26 avril 2012

Oui, ça !


à l'écoute de la planète...

« Oui, ça ! » s’exclame-t-elle dès les premières mesures de presque n’importe quelle chanson qui passe sur l’autoradio. Ce qui a le don d’exaspérer Marie.

J’ai dû rabattre les sièges arrière pour accueillir la nouvelle bicyclette de Marie. Celle de Lisa, plus petite, tient dans la largeur du coffre.

Au club d’équitation, pendant que Marie, qui a monté aujourd’hui Kildare, trotte et galope, Lisa fait des tours en bicyclette. Elle a repéré deux petits garçons qui s’exercent à la trottinette de compétition. Elle leur tourne autour. Ostensiblement, elle a rempli son panier de fleurs de pissenlit et de feuilles ramassées sur le terre-plein central. Elle apprend à se servir de la béquille pour faire tenir droit la bicyclette mais quand elle veut l’enfourcher à nouvelle, elle ne parvient pas à la replier. L’un des garçons l’aide. Une fois, deux fois. Je l’entends maintenant qui les exhorte à jouer avec elle. Ils l’ignorent un peu parce qu’elle est trop petite, parce qu’ils sont plus grands mais à chaque fois qu’elle a besoin de quelqu’un pour replier la béquille, le même petit garçon se saisit de la bicyclette pour le guidon et sans dire un mot, se baisse pour replier la béquille. Je discerne chez Lisa la prescience de l’instinct féminin. A l’innocence de la fillette se mêle l’intuition du rapport de séduction où la galanterie espérée du garçon donne le change à une espèce de rudesse, propre à Lisa il faut le dire, dans l’interpellation, l’invitation au jeu. Et les garçons jouent le jeu.

Dans la voiture, Lisa pointe l’index vers le paysage au dehors, au-delà du pare-brise : papa, ça, c’est la planète ? Pendant quelques secondes, je ne saisis pas, elle répète la question. Je réponds que oui, tout cela que nous voyons, c’est la planète, la planète Terre. Elle répond : pourquoi seulement la terre…et pas la mer…et pas le ciel ? Bon, disons la planète sans précision et la planète, c’est la terre, le ciel et la mer, tout ensemble. Alors, elle commence à épeler les éléments du paysage : ça, une route, ça un arbre, ça une maison, ça une vache…oh, regarde Marie la vache là-bas ? Marie ronchonne : elle avait demandé à faire du vélo à peine rentrée, le lui ai rappelé les devoirs, le contrôle de mathématiques et après seulement le vélo. Alors, elle ne répond rien. Lisa continue son énumération à la Prévert. Et ça, papa, c’est quoi ? Ca, dis-je, c’est une grue…

Marie a fait ses devoirs et en ce moment même, elle doit plancher sur son contrôle de mathématiques. Et puis le soir, elle a voulu regarder la télévision, j’avais la tête ailleurs, j’ai dit oui, puis comme il y avait un programme que je voulais voir absolument, j’ai dit non. Inconséquence qui déclencha sa fureur. J’étais sur skype dans la pièce voisine, conscient de cette fureur (d’abord des protestations puis des pleurs puis le silence, pire encore). Je trouve sur mon oreiller un message avec le dessin d’un visage exprimant la fureur comme on en voit dans les bandes dessinées avec des volutes de rage au-dessus de la tête. Et puis elle a écrit que je lui avais menti, que j’étais un menteur. Dans un premier mouvement, je veux la réprimander pour cela, puis je me ravise, y songe pendant que je m’occupe de Lisa qui se brosse les dents avec mauvaise grâce. Je dépose son billet sur son oreiller, elle ne m’a pas vu le faire, elle le trouve sans doute quand je suis encore dans la chambre de Lisa et quand je viens la border, elle s’est pelotonnée sous la couette, la tête couverte elle aussi. Elle me laisse la découvrir, je l’embrasse, je lui dis que c’est pas grave, que c’était ma faute et puis encore d’autres choses pour l’apaiser. Elle ronchonne encore un peu puis un peu moins puis finalement elle passe ses bras autour de mon cou, elle m’embrasse et nous allons chacun de son côté - elle du côté de ses rêves, moi de la télévision-  en paix.

Lydia est au Kyrgyzstan. Elle rentre demain. Près de la moitié de la planète à parcourir pour revenir du côté des siens.

Voiture. Ecole. Chemin de l'école. Ecole. Le policier municipal qui régule les passages cloutés. Le portail qui ve se refermer. Une chanson passe. Lisa s'écrie aussitôt: "oui, ça !". Marie hausse les épaules. 

23 avril 2012

Avril à Koh Samui



Avril, ne te découvre pas d'un cil. Ceux - les cils - de Marie rebroussaillent tout doucement, dans le coin de l'oeil. L'autre jour, à la piscine de l'hôtel, elle avait son amoureux. Il l'a, il nous a timidement raccompagnés jusqu'à la porte de la chambre. Lydia me disait l'avoir surprise faisant la coquette ("flirtouchka !" dit-elle en Russanglais) et lui, un petit bonhomme que sa maman s'attendrissait à voir patauger avec Marie - et Lisa qui tapait l'inscruste - dans le petit bassin d'où l'on pouvait attraper des têtards, les mettre dans des seaux, les touiller. Ca me faisait bizarre d'être là, entre elle et lui, à tenir la chandelle, tout en ronchonnant d'en être déjà là, à faire la duègne de club de vacances...

Lisa fait le "bonjour "Thaïlandais, les mains jointes dans une révérence: "savatika" dit-elle en distendant exagérément la dernière voyelle dans le creux des joues. Pendant que les grands se gavaient de riz et de satay, elles, Laura (la fille de nos amis) et Marie s'empiffraient de spaghettis bolognaise. Désolant. Tout de même, on les obligeait le matin à prendre des fruits, ananas, mangues et fruits de dragon.

Marie frémit à la seule idée du mal. Sa détresse, c'est la possibilité du mal qu'elle soupçonne, qu'elle subordore à la seule vue de ces photos de chiens battus sur les dépliants d'une association Thaïlandaise de protection des animaux. L'un des chiens a la patte arrachée. Dans le mini-van qui nous ramène à l'hôtel, elle ne peut pas s'arrêter d'en parler, de m'interroger, elle veut savoir comment il est possible qu'on puisse être si méchant. Mais le mal existe même en dehors de ceux qui le font. Le meilleur des mondes possibles ne peut rien contre les tremblements de terre et les accidents. Et puis. Et puis on voudrait lui donner un visage, une physionomie, le débusquer, l'oeil clair, le geste sûr. Elle a emporté avec elle le dépliant, je ne l'en ai pas empêchée; ce serait pire, je crois. Je ne serais pas surpris de le retrouver parmi les papiers, les photos, les souvenirs qu'elle a ramenés de là-bas.

A propos de tremblement de terre, il y en a eu un mais trop loin de nous pour que nous en ressentions les secousses. Il était tard quand j'ai reçu de mon père un message m'informant de ce tremblement de terre. Il y était aussi question de tsunami. Je n'ai pas bien compris: j'ai cru que tout était à venir alors que cela avait déjà eu lieu. Les touristes avaient été évacués de leurs hôtels, amenés au sommet des collines avoisinantes, dans l'attente de la vague qui n'est pas venue. Je n'ai pu m'endormir, j'ai pensé que là où nous étions, la vague s'abattrait sur nous sans que nous ayons le temps de faire le moindre geste. Les enfants dormaient et relisant le message, je songeais aux gestes qu'il conviendrait de faire - et d'économiser - au cas où j'entendrais, non loin de là - la plage était à cent mètres de là - la vague. Je me suis finalement endormi et le lendemain, dans le "Bangkok news" j'ai appris que tout cela avait déjà eu lieu mais à des milliers de kilomètre de "chez nous".  Pas de victimes. Rien à déplorer. Plus de peur que de mal.

Dans la piscine, il y a une cigale qui se noie. Marie la voit preqque en même temps que moi, elle s'en saisit entre le pouce et l'index et la dépose délicatement sur l'appui des plate-bandes qui forment des îlots de verdure au milieu de la piscine. Elle est tellement contente.

Le soleil brûlant, la touffeur tropicale, l'orchestre nocturne des grillons puissance dix, l'égosillement des lézards qui font des failles à tous les murs et murets, les oiseaux-mouches qui se raclent le bec dans les bosquets aux pieds desquels déboulent des colonnes de fourmis. La salle de bain est en véranda, agrémentée de plantes vertes et de buissons d'où jaillissent des fleurs aux inflorescences rouge sang, rosat ou jaunes.  Il faut prendre garde à ne pas marcher sur les escargots qui rappliquent à la moindre averse (il y en a souvent le matin, très tôt) et aux rainettes qui, à la moindre alerte, se fondent dans le paysage. Les enfants en ont capturé une. Marie a veillé à ce qu'il ne lui soit fait aucun mal (sans cela, ces brutes de Lisa et Laura ne s'en seraient pas privées !). On l'a finalement laissée dans la cabine de douche. Le matin, les enfants étaient déçus de ne l'y point trouver.

Sur le chemin de la piscine, des héliconias, une variété de plante à fleurs de forme hélicoïdale, rouge sang. De la plage, une nuit - les enfants s'étaient endormis dans nos bras et ceux de nos amis -, on a lancé dans le ciel une lanterne volante et après quelques minutes, sa flamme ne faisait plus qu'une étoile parmi tant d'autres.


L'île s'appelle Koh Samui. Le 13 avril commençaient les festivités du Songkran, nom Thaïlandais du Nouvel An Bouddhique.  Partout dans les rues, les gens s'attroupaient ou grimpaient sur des pick-up chargés de bidons ou de seaux d'eau pour s'asperger mutuellement dans une ambiance bon enfant. La veille, on avait trouvé sous nos oreillers des pistolets à eau. On a seulement compris le matin que ce n'était pas un jeu pour les enfants mais une fête à laquelle sont conviés grands et petits. Il ne faisait pas bon déambuler dans les environs immédiats de la piscine. On risquait à tout moment d'y être poussé. Le personnel de l'hôtel s'en donnait à coeur joie.

Retour à nos zones tempérées, cinq heures plus tôt, vingt-cinq degrés (Celsius) plus bas. Vent, froid et pluie, rien de très réjouissant. L'école a repris. Je me sens vague, assoupi, sans forces. Le contact désagréable des vêtements, la peau qui tire, désséchée et noircie qu'elle est par le soleil. Devoir enfiler à nouveau des chaussettes, un pantalon, une double épaisseur de vêtements, des chaussures fermées de l'orteil au talon. La pudeur est affaire de climat, me dis-je. Avril et sa pelote de fils.

05 avril 2012

04 avril 2012

A bicylette


Lisa pédalant par monts et vaux. On aurait dit qu'elle était pressée, qu'elle n'avait pas de temps à perdre ou un train à prendre quelque part au fond du paysage. Nous avons croisé des promeneurs, des joggers, des cyclistes comme nous en goguette. Ca me rappelait la chanson de Montand.


Il faisait beau mais il y avait du vent. A l'aller, on avait le vent en pleine face. Et à notre droite, la ligne du Jura. Les arbres sont en fleurs. Les terres labourées.


Ci-dessous, une photo prise à la sortie de l'école. Les enfants se regroupent sur le terrain de basket qui jouxte l'école. Les mamans bavardent pendant que leurs marmots s'ébattent joyeusement. Je suis le seul papa. Je me tiens à l'écart. Parfois, j'emporte avec moi un livre ou un magazine et je lis en attendant.  




03 avril 2012

Quand m'aime

Leçon de géographie. Le département de l'Ain est situé dans la région Rhônes-Alpes qui comprend huit départements.

Les sept autres départements sont les départements de Haute-Savoie, Savoie, Isère, Rhônes, Drôme, Ardèche, Loire.

Marie maintenant les connait par coeur. Le soir même, Lisa qui, du canapé, nous a entendus questionner Marie sur le contrôle de géographie, se met à les réciter: Haute-savoir, Savoir, rhomdrome, etc. 

Depuis que Lisa sait faire du vélo à deux roues, elle se pavane en bicylette par voie et chemins. "Papa, on va faire du vélo !" Papa enfourche le vélo de maman (le sien a le pneu arrière crevé) et découvre de nouveaux chemins (faire le tour du lotissement ne suffit plus). L'un d'eux nous amène jusqu'à Meyrin, jusqu'à l'astrolabe de bois. Ce sont des chemins vicinaux où l'on ne risque pas le face-à-face avec des voitures. Lisa, en ciré et vélo rouges, pédale énergiquement. Les passants sont amusés. L'un d'entre eux doit retenir son berger allemand qui allait bondir sur Lisa. Qui ne l'avait pas vu.

Un changement s'est produit depuis quelques jours: Lisa a décidé d'accaparer papa. "Papa, je m'ennuie !", "Papa, joue avec moi !", "papa, lis-moi une histoire !". Il faut apprendre à s'ennuyer. C'est une question, un jeu de patience. Et le soir, Lisa me tend les deux bras en murmurant que je suis le meilleur papa du monde. Maman serait presque jalouse.

Plus que trois jours de classe et ce sont les vacances de Pâques que nous passerons à Thaïlande avec des amis et leurs deux enfants, venus, eux, du Kyrgyzstan. Les enfants sont tout excités à cette perspective. Ils s'imaginent déjà monter des éléphanteaux comme ils en ont vu dans des brochures.

C'est le printemps. J'ai le rhum des foins. Le pollen me chatouille les narines. L'herbe va se remettre à pousser et il va falloir sortir la tondeuse. Et puis on va bientôt voter: enfin, "on" ici, c'est moi seul, je viens d'ailleurs de recevoir ma carte d'électeur. Marie a décidé qu'elle n'aimait pas Sarkozy. Pourquoi ? Je ne sais pas. Tout pour elle est affaire d'amour ou de désamour. Inutile de lui expliquer que l'amour n'explique pas tout. L'amour, c'est un coeur qu'on dessine partout et qui se ballade avec nous. Ce n'est pas même une question de sentiments, c'est plus grave que cela: c'est une expérience phénoménologique. elle n'a pas le mot mais elle a le clin d'oeil qui va avec et par dessus.

Aimer ou ne pas aimer Sarkozy Nicolas. La grande question. Les Français qui sont rancuniers de nature ne lui pardonnent pas d'avoir cru en lui. Il y a maintenant consensus: ce ne sera pas une élection mais un référendum. Et puis après ? La seule promesse qu'aura tenu le vainqueur par défaut sera d'avoir sorti le sortant.

La politique aussi a ses saisons, au moins deux: celle des bilans et celle des promesses et à chaque élection, on se (sur)prend à croire que le printemps, cette année, sera éternel. Sauf que personne n'y croit vraiment. On vote comme certains vont encore à l'église: on y fait les gestes, on balbutie une prière, sait-on jamais si dieu existait.

Il faudrait voter un 1er avril qui, du reste, cette année tombait un dimanche. Marie était très déçue. Linda et elle ont tout de même confectionné des poissons d'avril et lundi à l'école, les ont distribués gracieusement à tous ceux qui leur ont malencontreusement tourné le dos, le maître y compris. A la maison, j'ai eu droit au mien avec écrit dessus "je t'aime plus que tout" et Lydia aussi avec un "je t'aime" tout aussi dithyrambique. Lisa, elle, a eu le sien mais le message était, lui, tout en retenue: "Tu es énervante mais je t'aime quand même". Lisa a fait "hein ?", Marie a haussé les épaules. Et puis le soir, Lisa a quand même scotché son poisson d'avril sur sa porte. Je l'y ai découvert avant d'aller me coucher.