28 août 2015

Marathon


Kilomètre un. Le stade est vide. La mer est en bas, l’Hymette en haut, et au-dessus, le soleil rogne sur l’ombre au fil des minutes. Je cours en rond, trois cent mètres par tour. La sueur qui coule à partir de la racine des cheveux m’aveugle. Au-dessus des gradins, font irruption deux Kouroï – de κοuρος qui veut dire « jeune homme » - suivie d’une femme en casquette à visière vert transparent, accompagnée de son coach. Après un bref conciliabule, les deux éphèbes se mettent torses nus et entament, à petite allure, un tour d’honneur suivi d’un autre, plus rapide. La femme à visière et son coach s’installent à l’ombre des auvents.

Kilomètre huit. Les enfants passent de l’eau au sable, du sable à l’eau, piochant à tour de rôle dans deux grands seaux en caoutchouc mou remplis de jouets de plage. Léandre aligne toutes ses petites voitures et commence à tracer des routes dans le sable. Lisa et Mélina se prennent au jeu. A trois, pendant que, dans la mer, Marie s’entraîne au crawl, ils s’inventent des histoires où des voitures déposent des personnages dans des maisons, des hôpitaux, des garages, des piscines publiques, puis les ramènent chez eux.

Kilomètre douze. Au fil de la journée, le vent se lève et au bout du chemin de graviers blancs, paraît la mer au « sourire innombrable », ruisselante de reflets. A 11h13 tapantes, les cigales entonnent leur chant. Il n’a pas la stridence qu’il aura tout à l’heure au zénith ; il est d’abord grave, lent, presque nonchalant. On dirait que plane au-dessus de nous, dans les pins et les oliviers, une armée de dignitaires ventripotents et chatouilleux, à l’abdomen barré de stries, aux ailes taillées dans un verre de vitrail. Lisa et Mélina sont déjà réveillées ; je les trouve jouant en silence dans la pénombre de leur chambre. En bas, Isabelle se prépare le petit-déjeuner, allant venant les mains pleines entre la cuisine américaine et la terrasse où la grande table ovale, recouverte d’une nappe cirée vert pomme, est déjà cernée de soleil, sous l’auvent de tuiles disjointes. C’est notre dernier jour ici.

La métaphore du « sourire innombrable » se trouve dans une pièce d’Eschyle, je ne sais laquelle. Je n’ai pas besoin de consulter le carnet où j’ai consigné cette métaphore, il y a plus de vingt ans ; pour je ne sais quelle raison, celle-ci, je l’ai gardée en mémoire. La mer, matinale comme tous les jours, avec le soleil à pourlécher les rubans d’écume, me l’évoque aussitôt. Par contre, c’est il y a seulement quelques jours que j’ai appris qu’Eschyle avait combattu à Marathon, puis dix ans plus tard encore à Salamine.

Kilomètre quinze. Les pins ont des formes bombées pour certains, tabulaires pour d’autres, mais tous ont le tronc qui se ramifie en deux troncs plus petits, formant une fourche qui soutient, à la manière d’un verre à pied, la nasse d’épines et de pommes en grappes. Plus avant, précédant les pins, deux phénix sont aux avant-postes, à quelques pas de la grille qui sépare l’herbe du sable. Chaque fin d’après-midi, la femme du propriétaire des lieux vient mettre en marche le système d’arrosage. Elle passera aujourd’hui à quatre heures récupérer les clés et les lieux tandis que nous rejoindrons Glyfada, pour Marie, Lisa et moi, Kifissia pour Isabelle, Mélina et Léandre.
Christophe a atterri à Indianapolis hier matin. Il y restera jusque début septembre : nouvel employeur, nouvelle fonction, nouvel environnement de travail. Il m’écrit ce matin que ses nouvelles tâches ne sont pas bien passionnantes.

Kilomètre dix-huit. Toujours le matin, les formes montagneuses qui nous font face sur l’autre rive, en Eubée, ont des airs d’éléphant assoupi, la trompe étirée jusqu’au bout des terres, les oreilles repliées. Les coucous, je le remarque ce matin, sont toujours les premiers réveillés. Les premières vagues du jour s’alanguissent sur le rivage. Dans l’eau, les bonnets de bain des premières baigneuses ne se distinguent des bouées que par la couleur, bleus pour les premiers, jaunes pour les secondes, qui délimitent le couloir de mer réservé aux seuls clients du camping voisin. Avec des piaulements plaintifs, un grand oiseau, encombré d’ailes, traverse un rayon de soleil et aussitôt les coucous qui s’étaient tus, se font entendre à nouveau, par dessus les vagues et le lointain vrombissement du moteur d’un petit avion, peut-être un canadair.

Marchent devant nous, en direction du restaurant de poissons, mamie, Isabelle, Lydia, Marie, Mélina et Lisa mais il suffit qu’à ce cortège se joigne Léandre, cinq ans et demi, pour qu’aussitôt ce soit tous et non toutes, ils et non elles. « Toutes » me vient en premier puis je rectifie, puis me ravise. A la tyrannie du masculin ne faudrait-il pas substituer la règle démocratique de la majorité. En cas d’égalité, l’âge ferait la différence. Ce qui demande du doigté.
Kilomètre vingt et un. A bord du ferry, de retour vers Ancône. Beaucoup d’Italiens, beaucoup de Français. Beaucoup de camionneurs, Grecs pour la plupart, qui, sur présentation de leur billet, obtiennent des réductions sur leurs consommations à bord. Marie en reconnaît un, croisé à l’aller, m’assure-t-elle. Le bateau tangue comme rarement en été ; des nuages s’amoncellent au fond du ciel, s’ébouriffent au fur et à mesure qu’ils prennent de la hauteur, finalement barrent l’horizon. Comme à l’aller, nous avons manqué l’heure de la baignade. A notre passage, la piscine n’a pas encore été vidée et l’eau, projetée d’une paroi sur l’autre, éclabousse jusqu'au bastingage ce qui fait rire des enfants et sourire par-dessus ses lunettes de soleil une femme allongée sur un transat, interrompue dans sa lecture. Le lendemain, nous petit-déjeunons d’un croissant chacun. Jus d’orange, yaourt (au miel) pour moi seul. Nos voisins, deux ados, fille et garçon, et leurs parents, sont français. La mère a pris deux cachets pour calmer son mal de mer. Le garçon se vante de vider devant elle sa coupe de mousse au chocolat. La cabine voisine de la nôtre est occupée par une famille italienne. De petits enfants dont l’un, réveillé en sursaut vers les cinq heures du matin, a immédiatement donné de la voix. Au milieu de la nuit, cela ne passe pas inaperçu ou plutôt inaudible. A cinq heures du matin, il fait frais soudain dans la cabine, j’ai remonté la couverture sur Marie – qui, comme à son habitude, avait repoussé draps et couverture au pied du lit – et Lisa – les jambes emmêlées dans le drap comme un candidat à l’évasion qui s’apprêterait à enjamber la fenêtre de sa cellule. Douche le matin dans l’espace exigu de la salle de bain (les filles ne veulent pas en entendre parler). Les nuages sapent les rares rayons de soleil qui traversent le ciel jusqu’à nous comme si, au milieu de l’eau, ils nous avaient choisis, nous et personne d’autre.


Partout, à l’extérieur sur les ponts, mais aussi à l’intérieur - dans le moindre recoin, sous les escaliers, dans la salle des ordinateurs, dans celle des machines à sous (hors service depuis bien longtemps) et peut-être aussi celle des machines tout court, dans les couloirs et dans les salles des étages inférieurs qui séparent les îlots de cabines -, ont dormi, à même le sol, sur des tapis ou sur des matelas gonflables, des centaines de passagers, pour la plupart montés à bord à l’escale d’Igoumenitsa. Des Turcs, des Bulgares, des Hongrois, des Grecs, des cohortes d’immigrés retournés l’été chez eux, retournant maintenant en Allemagne, en Italie, en France ou je ne sais où encore. Des familles entières, avec des enfants en bas âge, des femmes à fichu, des hommes moustachus ou mal rasés, des chiens, des enfants qui courent pieds nus autour de la piscine ou sur les ponts supérieurs où les rafales de vent défient la pesanteur plus que partout ailleurs (rares sont ceux à y avoir dormi). Ce ne sont plus les traversées d’autrefois qui avaient des airs de mini-croisières, avec ses salles de restaurants à nappes blanches et serveurs chics, avec ses salles de danse où, tard dans la nuit, les Bee Gees rivalisaient avec Zorba le Grec, la guitare électrique avec le bouzouki. En ce temps-là, sur les ponts, on ne trouvait pas de migrants, seulement de jeunes aventuriers venus de toute l’Europe du Nord (le Nord commençant en Italie), à barbes fleuries et cheveux longs, des babas cool, en couples ou en bandes ou les deux.

Kilomètre vingt cinq. Nous avons débarqué en début d’après-midi. Aussitôt pris dans un embouteillage au sortir d’Ancône. Progression en accordéon à partir de Parme jusqu’à Milan. Toute l’Italie semble être sur les routes. Les aires d’autoroutes sont bondées. Nous atteignons le Mont Blanc en début de soirée et là, sur les panneaux d’affichage à cristaux liquides, une heure et demie d’attente est annoncée. Je suis tout près de renoncer, de faire demi-tour et de me mettre à la recherche d’un hôtel pour passer la nuit mais je suis déjà dans la file d’attente et craignant que toutes les chambres de tous les hôtels des environs ne soient déjà prises, je renonce à renoncer, je me résigne. Nous ne sommes pas déçus. Il nous faut une heure et quart pour atteindre l’entrée du tunnel puis, une fois de l’autre côté, encore une pour arriver à destination. La plaine du Pô, la vallée d’Aoste, le tunnel du Mont Blanc, la vallée de Chamonix derrière nous, nous déposons en hâte les valises dans le vestibule et allons aussitôt nous coucher. Je dors mal. J’ai encore le bruit du moteur dans les oreilles. Il me faudra quelques jours avant de retrouver mon souffle dans l’air sec et frais de la montagne.
Le Mont Blanc vu d'Italie
Kilomètre vingt huit. Plus tôt en août, Marie annonce sa décision de ne plus manger de viande, sauf du poisson. Elle a lu des articles à ce sujet sur son smartphone. La cruauté des êtres humains envers les animaux la dégoûte. Même le lait des vaches, m’explique-t-elle, nous l’obtenons en retirant le veau à sa mère, en le tuant. Et puis il y a eu ce fait divers, largement relayé sur les chaînes d’infos en continu et sur internet : un riche dentiste américain payant le droit d’abattre un lion, attiré à cette fin hors du parc naturel où il était protégé. Du reste, le chasseur s’est vite retrouvé chassé à son tour mais sur les réseaux sociaux, contraint de fermer son cabinet et de se mettre à l’abri d’éventuelles bonnes âmes vengeresses. L’affaire a pris des proportions invraisemblables. Sur ce, des photos ont commencé à circuler sur la toile, montrant des chasseurs brandissant, tout sourire, leurs trophées de chasse, posant, hilares, à côté de ou carrément assis sur la dépouille d’éléphants aux défenses arrachées, d’hippopotames ou de rhinocéros éventrés (souvent abattus à l’arme lourde).

C’est une lubie, me dis-je, ça lui passera. Mais je n’insiste pas, sachant qu’elle n’a pas tort dans le fond, respectueux des arguments et de l’émotion qu’elle manifeste. Néanmoins, devant son entêtement, je prends le parti de me renseigner : douze ans, lis-je sur différents sites et forums, c’est tôt, trop tôt, pour se passer de viande. Trois semaines après qu’elle ait pris sa décision et que nous l’ayons laissée faire, je la prends à part et finalement, elle se laisse convaincre de manger au moins du poulet.
Léandre, Lisa, Marie, Mélina
Ce n’est qu’un épisode mais ceci mis à part, il est vrai qu’imperceptiblement, les choses se compliquent entre Marie et moi. Nous entrons dans l’ère des incompréhensions et des malentendus. Nombreuses sont désormais les situations où je me surprends à ne pas savoir quoi dire et comment. L’exaspération me gagne, me paralyse. Je ne prends pas le temps du recul, de la psychologie. Elle se cabre, se rebiffe, se referme. Elle craint de décevoir, de ne pas être à la hauteur, et je ne sais comment lui donner confiance, comment l’encourager. C’est ça : je manque de paroles d’encouragement, je suis à court de bienveillance, de mains tendues et quand, sans rien dire, par des gestes, parfois maladroits, elle réclame un peu d’attention, je ne suis pas toujours d’humeur : il me semble que ses réactions ou ses initiatives sont décalées et je ne sais pas prendre sur moi pour me caler dans ses rythmes, dans ses attentes. De fait, j’attends trop d’elle, trop tôt, trop vite. Je crains plus que tout de la voir devenir l’une de ces ados écervelées, confites de frivolité, engluées dans les réseaux sociaux, que je vois ici ou là et qui sont partout offertes en miroir, voire en modèles. Alors je me cogne contre elle et elle se cogne contre moi. Le face-à-face tourne tantôt l’esquive (je n’en  pense pas moins), tantôt aux récriminations (je pense trop haut, trop fort). Je me dis que je suis trop dur avec elle, je me dis que je ne le suis pas assez. Pas assez cohérent peut-être, sans doute, les émotions prenant le dessus. Mais aussi je me rends compte qu’en ce moment, ce n’est pas de moi dont elle a besoin, c’est de sa mère et seule Lydia, ces derniers mois, sait lui parler, la rassurer, la tirer hors de ses cachettes ou de ses humeurs.

Ce doit être dans l’ordre des choses, murmure une voix intérieure, mais qu’est-ce que c’est « l’ordre des choses », demande une autre voix ?
Kilomètre trente. Le réveil de « yaya », ma grand-mère, qu’elle avait placée sur une étagère entre des photos d’enfants et de petits-enfants (il existe même une photo de cette étagère, de ces photos, du réveil) et qui lui servait plutôt d’horloge que de réveil, est encore là aujourd’hui, dans une autre étagère, blanche celle-ci, dans la pièce où mon père a son bureau et où je dors pendant l’été. Il n’y a pas de tic tac. Il ne marche plus depuis bien longtemps. Les aiguilles sont bloquées sur 10h12 d’un jour passé, matin ou soir, personne ne le sait, un jour du temps où ma grand-mère vivait encore.


Aujourd’hui, ma mère est « mamie » pour Marie et Lisa et « yaya » pour Mélina et Léandre tandis que mon père est « dieda » pour toute la famille.
La fenêtre, à côté de laquelle se trouvait l’étagère avec réveil et photos, donnait sur un jardin qui peut-être n’existe plus aujourd’hui. A présent, la fenêtre d’à côté donne sur l’Hymette d’où vient, dit-on, le meilleur miel de Grèce, du miel de thym. Dans «hymette », les Italiens entendirent « matto », fou en Italien, et alors que l’origine du mot n’a rien à voir avec l’Italien, aujourd’hui les Grecs surnomment l’Hymette la « montagne folle ». Y souffle parfois un vent violent qu’on appelle le « scyron ».

Kilomètre trente trois. Tout autour, dans les potagers, travaillent des hommes venus de loin, du Bangladesh ou du Pakistan. Ils tiennent des cabanons sur le bord des routes où ils vendent fruits et légumes. Certains parlent Grec, d’autres savent juste compter en Grec et dire « oui, », « non », « merci », « au revoir ». On en voit passer en tracteur. Hier, j’en ai vu un qui portait un turban et une barbe noire taillée en carré, à la manière des Sikhs. D’autres travaillent sur la plage. Ils déambulent d’un bout à l’autre de la plage, avec sous chaque bras des panneaux où sont suspendus lunettes de soleil, foulards, saros, jouets de plage et d’autres babioles. Malgré la chaleur, ils sont en jean, chemise à manches longues, basket, chaussette. A l’un d’eux, noir de peau, manquait une jambe. Il avait une prothèse. Une prothèse de jambe blanche.
Kilomètre trente sept. Lisa me demande : « papa, pourquoi la mer est salée ? ». Heu…A vrai dire, je ne sais pas. C’est assez compliqué en fait. Je lis ceci sur internet (que j’ai condensé en quelques phrases) : il y a quatre milliards d’années, il y avait sur la Terre beaucoup d’activité volcanique. Les éruptions étaient extrêmement violentes libérant dans l’atmosphère une grande quantité de vapeur d’eau et de gaz (chlore, gaz carbonique, soufre…). Ces éruptions ont duré 100 millions d’années, jusqu’à ce que la Terre commence à se refroidir. C’est alors que toute la vapeur d’eau à commencé à se condenser et à retomber sous forme de pluie, entrainant au passage les nombreux gaz accumulés dans l’atmosphère : ce sont des pluies acides. En ruisselant à la surface de la Terre, l’eau acide à « arraché » de fine particules de roche (c’est l’érosion) et a commencé à former des rivières, puis des océans. Durant l’érosion et à cause de son acidité, l’eau à entrainé avec elle le sodium (et bien d’autres sels) contenu dans les roches. Ce sodium s’est associé au chlore par des réactions chimiques pour former le chlorure de sodium qui s’est accumulé dans les océans.


Comment expliquer cela à une enfant de huit ans ? J’ai essayé. Je ne suis pas sûr du résultat. A la fin de l’explication (qui était trop longue), Lisa a haussé les épaules. « Tu as compris ? » ai-je dit. « Oui, papa » répondit-elle sagement. C’était un « oui, papa » qui sonnait comme un « ça suffit, papa ».
Il y a même une suite pour expliquer pourquoi, à l’inverse, les rivières et les lacs ne sont pas salés. Je lui ai épargné cela. Elle ne l’avait pas demandé.

Kilomètre trente-neuf. Déjeuner trop copieux, trop arrosé. Envie de se prélasser, de ne plus rien faire, de ne plus bouger. Aller de la terrasse au frigo, du frigo à la table de ping pong. Les affaires de plage sont entreposées dans l’allée qui mène au portail qui ouvre sur la plage. Le premier jour, une méduse a piqué Léandre. Il avait des traces jusque sur le visage, ayant répandu le venin en se frottant le visage avec les mains.

Le soleil se lève de derrière la montagne, la mer est laiteuse, le ciel pommelé de boules de ouate. Tout le monde dort encore. Du camping voisin, des chiens aboient. J’entends des voix de femmes venues de la plage. Peut-être des baigneuses. La mer du petit matin est aux personnes âgées. C’est la voix d’une vieille femme que recouvre le vrombissement lointain d’un moteur de canot pneumatique. Un caïque est suspendu sur le fil de l’eau, immobile. Des éclats des mêmes voix saupoudrent l’eau étale, soyeuse. Le caïque se découvre un moteur pour disparaître de l’écran, une brèche de lumière crue calée entre deux rangées de pins qui délimitent un rectangle de pelouse, bien verte, bien grasse. Des abeilles rôdent entre les brindilles au ras du sol. Par intermittences, des coucous font des « hou » dans l’air. Les cigales dorment à cette heure, avec les enfants dans leurs chambres à draps blancs et veilleuse bleutée. Le lait du ciel s’écaille, laisse place à du bleu clair. Les nuages s’effilochent. Les voix sont toujours là, plus dispersées, un ton en dessous de tout à l’heure.

Kilomètre quarante. Dans le placard de la cuisine, je remarque ces verres à eau qu’il me semble n’avoir jamais vus ailleurs qu’en Grèce. Epais (du verre trempé), quasi incassables (d’où leur succès dans les tavernes où l’on ne casse, très rarement, que les assiettes), avec comme une succession de pétales ou de langues biseautées en creux sur toute la circonférence du verre, du pied du verre jusqu’au trois-quarts de sa hauteur. Ils n’ont rien de Grec, m’assure Internet. On les appelle des verres Picardie, ai-je finalement appris, commercialisées en France par la marque Duralex créée en 1945 et aujourd’hui disparue, le repreneur Turc s’étant avéré être un homme d’affaires véreux. Ah, les Turcs…toujours les Turcs.

Kilomètre quarante deux kilomètres, cent quatre-vingt quinze mètres (Lisa, c’est en CE2 qu’on apprend à écrire les nombres en lettres). Soudain, il pleut. Nous ne sommes plus en Grèce (bien sûr). La lumière n’est qu’électrique et pour le reste, le jour est gris cendré. Cendre de nuage qui, ici ou là, touchent terre. Nous sommes arrivés. Nous sommes rentrés. Nous sommes à la maison. J’ai mal aux yeux à cause de l’absence de lumière. J’ai aussi mal au genou gauche depuis deux semaines déjà. Trop couru sur le petit stade de Glyfada, entre la mer et le miel. De trop longues distances sous une chaleur accablante. Ici le thermomètre ne dépasse pas les dix sept degrés. A quelques lieux d’ici, les enfants sont à cheval, aux pieds du Jura. Ce soir, je les trouverais crottées jusqu’aux genoux mais ravies.

Les écoles ne sont plus fermées pour bien longtemps. Elles attendent leur heure, patiemment. En passant devant l’école privée, à la sortie de la ville, je remarque que toutes les fenêtres sont grandes ouvertes et qu’à l’intérieur, dans les salles de classe, des hommes et des femmes lavent les sols à grands seaux d’eau.
Euclés, le soldat athénien qui devait annoncer au peuple athénien la victoire sur le champ de bataille, n’a pas dû passer loin de là où nous étions encore il y a dix jours, dans la maison de vacances. Le champ de bataille où, il y a plus de deux mille ans, plus de sept mille perses ont trouvé la mort devait être tout près de là, sur les plages de Marathon où chaque jour nous nous sommes baignés et où chaque jour se baignaient de vieilles femmes à bonnets bleus. Euclés devait remettre le message le plus vite possible et donc il s’est mis à courir. Etait-ce l’été ? Il est sans doute parti d’ici. C’est peut-être cet homme qui vient de passer en débardeur, des écouteurs dans les oreilles, et qui se baisse pour passer sous les grands roseaux qui bordent la route. Il n’y avait pas de route alors, il est parti de la plage et a dû passer à travers champs, emprunter des sentiers. On a calculé qu’il a dû parcourir d’une traite environ 39 km. Une fois arrivé à Athènes, il aurait prononcé les mots suivants: Νενικήκαμεν (« Nous avons gagné») avant de s’effondrer, mort d’épuisement.

La première édition du marathon a eu lieu pour la première fois en 1896 lors des premiers jeux olympiques de l’ère moderne. C’est un berger grec qui l’a emporté en un peu plus de deux heures quarante sur une distance d’environ quarante kilomètres. C’est seulement à partir de 1908, année des Jeux Olympiques de Londres, que le marathon se courut sur une distance de quarante deux kilomètres cent quatre-vingt quinze mètres. Le Prince de Windsor avait demandé que la course parte du château de Windsor et que les derniers mètres soient parcourus par les athlètes dans le stade olympique de White city. Cela faisait vingt six miles et trois cent quarante cinq yards soit quarante deux kilomètres cent quatre-vingt quinze mètres. Et cela devint la distance réglementaire de toutes les éditions suivantes.

On ne sait guère par où Euclés est passé pour atteindre Athènes. Par la montagne, direction Maroussi, Kifissia (la direction qu'a prise Isabelle mais en voiture) ou bien en faisant un détour pour éviter la montagne, en suivant la côte, direction Rafina (direction que j'ai prise, en voiture également, rejoignant le périphérique un peu au-delà de Rafina).