29 août 2007

Vies personnelles


Le temps se gâte. L’été s’effiloche. Lisa n’est pas encore dans ses souliers. Après seulement quelques semaines d'existence extra-utérine, la vie est encore à ses yeux une entreprise sidérante. Le métabolisme n’est pas en place d’où crises de larmes à répétition, surtout en fins de journée. Pendant ce temps, Marie redécouvre ses marionnettes, oubliées depuis longtemps au fond d’un panier. Il y a la sorcière que barre une bouche-cicatrice. Il y a le roi à la barbe ballante à la commissure des lèvres et il y a le pierrot avec des grelots aux extrémités de son bicorne. L’école reprend lundi prochain.

Il y a quelques jours, je lisais ce qu’une mère en détresse, s’exprimant sur un blog, écrivait au sujet de sa «vie personnelle» sacrifiée sur l’autel de la vie de famille. C’est une drôle de chose qu’une vie personnelle. Dans le monde d’aujourd’hui où l’on est peut-être plus avare de son temps que des moyens de s’en acheter, on n’a que ce mot à la bouche. Nous avons soif de vies personnelles. C’est à dire d’être soi, d’être à soi, de s’appartenir, rejetant loin de soi tout ce qui autrement nous mettrait hors de soi. Pour autant, la vie n’est jamais si personnelle que lorsqu’elle est toute extérieure. Nos curiosités, nos intérêts, nos passions, tout est prétexte à des incursions, des détours ou de simples habitudes. Les enfants, ça rend évidement la vie personnelle moins personnelle. Les enfants sont là pour nous faire passer le goût de la vie personnelle. Ils nous en auront tellement fait passer le goût que plus tard, quand eux-mêmes en auront pris le goût, ils nous reprocheront sans vergogne de leur infliger ce qu’ils nous ont infligé.

Dans ce climat, habité par ces pensées, on se surprend, un soir, alors qu’on fait les cent pas dans la pénombre d’une chambre, guettant sur le visage de l’enfant les signes de sa capitulation dans les bras d’Orphée, on se surprend donc à regretter le temps où l’on était tout à soi, tout chargé de soi mais rien que de soi. Le temps où la vie allait tellement de soi qu’elle ne sortait jamais de son lit, un lit à ne partager avec personne, si ce n’est pour des plaisirs passagers. Il ne nous venait pas à l’esprit que les évidences puissent avoir une largeur de vie au-delà du cercle de soi. Si l’enfant ne dort pas, si les nuits sont hachées menu, si les cris ne cessent pas, s’il faut être sans cesse sur le qui-vive, aux aguets, s’il nous est demandé un dévouement auquel la vie moderne ne prépare pas, que les mœurs d’aujourd’hui répriment ou dénigrent, alors, on craque, on se demande si l’on a bien voulu tout cela, si tout cela n’est pas au dessus de nos forces, on se demande comment se sortir de ce guêpier, comment retrouver le goût de l’irresponsabilité d’une vie sans enfants, les plaisirs d’une existence egocentrique, la saveur des journées sans descendance et des nuits sans interférences.


Et puis, soudain, à la manière du reptile, l’enfant ouvre les yeux et vous dévisage avec tout le sérieux de son âge. Il n’a aucune idée de ce que vous êtes. Il n’a aucune idée tout court et aucune image et aucune légende à glisser sous les images. Vos murmures ne sont que caresses et quand il sourit, vous savez pertinemment qu’il ne peut encore être question de sourires mais de grimaces avec un vague air de famille avec la famille des sourires. Parmi les familiers, il y a le sourire de l’ironie. L’ironie que l’on ressent en entendant les mots «vie personnelle». Vous n’avez désormais aucune explication et aucun alibi. Vous n’avez renoncé à rien et rien ne vous empêche mais le langage a changé et les mots en sont quitte avec les récriminations du dieu individu. Il faut pour être s’oublier, se mettre en trois, quatre, selon les enfants, il faut s’effacer sous sa descendance et trouver en soi les ressorts d’une vie élargie à d’autres feux. C’est à ce prix que la vie aura le sien. L’enfant a souri, oui, vous en êtes maintenant certain: il a souri et il a même ajouté dans un murmure: «papa, connais toi-même!»

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