31 mars 2008

Joyeux anniversaire, Papa !


- pourquoi tu es vieux, Papa ?
- mais je ne suis pas vieux !!!
- pourquoi tu es vieux et maman, elle est jeune ?
- A cause de la barbe, insinuai-je.
- A cause de la barbe ? se récria-t-elle.
- De la barbe et de la moustache, ajoutai-je pour parachever l’insinuation. Si je me rasai, je resterai aussi jeune que maman.
- Oui ?
- Oui.
- Alors pourquoi tu ne te rases pas ?
- Parce que les papas, il vaut mieux que ça devienne vieux. S’ils restent jeunes, toi, tu pourras jamais grandir.
- (…)
- Oui mais pourquoi tu ne te rases pas la moustache au moins ?
- Pourquoi pas la barbe plutôt ?
- Parce que plus tard, quand je serai grande, je préférerai avoir une barbe.
- Mais toi, tu n’auras jamais de barbe.
- Alors je ne deviendrai jamais vieille ?
- Non, comme maman !
- Mais j’aurai autant d’anniversaires que je veux ?
- Oui.
- Et je pourrai inviter qui je veux ?
- Oui.
(elle rit)
- Joyeux anniversaire, Papa !

22 mars 2008

Melinesque

Melina joue aux castagnettes en compagnie de sa chenille.

20 mars 2008

Bataille de pelochons


Il ne neige pas. On dirait plutôt une bataille de pelochons crevés et les flocons de voleter, de mousser, de frétiller. Lydia est en Arménie et Marie à l’école. Quand les petites sont couchées, je souffle un peu mais je n’ai pas assez d’énergie pour éteindre la télé et m’atteler à mes textes ou bien compiler mes factures et les régler. Comme disait Fénéon, « je n’ai plus de goût que pour l’oisiveté ». Et puis quand enfin je vais me coucher, je m’en veux et m’endors amer.

Entretemps, la bataille de pelochons a pris une autre tournure. Plus de frétillement mais un rideau blanc au travers duquel on distingue à peine en pointillés les arbres et les pelouses. En quelques minutes, nous voici revenu en arrière dans un paysage hivernal, et le printemps semble loin. C’est jour de gymnastique à l’école. Laura a pris la main de Marie et ensemble, elles sont entrées dans le gymnase. En passant dans le long corridor qui longe le gymnase, on entend les enfants courir et sauter sur le parquet en bois.

En Arménie, ce sont des temps difficiles. Le premier mars, des manifestations organisées par l’opposition ont tourné au bain de sang, huit morts, cent trente un blessés suite à quoi l’état d’urgence a été décrété jusqu’au 20 mars. L’opposition conteste le résultat des élections présidentielles qui se sont tenues le 19 février. Lydia est sur place. Elle rentre mardi si tout va bien.

La neige a cessé, le ciel s’éclaircit, le soleil s’infiltre entre les nuages. D’ici quelques heures, la neige aura fondu et ce sera le printemps à nouveau. Dimanche, pour les catholiques, ce sera Pâques. Marie a écrit au feutre les prénoms de ses amis sur des cartons d’invitation que j’avais préparés à l’avance. Marisha, Laura, Carlotta et Guillaume sont ses invités. Nous cacherons des œufs en chocolat dans le jardin. J’ai glissé les invitations dans les casiers des quatre heureux élus. Il y en aura d’autres mais pas de l’école. On espère que le temps sera au beau. En Grèce où nous étions jusqu’au 10 mars, la question ne se pose pas comme en témoignent ces clichés.


19 mars 2008

Rêveuse éveillée




Quelques jours sans les enfants. Sillonnant les rues de Florence, battant le pavé jusqu’aux statues de David et de Persée, à l’ombre du palazzio vecchio, croisant des quatuors de japonaises graciles et des trios de sexagénaires américains. Trois jours dans la ville de Brunelleschi dont la tombe ne fut découverte qu’en 1972, un peu plus de 115 mètres sous la coupole octogonale de la cathédrale Santa Maria del Fiore, son grand oeuvre qui le fit passer à la postérité. Aujourd’hui, une grille seulement le sépare d’une boutique souvenirs où défilent les touristes. Nous laissons derrière nous les marbres polychromes du baptistère, du campanile et de la cathédrale pour le béton gris souris de la banlieue varsovienne. Il y a bien une cathédrale à deux rues de chez nous mais sa coupole n’est pas digne d’un Brunelleschi.

Qu’est-ce que tu en penses ? lâche-t-elle avec aplomb. Le langage de Marie s’élargit à de nouveaux horizons mais j’ai beau m’acharner à lui apprendre à jouer aux petits chevaux, elle ne parvient pas encore à faire le lien avec les chiffres - qu’elle annone à la manière d’une charade - et la progression d’une case à l’autre en fonction du nombre de points sur le dès. Tout encore lui semble aléatoire et comme disait Jean Baudrillard auquel on demandait ce qu’il en pensait : «le réel n’intéresse personne». Ce à quoi, Freud dans «La création littéraire et le rêve éveillé » (passage de 1908) répond ceci qu’il faut citer in extenso: « L’occupation préférée et la plus intensive de l’enfant est le jeu. Peut-être sommes-nous en droit de dire que tout enfant qui joue se comporte en poète, en tant qu’il se crée un monde à lui, ou, plus exactement, qu’il transpose les choses du monde où il vit, dans un ordre nouveau tout à sa convenance. Il serait alors injuste de dire qu’il ne prend pas ce monde au sérieux, tout au contraire, il prend au sérieux son jeu, il y emploie de grandes qualités d’affect. Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, c’est la réalité (c’est moi qui souligne dans le texte). En dépit de son investissement d’affects, l’enfant distingue fort bien de la réalité le monde de ses jeux. Il cherche volontiers un point d’appui aux objets et aux situations qu’il imagine dans les choses palpables et visibles du monde réel. Rien d’autre que cet appui ne différencie le jeu de l’enfant du rêve éveillé. »

Cela dit, je me demande si cela ne s’applique pas tout autant aux adultes, à cette différence près qu’ils ont eux appris à cacher leur jeu. L’éducation leur a inculqué le souci de faire semblant de ne s’intéresser qu’au réel ce qui ne les engage à rien sauf à ne jamais rêver qu’éveillés. D’où les divertissements, jeux du cirque et autres simagrées censées nous alléger le poids de l’existence. Les enfants imitent ce qu’ils pensent n’être qu’un jeu, leur mimétisme se perfectionne avec les années; à l’adolescence, un sentiment d’imposture les accable, ils ne se sentent pas à la hauteur en même temps qu’ils méprisent les règles de ce jeu ; la contradiction elle-même où ils s’enferrent décuple leur accablement et leur mépris. Seulement arrive un temps où ils se prennent au jeu avec tout l’esprit de sérieux et d’héritage qui convient. La réalité leur échappe définitivement alors même qu’ils sont convaincus n’en avoir jamais été aussi proches. Un éloignement définitif se produit que la vieillesse ne parvient pas à réduire : l’enkystement est bien trop avancé, la nostalgie, les souvenirs parachèvent le goût de l’irréalité. A la tombée du jour, c’est encore la lumière qui nous aveugle et non l’obscurité. Nous sentons bien ce qui nous arrive – comme le dit Freud, nous distinguons fort bien la réalité du monde de nos jeux - mais avec toujours assez de recul, de dispersion et de distraction, de sorte que ce qui nous arrive semble finalement arriver à un autre et qu’on finit toujours par se perdre de vue dans un décor de carton-pâte.

Nous avons déjeuné dans une taverne sur le front de mer. Calmars, friture de poissons, poulpe grillé, salade villageoise, vin résiné. Des chats miaulent de faim sur la digue où des bateaux de pêche sont amarrés. La route serpente le long du rivage. Les premiers baigneurs de la saison nagent jusqu’aux bouées. Un lac surplombé de falaises communique avec la mer. Il parait que des Américains qui s’étaient aventurés dans les grottes sous-marines ont été pris dans le siphon et n’ont jamais refait surface. Du ponton, on descend dans l’eau par une échelle, on peut se baigner presque toute l’année, l’eau y est toujours plus chaude qu’en mer. Marie veut que je prenne des photos. Un chat surgit, tout le reste alors n’existe plus. Elle se persuade que le chat nous connait, qu’il veut être à nous, que nous devons nous en occuper. Et puis, comme à chaque fois, elle lui dit au revoir et nous voici de nouveau en voiture. Elle y pense encore puis oublie.

A ainsi m’évertuer à consigner ici même les petits riens de la vie de tous les jours, je me surprends parfois à m’exhorter au souvenir alors même que l’oubli aurait dû naturellement suivre sa pente. Ce qu’elle vient de dire, le ton employé, l’expression sur son visage, le geste qu’elle a eu et au-delà de cet instant, sa manière d’être qui combine tant de facettes qu’on ne pourrait les recombiner sans déformer, tronquer ou surexposer, trahir, rien de cela ne peut être retenu autrement qu’en lambeaux, à l’arraché, par la grâce du sentiment qui me lie à elle. Impossible de creuser davantage l’instant présent, de le faire trébucher dans quelque éternité subreptice: prendre ce visage entre ses mains, le saisir, le braquer sur soi, le retenir dans son frémissement, l’empêcher de glisser hors de soi, dans le temps.

Il faut bien vivre à la légère, sans s’abaisser à de faux procès, à des douleurs factices, à des désirs amers. Quelques heures ou années plus tard, reprenant ce carnet, je n’entends que cette basse continue : Marie qui rit, qui parle, qui m’interroge, Marie qui rit encore, qui boude, qui pleurniche, qui joue, Marie qui mange, qui m’appelle, qui se cache derrière un rideau, Marie qui danse, qui chante, qui pose, sourire forcé aux lèvres.

Quelques jours sans les enfants et les enfants vous manquent déjà. Marie n’aime pas les retrouvailles. Quand elle entend nos voix dans le vestibule, elle va se cacher, elle se dit peut-être qu’on aurait dû mieux la chercher et le jeu consiste à ne pas la trouver tout de suite, à faire semblant de se demander où elle est passée, à faire semblant de ne pas comprendre. Les retrouvailles tournent à la partie de cache-cache et quand enfin elle se découvre, il est déjà trop tard pour les effusions des retrouvailles. En temps ordinaires, les parties de cache-cache ne sont pas toujours ordinaires. Dés que j’ai fini de compter à haute voix jusqu’à dix, au lieu de se tenir coi dans sa cachette, elle pousse des cris, m’attire dans sa direction, crie plus fort si elle me voit bifurquer dans la mauvaise direction comme si le but du jeu était tout l’inverse de ce qu’il est habituellement. Mais Freud serait peut-être d’accord avec elle pour supposer qu’on ne se cache jamais que pour être trouvé.

17 mars 2008

Lazare


Evidemment ce récit n’est pas sur le même registre que les historiettes que raconte ce blog mais je l’ai trouvé tellement extraordinaire que je le reproduis ci-dessous tel que lu dans un article publié dans le Monde de mercredi dernier. Que le dernier “poilu” à mourir se prénomme Lazare et que sa vie ait été aussi rocambolesque ne s’invente pas.

Lazare Ponticelli, le dernier ancien combattant de 14-18, l'ultime rescapé parmi les 8,5 millions d'hommes mobilisés en bleu horizon, est mort, mercredi 12 mars, au Kremlin-Bicêtre, à l'âge de 110 ans. Lazare fut longtemps Lazzaro, né le 7 décembre 1897, à Bettola, en Emilie Romagne. Il est issu d'une famille pauvre de sept enfants. Un frère puis son père meurent en 1903. La mère abandonne la famille qui se disperse. La sœur aînée emmène une partie de la fratrie "au paradis", là où il y a du travail, en France. Trop jeune, Lazare reste en Italie. Il est confié à une marâtre.

A 9 ans, n'ayant aucune nouvelle des siens, Lazare décide de partir à son tour. Il prend le train pour Paris, débarque gare de Lyon sans parler un mot de français, ne sachant ni lire ni écrire. Il erre trois jours dans la salle des pas perdus, est recueilli par une famille italienne qui le prend en pitié et l'héberge quelques mois.

Lazare devient ramoneur et crieur de journaux. Dès la déclaration de guerre, trichant sur son âge, l'Italien s'engage. Il intègre le premier régiment de marche de la légion étrangère de Sidi Bel Abbes, y retrouve par hasard son frère Céleste. "J'ai voulu défendre la France parce qu'elle m'avait donné à manger", explique Lazare. Après un mois d'instruction, il est envoyé au front, sous les ordres d'un descendant de Garibaldi.

Il participe à la confusion des premiers mois. Son premier fait d'arme est d'avoir, alors qu'il était de garde, blessé un général au mollet. Il assiste à l'hécatombe, soigne son frère, blessé au combat. Le régiment perd un quart de ses effectifs en trois semaines. "Au début, nous savions à peine nous battre et nous n'avions presque pas de munitions. Chaque fois que l'un d'entre nous mourait, on se taisait et on attendait son tour." Il crapahute dans la guerre de mouvement (Soissons, Vitry-le-François, l'Argonne), survit à la pagaille. Puis il creuse les premières tranchées d'un conflit qui s'organise pour durer.

Lazare Ponticelli aimait raconter ce jour où un homme s'était retrouvé blessé dans le no man's land qui séparait les lignes. Les brancardiers n'osaient s'aventurer sous le feu. "Il hurlait : Venez me chercher, j'ai la jambe coupée. Je n'en pouvais plus. J'y suis allé avec une pince. Je suis d'abord tombé sur un Allemand, le bras en bandoulière. Il m'a fait deux avec ses doigts. J'ai compris qu'il avait deux enfants. Je l'ai pris et je l'ai emmené vers les lignes allemandes. Quand ils se sont mis à tirer, il leur a crié d'arrêter. Je l'ai laissé près de sa tranchée. Il m'a remercié. Je suis reparti en arrière, près du blessé français. Il serrait les dents. Je l'ai tiré jusqu'à nos lignes, avec sa jambe de travers. Il m'a embrassé et m'a dit : Merci pour mes quatre enfants. Je n'ai jamais pu savoir ce qu'il était devenu."

En 1915, Lazare se bat du côté de Verdun lorsque l'Italie, le 24 mai, se range aux côtés des Alliés. Un officier le fait rechercher dans les tranchées. "Tous les Italiens devaient retourner se battre chez eux." Le légionnaire proteste, souhaite rester. "Je pensais que m'être battu pour la France avait fait de moi un Français." Déception. "Ils m'ont dit : Il faut vous en aller ." Il est démobilisé de force, rentre à Paris, se cache six semaines, tente de se réengager dans l'armée française, est finalement transféré entre deux gendarmes à Turin.

Il enfile à regret l'uniforme italien, intègre les chasseurs alpins, se retrouve dans le Tyrol, enterré dans la neige face aux lignes autrichiennes. Ses compagnons parlent couramment l'allemand. Les deux camps s'envoient des messages avec un élastique puis sympathisent. "Ils nous donnaient du tabac et nous des boules de pain. Personne ne tirait plus."

Les hommes organisent même des patrouilles communes. La farce dure trois semaines, manque de se terminer devant un conseil de guerre. "L'état-major nous a déplacés dans une zone plus dure." En 1916, il est sur le Monte Cucco, qui sera le théâtre d'une terrible bataille l'année suivante. Les hommes multiplient les assauts stériles et dévastateurs, affrontent les gaz sans masque.

Lazare reste plus de deux jours derrière sa mitrailleuse. Des éclats d'obus lui grêlent le visage. Aveuglé par son sang, il parvient à bloquer des Autrichiens qui se sont réfugiés dans une caverne. Sa section fait deux cents prisonniers. Le héros blessé est envoyé à l'arrière. Il est opéré sans anesthésie, des hommes le maintiennent cloué sur la table d'opération pendant que le chirurgien creuse la plaie et la badigeonne d'alcool.

Ses faits d'arme valent à Lazare une citation mais également un dégoût absolu de cette guerre. "Je tire sur toi mais je ne te connais même pas. Si seulement tu m'avais fait du mal." La révoltante absurdité des combats est traversée d'infimes moments de bonté dont la rareté fait la valeur.

"Mon meilleur souvenir en Italie, ce sont les lettres que ma marraine de guerre, une porteuse de lait que j'avais rencontrée avant de partir au front, m'envoyait. Ne sachant à l'époque ni lire, ni écrire, ce sont des copains qui m'aidaient à correspondre avec elle." Après quelques semaines de convalescence à Naples, Lazare est renvoyé en 1918 sur le front, vers Montello, où il apprend l'Armistice. Autrichiens et Italiens, "tous les gars levaient les bras en l'air".

Lazare est contraint de rester sous l'uniforme italien. Il apprend par hasard la mort d'une de ses sœurs, Catherine, victime de la grippe espagnole. En 1920, l'armée italienne souhaite le démobiliser. Il refuse : il veut l'être sous l'uniforme français, avec lequel il a commencé la guerre, ce qui lui permettra de revenir légalement dans ce pays. Il lui faut à nouveau se battre, cette fois contre l'absurde administration. Il obtient finalement gain de cause. Il revient à Paris, avec cinq francs en poche.

Il redevient ouvrier. Avec Céleste et un autre frère, Bonfils, il monte une entreprise de ramonage et de chaudronnerie. Il se marie en 1923 avec une Française, Clara, dont il a trois enfants. Lazare n'obtiendra la nationalité française qu'en 1939, à la veille de la déclaration de guerre. Il veut encore se battre mais est jugé inapte au service parce que trop âgé.

Après la Libération, sa société Ponticelli frères continue de prospérer. Elle se diversifie, notamment dans les travaux publics et l'extraction pétrolière, prend une stature internationale. Le groupe a aujourd'hui un chiffre d'affaires de 480 millions d'euros et emploie 3800salariés. Lazare Ponticelli en abandonnera progressivement les rênes dans les années 1960.

Il lui restait à honorer la promesse faite à ses camarades des tranchées. "Quand nous montions à l'assaut, nous nous disions : Si je meurs, tu penseras à moi. " Ne jamais les oublier : le dernier rescapé aura respecté jusqu'au bout ce serment.

11 mars 2008

Le coeur y est

Marie a tranché : « maman s’occupe de Lisa, papa s’occupe de moi. » Les choses désormais en vont ainsi. Marie, fille-à-papa. Papa ceci, papa cela. Papa partout, papa-monde. Papa-rachute, papa-razzi. Reste maman au dessus de ce monde, en apesanteur.

La maîtresse l’a encore répété ce matin, jour de rentrée après deux semaines de congé : Marie a grandi. Elle est plus grande que Laura. Son comportement aussi change. Ses questions s’affinent et exigent des réponses moins allusives ou désinvoltes. Chaque jour, elle ouvre une nouvelle porte, cogne aux fenêtres, pousse des volets, fait prendre l’air à de vieilles choses et à de vieilles idées. Rien n’est insignifiant, tout l’intéresse mais presque jamais ce qui devrait l’intéresser si l’on s’en tient aux vieilles idées susmentionnées. Au fond, je me demande si tout cela ne l’effraie pas un peu. Les enfants ne se départagent pas, leurs émotions sont transparentes et contradictoires ; après quelques années d’insouciance, ils commencent à entrevoir des pièges, des obstacles, des limites, des impossibilités. Ils ont la prescience qu’au plus intime de ce monde se niche un ennemi. Un ennemi qui fait qu’à chaque pas, le paysage bouge, change et que d’autres significations se greffent sur d’anciennes. A la fin, les enfants se retrouvent avec des cailloux pleins les poches, au cœur d’une forêt profonde où les sentiments se chevauchent, s’embrouillent, où la confusion règne, où toute profondeur reste insoupçonnée.

Elle a maintenant compris que Laura parle une autre langue qu’elle ne connait pas. Elle se demande pourquoi les Japonais qu’elle ne sait pas être des Japonais ont les yeux bridés. D’ailleurs, elle se demande plutôt pourquoi nous n’avons pas les yeux comme eux. Les réponses qui n’en sont pas – c’est comme ça et pas autrement – l’agacent, elle reposera la même question dix minutes plus tard. Et dix minutes plus tard encore.

Avant d’éteindre la lumière, je lui raconte une histoire. Elle ne veut pas de livres, je dois inventer une histoire sans autre filet que mon imagination et étant entendu qu’y évolueront les mêmes personnages que ceux de la veille. Au fil des soirées, les caractères se dessinent, chaque personnage, tous des animaux, se singularise. Par le hasard des situations qui se présentent, l’un devient téméraire et l’autre lâche. Mais dans ce bal des méchants et des gentils, des espiègles et des maladroits, Marie inverse les rôles quand ça lui plait. Le méchant sera pardonné pendant que le plus gentil s’encanaillera. Suprême forme de sagesse : le vice sera consolé et la vertu moquée.

Pour raconter ces histoires, il faut y mettre du cœur. Ce n’est pas qu’une formule toute faite. Quand le cœur n’y est pas, pour cause de fatigue ou de mauvaise humeur, les scènes sont convenues, les personnages sans vie. Mais quand le cœur se prend au jeu, voici alors Marie agenouillée dans son lit, écarquillant les yeux à l’évocation des incartades, fourberies et mésaventures des uns et des autres. Si jamais l’inspiration s’élève au-dessus des limites du genre, atteignant des sphères où toute histoire a sa morale, je verrai Marie s’allonger, poser sa joue contre l’oreiller, ne plus rien dire, avoir seulement les yeux qui brillent. Un ange passera. Rien n’aura été voulu ainsi mais quelque chose nous aura tenu ensemble, en apesanteur au-dessus de la cour des miracles où les animaux font leur tour et puis s’en vont.

Elle me demande tout d’un coup qui sera le garçon qui sera le papa de ses bébés. Elle dit que les garçons sont les chefs et les filles des princesses. J’essaie de lui retirer cette idée de la tête, me demandant comment diable elle lui est venue, cette idée-là. On peut être princesse et chef, voilà tout. En Grèce, pour le carnaval, elle s’est déguisée en cœur : un boléro piqué de motifs en forme de cœur, des cœurs imprimés sur son tee-shirt vert pomme, une baguette magique avec un cœur à la place de l’étoile. La municipalité d’Athènes avait organisé une exposition à ciel ouvert de sculptures sur le thème du cœur (dieu sait pourquoi). Le gagnant verra son œuvre exposé au musée Benaki. Marie pose devant quelques unes de ces sculptures, sur la place de la Constitution, en face du Parlement.

Lisa aujourd'hui a huit mois.