21 janvier 2008

Yeux de gazelle

Je suis seul dans le salon, lumière tamisée, ordinateur portable sur les genoux. Il pleut. La nuit est tombée depuis longtemps. Nous avons roulé longtemps avant d’atteindre les faubourgs de Varsovie. La route de Gdansk n’est à deux voies que dans le dernier quart du trajet. Tout le reste est périlleux, surtout de nuit. Il ne pleuvait pas encore quand nous avons atteint les bords de la Vistule; la circulation y était dense, la chaussée détrempée et sans les essuie-glaces, on n’y voyait rien. C'est un hiver de pluie, sans glace, sans le blanc de circonstance.

Marie a de la fièvre, elle a commencé à se sentir mal à la piscine de l’hôtel mais elle ne veut rien savoir. Elle s’est assise sur les marches qui descendent vers la piscine. Quand elle a de la fièvre, on dirait que ses yeux deviennent plus grands. Noah la taquine mais elle le rabroue. Gabi est dans le jacuzzi à l’extérieur, elle fait signe à Noah qui s’approche de la vitre mais aussitôt s'agace de la voir séparée de lui par la vitre. Lydia est dans l’une des cabines en surplomb de la piscine. Bains romains ou bains finnois, bains à l’eau de mer ou bains aux herbes aromatiques. Lisa dort sur un transat, à la fois calée et dissimulée dans un amas de serviette. Il est temps de s’en aller. Nicolas et moi allons chercher les bagages qui sont encore dans les chambres pour les porter dans la salle d’entreposage des bagages, à l’arrière de la réception. Je suis le seul à avoir faim mais un toast suffira, il faut partir. Je porte Marie qui somnole dans la voiture et nous prenons la route, une petite route de campagne qui serpente dans un paysage de vallons et de forêts. Le ciel est gris, on traverse des villages déserts, on roule sous des arbres crochus, on passe devant des calvaires décorés de serpentins multicolores. C’est un hiver sans neige: par endroits, l’herbe est encore verte.

Arrivé devant chez nous, je porte Marie jusque dans le canapé du salon. Je lui prépare des pâtes que je dois presque lui faire avaler de force. Dans la cuisine, Lydia découvre la première dent de Lisa, en bas à gauche. Je lui laisse mon pouce qu’elle enfourne goulûment et je sens en effet la dent qui pointe hors de la gencive. Marie s’affale dans le canapé; après Lisa qui s’est endormie tout de suite, c’est à son tour. La fièvre a monté, son front est brûlant, elle dit qu’elle a froid. C’est rare qu’elle se glisse sous les draps tout de suite au moment de se coucher. Elle réclame une histoire mais c’est elle qui m’en raconte une, interminable, celle de la gazelle qui s’est cassée une jambe et dont on recollé les os avec un pansement. Elle insiste sur le pansement, elle insiste sur les os. Puis elle marque une pause et dit «raconte-moi» en passant ses deux mains sous sa joue, dans une pose d’attente. Comme je prends enfin la parole, elle me la reprend aussitôt, poursuivant sur sa lancée le récit de la gazelle que la maîtresse prend dans ses bras. Ses yeux cernés brillent et balancent d’un côté et de l’autre, ses cils battent les paroles qu’elle murmure à mon oreille, je ne saisis pas tout, ses phrases sont tarabiscotées, son débit heurté mais elle se laisse couler dans le flot des images qui lui passent sous les yeux. A un moment donné, elle s’interrompt et dit qu’elle peut entendre son cœur battre et le mien aussi et celui aussi celui de mon doudou, un ours en peignoir de bain qu’on lui a offert au spa et qu’elle m’a plaqué contre la poitrine. Je la laisse enfin, maman va la rejoindre. Dans la chambre d’en face, Lisa a perdu sa tétine et se met aussitôt à geindre, je lui rends la tétine qui s’était glissé entre l’oreiller et son oreille. Entretemps, Lydia s’est glissée dans la chambre de la conteuse de bonne aventure, j’entends murmurer puis plus rien.

Au restaurant de l’hôtel, le buffet était dressé au milieu de la salle. Les plats étaient Français pour la plupart et la sono enchaînait des classiques du répertoire de la chanson Française. Nous ayant entendu parler Français, le serveur est venu nous dire quelques mots. En retrait du buffet, une petite table et sur la table, une poêle à frire et à frire, un amas d’escargots, des escargots sans leurs coquilles. On en a commandé et on nous en a servi quatre assiettes. Ils étaient trop salés et sans beurre à l’ail. Le vin était italien, de l’Ombrie. Lydia et Gabi sont allés coucher les enfants et Nicolas et moi sommes restés à boire de ce vin et les avons rejoints quand tous, sauf Marie, dormaient déjà. Quand Marie fut endormie à son tour, on est resté là à discuter puis on est tous allés se coucher. Je suis resté quelques instants accoudé au rebord de la fenêtre. A l’extérieur, l’éclairage portait jusqu’à la lisière de la forêt de sapins. Des boulots clairsemés côtoyaient les écuries et un manège où, le jour, des chevaux font leurs exercices. Plus près, des voitures sont garées en épis et d’autres encore mais plus loin, derrière la colline tapissée de pelouses fraîchement tondues. Je n’ai pas tiré les rideaux. Je me suis glissé sous la couette. Marie dormait, les poignets renversés.

Il pleut à présent. Je ne l’entends plus mais je le vois aux flaques dans la rue. J’éteins les lumières et je m’endors à mon tour, l’ours en peignoir de bain à mes côtés. Lisa perd à nouveau sa tétine. Je la rejoins en quelques enjambées mais la tétine n’y fait rien, elle se met à gigoter, je remarque l’ours en peignoir de bain au dessus d’elle, accroché aux barreaux de son lit. A notre arrivée, nous en avons reçus deux, un par enfant. Je la cale contre le traversin, elle s’immobilise enfin sur le côté, comme à son habitude. Pour combien de temps ? Le réverbère devant chez nous s’est éteint.

Lydia et moi se succèdent dans le lit de Marie. La fièvre ne baisse pas. Elle tombe au petit matin grâce au médicament. Toute la journée, j’ai ses yeux sous les miens, ses yeux de gazelle.

18 janvier 2008

Sorcellerie



Marie s’est déguisée en sorcière. J’ai servi des tapas et débouché une demi-bouteille de mousseux pour célébrer la demi-année de Lisa. Marie en a pris un peu mais ce qui lui plaît plus que tout, c’est d’entrechoquer les verres et de répéter la chose sans fin. Puis, on a dansé sur un air celtique de Manau, « le renard, le loup et la belette ». Lisa se tenait coi, impressionnée par tout ce remue-ménage. J’ai demandé à Marie de la prendre dans ses bras pour quelques photos sous l’oeil jaune d’une bougie. Marie a un sourire forcé et bouge sans cesse, Lisa ne répond pas encore à son prénom mais la photo est réussi. Puis une autre encore. Pendant ce temps, maman essaie un nouveau pyjama puis un manteau et finalement le chapeau de sorcière. La sarabande se poursuit jusqu’à ce que ce soit l’heure du bain de Lisa. Elle a les yeux vifs, la petite Lisa. Biberon dans une pièce, lait au miel dans l’autre. L’histoire d’un pélican qui invite ses amis pour son anniversaire. Tout le monde doit venir déguisé et tout le monde se déguise en un autre que soit. Il n’y a pas de personnages imaginaires mais tout un bestiaire qui passe par les vestiaires de nos imaginations débridées. Demain, nous prendrons la route de Gdansk. Nicolas a réservé un appartement pour nous tous dans un centre de spa.

Les enseignants ont manifesté aujourd’hui, bloquant la circulation sur l’avenue Ujazdowskie. Ils sont passés une première fois vers onze heures puis sont revenus sur leurs pas en début d’après-midi pour se rendre devant le parlement. La Pologne perd sa main d’oeuvre qualifiée, les manifestations se multiplient; après les infirmières et les médecins, les enseignants auxquels se mêlaient de nombreux élèves. Mais si infirmières et médecins peuvent espèrer trouver du travail à l’étranger, les enseignants, eux, sont condamnés à végéter ici. Les gouvernements passent et rien ne change. A cause des manifestations, nous sommes arrivés à l’école en retard. Marie attendait dans la classe, elle n’était pas la seule.

De Macédoine, j’ai ramené une girafe en peluche à laquelle Marie a aussitôt trouvé une famille, un papa et une maman. Tous les trois dorment en ce moment avec elle dans son lit. Lydia dort aussi et je vais aller la rejoindre. Le chapeau de la sorcière gît par terre, au milieu du salon. Il ne reste qu’une seule bougie allumée. Je l’éteins d’un souffle. Quand la fumée retombe, le chapeau a disparu. Je me déguise à mon tour en un autre moi tout ensommeillé qui n’ira pas plus loin que quelques pages et des poussières d’un livre de chevet.

17 janvier 2008

Glace aux nuages

Halina a rapporté d’Ukraine de la bière brune que je bois ce soir même alors que tout le monde dort déjà. Dimanche, Shivaun, Serge, Dasha et Jay nous ont reçus chez eux ; ils habitent une villa spacieuse à l’extrême lisière de la ville. Saucisses irlandaises, haricots, bacon, œufs sur le plat. La digestion s’est poursuivie sur un étang gelé, à deux pas de chez eux où des pêcheurs creusaient des trous dans la glace puis restaient là, debout, à guetter le poisson. Shivaun, Alina, Dasha, Fabio et Laura ont contourné l’étang puis après quelques hésitations, l’ont traversé à pas feutrés. Marie était fascinée par les feuilles et les bulles d’air prises dans la glace. Deux barques renversées servaient de bancs. Un couple marchait sur la glace en s’aidant de bâtons de ski. Dasha a grimpé tout en haut d’un l’arbre, suivie de Marie et Jay qui se sont hissés jusqu’aux première branches seulement. De retour dans la villa, deux groupes se sont formés, l’un dans la salle de musique, l’autre dans le salon. Serge a servi du thé dans de la porcelaine de Kiev. La jambe gauche de Natalya est toujours dans le plâtre. La petite Laura sourit de ses grands yeux papillons tandis que notre Lisa est plus bougonne qu’à l’accoutumée. Marie s’est déguisée en tigre puis en spiderman puis en n’importe quoi, moitié coccinelle, moitié cosaque. J’ai repris de la tarte aux pommes. Astrid et Alina ont décidé de s’en aller. Elles ont opté pour l’autobus. Elles disent qu’elles auront ainsi plus de temps pour parler. Comme souvent, le premier départ en entraine un autre et ainsi de suite. Natalya et Fabio ont suivi puis vînt notre tour. La voiture était toute embuée. J’ai attendu quelques instants qu’elle se désembue. Il faisait nuit. Shivaun attend un troisième enfant. Ce sera une fille. Quand nous avons parqué la voiture devant le portail, César aboyait à tout rompre.

Marie aime que ce soit moi qui lui raconte une histoire avant de s’endormir mais c’est invariablement avec sa mère qu’elle veut s’endormir. J’ai dit : faisons une surprise à maman ! Cette fois-ci, c’est avec papa que tu t’endormiras. Elle était d’accord. Elle adore les surprises. Oui, d’accord, a-t-elle dit, on fera une surprise à maman mais après, c’est avec maman que je vais faire dodo. Je n’essaie pas de discuter. Comme souvent, maman s’endormira. Je la réveillerai quand j’irai moi-même me coucher. Il arrive qu’on change de lit pendant la nuit. La nuit dernière, Lisa a été impossible. Sommeil interrompu toutes les quarante minutes puis à quatre heures, gros chagrin, scène de larmes, hystérie. De nouveau, à six heures. A six heures vingt, je quitte le lit conjugal, vingt minutes plus tard, douche suivi d’un double expresso.

Marie me demande des histoires « sans livre », elle m’invite à des exercices d’improvisation dont elle me donne l’amorce : un pélican rouge, un éléphant vert ou un singe à chapeau. Les soirs où l’imagination me manque, je me contente de faire des gammes sur des airs bien connus dont elle ne se lasse jamais. Quand l’inspiration est là, je me lance dans des aventures abricadabrantes qui la réjouiront davantage encore. Ce qu’elle attend de moi, ce n’est pas que je lui raconte des histoires mais que je lui raconte sa vie. Tout motif qui se rapproche d’expériences vécues frappe son imagination bien davantage que les fantaisies les plus débridées. Mais tout doit se faire à mots couverts et ne pas quitter la troisième personne du singulier. Ce soir, c’était un petit éléphant qui avait renversé des pots de peinture sur les murs de sa chambre. Puni une première fois, il le fut une seconde fois et cette fois-là étant de trop, il fut puni à s’endormir tout seul dans sa chambre. Ses pleurs, ses cris n’y ont rien fait, son papa est demeuré inflexible. Il a fini par se taire, les yeux rivés au plafond, incapable toutefois de trouver le sommeil. Un peu plus tard, son papa le croyant endormi s’est faufilé dans sa chambre pour remonter le drap sur lui ; le trouvant éveillé, il a consenti à s’asseoir sur le bord du lit, à lui tenir la main puis finalement à s’allonger à ses côtés. C’est Papa qui s’est endormi le premier et ce fut alors au tour de sa maman de venir voir ce qui se passait. Elle aussi a succombé au charme et s’est endormie à côté de papa. Marie, elle, ne dormait toujours pas. Elle gardait les yeux fixés au plafond où une araignée tissait sa toile. Elle pouvait l’entendre. Ca faisait le bruit d’une souris grignotant un bout de fromage. Ca faisait le bruit d’une montre collée à l’oreille avec les aiguilles dévorant chaque seconde qui passe. Ca faisait le bruit de la glace qui se fend ou d’une main dans un gant de crin caressant un mur. Marie n’osait même plus bouger. Elle s’est blottie entre papa et maman et puis juste au moment où la glace a rompu et où toutes les feuilles qui s’y trouvaient prises ont glissé sur l’eau, elle a enfin fermé les yeux et s’est sentie beaucoup mieux tout de suite.

Marta se signe avant de monter au ciel. Une fois au dessus des nuages, le soleil est à nous. Nous le perdons à Vienne puis à Skopje où une camionnette nous dépose à l’hôtel Arka. La piscine du septième étage n’est rien de plus qu’un bassin à la surface duquel flottent des fleurs artificielles rouges et blanches. Des tables sont disposées tout autour et c’est là, avec vue sur les quartiers turcs de la ville, que l’on prend aussi bien le dernier verre avant de se coucher que le petit déjeuner. Ce que nous avons fait : un raki couleur d’ambre puis le matin, un mauvais double expresso. Au dîner donné en notre honneur, j’étais assis entre l’ambassadrice des Pays-Bas et un brigadier général Bulgare travaillant pour l’OTAN. Autant l’ambassadrice était bavarde et d’humeur pétillante, autant le général bulgare était taciturne. Seule sa voisine biélorusse, affable et opulente, couronnée d’une chevelure frisotante et solaire, semblait de temps à autre parvenir à le dérider.

A peine entré dans la chambre d’hôtel, le chant du muezzin. De ma chambre, je peux voir la mosquée et une autre, plus loin dans le paysage urbain. Le document que nous allons présenter demain a été imprimé en Anglais mais aussi en Macédonien et en Albanais. Une centaine de copies ont été acheminés par la route de Varsovie à Skopje. Demain matin, le chauffeur reprend la route avec une cinquantaine de bouteilles de vin macédonien dans des sacs plastiques sur la banquette arrière de sa jeep. Nous les avons achetées à la hâte dans le supermarché d’une galerie commerciale. Cela fait douze bouteilles par personne, toutes sous protection diplomatique.

Le président du Parlement a les paupières lourdes. Son assistant hoche la tête pour approuver. Assis à une table ronde, nos noms et titres inscrits sous plexiglas, nous sommes perplexes, la conversation prend un tour imprévu, nous ne voyons pas où il veut en venir. Et puis ensuite, la réunion finie, il faut encore discuter, supputer, spéculer. On se surprend à voir du sens là où il n’y en a pas, à déceler des finesses ou des calculs là où il n’y a qu’ennui, lassitude, vanité. Pendant la réunion, je regardai les uns et les autres ; personne n’avait l’air inspiré, personne n’avait l’air d’y croire ; à part le maître de cérémonie, tous voulaient en finir. L’homme aux paupières lourdes avait un sourire fatigué mais il ne s’arrêtait pas pour autant.

Nous avons retrouvé la banquette arrière de la camionnette direction le restaurant Lira. Cinq véhicules filent à toute allure, les deux premiers avec des gyrophares. A chaque carrefour, un policier fait des moulinets avec ses bras pour nous ouvrir le chemin. Parmi les invités, un ministre, un secrétaire général, des ambassadeurs, une ambassadrice, un général, des experts, des employés, des fonctionnaires. L’un des ambassadeurs lève un toast que le ministre lui retourne quelques instants plus tard. Marie au téléphone me dit qu’elle mange des frites. Je rentre à l’hôtel harassé. Notre expert est finalement arrivé mais sans ses bagages restés à Francfort. J’allume la télévision, je l’éteins au bout de quelques minutes et la lumière aussi. Dans mon rêve, la glace rompt, les feuilles glissent sous la glace, un arbre tombe, les pêcheurs accourent, les poissons hochent la tête, l’ambassadrice rit, le général enfonce son couteau dans la chair du poisson puis le retourne, les bouteilles de vin coulent à pic au fond de l’étang, je suffoque, je serre des mains, j’ai les paupières lourdes, je commande un expresso, le serveur éclate de rire, un éléphant fait irruption au milieu de la salle, les policiers font les mêmes gestes que ceux que l’on fait pour guider les avions sur la piste de l’aéroport, je fais un signe de croix, nous traversons les nuages, Marie prend son bain, le président du parlement s’écroule sous la table, on le fait transporter d’urgence au restaurant où une bière brune le requinque et le voici qui soulève ses paupières pour lever un toast.

Mercredi, le soleil s’est levé, les nuages ont fondu comme neige. Lisa vient d’avoir six mois. Lydia et moi avons signé le carnet d’évaluation de Marie et l’avons retourné à Martine, sa maîtresse. Depuis la rentrée, ce n’est plus Halina qui va chercher Marie à l’école mais sa maman ou son papa selon les jours. Lisa semble s’être accoutumée à Halina qui, les premiers jours, n’en menait pas large. Sur une feuille de papier, elle inscrit les heures de sommeil et de repas. C’est aujourd’hui que je rentre à la maison. Je n’ai pas encore ouvert les rideaux mais j’entends les cloches. Il est huit heures.

09 janvier 2008

Doudous



Hier, on a joué à se jeter des doudous à la tête. Marie ne fait pas d’exclusiveté en fait de doudou. Elle n’en a aucun car elle les a tous, devrait-on dire. Un jour celui-ci, un autre celui-là. Du jour au lendemain, le petit chien qu’elle dorlotait est oublié dans un coin, le kangourou remonte sur son piédestal, le chat tombe dans l’oubliette d’un entre-deux-meubles, là où personne n’ira chercher, pas même la femme de ménage. Elle aime organiser des réunions de doudous, des processions de doudous, des aéropages de doudous qui, dans son lit, lui font un nid au milieu duquel elle s’endormira. Chez le docteur, elle en emporte un qu’elle abandonne dans la voiture sur le chemin du retour. Pour voyager, il lui en faut toute une compagnie qu’elle tassera dans un sac à dos. Elle leur fera faire une sortie dans l’avion puis arrivée chez mamie, elle les répartira, un par pièce. Les psychologues pour enfants ont sans doute leur interprétation. L’un d’entre eux que je lisais il y a quelques jours – cherchant alors à comprendre comment stimuler son appétit - écrivait qu’il faut bien lire entre les lignes des dessins d’enfants, qu’il y avait là, niché entre les coups de crayons ou de feutre, un “message”. Quel message ? J’ai bien regardé. Les couleurs sont gaies, les lignes douces ou aussi peu heurtées que le permet son manque de dextérité. Lisa est bien là, d’ailleurs plus grande qu’elle ne l’est en réalité, en fait aussi grande que Marie, quasi-symétrique, l’une à côté de l’autre entre les parents, avec deux bras, deux mains, une tête chacune, deux yeux, une bouche par visage. Sous un soleil en dents de scie, Papa et maman sont bien là eux aussi, papa un peu plus grand que maman et avec plus de cheveux, et des cheveux noirs tandis que ceux de maman sont jaunes. Sans doute nous dit-elle sans le dire que Lisa prend un peu plus de place qu’elle ne devrait vu sa taille mais que cela n’empêche pas le soleil de briller dans le ciel de Varsovie. C’est vrai qu’aujourd’hui fut une belle journée, courte mais radieuse, quasi-printanière, la neige fondant sous les yeux. En riant, Marie soulève son maillot de corps pour donner la têtée à un chiot puis elle le place dans un panier, le recouvre d’un mouchoir tigrouesque et nous fait “chut”, il dort, il ne faut pas le réveiller…Lisa, elle, se marre.

05 janvier 2008

Panne de chaudière



A Varsovie, c’est à peine s’il y a de la neige, tout juste de la poussière de neige saupoudrée ici et là, sans souci d’uniformité. Parce que cette fois l’avion s’est approché au plus près des bâtiments de l’aéoroport, on a cru un moment que l’on aurait droit à la passerelle. On a vite déchanté : un bus nous attendait au pied de l’avion. Il a fallu alors revêtir manteaux, bonnets et écharpes, se tasser dans un coin du bus et se ruer dans le hall de l’aéroport par l’étroite porte vitrée. Je croyais que la Pologne ayant rejoint depuis le 1er janvier l’espace Schengen, nous serions dispensés de contrôle des passeports mais il n’en fut rien.

Une surprise de taille nous attendait. Pendant notre absence, la chaudière s’était éteinte et dans la maison, il faisait si froid qu’on faisait de la buée en respirant. Je ne suis pas parvenu à remettre en route la chaudière. La veilleuse se mettait en marche mais s’éteignait sitôt que je relâchais l’enclencheur. J’ai appelé le propriétaire qui est venu aussitôt, suivi de Darek le chauffagiste. Tous les deux se sont affairés pendant une bonne heure et sont finalement parvenus à remettre en route la chaudière mais une heure plus tard, alors qu’ils étaient déjà repartis, elle s’est éteinte à nouveau. C’est à ce moment-là qu’on a décidé qu’il valait mieux que Lydia et les enfants aillent passer la nuit chez des amis. Il commençait à se faire tard et dans la maison, la température ne dépassait pas les 3 degrés. Toutes les trois n’avaient jusque là pas quitté la cuisine où le four et les quatre plaques chauffantes tenaient lieu de chauffage. Marie avait enfilé ses moon boots et son anorak le plus épais pendant que Lisa dormait sur la table de la cuisine, enroulée dans une triple épaisseur de couvertures et calée entre deux coussins. Un taxi les a emmenées. Je suis resté à surveiller les travaux.

Le propriétaire a trouvé le moyen de se procurer une pièce de rechange. Ce n’est que vers neuf heures que tous les deux s’en sont allés. La température n’avait augmenté que de quelques degrés et j’étais frigorifié. Je me suis changé en hâte dans la chambre à coucher et n’ai trouvé le sommeil que tard dans la nuit, guettant le souffle rauque de la chaudière, craignant qu’elle se s’arrête à nouveau, auquel cas je n’aurais plus eu qu’à rejoindre les miens. A deux heures du matin, la température avait péniblement atteint les 8 degrés. Les chambres étaient de vraies chambres froides ; le sol dans la cuisine, le parquet dans les autres pièces, tous les murs étaient comme gelés et j’entendais venant du grenier des craquèlements comme si toute la maison était sur le point de se fendre de haut en bas. Je me suis couché en doudoune et genouillère, deux paires de chaussettes en dessous, deux pulls de laine, deux couches de sous-vêtements.

Le lendemain, les progrès furent désespérément lents. Le chauffagiste est réapparu comme convenu en début d’après-midi. Il a remplacé d’autres pièces et a nettoyé la chaudière. Pour ce faire, il a dû l’éteindre, provoquant une nouvelle chute de la température; il n’a pas fallu plus d’une demi-heure pour perdre ce qui avait été acquis de haute luètte en pas moins de quatre heures. Le soir même, devant le peu de progrès accompli, j’ai rejoint Lydia et les enfants et nous avons passé une seconde nuit hors de chez nous. Samedi matin enfin, nous avons repris possession des lieux.

A présent, la chaudière tourne à plein gaz et la température avoisinne les dix neuf degrés, davantage dans la chambre de Marie qui est la pièce la plus chaude. Ceci dit, les murs et le sol n’ont pas encore retrouvé leur tiédeur ordinaire et les deux radiateurs d’appoint achetés hier ne sont pas de trop. Marie est ravie de retrouver enfin ses peluches, ses jouets et ses habitudes. Lisa [ici sur la photo, le jour du départ], elle, s’en fout mais elle a le bout du nez rouge et les mains froides et son humeur s’en ressent.

Concours de chenilles

Glyfada, 28 décembre 2007

Lisa, Marie et Melina


Glyfada, 28 décembre 2007

02 janvier 2008

Le père Noël était habillé en rouge


Aujourd’hui, jour de Noël, je suis passé chez le pâtissier retirer la bûche de Noël commandée deux jours plus tôt. De l’autre côté de la rue, on vendait des oranges par sacs de dix kilos. J’en ai ramené un qui s’est renversé dans le coffre pendant le trajet du retour. Un homme mendiait au feu rouge, un autre vendait des fleurs plus très fraîches, un autre des mouchoirs et d’autres encore s’attaquaient aux pare-brises avec des éponges. Les rues étaient désertes, les poubelles pleines et le ciel gris. L’après-midi, on est allé marcher le long de la mer, sur la même plage où l’été on se baigne. Et les mêmes chiots que ceux de la veille gambadaient dans un vague enclos, en retrait de la plage, mais cette fois, ils s’étaient roulés en boule contre les flancs de leur mère et nous jetaient des regards distraits. On s’est mis en quête de pierres plates à faire ricocher à la surface de l’eau au risque d’éborgner des mouettes qui s’étaient posées là et semblaient somnoler et puis quand les deux petites, après un somme, ont pointé le minois hors de leurs combinaisons hivernales, on est rentré.

Le sapin de Noël tangue un peu au milieu du salon et les jours passant, il penche de plus en plus. C’est le premier Noël de Mélina et Lisa mais seule Marie est en âge de recevoir la visite du père Noël. Quand il a fait irruption dans le salon, elle est restée interdite. Elle a reçu des mains tremblotantes du vieil homme un paquet qu’elle n’a pas même tenté d’ouvrir, auquel elle s’est cramponnée comme à une bouée. Comme il y avait un feu dans la cheminée, il s’est éclipsé par la porte d’entrée. Cette année, il portait des lunettes noires. Parmi les cadeaux, une robe pourpre de princesse russe, bordée de fourrure blanche, cadeau de son oncle et de sa tante. Elle l’a enfilée sur place ainsi qu’une paire de gants rouges montant jusqu’au dessus des poignets. Ainsi parée, elle a accepté de bonne grâce de poser pour les paparazzis. L’un d’entre eux n’était autre que le père Noël en personne. Marie s’est seulement demandée où il avait garé son attelage de rennes mais à part ce détail, elle n’a plus fait une seule allusion au père Noël.

J’ai lu quelque part que c’est Coca Cola dans une publicité des années trente qui habilla le père Noël de rouge et de blanc et le gratifia de l’embonpoint qu’on lui connait aujourd’hui. Autrefois, on le représentait le plus souvent en habits verts, maigre et le visage glabre. Son histoire varie d’un pays à l’autre mais commence pour tous en Asie Mineure au IVème siècle après Jésus-Christ avec un certain Nicolas de Myre. Le père Noël que l’on connait aujourd’hui n’a pas plus de soixante dix-sept ans. En Russie, il a une fille habillée en bleu qui l’accompagne. En Grèce, le père Noël s’est aujourd’hui imposé comme presque partout en Europe et en Amérique et les sapins de Noël font désormais partie du paysage, remplaçant les maquettes de bateaux-voiliers en bois spécialement décorées de loupiotes scintillantes qui tenaient lieu autrefois de seule décoration de Noël. Aujourd’hui, les enfants Grecs aussi reçoivent des cadeaux à Noël ; ce n’était pas le cas autrefois ; les enfants en recevaient le 1er janvier, fête de saint Basile. Cette période de fêtes s’achève aujourd’hui encore par la cérémonie du baptême de Jésus le 6 janvier (ta fota), l’une des plus belles fêtes orthodoxes symbolisant le jaillissement de la lumière. Au cours de la liturgie, le prêtre purifie l’eau en chassant les fées imaginaires porteuses de malédiction ; il bénit l’eau, et plus encore l’eau de la mer ou d’une rivière qui se trouve généralement à proximité ; un crucifix est jeté dans l’eau et des jeunes gens chercheront alors à le rattraper en plongeant dans une eau très fraîche. Celui qui ramènera le crucifix recevra alors la bénédiction du prêtre et de toute l’assemblée.

Couchée sur le dos, Lisa parvient maintenant à basculer sur le ventre mais ne peut exécuter la même manoeuvre en sens inverse. Il lui faut toujours une trentaine de secondes pour s’en apercevoir et s’en plaindre avec force geignements et convulsions. Dans son sommeil, il lui arrive de plus en plus fréquemment d’opérer le même basculement ce qui la réveille aussitôt et provoque de sa part la même réaction que pendant la journée. Ceci mis à part, elle dort mieux depuis que pendant la journée, elle est passée au biberon, ne disposant de sa mère que la nuit durant (et les nuits durent parfois plus qu’elles ne devraient). C’est un bébé joyeux, souriant, alerte. La frimousse de Marie la met en joie. Marie qui s’en aperçoit en abuse et se vexe quand on la réprimande. L’attention qui va vers Lisa l’irrite, elle se braque pour des broutilles, multiplie les insolences, cherche par des moyens détournées à regagner un peu de l’attention perdue. Chaque repas est un long jeu de conciliabules et de tractations. Nous n’avons pas toujours la patience de mieux nous partager.

Après deux jours gris et immobiles, un jour bleu et venteux. Lisa s’en offusque et nous quittons la plage un peu trop tôt pour Marie qui n’en avait pas encore fini avec le capitaine crochet. On fait des courses, on déjeune, on dîne, on dort, on refait des courses. Dans le cours de ces journées banales, certains moments semblent lire entre les lignes d’une main distraite, désinvolte, caressante. Entre deux bains, entre deux biberons, entre deux repas, entre deux promenades digestives, quelque chose remonte à la surface. Le souvenir le plus insignifiant, l’observation d’un grain de poussière. Un moment de grâce et de dérision, même si c’est déjà trop en dire (les mots forcent toujours la mise et le trait). La banalité mérite mieux que le constat qu’on en fait.


La rue Karagiorgias descend vers la mer. Aujourd’hui, elle a mauvaise mine la mer, du courant, de l’écume, des vagues ; du haut de la rue, le soleil dans les yeux, on la voit, découpée en losange entre les immeubles. Les voitures filent à plus de quatre-vingt kilomètres heures. Avec Marie, on prend la direction de Phalère. Sur le bord de mer, un parc d’attractions, des cafés, un jardin d’enfants. A la nuit tombée, on reprend la route. Marie glisse contre mon bras. Elle s’endort mais se réveille sitôt le moteur éteint. Il n’y plus de sapin de Noël ; les boules et les guirlandes ont retrouvé leurs caisses en carton jusqu’à l’année prochaine. On a retiré la couronne en forme d’étoile qui scintillait contre la porte fenêtre ainsi que la guirlande électrique qui illuminait la terrasse. Le père Noël entre en hibernation. C’est notre dernière nuit à Glyfada. A Varsovie où nous atterrirons demain en fin d’après-midi, la température avoisine les huit degrés sous le zéro.