le temps de douter, il faut se jeter à corps perdu dans une entreprise qui exige de soi des certitudes.

Songeant à tout cela, je me demande bien à quelle sorte de réalité une formule comme «l’amour du prochain» peut bien se rapporter. Le cœur humain ne va pas au-delà des proches. Au delà commencent la politique et la morale. Aimer tout le monde, c’est n’aimer personne. En amour, il n’y a rien d’universel. Ce qui compte, c’est le particulier, c’est à dire le hasard, la rencontre. Combien de personnes que je ne croiserai jamais pour combien de personnes croisées pour combien de personnes rencontrées pour combien de personnes aimées ? Aimer ce prochain que je ne rencontrerai jamais, ce ne peut pas être aimer. Cela relève de la conscience. Et la conscience se nourrit de généralités.

Evidemment, on ne rencontre pas ses parents pas plus que ses enfants; on ne choisit ni les uns ni les autres. Mais l’amour se contrefout de la liberté. Il n’est pas moderne. Il n’est ni contre, ni pour. On ne peut le mettre au service d’aucune cause, religieuse ou politique. Le hasard des rencontres et des naissances lui suffit pour donner toute sa mesure. Il n’aspire pas davantage à la sainteté. Il est à lui seul notre condition humaine mais une condition à rien qui ne puisse nous racheter de tout le mal que nous pourrions commettre avec ou sans lui. Pour être parfaitement moderne, pour aimer le progrès, la justice et l’humanité, il faudrait renoncer à l’amour. Mais sans amour, il n’y a pas d’humanité.

Par ailleurs, aucun d’entre nous ne peut échapper à ce jeu du chat et de la souris entre soi et soi où la figure d’autrui n’est jamais le véritable enjeu. Dans ses enfants, on guette la ressemblance et en fin de compte, à travers eux, on cherche à se survivre, on s’offre un gage d’immortalité. L’amour n’est jamais désintéressé. Quand il prétend l’être, cela donne justement, entre autres figures rhétoriques, l’amour du prochain. Cela donne de grandes causes qui prétendent nous sauver de nous-mêmes et dont on ne ressort pas toujours indemme.

Dans le monde réel, l’amour est peut-être la seule chose qui nous sauve de nous-mêmes mais il ne le fait qu’au cas par cas, dans l’intimité de chacun. Parce qu’aimer n’est jamais qu’apprendre à aimer, une épreuve sans au-delà mais où jamais aucune preuve n’est définitive, où jamais aucun sacrifice n’est suffisant. Il n’y a pas d’amour heureux, dit-on. Parce qu’en creux, l’amour dessine une carte où rôdent la mort, l’angoisse de la mort, l’angoisse face à la perte, face aux déceptions et aux trahisons. Aimer, c’est la seule façon de ressentir que l’on va mourir.
Avec l’arrivée de Lisa, je me demande comment en aimer une autre après Marie. Peut-on ainsi faire de la place à l’une sans en priver l’autre ? Peut-on étendre indéfiniment ce territoire en soi qui paraissait n’être ni divisible ni extensible ? Sans doute, on le peut. Cela se passe tout naturellement. Lisa se fera une place, Marie gardera la sienne; elles seront différentes et l’une comme l’autre souveraines en un royaume où tous les rôles sont des premiers rôles.

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