08 avril 2014

Chapeaux de paille et cerfs-volants



Je changeais d’année, d'âge, et nous changions d’heure pendant que le printemps bourgeonnait jusque dans les nœuds dans l’eau du lac d’Annecy.
Pour fêter ça, nous avions réservé une table pour six, à la terrasse d’une auberge avec vue sur le lac. Les chapeaux de paille étaient servis avec les plats : rognons de veau, magret de canard, salade savoyarde. 

Puis l’estomac lourd, engourdis par le soleil, nous sommes descendus vers le lac qui étincelait comme un miroir. Les enfants ont retiré chaussures et chaussettes pour glisser leurs pieds dans l’eau. Des gens pique-niquaient dans l’herbe derrière nous. Et encore plus loin, derrière nous et au-dessus de nous, à peine visibles sur le fond gris-vert des parois rocheuses qui surplombent le lac, des nuées de parapentes faisaient des ronds dans l’air avant de retomber tout près de l’eau ; on aurait dit des cerfs-volants.
Papa et maman, aujourd’hui dieda et mamie, étaient avec nous. Le soleil nous aurait presque fait regretter d’avoir réservé en terrasse. Jusqu’aux chapeaux de paille empilés sur une table à l’intérieur. Nous avons tous pris un dessert. Et bu un petit vin rouge.  

Trop nombreux pour une seule voiture, nous nous étions répartis entre les deux peugeot, l’ancienne et la nouvelle. Au retour, elles se sont perdues de vue ; je suis arrivé en premier, avec mamie, dans la nouvelle peugeot. Ils sont arrivés dix minutes plus tard. Lydia était exaspérée à cause des enfants : leurs chamailleries sur la banquette arrière les avaient, elle et dieda, distraits de la route à suivre.

J’ai tout juste eu le temps de filer jusqu’au bureau de vote pour y déposer mon bulletin de vote. J’ai croisé le maire sortant, divers gauche, qui m’a salué. Il avait l’air nerveux. Il lui aura finalement manqué dix-neuf voix. La droite, ici aussi, l’a emporté.
Dieda et mamie sont maintenant rentrés à la Varenne. Le même jour, de retour d’équitation, Lydia et Marie ont fait un détour par Jardiland. Et depuis lors, nous avons chez nous un dénommé Noisette, cochon d’Inde (mais l’Inde, ici, c’est l’Amérique, Christophe Colomb ayant sous-estimé aussi bien les distances ainsi que la possibilité que d’autres terres interfèrent entre rêve et réalité) de son état. La décision fut prise sur un coup de tête, Lydia le concède. Marie en rêvait depuis si longtemps qu’elle avait cessé d’y penser, voyant bien que nous ne céderions jamais.

Depuis que Noisette est entre nos murs, elle ne se lasse pas d’être aux petits soins pour cette petite boule de fourrure - noire, marron et blanche – qui ne semble pourtant pas encore très convaincue que nous ne lui voulons aucun mal. Elle (Marie) pleurniche quand elle aperçoit sur le museau de l’animal effrayé une tache de sang et il a fallu que j’aille dans une pharmacie me procurer une pommade cicatrisante pour animaux à fourrure. Les deux pharmacies que j’ai faites n’en avaient pas ; dans la seconde, on me suggéra d’utiliser de l’iode comme pour les humains. Je me sentais un peu bête devant la jeune pharmacienne qui me répondait avec un petit air narquois.
Mais la tache a disparu et Marie, après avoir parcouru la notice du flacon d’iode, renonça à l’appliquer sur le museau de l’animal en détresse, réfugié sous le toit de la petite maison de bois clair au fond de sa cage.

J’ai passé la semaine à Varsovie, laissant à mamie et dieda la responsabilité des enfants. Cela faisait près d’un an et demi que je n’avais plus mis les pieds dans cette ville qui appartient à un passé où l’avenir se décida pour Lydia et moi. Marie et Lisa y sont nées. Marie se souvient encore de quelques mots de Polonais ; Lisa ne se souvient que de sa nounou Ukrainienne avec laquelle nous sommes toujours en contact. Elle s’est même souvenue de mon anniversaire.
J’ai passé deux journées entière à écouter une quinzaine de personnes tout juste rentrées d’Ukraine. Ma tache est de mettre en forme leurs témoignages, d’écrire un rapport à partir des centaines de page de notes qu’elles ont ramenées de là-bas. Je ne connais que quelques uns d’entre eux, la plupart étant des nouveaux arrivants arrivés après mon départ.

Déambulant dans les couloirs, je croisais des inconnus qui, peut-être parce que j’avais l’air d’être encore un peu de la maison, me saluaient comme si je leur avais été vaguement familier. Ceux que je connaissais venaient vers moi, me demandant des nouvelles de Lydia et de nos filles mais ne sachant trop quoi dire au-delà des questions d’usage. Le département où je travaillais comptait quatre secrétaires, toutes polonaises, dont l’une était assignée au chef du département. Je les ai retrouvées toutes les quatre, partageant une même pièce, rivées à leurs écrans. Elles m’ont accueilli avec chaleur, je les ai toutes embrassées - ce qui n’est pas commun en Pologne, me suis-je souvenu aussitôt - et Basia, celle-là même qui travaillait directement avec moi, avait l’air d’être tout particulièrement heureuse de me voir. Plus tard, en aparté devant un café, elle m’a dit combien elle regrettait le temps où…
Quatre années ont passé. La nostalgie est plutôt celle qu’on éprouve, sans distinction de lieux, au souvenir des jours anciens, des plus heureux d’entre eux. Lieu et temps se confondent. Varsovie m’est une ville étrangère où rôdent des fantômes familiers.

En sortant de l’aérogare, j’ai aperçu le bus qui venait d’accoster le terre-plein devant la gare, j’ai couru jusque là, le conducteur a rouvert les portes pour moi, je l’ai remercié. Pendant que je déjeunais avec mamie, dieda est allé chercher à l’école Lisa et Arthur car désormais c’est moi qui les emmène à leur cours d’escrime du vendredi. Après l’école, l’heure et demi qui les en sépare, ils la passent dans le jardin, entre rires et cris de sioux. Dieda et moi arrivons une demi-heure trop tôt devant le gymnase du collège. Le maître d’escrime, comme je l’appelle (Lisa ne comprenant que ce langage-là, fait, entre autres, de maîtres et maîtresses), est lui-même arrivé en avance. Je l’ai aidé à porter ses sacs jusque dans la salle à l’étage où a lieu le cours. Il a expliqué à dieda la différence entre sabre et fleuret, pendant que Lisa et Arthur rivalisaient à la course dans la salle déserte.
Aujourd’hui, seul à la maison, j’écris ceci. J’ai beaucoup de travail devant moi (le rapport sur l’Ukraine) et je vais donc m’arrêter ici. Il pleut depuis le milieu de la nuit mais le printemps est bien là, chevillé aux corps végétaux, arbres en fleurs, buissons, herbes, qui frémissent sous les pas et remplissent l’air d’un parfum lourd. Sur le chemin de l’école, il a fallu faire attention aux escargots et pour ne pas qu’elle rouille sous la pluie, j’ai ramené la trottinette de Lisa à la maison.

La météo de mon téléphone intelligent annonce le retour du soleil pour trois heures cette après-midi. En un lieu inconnu, désert et pourtant familier, le temps qu’il fait et le temps qui passe se croisent sans se reconnaître.